JÉ
— Je l'ignorais il y a quelques minutes. Je viens de l'apprendre...
Et le prince poursuivit l'examen de la main du Florentin avec une gravité imperturbable. Puis il runtinua :
— I.» prédiction est bien près do xi réaliser. La femme qui voua l'a faite émit une bohémienne. Il y a trente ans de cela. C'était à Florence, dans la rue, non loin d*une église.
— Et... l'autre? demanda René, légèrement ému.
— Qui. l'autre?
— La femme qui doit me faire mourir.
— Elle vous doit le iour : c'est votre tille.
René pâlit. Jamais II n’avait conlié à personne le secret de la prédiction. Sa Tille seule le savait depuis une heure, et il ne put venir à la pensée du Florentin que aa fille et Henri se fussent vus.
Henri poursuivit : — Votre mort est certaine par oe fait ; mais on peut la reculer, et cette ligne transversale que \oilA me dit que l'influence d'un homme peut combattre l'influenc* néfaste de Cette femme.
— Et... cet homme?
Henri examinait toujours la main.
Tout à coup il Ht uii geste de surprise: — Ab 1... ditil, ceci e-U bizarre... cet homme, c’est moi !...
Le Florentin le regarda avec une stupeur croissante et sentit quelques gouttes d'une sueur glacée monter à son front : — Oui, c‘e»t moi, répéta le prince.
René était superstitieux comme beauconp de ses compatriotes, à une époque surtout où l’étude des sciences occultes était fort répandue en France et en Italie. A force de consulter les astres pour les autres et sans trop croire à sa propre science, René avait fini par ■\1 se persuader que cette science était certaine.
En voyant un homme qui lui révélait une des particularités les plus mystérieuses de sa vie, le Fiortniiu lut sérieusement épouvanté, et il ne douta pas un moment que le prince do Navarre nVùt le pouvoir de soulever un des coins du voile mystérieux qui recouvre l'avenir.
— Eli bien ! reprit ce dernier après un moment de silence, vous ai-je dit la vérité, monsieur René?
— Oui, touchant U prédiction, mais...
— Mais, quant à l’avenir, vous n'y croyez pas?
— Je ne tais.
— Ma foi ! dit le prince, écoutez, je vois vous donner on bon conseil.
— Faites.
— Je ne sais pas quel râle je dois jouer dans votre vie; toutefois, il paraît que jy serai mêlé, puisque les lignes de votre main tne disent que mon influence pourra neutraliser longtemps l'influence néfaste qui vous me- * ri ace ; mais enfin, il est probable que celte influence, je ne pourrai l'exercer que de mon vivant.
Et le prince regarda René an souriant, pois il ajouta:
— Le premier regard que vous m’avez jeté tout à l'heure, quand j’étais assis auprès du roi, m'a prouvé une chose.
— Quoi donc? fit René.
— Que vous étiez mon ennemi morte) et que vous aviez juré ma mort.
René garda le silence.
— Voyons, soyez franc au moins une fois en votre vie.
— Soit ! répondit le Florentin. Je vous bais. Je vous hais parce que vous m’avez humilié, et je me suis juré de me venger têt ou tard .
— C'est votre droit, lit le prince avec insouciance ; mais permeUez-moi de vous faite une observation : comme je suis convaincu de la vérité de ma prédiction, je suis fort tranquille. Si vous parvenez i me faire occire, je mourrai certain d'être vengé promptement. Votre mort suivra la mienne.
Ce raison n** ment était d’une logique vigoureuse et René le comprit.
En ce moment l'orchestre fit entendre le prélude d'une danse espagnole, et Henri tressaillit ;
— Pardon! dit-il à René, nous reprendrons cet entretien tout à l'heure. Je danse avec la princesse .Mai guérite.
Et il salua le Florentin d’un air protecteur, fendit la foule et vint s'incliner devant Marguerite, qui causait alor^avec M. de Pardaillan.
I.a princesse se leva ut prit, sam mo» dire la main de Henri. Henri dansait à ravir et Marguerite pareillement. Tous d<ux ils exécutèrent un pas espagnol plein de caractère et ils s’en acquittèrent avec uue giâce cl une perfection telle» que le cercle se fit autour d eux ut qu’ils dansèrent seuls, tout en dansant, ils échangèrent quelques mots.
— Monsieur, dit la princesse, depuis quand êtes-vous à Paris ?
— Depuis hier, madame.
— Com pl*z- vous y rester?
— J'y suis venu chercher fortune...
— Eli lueu ! dit Marguerite en riant, elle commence assez bien, votre fortune, il me semble.
— A ce point que je crois rêver, madame.
— Les rêves se réalisent.
— Il en est qui sont impossibles, murmura le prince.
Et il jeta sur la princesse un regard qui la fit tressaillir.
— Ce Gascon est bien hardi, p«n>a>l elle.
Et comme la danse finissait, elle le regarda de nouveau et s'appuya sur son bras.
Henri était charmant. Ce fut sans doute l'opinion de Marguerite, car elle ne fronça point la sourcil et n'eut pas l'air d’avoir compris son vœu téméraire.
— Monsieur deCoarasse, lui diUalla, j’aime beaucoup les gentilshommes de voire pays.
— Votre Altesse e*t trop bonne.
( — Ils sont légers d'argent, mais ils ont beaucoup d’esprit.
— C'est un maigre éeot, madame.
— Avkc les liêteliers peut-être, mais avec les princes...
— fit Marguerite. Puis elle ajouta : — Ne trouvez-vous point qu'un étoulTe ici? Venez dans le cabinet du roi; iJ y a moins de monde, nous pourrons y causer.
Henri travers* les salons au milieu des regards d'envie des gentilshommes qui trouvaient que ce peut provincial avait un bonheur insolent en devenant, ou mémo coup, le favori du rei et le cavalier de la princesse.
Marguerite conduisit Honri dans le cabinet du roi et le fit asseoir auprès d’elle, lui disant :
— Monsieur de Coarasee, pardonnez-le-inoi, mais je suis curieuse comme une simple bourgeoise, et c'est dans un but de curiosité que je vous ai couduit ici.
— Je suis aux ordres de Voire Altesse.
— Vous êtes du Béarn?
— Oui, madame.
— De Pau ou de Nérac ?
— De Pau.
— Je gage que vous m’allez donner de précieux renseignements.
Henri prit un air fort naïf et regarda Marguerite.
Olle-ci continua : — Vous savez qu'il est question pour moi d’un mariage avec U prince de Navarre?
A l’air d étonnement qu'il sut prendre, on eût juré que le prince apprenait une chose a laquelle il était loin de s'attendre. Il regarda Marguerite avec une hardiesse * qui ne lui déplut pas.
— Ma pauvre patrie, dit-il, serait-elle donc assez heureuse pour avoir une reine jeune et belle?
— Vous êtes un flatteur, monsieur de Coarasse, fit Marguerite en souriant.
— Il est imposable de retenir sa langue, madame, quand elle est poussée par le cœur.
Et il regarda de nouveau la princesse. Une femme est toujours sensible & l'admiration qu’elle excite.
— Monsieur de Coarasse, dit-elle avec un petit Ion boudeur, je voudrais bien avoir des renseignements sur la cour de Nérac.
— On s'y ennuie, madame.
— B n ' ’.‘sl comme au Louvre. Et le prince?
— Le ptuice Henri, j’ai peine à le dire, est un ours mal léché, madame.
Marguerite tressaillit : — J’ai donc deviné juste?
— Il passe sa vie à la chasse, en compagnie de gens de petit éfnt, avec des muletiers et des bergers.
— Pouah ! fit Marguerite.
— Il va au prêche, poursuivit Henri.
— Comment est-il vêtu, d'ordinaire?
— Comme un gentillàtre des montagnes, avec un pourpoint de drap cadis, des boites de peau de vache...
— Ah ! l'horreur I dit Marguerite.
— Son linge est frippé d'habitude, poursuivit Henri, sa barbe est inculte, il porte ses cheveux à la façon des huguenots puritains, rasés sur le crâne.
— A-t-il de l'esprit?
— Un esprit grossier, mordant...
— Lui a-t-on connu des intrigues, à Nérac ou à Pau?
— Peuh! fit Henri, des chambrières, des suivantes, la fille d'un gardeur de vaches.
— Cependant, dit Marguerite, j'ai oui parler de la comtesse de Gramont...
— Ah! madame, répondit le prince, je connais cette histoire à fond et elle est plaisante.
— Dites-la moi...
— Volontiers.
Le rusé prince allait continuer, lorsque madame Catherine de Médicis entra dans le cabinet du roi.
— Ma mère ! — dit la princesse avec un mouvement d’efTroi involontaire. — Remettons à plus tard l’histoire de la comtesse de Gramont... Laissez -moi... La reine est ombrageuse.
Et Marguerite se leva et alla au devant de Catherine de Médicis. Mais, en route, elle se retourna et jeta un dernier regard au jeune prince. Ce regard le fit tressaillir.
— Ventre-saint-gris, murmura-t-il, aurais-je donc touché le cœur de madame Marguerite et travaillé à mon détriment? Ce serait plaisant, un prétendu trompé par lui-même.
Tandis que la princesse s'éloignait, Noê, qui avait longuement devisé avec plusieurs gentilshommes qu'il ne connaissait pas, mais qui, l'ayant vu au jeu du roi, lui avaient fait bonne mine, Noê rejoignit Henri de Navarre.
— Eli bien ? demanda-t-il.
—J’ai fait à la princesse le portrait de son futur époux.
— Bah ! dit Noè.
— Et je le lui ai dépeint d'une façon peu avenante. Elle était déjà bien marrie de l'épouser; mais, fc celle heure, elle est inconsolable et livrée au plus violent désespoir.
— Quelle plaisanterie me faites-vous donc là, Henri?
— Je ne plaisante pas.
Et le prince raconta son entretien avec Marguerite.
— Mais c’estune folie dangereuse que vous avez faite !
— Tu crois?
— Parbleu I la princesse, qui se soudait médiocrement de vous déjà, mettra tout en œuvre...
— Pour ne pas m'épouser?
— Justement.
— Ab ! c’est que, dit le prince, je me suis mis en tête une drôle d'idée.
— Et... cette idée, quelle est-elle?
— De tromper le prince de Navarre par avance.
— Enigme! dit Noê, je ne comprends pas.
— Le prince de Navarre est à Nérac ; le sire de Coarasse est à Paris. Le sire de Coarasse, qui a bonne tournure et qui a beaucoup plu à la princesse, arrive dans un bon moment. Le duc de Guise est parti, la princesse cherche des distractions. Le prince de (tarasse fait sa cour à madame Marguerite, et, pour lui être agréable, Il médit de cet époux futur qu elle a en si grande exécration.
— Le plan de conduite est bizarre.
— Mais il réussira.
— Alors, dit Noé, Votre Altesse veut se faire aimer de la princesse?
— Sans doute.
— Mais...Sarah?
— Ah diable! ’.uurmura Henri, je n'y pensais plus.
— Cependant...
— Oli ! sois tranquille, ami Noê, répliqua le prince en
riant, le fils de mon père est homme à mener de front deux intrigues.
— A présent, pourrait-on savoir, Henri, ce que vous a dit René?
— Non, plus tard,
Henri regarda le sablier. — Viens, dit-il, je crois qu'il est quatre heures du matin... Si nous allions nous coucher?
— C'est assez mon avis.
— Nous allons nous glisser dans la foule et disparaître.
Et comme les deux jeunes gens mettaient leur projet à exécution, ils se trouvèrent de nouveau face à face avec René. Le Florentin souriait d'un air aimable.
— Est-ce que, lui demanda Henri, vous voulez encore me donner votre main à étudier?
— Peut-être, dit René.
— Que voulez-vous savoir ?
— Combien de temps j'ai encore à vivre, en admettant que je me débarrasse de vous, dit le Florentin avec assurance... Voilà ma main.
Henri se prit à l’examiner avec un calme majestueux :
— Vous mourrez huit jours après moi, dit-il.
— Quoi qu'il arrive ?
— Attendez donc, lit le prince, voici une ligne que ie n'avais pas remarquée et qui débrouille pour moi le reste de l'énigme. «
— Ah ! dit René. Voyons.
— Il est écrit au livre de l'avenir, reprit gravement Henri de Navarre, que je dois mourir huit jours avant vous. C'est là l'influence que j'exerce à votre endroit.
J'ai vingt ans, je suis bien constitué ; si je ne lais pas d'imprudence, vous pouvez vivre vieux. Bonsoir.
Et le prince laissa René tout pensif et s'esquiva. C’était déjà la mode, à cette époque, de quitter le bal sans dire adieu. Cependant, à la porte, ils trouvèrent le page Raoul.
— Bonsoir, mon mignon, lui dit le prince.
Raoul salua, mais il ne s'effaça point pour laisser passer le prince de Navarre.
— Nous allons nous coucher, dit Noê, bonsoir, monsieur Raoul.
— Pardon 1 dit le page, j'ai une commission pour monsieur de Coarasse.
— Pour moi? lit Henri étonné.
— Pour voua.
— Mam’zelle Nancy désire vous voir, monsieur.
— Qu'est-ce que mam'zelle Nancy ?
— Une bien jolie fille, dit le page, qui poussa un gros soupir... C’est la camérière de madame Marguerite.
Le prince tressaillit. Puis il se retourna, et, du regard, il chercha la princesse dans les salons qui se trouvaient disposés en enfilade. La princesse avait disparu.
— Eli bien ! fit-il en se retournant vers Raoul, où estelle donc mam'zelle Nancy ?
— Venez avec moi, dit le page. ♦
— Allons !
Et le prince et Noê suivirent Raoul qui, au lieu de descendre le grand escalier, prit un corridor à gauche, fit une trentaine de pas en avant et s’arrêta.
Nancy attendait là, bien encapuchonnée dans sa mante. Elle jeta un coup d’œil investigateur sur le prince et l’embrassa des pieds à le tête.
— Vous êtes monsieur de Coarasse ? dit-elle en venant à lui.
— Peste ! la jolie fille ! murmura Henri assez haut pour être entendu de la camérière.
— Monsieur, répondit Nancy, on sait ce qu’on est et ce qu’oti vaut, et on ne cherche pas de compliments. Etesvous monsieur de Coarasse?
— Oui, ma belle enfant.
— Eh bien ! venez par ici. J’ai un mot à vous dire.
Nancy allongea sa petite main blanche garnie d'ongles
roses et prit le bras de Henri, qu'elle entraîna à l’écart.
— Je vous écoute, ma belle petite, dit le jeune prince.
— Monsieur, dit Nancy, madame Marguerite m’a chargée do vous rappeler que vous lui devez ('histoire de la comtesse de Gramont et du prince de Navarre.
— Je suis prêt à la narrer, ma belle amie, répondit
L 'échelle de «oie.
k prince. Seulement, où dois- je rejoindre Son Altesse?
Nancy eut un frais éclat de rire :
— An! dit-elle, vous êtes trop pressé, mon beau gentilhomme. Pas aujourd'hui, demain.
— Où cela? *
— Vers neuf heures du soir promenez-vous au bord de l’eau et attendez, dit Nancy. Bonsoir, monsieur de Coarasse, bonne nuit...
Et Nancy disparut dans l’ombre du corridor.
Raoul et Noô étaient demeurés à distance, Raoul vint à Henri :
— Monsieur de Coarasse, dit-il d’une voix émue, j’ai encore Quelque chose à vous dire.
— Ban ! et de quelle part, mon mignon?
C" f LIVRAISON.
— De la mienne.
La voix de Raoul tremblait légèrement.
— Eh bien, fit le prince, prenez mon bras, ami Raoul, et venez me conduire un bout de chemin.
— Je V* veux bien, monsieur.
Henri et Raoul se tenant par le bras, et Noë marchant derrière eut, descendirent Se j?rand escalier, traversèrent la cour du Louvre et sortirent par la poterne du bord de Peau.
— Monsieur de Coarasse, dit alors Raoul, vous trouve* Nancy jolie?
— Charmante!
— Ah!
— Tudieu 1 mon ami, vous aoupire* ?
LA JEUNESSE DU KOI IIKNIlt.
Raoul soupira de nouveau. .
— Vintre saint-gris! murmura le prince, je devine ce que vous Vouin me dire. Vous aimez Nancy...
Raoul eut un troisième souiir.
— Et comme je la trouvais jolie et qu'elle voulait me
parier... A „ ,
— Je suis jaloux, dit franchement^Raoul. ^
— Ne le soyez pus. Du moment où vous l'aimez...
— Ohl oui, fil l'enfant dont le cceur était bien groB.
— Moi, dit le prince, je ne l’aimi rai pas.
Raoul lui prit vivement les deux mains et les serra.
— Merci! monsieur, dit-il.
— Voyons, fit Henri, causons...
— Soit! répondit le page.
— Vorsaimct-elleî
— Je ne sais pas.
— On sait toujours cela... #
— Il est des joui 8 où je le crois... il en est d antres où... je désespéré.
— Je l’ai vue trois minutes, mon mignon, mais je suis fisc.
— Sur elle T
— Pat bleu ! oui. Nancy est coquette, elle est moqueuse, mais elle doit avoir un coeur d’or...
— E'... vous... croyez?
— Tenez, Raoul, mon mignon, vous file* un charmant tentant, mais vous ne connaissez pas le* femmes. Avezvous confiance en moi?
— Oui, certes. .
— Eh bien! je vous servirai et, avant deux jours, je vous dirai si Nancy vous aime ou si elle ne vous aime pas...
— Vous me le promettez?
— J*‘ vous le promets. Bonsoir, Raoul.
— Bonsoir, monsieur dt: Gourasse.
Hem i sei ra la main au page, qui s’en retourna, et il prit l« bras de son ami Noê. . .
Le prince et son compagnon passaient devant les bico- Aitn qui environnaient le Louvre lorsqu ils virent une porte ouverte, de la lumière au dedans et, sur le seuil, un homme en manches de chemise qui balayait sa devanture. . . . . . u.l
— Tiens 1 dit le prince, c’est notre compatriote Malican qui ouvre son cabaret à l'heure où nous allons nous coucher. Bonsoir, Maltcan.
Le Béarnais le reconnut et poussa une exclamation de joie. .... ... ,
Ah! monseigneur, dit-il, c’est le ciel qui vous envoie l
— Bah! fit le prince.
— Entrez, monseigneur, dit Mahcan, il faut que je vous parle.
— üue veux-tu donc me dire?
— Venet... venez...
Malican fit entrer les deux jeunes gens dans le cabaret, qui était encore vide à cette heure matinale, puis il ferma la porte.
— M<m*eigncur, dit-il tout bas il Henri, vous al-jc point parlé du duc de Guise tantôt?
— Hein! fil Henri dressant l'oreille. Est-ce que tu as de ses nouvelles !
— Oui, monseigneur.
Henri ni la grimace.
— Et comment cela?
— Un de ses gentilshommes est ici.
— El qu’y vient-il faire ?
— 11 est arrivé à la nuit, il m’a demandé une chambre et m’a dit: « Tu vus me cacher, car on me cunnait au Louvre : mais tu trouveras bien le moyen de faire passer cette nuit ou demain au matin un billet à mademoiselle Nancy, la camericrc de la princesse Marguerite. » Et il ma remis un billet.
— Qu’en as-tu fait?
— Le voici.
Mahcan*\ira un billet de sa poche et le remit au prioce.
— Utabiel fit Henri en le (Murant.
Puis il se tourna vers Noê :
— Qu'en penses* tu? demanda-t-il. Si oo la décachetait?...
— C’est mon avis.
— Pourquoi?
— Parce que, dit tout bas Noè. puisaue madame Marguerite doit être la femme de Votre Altesse, Votre Altesse a le droit de savoir ce qu’on lui écrit.
— Tu as raison, répondit le prince.
Et, sans plus de scrupule, il décacheta 1e billet-
La lettre que le gentilhomme de M. de Guipe apportait était sans signature et d'une écriture évidemment contrefaite.
Elle ne contenait que trois lignes que voici :
« Le pays de mademoiselle Nancy lui fait savoir qu il pense toujours à elle et qu’il l’ira voir au premier jour, b
Henri lut et relut cette lettre, et M dit en la tournant en tout sens: , . , .
— Il y a un cô*é mystérieux que je ne puis saisir. C’était auprès d’une ch indelle placée sur la table que
le pnnee avait lu cette lettre. . . .
Comme il continuait à ft laminer, le hasard voulut nue le panier se trouvât placé entre la chandelle et ses veux, de lelb* façon qu’il fit le transparent.
Et alors Henri crut remarquer que par places le grain du pvp er était moins blanc, et il vit comme des caractères eilacés. . . , ' ..
On eût dit qu'on avait écrit dessus avec une plume trempee dans de l’eau. .
— Ob’, oh ! fil N< é qui regardait pareillement au travers. Qu’esl-ce d«mc cela ?
Et il s'approcha du foyer où deux U’un* couvaient tous la cendre. L les découvrit et dit à Maltcan:
— M 1 ts-n»oi un fagot là-dessus.
Le cabaretier obéit. . ,
Noê prit la lettre aux mains du prince et I approcha du feu.
— Que fais-tu? s’écria Henri qui ne comprenait point
— Je vérifie mes soupçons. Soyei tranquille, je ne la
hr 'lU«pi»i I» lettre à trni< praire, du hgot M”' Ü,mh»i», et moiiïs d une minute .prte les carartere, «fl*» . nrarcirent et apparurent nets et lisibles, tandis que les trois lignes primitives disparaissaient.
— Veutre-sainl-grisl ceci est bizarre, dit le prince
(l — 'cela prouve, répondit Noë, que M.
connaît la vertu de l'encre sympathique. Tenez, Henri,
mettez-vous là et lisez... .
Henri reprit le papier des mains de Noô et lui .
« Chère âme,
a Vous avez exigé mon départ ; je l'ata-nce me parait impossible plus longtemps . eso ai e mille morts... Un mot de vous, et je reviendrai sccreie-
mentà Taris. i. l'iHumt»
« Ce mot, je vous le demande à genoux. Je 1 attend»
et je l'espère. — Votre Henri, b
— Ile! dit le prince, M. de Guise s’appejmt Henri comme moi. madone Marguerite s'apercevra moius au changement. Moi aussi je ro appelle Henri.
Puis, au lieu de brûler la lettre, il la plia et la mit dan* sa poche.
Ensuite il m touro» ver, Malien :
Ainsi le gentilhomme lorrain t a confie cette lettre 7
— Oui, monseigneur. , v -
— Et lu devais la faire parvenir à mamzelle Nancy y — Cola m'est assez facile, parce que, répondit Maltcan, ma nièce s'eu va quelquefois porter du vin au poste
des Suisses, et U lui arrive d'y rencontrer un page qui est au mieux avec mam’zelle Nancy.
— Comment se nomme-t-il?
— R tout.
— Je te connais,
— Maintenant que dirai-je au Lorrain quand il s'éveillera T
— Tu n'attendras point qu’il s’éveille.
— Ah!
— Tu vas aller l’éveiller. Il est quatre heures du matin. Un soudard n'a pas besoin de dormir la grasse matinée.
— Très-bien. J’y cours.
— Attends donc. Le Lorrain éveillé, tu lui diras : « Vile I habillez-vous, mon gentilhomme. Je va«s seller votre cheval, et vous allez quitter Paris avant le jour. » Le Lorrain se montrera fort étonné. Tu ajouteras : « Le billet est parvenu à son adresse, et la réponse est revenue du Louvre. Vous direz au puys de roam’iell • Nancy qu’on l’attend dans dix'jours, pa> avant. Il y va de la vie de quelqu'un et on vous plie de partir sur-le-champ.»
Malîcan ?»e demanda pis d’autre explication. Il enfila l'escalier et s’en alla lrapp«r à la porte du gentilhomme.
Dix minutes après il redi sc nHu :
— C’est fait, dit-il ? notre homme sc lève. Il n’a pas mis en doute la véracité de la ré onse, et m’a recommande de donner une lionne avoine à son cheval.
— Au revoir, Malîcan , dit le prince en serrant ta main du Béarnais, merci !
Et il s’en alia suivi de Noë.
Il était grand jour quand les deux jeunes gens arrivèrent rue Saint-Jacques.
Un lmni me était as-issur un banc placé à la porte de l'hôtellerie. Cet homme, en reconnais-anl Henri, se leva.
Le prince fut fort étonné à la vue de ce personnage qui lui apparaissait pour la troisième fois depuis moins de vingt-quatre heures. C elait Guillaume Verconsin, le commis de l’argentier Loriot, le même qui avait apporte, la veille au soir, la lettre de la belle Sara h.
— Que faites-vous donc ici, maître Guillaume.
— Je vous attendais, monsieur.
— Depuis hier au soir?
— Oh ! non, depuis une heure.
— Est-ce que vous avez encore une lettre à me remettre?
— Non , monsieur , mais je viens vous prier de me suivre.
— Et où cela, mon ami?
— Je ne puis vous le dire, mon gentilhomme.
— Oh! par exemple, fit le prince en riant, ceci devient par tr<<p mysteritux.
11 regarda Guillaume, mais le commis ne parut point disposé à répondre.
Puis il regarda Noé. Noé souriait.
— Qu’en penses-tu? demanda le prince.
— Je pense que, si j’étais à *»<lre place, Henri, Je suivrait ce garçon, fût-ce au tout du monde.
— Et c’est ce que je vais faire, répondit Henri de Navarre.
Puis, serrant la main de Noé :
— Attends-moi, lui dit-il, je ne tarderai probablement pas à revenir.
Et le prince ajouta :
— Allons, maître Guillaume, en route ! je vous suis.
— Venez, mess re, dit le c onnuis.
Noé les regarda s’éloigner, puis, lorsqu'ils eurent doublé le coin de la rue Samt-Jacq.je*, il entra dans l'hôtellerie, prit sa clef qui pendait à un clou d-ms la cuisine, Jagna la chambre qu’il habitait en commun avec le prince, sc jeta sur son lit et s'cDdoriuil.
Il s'éveilla à midi. Le prince n’était point revenu.
On lui servit à déjeuner; il mangea du bout des dents et attendit encore.
La journée se passa... Henri n’était point revenu.
— Parole d honneur! se dit N>*€, ceci est au moins singulier! Que Son Altesse soit heureuse auprès de la belle Sarah, rien de plus naturel, mais quelle b; «oit au
point d’oublier le temps et de me hisser seul et livré aux conjectures les plus bizarres, c’est un pe i fori!. M
En elle!, Henri avait quitte 1 1 rue S tint- Jacques à la pointe du jour, avant le lever du soleil, et di-jà les brumes du soir envdopp aient Paris...
NoS éprouvait à l'endroit du prince la même inquiétude que le prince avait éprouvée à son endroit la voile •ru soir.
Henri s’était dit en ne le voyant point revenir :
— Je crains que ce band.t de René ne l’ait trouvé chez sa tille et ne l'ait occis.
Noé ne put s'empêcher de faire cette réflexion :
— Ce jaloux de Samuel Loriot l’aura surpris aux pieds de sa femme, et... d’un coup darauebufc...
Cependant, en y réfléchissant, U supposition de Noé pouvait être taxée de témérité.
De deux choses l’une : ou Sarah se conformait aux pcrfiles injonctions de la jalouse Coriandre de Grainonl, ce qui était assez admissible, vu la promptitude avec laquelle les vœux galants du prince semblaient étiy exaurcs ; ou bien elle obéissait à une sym,uthi<- réellement invint ible et aimait déjà le prince.
Ce deuxième cas, que l’esprit sceptique de Noé repoussait avec énergie, était le seul qui put lui Uire r» d »uter un danger de la pan du mari pour Henri de Navarre.
Dans le premier, an contraire, et s’il était vrai qoe l’argentier fut tout dévoué à Corisandre, Sarah n’a' ail rien à craindre de lui.
Ni 6 pesait sigi ment ces bonnes raisons, ac ou lé à sa fenêtre et dominant du regard les toits entuiiiés du vieux Pans.
Un léger grattement qui se fil entendre A la porte l’arracha à sa rêverie.
Un homme entra. C’était Guillaume Verconsin, le commis de boutique de Loriot.
Guillaume avait ce visage honnête et niais que nous lui connaissons et sa physionomie tranquille rassura sur-le-champ Annury de Noé.
— Ah! lui dit-il, tu m’apportes des nouvelles du gentilhomme, mon ami !
— Oui, me&sire.
— Où est-il ?
Guillaume, au lieu de répondre, tira un petit billet de sa poche et le remit & Noé.
Noé l’ouvrit et le lut :
■ Ne t’inquiète point, cher ami, je suis prisonnier jus- « qu’à la nuit bien close, et, comme j’ai affaire au Lon- « vre, lu le sais, je ne puis te piedire à quelle heure « nous nous leverrons. Tu peux donc, toi aussi, t’otcu- « per de tes affaire». Au revoir».
« I1&KN. »
— Prisonnier! murmura Noé en regardant Guillaume.
Guillaume fit de la tô'.e un signe affirmatif.
— Pounais-tu m'expliquer comment?
Le commis parut embarrasse.
— Ne crains rien, lui dit Noé, mon ami et moi nous n’avons pas de secret.
Et du geste il invita Guillaume & s'asseoir.
— M<m gentilhomme, dit abus celui-ci, mon père était fauconmer chez le seigneur d’Audoums.
— Ah!
— Vous savez, le père de madame la comtesse de Gramont.
— Bon ! pensa Noé, Henri est dans les filets de Corisandre jusqu’au cou.
Puis tout haut :
— Ce qui fait, veux-tu dire, que tu es tout à fait dévoué à ta maîtresse, qui est ramie de madame de Gramont.
— Oui, monsieur.
— Eh bieii ?
— Ce que madame Loriot veut, le le veux. SI elle me faisait un signe, je me jetterais du pont Sdint-Micln i dans la Seine.
— Brrr ! fit Noê, qui frissonna au souvenir de srn bam de la veille, garde t’eu ! l'iau e>t froide.»
— C’est une manière de dire, répliqua Guillaume.
— Après?
— Madame S .ira h , poursuivit le commis, est bien malheureuse.
-Dabi
— M. Loriot est jaloux de son ombre. Le père Job, un vieux juif comme lui, veille sur madame comme un dragon sur un trésor. Elle ne sort jamais... ou, si elle sort, c’cst Job qui l'accompagne.
— Cependant... pour voir mon ami...
— Attendez, monsieur. Vous allez voir. La maison de la rue aux Ours a deux issues. La première...
— Bon! la première est rue aux Ours. Et la seconde..?
— Rue Saint-Denis. Cette seconde issue est une cave ou plutôt une succession de caves qui passent sous les maisons voisines. Toutes ces maisons sont à maître Sarouel Loriot.
— Il est donc bien riche?
— Il est plus riche que le roi. Mais ce n’est pas de ses richesses que je vous veux parler. C'e? t de ladeuxième issue.
— Voyons! fil Noë.
— Ce passage souterrain conduit jusqu’à la boutique d’un marchand drapier, rue Saint-Denis. Si M. Loriot passe pour riche, on dit dans le quartier que le drapier ne l’est pas. bien au contraire, il a toutes les peines du monde & nouer les deux bouts, et l'an dernier les fournisseurs ont été obligés de lui accorder du temps pour payer. Cependant, ajouta Guillaume, tout cela n’est pas vrai, car le marchand drapier n’est qu’un homme de paille de maître Loriot.
— Bah I fil Noë étonné.
— De temps en temps, continua le commis, le drapier reçoit des ballots de laine et des pièces de drap. On empile le tout dans la boutique et, lorsque le soir est venu, maître Loriot fait descendre les ballots dans sa cave. Alors on les éventre et on en retire des sacoches de cuir pleines d’écus et des coffrets remplis de diamants qui ne sont point encore taillés. C’est par la boutique du drapier, que les escarpes ne songeront jamais à dévaliser, que les vraies richesses de maître Loriot entrent et sortent.
— Hé ! hé 1 dit Amaury de Noô, ceci est assez ingénieux. Cependant la maison de l'argentier est garnie de solides barres de fer...
L'honnéle figure de Guillaume Yerconsin s'épanouit en un large sourire.
— Ah! dit- il, ceci est une belle frime. Le soir venu, les ouvriers partis, maître Loriot n’a pas deux mille écus dans celle maison si bien verrouillée et cadenassée.
— A quoi bon alors toutes ces précautions? demanda Noë.
— D’abord c’est un leurre pour les voleurs.
— Bien!
— Ensuite, les verrous sont destinés à garder madame Sarah.
— Peste! quelle jalousie!...
— Ah! dame l murmura Guillaume, quand on est vieui et laid comme maitre Loriot...
— Et qu’on a une femme jeune et jolie comme madame Sarah...
— Jmiement , mon gentilhomme... on ne saurait prendre trop de précautions.
— Mais, dit Nié, madame Sarah doit être peu flattée...
— Elle n’en sait rien, ou plutôt elle feint de ne rien savoir; et, en effet, sans moi...
— Ah ! fit Noë en riant, tu es dans la confidence de ton maitre ?
— Oui, monsieur, Job et moi ; c’est nous qui, chaque soir, quand madame est couchee, descendons les bijoux, les diamants et toutes les matières dur et d’argent dans les caves, (>ar une issue secrète, et si bien masquée, que jamais les voleurs ne la soupçonneront.
— Et tu le trahis? ajouta Noë.
— Oh! dit Guillaume, malheur à celui qui toucherait aux trésors de mon maitre, il passerait sur mon cadavre
auparavant; mais pour ce qui concerne madame Sarah., ce qu’elle veut, je le veux.
— Tout cela, interrompit Noë, ne me dit point comment mon ami est prisonnier...
— Ah ! voici. Le drapier ne couche point dans la boutique, et il vient en ouvrir les volets a sept heure» du matin en hiver, à six en été. J'ai donc introduit votre ami par la boutique, ce matin, avant l’arrivée du drapier.
— Et tu attends qu'il l'ait fermée et soit sorti... pour rendre la liberté à mon ami, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur.
— Je commence à comprendre. MaiB... où est-il, mon ami?
— Dans la chambre de Loriot.
— Pcstel Et si le mari l’y trouvait?
— Oh! dit Guillaume, il n’y a pas de danger, monsieur...
— Pourquoi?
Guillaume se gratta l’oreille.
— Parce que, dit-il... votre ami vous l’expliquera... moi, je n'en sais rien...
El Guillaume se leva et ne voulut point en dire davantage.
— Ceci, pensa Noë, est par trop mystérieux, mais Henri me le dira... Attendons.
Guillaume salua prolondément et sortit sans vouloir en dire davantage.
— Hum! se dit Noë après son départ, tous ces petit» détails sur l’intérieur des époux Loriot uie semblent devoir écarter de moi la pensée que le mari s’entend avec la femme pour duper mon aini le prince de Navarre, et servir les projets ténébreux de madame Coriandre... Nous verrons bien...
Huit heures sonnaient à l’église Sainte-Geneviève.
— Oh ! oh ! pensa Noô, puisque me voilà rassuré sur le sort de Henri, songeons un peu à nus propres affaires. Paola m’attend ce soir, il ne faut point 1 oublier.
Tout en rêvant à Paola, Noë songea qu'il avait mal déjeuné et que, du moment où Henri ne lui occasionnait plus aucune inquiétude, il devait se rattraper en soupant de Lion appétit.
Noë était un garçon sage et plein de sens qui savait bien que les poëtes*seuls, — une race de fous!— avaient pu inventer cette balourdise : que les amoureux ne mangent pas.
Noë descendit dans la grande salle commune de l'hôtellerie, où maitre Leslacade dépeçait gravement un quartier de bœuf rôti. Il se mit a table vis-à-vis d’un moine genovéfain et à côté d’ungentillàtre bourguignon.
Le Bourguignon trouva qu'il mangeait comme un Franc-Comtois, et le genovéfain, qui buvait mieux qu'un lansquenet, ne put s’empêcher de lui lémo gner son admiration pour la manière dont il levait le coude.
Ainsi lesté et pourvu de la bonne humeur qui résulte d’un estomac satisfait, Noë prit son manteau, son feutre et son epcc, quitta l'hôtellerie, descendit la rue Saint • Jacques et gagna le pont Saint-Michel.
La nuit était si noire qu’on n’y voyait goutte à trois pas. Notre gentilhomme en profita pour passer sur le pool, raser la boutique de René le Florentin et jeter un rapide coup d’œil à 1 intérieur.
Paola n'etait point dans la boutique, René non plus. Mais Noë aperçut Godolphin qui préparait un lit et le posait en travers de la porte encore entr’ouverte.
— Bon ! fit le jeune homme en souriant dans sa barbf naissante, le dragon est à sou poste : mais la caverne i>4 gît le trésor a deux issues, et il faudrait deux dra gonsl
Noë gagna la rive droite de la rivière et la descendit jusqu'à ce uu’il put apercevoir la façade de ces construc- ‘ lions singulières élevées sur le pont Saint-Michel : constructions dont le rer-de-chaussee était une boutique, et l’uniuue étage supérieur un logement.
Celle que le Florentin occupait était la troisième à gaucho en entrant par la Cité, et elle reposait verticalement au-dessus de la seconde pile. Noë descendit une
y CjOOgli
Alors Guillaume raconta l'histoire des caves (Page 4G.)
centaine de pas dans le but unique de voir si la fenêtre de Paola était éclairée. En effet, une lumière y brillait comme une étoile dans le ciel noir.
— Elle m'attend ! pensa le jeune homme, qui eut un léger battement de cœur.
Et il rehroussa chemin sur-le-champ, passa de nouveau devant le pont ; mais, au lieu de le traverser, il remonta la berge jusqu'à la hauteur de la rue Saint- Paul.
En cet endroit, il y avait bon nombro de petits bateaux plats qui se balanç -lient sur leurs amarres.
Dans l'un d'eux un marinier, étendu do tout son long, dormait fort paisiblement.
Mué mit le pied dans la barque et éveilla le marinier.
— Qui est là et que me veut-on? demanda celui-ci, qui bondit sur ses pieds.
— Chut I dit Noô en posant un doigt sur ses lèvres. Je ne sois pas un escarpe, je suis un gentilhomme.
Malgré l'obscurité, le marinier aperçut l’épée de Noé et ne douta plus de sa qualité.
— Que veut Votre Seigneurie? lit-il.
— Louer ton bateau.
— A celte heure?
— Oui.
— Où dois-je vous conduire?
— Nulle part. Je n’ai pas besoin de toi. Voici deox pUtoles. Demain, au point du jour, tu trouveras ton bateau amarré au bac de Nesle.
Ce disant, Noô prit les avirons et s'assit en homme qui sait manœuvrer une embarcation.
— Coupe l'amarre et va-fen, «lit-il.
I.e marinier prit les deux pi*t. les. salua jusqu’à terre et sauta de la barque sur la grève ; puis il détacha le bateau.
Noë donna un vigoureux coup d’aviron et poussa au large. La barque arriva au milieu du courant et glissa comme une flèche, habilement conduite, du reste, par le compagnon du prince de Navarre. En dix minutes elle eut atteint le pont Saint-Michel. Or le pont Saint- Michel n'était point alors, comme on aurait pu le croire, bâti en pierres. Il reposait sur pilotis, et ses arches étaient formées par de larges poutres profondément enfoncées dans l'eau et séparées les unes des autres paru» intervalle d’environ un pied de largeur. Nue, qui le malin précédent, avait, en revenant du Louvre, examiné fort - Haïti veinent sa construction, n'avait point oublié ce détail. Aussi, quand il eut atteint la deuxième arche.
celle qui supportait lu boutique du Florentin, relcva-t-i tout à coup 1 un de «s avirons, et. par un mouvement aussi rapide que parfaitement calculé, le glissa t- il entre deux des poutres qui formaient les assises du pont.
Cette manœuvre arrêta net l'embarcation, que le courant entraînait avec vitesse. Alors, d'une main, Noë s'accrocha h la poutre ot de l'autre il l'entoura de lacordcqul servait d’amarre au bateau et ta noua solidement.
Celte opération terminée, le jeune homme chercha dans les t hichres, que la réVttfcmtioit de l'eau tendait moins épaisses, cette antre corde qui devait pendre de la croisée de Paola. La corde pendait en effet.
Nuë la secoua légèrement pour avertir de sa présence.
Puis il tira de sa poche une jolie échelle de soie qu'il déroula et dont il noua l'extrémité à celle de la corde.
Aussitôt la corde remonta, et avec elle l’échelle dont l'extrémité inférieure demeura dans les mains de notre héros. Noë attendit quelques minutes . puis, tirant l'éclie’le à lui pour s’assurer qu'elle était bien solidement lixée à la croisée de Paola, il mit le pied sur le premier échelon et moula bravement.
Revenons à Henri de Navarre que nous avons laissé suivant Guillaume Verconsin, le commis do maître Samuel Loriot, l’argentier.
Ce fut donc rue S tint- Denis que Guillaume, ainsi qu'il le devait apprendre quelques heures plus tard à Noë, conduisait le jeune prince.
— Ah çà ! se disait ce dernier durant le trajet, car Guillaume ne desserrait pas les dents, est-ce qu’il va me conduire rue aux Ours?
Mais, au lieu d'entrer dans h rue aux Ours, Guillaume s’arrêta devant la boutique encore fermée du marchand drapier, introduisit une clef dans la serrure, non sans avoir tout d'abord jeté un furtif regard autour de lui pour s’assurer que la rue était décrie, puis il ouvrit et poussa le prince dans la boutique, dont il se hâta de repousser la porte sur eux.
— Où diable me conduis-tu, l’ami? demanda le prince,
— Chut ! venez...
Il ne régnait dans ce local qu’une demi-obscurité qui permit au prince de jeter un regard investigateur autour de lui. Il se trouvait au milieu de pièces de drap, do ballots de Line, de monceaux de lisières et d’énonnus bobines de lil ou de soie.
I.a boutique paraissait composée d'une seule pièce assez vaste, niais sans aucunes dépendances.
Cependant Guillaume Vrrcouàn se dirigea vers l'un des angles de la boutique où se trouvaient entassé* trois ballot» de laine; il en souleva un, et le prince aperçut une trappe dont la porte était levée.
Le commis bât it le briquet, sdiuma un rat-de-cave, prit le prince par la main et lui répéta : — Sulvez-moi !
— Dieu me damne ! murmura Henri de Navarre, mus c’est dans une cave que U belle argenlière me donne rendes- vous.
En effet, sur les pas de Guillaume, le prince descendit une treutaine de marches et se trouva dans uu caveau ménagé en long boyau.
— Ici, dit le commis, nous sommes de plain-pied. Prenei ma main «t laisvez-vous conduire.
Et comme s'il eût craint que la clarté du rat de-cave ne lui attirât un danger quelconque, il l’éteignit sur-lechamp.
Le prince se trouva dans une obscurité profonde ;mais,
uidé par Guillaume, il continua d’avancer. Il marchait,
u reste, sur une surface plane, légèrement humide et boueuse, mais sur laquelle le pied se pouvait poser sûrement.
Le mystérieux voyage à travers les ténèbres dura environ dix minutes. Pondant ce temps, Guillaume ne prononça point un seul mol, et le prince ne songea pas davantage à l’interroger. Les léuèbres ont le privilège de rendre silencieux.
Tout à coup le commis s'arrêta :
— Mon gentilhomme, dit-il, vous avez derrière vous une grosse pierre : asseyez-vous dessus et attendezmoi...
Et sans donner à Henri le temps de répliquer, Guillaume lui lécha la main, et au bruit de ses pas Henri comprit qu’il s’éloignait.
Le prince avait vingt ans; il était de la race aventureuse des lions et n’avait jamais tremblé. Cependant en se sentant seul dans ce souterrain, sans trop savoir où on le voulait conduire, il éprouva une légère inquiétude.
— Hé! hé! se dit-il, qui sait si ce Guillaume n'est
f ioint un traître et si, après avoir été le messager de a femme, il ne sert poiut la jalouse vengeance du mari?
Henri se trompait. Au bout de quelques minutes, les pas de Guillaume se firent entendre dans l'obscurité. Le commis vint droit au prince, en homme qui a une pirfaite connaissance des lieux qu’il parcourt; il lui reprit la main et lui dit : —Venez... Samuel Loriot et le vieux Job dorment encore...
— Alt ! fit le prince.
— El madume vous attend.
Un faible rayon de clarté qui frappa tout à coup le visage de Henri lui donna à comprendre que le souterrain formait un coude btusque.
En effet, à une certaine distance, il vit une porte enlr’ouverle au haut d’uue trentaine de marches. Et, lorsqu'il eut gravi ces trente marches, le prince reconnut avec surprise qu'il se trouvait dans l'atelier de maître Samuel Loriot. Il fil trois pas en avant, enh*nd't un bruit sourd et se retourna. Sa surprise fut grand-', car H eut beau regarder derrière lui, il ne vit plus la porte où il était eutré. Otte porte s’était refermée et il n’en reslaitpas la moindre trace. Guillaume Verconsin souriait.
— Par où diable sommes-nous doue venus? lui demanda Henri. Et il regardait le mur et n‘y trouvait nulle apparence d'ouverture.
— Ah ! dame! répondit Guillaume, maître Samuel Loriot n'est pas riche sans être prudent.
— Plaît-il? fit le prince.
— Et, ajouta le commis, il sait prendre»# précautions. Alors Guillaume raconta l'histoire des caves, puis il sa sa main sur le mur qui était recouvert d'une vieille iscrie et pou>sa un ressort habilement dissimulé.
Un pan de la boiserie s’entr’ouvrit, puis se referma, et le prince comprit.
— Quand un met le pied sur cette dalle, dit Guillaume, l'entrée ries caves se referme. Maître Samuel a lait pratiquer celte ouverture il y a plus de vingt ans, quand il
commença sa fortune, et depuis vingt sus il n*y a que quatre personnes qui en confiaient l'existence : le iiMilie, lu drapier, le vieux Job ül moi. Ab! i:Yfi-à-dire, s'interrompit le commis, il y a encore madame Sarali, niais le maître n’en sait rien.
— En vérité l fit le prince.
— Dame! répondit Guillaume, si le maître savait que sa femme possède un pareil secret, probablement vous ne seriez pas ici, mon gentilhomme,
— Et ce secret, de qui le tient-elle?
— De moi.
Guillaume appuya un doigt sur sa lèvre supérieure :
— Chut! dit-il Le maître dort en haut, venez vite... U ne lardera point à s'éveiller.
— Allons! dit le prince.
Guillaume lui fit traverser l’atelier, souleva celte portière que le vieux Joli avait écartée la veille, et le prince se trouva sur le seuil du charmant réduit où il avait déjà été reçu par la belle argenlière.
Comme ta veille, Sarali s y trouvait. Mais U j» une femme n'avait plus le sourire aux lèvres; elle ne rougit point à la vue de Henri.
Pâle, triste, elle le salua de la miin, et lui dit :
— Asseyez-vous, monseigneur, et parlons bien bas, je vous en supplie.
Guillaume avait disparu, refermant la porte sur lui.
— Oh ! oli ! pensa le prince un peu déconcerté par l’aspect de tristesse de U belle BrgetilièrQ, ce rendezvous d'amuur me paraît débuter singulièrement.
Il lui prit la main et la porta à ses lèvres.
— Monseigneur, dit Sarali en retirant celte main, ma conduite doit vous paraître au moins étrange, et si je n'avais la conscience d'être honnête femme, je rougirais bien fort de mon audace, en vérité.
Henri comprit que la belle argenlière n’avait point menti en lui écrivant qu’elle lui voulait confier uu secret: et, sur-le-champ, il vit tdenque ce n’était point un rendez-vous d’amour qu’elle lui avait donné.
Mais le prince avait l'Ame généreuse de sa race, et, loin de ressentir un violent dépit, il devina, au contraire, que c’était une grande infortune qui s’adressait à lui, et il se jura de la protéger.
Sarali lui avait indiqué un siège. Il s’assit et lui dit:
— Parlez, madame, je vous écoute.
— Monseigneur, reprit la jeune femme, vous m'avez sauvée une première fois sans me connaître, et maintenant que vous savez qui je suis, j'ai la conviction que vous me continuerez votre généreuse assistance.
— Oh ! certes ! dit le prince.
Sarali poursuivit : — .Madame la comtesse de Gramonl, mon amie d’enfance, en vous donnant une lettre pour moi, était loin de sa douter que j 'étais devenue la plus malheureuse des femmes.
— Malheureuse I vous? fit Henri avec chaleur.
— Elle vous a parlé démon mari, n'esl-ce pas?
— Oui, dit le prince.
— Elle vous l'a dépeint sans doute comme le meilleur des hommes?
— Mais... en effet...
— Samuel Loriot est un misérable assassin, dit la belle argenlière d’une voix sombre où perçait la conviction.
— Que dites-vous, madame? s'écria le prince étonné.
— La vérité, monseigneur.
El comme sa stupeur allait croissant:
— Ah! monseigneur, poursuivit Sarali, lorsque j'ai épousé Samuel Loriot, Coriandre était déjà comtesse de Gramout, et elle n'a rien .vu Je mes douleurs et de mon infortune...
— Si vous avez besoin d’un protecteur, me voilà ! dit le prince avec chaleur.
— Monseigneur, continua la belle argenlière. Oorlsandre que vous aimez est auiiniM'Iuii le seul être qui s'intéresse à moi ; aussi, quind j’ai reçu lettre, ai-je cru que le ciel m'envoyait enfin uu protecteur que je cherchais vainement.
— Je le serai, madame.
— Monseigneur, U faut que vous sachiez mon histoire tout entière.
— Je vuus écoute ; madame.
On entendit un brui: de pas à l'étage supérieur.
— Ne craignez rien, dit &tr«h répondant au geste d’inquiétude du prince. C'est mon mari, mais il u entre jamais ici. Il ne l’oserait... C'est bien assez que je sois prisonnière, j’ai su au moins rendre ma prison inviolable.
Sarah, après un court silence, reprit :
— Samuel Loriot était te (ils d'un ancien serviteur du sire d'Amlouins, mon parrain et mon bienfaiteur. J'avais quinze ana quand je le vis pour la première foi#. Il était laid et vieux déjà, et il m iu^pira une profonde répulsion, tandis que pour mon malheur je lui lis éprouver uu aentimenl tout opposé.
— Cela arrive quelquefois, observa le prince.
Sarah pour*uivit : — Cet homme, qui n'avait jamais aimé que l'argent et qui thé>auriMiilpar tous les moyens, cet usurier iritàine, se prit à m'aimer d'un amour ardent, passionné, sauvage... mai* moi, j’av.iis donné mon camr. (Jn écuyer du sire d'Amlouins, nommé Contran, en avait trouvé le chemin. Contran avait dix-liuil ans, Contran appartenait au sieur d'Andouins, et ce dernier ne lui aurait permis du se marier que lorsqu'il aurait eu vingt années r évolué®, car son père, pauvre ceutiliâtre, l'avait donné au châtelam en lui dit-ani : « Vous le garderez et en serez servi jusqu'à ce qu'il ait vingt ans. • Gonlran et moi nous n'eûuies point assez de foi dans le noble cœur du sire d'Andouins ; il aimait Contran, il m'aimait, il nous regardait comme ses enfants. Si noos fussions allés nous jeter à ses pieds en lui entai notre amour, nul doute qu’il nous eût unis sur-le-champ. Contran ne l'osa point. Nous nous aimions depuis environ six mois, et l'heure approchait où je ne pourrais plus dissimuler rua faiblesse. Ce fut à celle époque que Samuel Loriot vint en Touraine et me vit. Un jour. Contran partit pour la chasse, seul, avec deux limiers. Contran était un chasseur habile. Le soir il ne reviut pas. la nuit s’écoula, on ne le vit point davantage.
Alors le sire d'Andouins, inquiet, envoya tous les serviteurs du château à sa recherche, et bientôt on trouva le malheureux Contran élendu sans vie au fond d’un ravin. 11 s'élait précipité du haut «l une roche et s’était tué en tombant. Ce fut du moins l'opinion générale alors, et nul ne songea que l'écuyer eût pu èlre victime d un lâche assassinat, vous devinez mon désespoir, monseigneur. J'aimais Gontran de toute mon Ame, et j’eltais être mère... et mcn déshonneur était irréparable. Alors Saunuel Loriot vint à moi. Il me prit à part, un soir, dans le parc du château, et me dit :
« Mon enfant, le lia-ard m’a lait découvrir votre secret, et je sais le malheur qui vous accable Vous aimiez Gonlran, et l'infoituné jeune homme s'est tué avant d'avoir pu laisser un nom à votre enfant. Eli bien ! écoutez-inoi : je eui* vieux et je n'ai per-onue à aimer, voulez-vous m'épouser? Votre enfant sera le mien...» Çet hoiume me parut un sauveur, et j'accueillis son oITre avec un cri de reuini naîtra uce... Il alla trouver le sire d’Andouins, et six semaines après je l’épousai. Nul autre que lui n'avait connu ma faute.
Sarah s'interrompit et essuya deux larmes brûlantes qui coulaient lentement sur ses joues.
— Continuez, dit le prince avec émotion et lui pressant respectueusement la main.
— Samuel m'amena ici, poursuivit la belle argenlière. U prit soin de dissimuler ma situation & tous les yeux ; le vieux Job et Guillaume seuls i n furent instruits. Quand le# premiers symptômes apparurent, Samuel m'amena un médecin à qui on avait bandé les yeux. Moiméme j'étais masquée. Lorsque mou en'ant eut vu le jour, le médecin prétendit que j'étais trop faible pour le Boorrir moi-mème.
u Je vais le confier à une nourrice que je me suis procurée,» dit Samuel. El il enveloppai innocente créature dan*, son manteau, et je n'eus pas, lié la*. ! l'horrible prctotniimenl de ce qu'il allait faire !...
— Al» l je comprends (...murmura Henri de Navarre.
Sarah se prit à fondre en larmes. Mais enfin, dominant ai douleur, elle reprit : — A partir de ce jour, je n'entendis plus parler de mon enfant. Quand je demandais de .‘Cs nouvelles, Samuel médisait qu’il était eu bon lieu et n’avait besoin de rien ; et lorsque je le suppliai-, de faire venir la nourrice ou de me conduire dans le | ay* où elle était, il me faisait des réponses évauves. Un »uir, — oh! je n’oublierai ce soir de ma vie, — un soir, Samuel revint de l'bôtel des échevins où il avait élé convié & un banquet. Le malheureux était ivre et marchait en chancelant. Je lui demandai mon enfant et, sons rintluei ce de l'ivresse, il entra en fureur. • Votre enfant ? me dit-il avec nne rage ironique, vous voulez voir votre «-iifunt T — Oli ! par pitié !... murmurai-je. — Lit bien! c'est impossible... — Pourquoi? balbuiiat-je éperdue... — Parce qu’il est mort, me dit-il; parce qu-. je fai tué comme j avais (né -son pore i » Kl le scélérat, dans un accès de rage et d'ivresse, me raconta ton forlait. ajoutant: « Jo t'aimais, Sarah, je l'aimai*. .. et jo m’étais juré que lu m'aupariiendrais. •
— L'infâme ! s’écria le prince.
La belle argenlière garda pendant quelques; miiml*H le silence. Henri la regardai pleurer et n'osait lui adicssrr ces consolations banales qui irritent lu douleur au lieu de t'apaher.
— Pai donnez-moi, monseigneur, reprit enfin Sarah, pardonnez-moi de vous avoir centié ce secret leirii l . Mais, depuis si longtemps que je suis contrainte de vivre avec ce BOailü auquel me lie un smMit iflirlilrt. vous êtes le premier ami que j'aie rencontré.
— Et je le serai jus ju'a U mort, dit le prince avec un élan parti du cœur. Disposez do moi, mataine; ce que, vous voudrez je le ferai.
— IMss! dit-elle, que faire, je ne sais encore. Cet homme est mon maître, je lui appartiens, et les lois humaines sont pour lui. Mais ie n'ai point fini, .mu seigneur, le récit de mon histoire, et il faut que vous sachiez tout.
— Parlez, madame.
— Vous m'avez vue, pour la première foi#, par une nuit d'orage, à cheval, Tuyanl un homme qui me poursuivait* et ne parvenant à me auuver qu'en tuant s.» monture d’un coup de pLtoiet.
— C'est vrai, dit le prince, et cet homme, le connaissez-vous, madame?
— Cest René le Florentin, le parfumeur et le favori de la reine.
— Ali ! vous saviez son nom?
— Depuis une heure, et depuis une heure je le fuyais comme un mauvais géide, monseigneur.
— Mais, dit le prince, comment votre mari si jaloux a-t-il pu vous laisser seule assez longtemps?...
— Pour que je vinsse à rencontrer René, voulez-vous dire?
— Justement.
— Céti, dit la belle argenlière, est encore une de ces circonstances étranges qui sillonnent la vie de ceux que la hualité poursuit. Samuel Loriot fait deux voyages par an dans le pays de Touraine. Ces voyagea ont un d«»uble but : il vend des orfèvreries et touche les revenus de quelques biens que le sire d’Andouins m’a donnés en dot Samuel m’emmène toujours avec lui; il M’aurait garde de me bisser A Paris, tant il e-t odieusement jaloux. Le jour où, la dernière fols, nous quittâmes Paris, comme noua traversions le pont Saint-Michel, à ch ••■val, escortés par un seul valet, le même que vous avez vu ;i l'hôtellerie où vous m'avez sauvée, une aventure m’arriva qui devait être le point de dé|<art de celle dont vous avez été témoin. Samuel montait un gros pcn hrrou, cheval solide et doux dont ta paisible allure Convenait à la corpulente lourd** tir de son cavalier. Moi. au contrains j ava s pour monture une tine liêti limousine un peu ombrageuse qui, ver-, le milieu dupont, lut i-flrayée par un Irtint-aou dYtoffr hl.mche flottant à la porte d’une boutique. Samuel exigeait que ‘je portasse un manque lorsque je sortais. U voulait dérober rues Uails à tous les
yeux. Pendant la lutte que j’eus à soutenir avec mon clieval qui voilait et se cabrait, au grand effroi des passants, mon masque se détacha, et un cavalier élégamment vêtu qui se tenait sur le seuil d'nne boutique me regarda et poussa une exclamation : « La belle créature ! » dit-il. Samuel n'entendit pas ; il était en avant; il ne vit pas davantage le cavalier se baisser, ramasser mon masque et me le rendre. J'avais réduit mon cheval. Je repris mon masque, saluai le cavalier de la main et continuai ma route. Quinze jours après, un matin, nous sortions de Tours pour rejoindre la route de Paris, lorsque nouf fûmes croisés par un cavalier qui rentrait en ville. C'était le même qui, sur le pont Saint-Michel, avait ramassé mon masque. 11 me salua en passant et d'une façon si discrète que Samuel ne le remarqua point. Deux heures plus tard, un homme à cheval, courant au triple galop, nous rejoignit. C'était un valet de l'évèque de Saumur. L'évèque avait appris le séjour de Samuel Loriot à Tours, et il avait eu fantaisie, car il le tenait pour orfèvre habile, de lui commander un ciboire, un ostensoir et autres pièces d'église pour la chapelle particulière de son palais épiscopal. L'évèque avait envoyé son valet à Tours. Le valet courait après nous, et il venait prier, au nom de son maître, Samuel de se rendre i Saumur. Sans la moindre défiance, mon mari m’enjoinit de continuer mon chemin en compagnie de notre valet, et il suivit celui de l’évèque. Le jaloux vieillard savait qu'entre Tours et Blois je n'aurais à traverser que de méchantes bourgades, où je ne courrais aucun danger, tandis qu'il se défiait fort des beaux damoiseaux de Saumur. Il me recommanda de descendre à Blois, où j'arriverais fort tard, à la Licorne blanche, une hôtellerie qui se trouvait en dehors des remparts, et que ne fréquentaient point les gentilshommes.
« — Surtout, me dit-il, n'ôtez pas votre masque et attendez moi : j'arriverai à Blois deux ou trois heures •près vous. »
Je continuai mon chemin en compagnie de notre valet. Au bout d’une deini-heure, nous entendîmes un galop de cheval derrière nous. Je me retournai, et quel ne fut point mon étonnement en reconnaissant le cavalier du
Ç ont Saint-Michel, le même qui, le matin, entrait à ours, tandis que nous en sortions ! s
Arrivée à cet endroit de son récit, la belle Sarah se lut un marnent.
L’émotion qui dominait la femme de l’argentier Loriot, était si vraie, si poignante, qu’en ce moment Noë eût été fort mal venu auprès du prince de Navarre avec ses plaisanteries sceptiques, et son opinion que Sarah
i ouait le rôle que lui avait imposé son amie d’enfance, a comtesse de Gramont. Si un homme avait jamais été convaincu des malheurs eide la sincérité de la belle argentière, c’élait à coup sûr Henri.
Sarah reprit après un silence :
— Le cavalier qui arrivait au galop s’arrêta en me rejoignant, et il me salua de nouveau, non plus comme le matin, furtivement, et plutôt d’un regard et d’un sourire que d'un geste, mais en ôtant son chapeau.
« — Belle amazone, me dit-il en m’abordant, que vous gardiez ou non votre masque , je vous connais. »
Je m'inclinai et pensai d'abord qu’il allait continuer son chemin. Mais il rangea son cheval auprès du mien et me dit : « Je vous connais parfaitement. C’est vous qui montiez un cheval blanc, il y a quelques jours, celui-là, tenez, lequel se cabrait et s’épouvanta en passant sur le pont Saint-Michel. — En effet, mon gentilhomme, répondis-je, et je suis demeurée même votre obligée depuis ce jour. — Vous êtes merveilleusement belle, poursuivit-il, et, depuis que je vous ai vue, mon pauvre cœur en est tout troublé. » Je rougis sous mon masque et murmurai tout bas :
« — Messire, vous vous méprenez bien certainement. —
Sur votre beauté? — Non, sur moi. Je suis une honnête femme et ne saurais vous écouter. — Bah! me ditil avec l'assurance d'un homme à qui rien ne résiste» vous ne savez pas qui je suis, ma lielle enfant. — Que m'importe? — Et plus d'une dame de la cour me rudoierait raoios que vous. Savez-vous que je suis un homme puissant? — Messire, lui dis-je avec une certaine anxiété, passez votre chemin, je vous supplie. Il y a assez de femmes jeunes et belles qui sont libres de tout engagement, pour que vous ne cherchiez point à me tourmenter. »
Il me répondit par un éclat de rire. « Vous ignorez, ajouta-t-il, que j‘ai fait le voyage de Touraine tout exprès pour vous, chère belle. •
Je tressaillis.
— Quand vous passâtes sur le pont Saint-Michel, j'entendis un bourgeois qui murmurait dans la foule :
• — Tiens! voilà Samuel Loriot, l’argentier, et sa belle femme, qui vont à Tours. »
« Alors je pris un cheval et je m’en allai à Tours comme vous. A Tours, je m'informai et l’appris que le bourgeois Loriot était au château de feu le sire a'Andouins avec vous. Quand j'arrivai à Andouins, vous veniez d'en partir pour retourner à Tours. Nous nous sommes croisés ce matinaux portes de la ville.» Tandis que le cavalier parlait, j'avais remarqué avec une certaine frayeur que 1a nuit approchait et que l’horizon était chargé de nuages noirs qui annonçaient un prochain orage. La route qui côtoyait la Loire était déserte, et je n avais auprès de moi qu'un valet, honnête Tourangeau qui, tout émerveillé de me voir aborder par un si élégant gentilhomme, l'avait salué jusqu'à terre et se tenait fort respectueusement à trente pas derrière nous.
Le cavalier continua avec cynisme :
« — Ma belle enfant, je suis un des hommes les plus puissants de la cour de France et je puis beaucoup pour vous, »>ar conséquent, je vais vous donner on conseil.
— Mais, monsieur, m'écriai-je, je n'ai besoin ni de vos conseils ni de votre amour. * Il se prit à rire. « Et moi, dit- il, je me suis juré de vous emmener à Paris, ce soir,
— Monsieur! — Vous y alliez en compagnie de votre vieil époux ; vous y viendrez avec moi. •
J'essayai de dompter mon effroi et je répondis avec un rire moqueur : — Mon mari sera-t-il du voyage? — Non. certes, ma belle enfant. Votre mari est à Saumur, où I évêque lui va faire une bien belle commande...
Il ricanait en parlant ainsi.
« — Mon mari me rejoindra à Blois, répliquai-je aussitôt. — C’est une erreur : vous serez parue de Blois avant qu’il y arrive. — Oh ! par exemple 1 — Tiens ! me dit-il avec un sourire dédaigneux et plein d’assurance, ne savez-vous pas, chère belle, que je me nomme René le Florentin, et que...?
Je ne le laissai point achever. Ce nom abhorré de la France entière m'arracha un cri de stupeur et d’épouvante.
« — A moi I à moi ! » exclamai-je en me tournant sur ma selle pour appeler mon valet à» mon aide, car déjà René avait voulu passer son bras sous ma taille.
Le valet piqua des deux et accouruL Mais René se retourna froidement, prit un pistolet dans ses fontes et fit feu... Je vis le valet et le cheval rouler pèle-mème sur la poussière de la roule, et, à demi morte deirayeur, j'entendis René qui disait : « Maintenant, ma belle, je crois que nous allons vraiment voyager de compagnie. »
Mais, dominée par l'instinct du danger, je fouettai mon cheval d'un vigoureux coup de houssine.
Le cheval étonné bondit et s'élança au galop.
René me poursuivit.
D'abord ma lionne jument limousine, plus rapide
S ue son cheval, parvint à le distancer ; mais la monture e René avait plus de fond que la mienne, et au bout d'une course furieuse, pendant laquelle lrnuit était venue et la pluie commençait à la tomber accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre, je sentis que la pauvre bête ralentissait son allure.
J'entendais derrière moi le galop forcené du Florentin, qui ensanglantait les Uancs de son cheval.
Le tonnerre, les éclairs, la pluie qui tombait à torrents, tout cela réuni au sentiment du danger suprême que je courais contribuait à me rendre folle.
Un moment je me retournai, et un éclair me montra René prés de m'atteindre.
Alors j'eus une de ces inspirations soudaines qui nous Tiennent aux heures suprêmes.
René avait renversé mon valet d'un coup de pistolet Je me souvins que j'avais de semblables armes dans les fontes de ma selle, et, en saisissant une, je me retournai de nouveau, attendis un nouvel éclair, et fis feu.
René et son cheval roulèrent sur le sol de la route comme mon malheureux valet et sa mouture <me Heure auparavant.
A partir de ce moment, je ne me souneus pi us qu'im-
rlaitement de ce qui se passa en moi et de ce que je
. Je continuai à fouetter ma jument qui poursuivit sa roule au galop, et je ne me retrouvai un peu de calme et de présence d'esprit qu’en voyant eqlin blanchir dans 7** uvaaison.
| les ténèbres les premières maisons de Blois. Par un hasard providentiel, l’Iiôi. Ilerie de la Licorne où je de- I vais descendre se trouvait sur ma route, et ma monture, — nous y avions déjà logé plusieurs fois, — s'arrêta devant la porte.
Je frappai, j’appelai : on vint m’ouvrir, et, sans vouloir raconter ce qui m'était advenu, j'expliquai le désordre de mes idées par l epouvanle que j'avais ressentie de l'orage.
J me couchai en proie à une lièvre brûlante.
Quelques heures après, c’est-à-dire vers le matin, on frappa rudement à la porte da » hôtellerie, et une voix se ht entendre au deAOf».
G 'était la voix de mon mari.
Samuel Loriot arrivait pc>tanl et maugréant, et quand riiôielier vint lui ouvrir, il se hâta de demander si sa femme et sou valet étaient arrives.
— Voire femme, oui, dit l'hôtelier; mais je n'at pis vu de valet et je n'ai qu’un cheval à l'ecurie.
Samuel monta dans ma chambre et s'écria en me voyant ;
— Mon Dieul que vous est-il donc arrivé?
Je lui racontai ce qui s’était pissé, »*l il m’écouta les .beveux hérissés et les lèvres écumantes de rage.
Cependmt je lui cachai le nom de René le Florentin.
— Ainsi, le valet est mort? s'écria-t-il.
— Il est mort on blessé, je U Mit» ré|>onJi8-je avec égarement. Je ne me souviens de rien.
— Eh bien! moi, dit Samuel, je commence & m'expliquer tout ce qui m'est advenu.
Et à son tour, Samuel me raconta ce qui lui était arrivé.
En compagnie du prétendu valet de l’évèque, il était arrivé A Sanrnur. Mais, au lieu de le conduire à l'évô- *hé. le valet l'avait (ail descendre dans une hôtellerie en lui disant :
— Je vais prévenir Moneeiirneur de votre arrivée et je vu ni rai vous quérir aussitôt.
I jc valet était parti; une heure s'était écoulée, puis deux, puis trois; la nuit était vernie enfin, et le valet n’avait point icparu.
Alors Samuel s’était Inquiété, il avait fini par demander à fbôielier s’il connaissait le personnage qui l’avait conduit chez lui pour un valet de l’évéque.
— Non, avait répondu fhotelier. Je vais cependant à l'évêché souvent. D'ailleurs l'évêque n'est point & Saumur.
— Comment? s’écrie mon mari.
' — Monseigneur est à Angers depuis plus d'un mois.
— En êtes-vous certain?
— Très-certain.
Sam m l courut à l’évèché. On lui répéta que Sa Grâce «‘tait absente depuis plus d’un mois, que nul ne savait ce dont lui, Samuel, voulait parler, et qu'une ?eule chose était Tort positive, c'est que l'évêque n’avait pu songer à lui donner rendez-vous à Saumur, puisqu'il n’y était pas.
Un soupçon terrible traversa l’esprit de Samuel, et il pensa que, sans doute, on avait voulu m'enlever et qu'il était tombé dan* un piège.
Alors il remonta à cheval et courut jusqu’à Blois sans s'arrêter. — -
Il achevait à peine de me conter cela lorsqu'on frappa de nouveau à la porte. C'était notre malheureux valet qui revenait sain et sauf.
La balle de Itené avait renversé le cheval sans faire le moindre ma 1 à I homme.
* Mais celui-ci, étourdi de sa chute, était demeuré longtemps évanoui sur le sol.
Quand il était revenu à lui, René et moi nous étions déjà loin.
Vous savez le reste, monseigneur, ajouta Sarali.
Henri avait écouté religieusement ce double récit.
Quand la belle aigentiere eut fini il lui dit avec émo- «ion :
— Madame, vous vous êtes adressée à moi comme à un protecteur, et ce ne aéra point en vain, Vive Dieul je vous arracherai, je le jure, à la tyrannie du cet abominable Samuel.
— Ahl monseigneur, répondit Sarah, vous sentez bien que je ne suis sa femme que de nom, et que jamais, depuis que je connais sa scelératesae, U n’a osé franchir ie seuil de cette chambre; mais ce nom qu’il m'a donné et que je porte, n'eat-cc point une chaîne éternelle t
— Oh ! non, dit Henri, je vous soustrairai par la fuite, s'il le faut, au pouvoir de ce monstre.
— Fuir! dit-elle, mais où? comment?
— Soyez tranquille, répondit Henri, et je von» mettrai en ri bon lieu, que ni lui ni Keué ne vous retrouveront jamais.
Ilenri, ainsi que le commis Guillaume Verconaln l'avait ippri* à Nuë, demeura caché toute la journée ch- z la belle argenlière, et n’en sortit que le soir, à l'heure ou les ouvriers de Samuel Loriot furent partis ; quand ce dernier, obéissant à une habitude quotidienne, (ut sorti
pour aller deviser chez un marchand son voisin, et que enfin, le drapier eut fermé sa boutique.
Hélait dune près de neuf heures lorsque Henri de Navarre se glissa hors de la maison de l’argentier.
Alors seulement le prince se souvint du rendez vous que Nancy, la piquante et blonde camenère de madame .Margot rite de Valois, lui avait donné à neuf heures au bord de la rivière, près de la poterne du [.ouvre.
Il pleuvait légèrement et la nuit était noire.
— Diable! se dit le prince en prenant le chemin du rendez-vous, je ne voudrais pas taire injure à ma ni • zelle Nancy; mais, si beaux que soient ses grands yeux bleus, ils ne parviendront jamais à éclairer son visage assez pour que je la reconnaisse à travers ce brouillard !
La berge du fleuve était déserte.
Il nri s’enveloppa dans son manteau pour se préserver des Apres caresses de U bise et se mit a se promener de long en large, toussant parfois comme il convient à un homme qui va à un rendez- vous dans l’obscurité et tient à avertir de sa présence ceux qui l’attendent.
Au bout d'un quart d'heure, pendant lequel il ne vit et n’entendit rien, Henri, qui continu ut sa promenade, songeant bien plus à la belle argenlière qu'à madame la princesse Marguerite, Henri, disons-nous, aperçut toutà coup quelque chose de blanc qui rasait les murs d i Louvre et* s'y dirigeait. •
— Hé! hé! se dit-il, ce pourrait bien être la robe de mam’zelle Nancy, cela.
Un pas léger se fit entendre, l’ombre blanche s’approcha à une faible distance.
Henri toussa de nouveau.
L'ombre qui s’était arrêtée se remit alors en marche, et, contrairement aux habitudes des ombres, qui doivent être muettes, elle toussa à son tour.
Henri fit la moitié du chemin et l’ombre se trouva près de lui
— Quelle heure est-il, mon gentilhomme? demanda une voix fraiebe et légèrement moqueuse.
— N'-uf heures, mam'zelle.
— Bon! dit l'ombre, je crois reconnaître cette voix.
— Moi aussi, dit Henri.
— Elle appartient au sire de Coarasse, n'est -ce pas?
— Celle que j'entends pourrait bien être celle de la belle Naacv...
— Chut!!!
Ce seul mot fut accompagné du contact d’une jolie main blanche et parfumée qui s'appuya sur la bouche du prince.
Puis, Nancy, car c'était bien elle, se pencha à son oreille :
— Venez, dit-elle.
Elle lui prit la main, ajoutant :
— J’e*| ère que vous savez marcher dans l’obscurité...
— Parbleu!
— Et que vous n’avex pas de ces bottes fortes que porte le prince de Navarre et qui, dit-on, font un bruit d’enfer dans les escaliers et sur les parquets du ch&teau de Ncrac ?
— Le prince est un malotru, répondit Henri.
El il eut un silencieux sourire.
Naècy ne fit point entrer son compagnon par la grande parle du Louvre.
Elle le «induisit au contraire le long de la berge, jtn-qu'à une petite poterne au seuil de laquelle veillait un Suisse, si toutefois on peut appeler veiller la façon dont il s’acquittait de sa consigne.
Appuyé contre le uiur, les deux moins sur sa hallebarde il dormait de tout son cœur à la clarté d’une petite lampe suspendue à la voûte d’un corridor.
— Tiens! dit le prince, voilà un soldat qui garde for. convenablement le roi.
— Cachez bien votre visage dans votre manteau, dit
Nancy. v
— Pourquoi?
— Parce que ce Suisse a les yeux ouverts en dormant»
*— Ah! bon! je comprend», murmura Henri en Hahî.
*— Vraiment?
— Cest-à-dire qu'il ferme les yeux quand tous sortez?
*- Non, mais quand Je rentre.
Et Nancy eut un petit rire moqueur s
— Quand je ne rentre pas seule, bien entendu, ajouta-
Me.
— Hé! pensa le prince arec un fin sourire que Nancy ne put Toir, il parait que mon cousin le duc de Guise a souvent pris ce chemin.
Et, ramenant fort soigneusement son manteau sur son visage, il passa devant le Suisse qui feignait de dormir.
Nancy le conduisit tout au bout du corridor et lut dit :
— La, maintenant, voici un escalier, levez votre pied.
— J’y suis, dit Henri qui sà dressa sur la première marche.
La lampe placée à l'entrée du corridor n’en éclairait point l’extrémité.
— Montez doucement et laissez vous conduire, répondit doucement Nancy.
Elle passa la première tenant toujours la main du prince dans sa main blanche et parfumée.
Il faisait horriblement noir dans cet escalier tournant que gravissait Henri.
A un certain moment H fit un faux pas.
— Chut! dit Nancy, (es murs ont des oreilles au Louvre.
Henri redoubla de précautions ; puis* comme l'ascension paraissait devoir durer, H se pencha à l'oretile de la jolie camérière :
— Croyez-vous, dit-il, que j’aie la taillé du duc de Guise?
Nancy tressaillit. Pois elfe répondit de sa voix moqueuse :
— Messire de Coarasse, vous êtes quelque peu fat.
— Bah ! vous croyez?
— Et je tous engage à consulter une autre personne que moi sur ces sortes de choses*
— Vuus êtes pourtant de bon conseil, murmura Henri montant toujours.
Quelquefois. »
Eh bien?
— Chut! tout à l'heure je vous répondrai.
Henri leva le pied de nouveau, mais son pied redescendit et ne trouva plus de mur me à gravir.
Il était parvenu au haut de l'escalier. Nancy lui dit :
— Tournez à droite, suirez-moi... pas de bruit.
Henri marcha dans tes ténèbres sur une surface plane, durant trois minutes environ Pure Nancy s'arrêta.
— A présent, dit-elle, je vais vous donner mon à vis.
— Ah! tuyons, dit le prince.
<*- Le duc de Guise était phis grand que vous.
— Tant pis I
Mais l'esprit ne se mesure point à la toise, et vous en avéz beaucoup, monsieur de uoarasse.
Ce disant, la maligne soubrette ouvrit une porte, et un flot de lumière vint frapper Henri au visage.
En même temps, Nancy le poussa doucement par les épaules, et Henri ee trouva dans l'oratoire de madame Marguerite, oratoire qu’il connaissait déjà, l'ayant examiné la veille, à travers les preds du Christ d’ivoire par le trou mystérieux de M. de Pibrao.
Nancy avait disparu.