TV
Xn cy • uvrit la porte, et le prince se trouva ch* s ma-
dame Margu» rite. v
l«a princesse, au bruit, leva la tête et aperçut Henri.
Un léger incarnat monta alors à son iront, mais il ne régnait qu'un jour mystérieux dans l’oratoire, et il fallait un œd 1 ien • tTromé pour remarqu» r cette rougeur passagère qui colora le visage de la jeune princesse.
Elle t-aluu Henri de la main et Gt un s'gn - mystérieux à Nam y. •
Nancy alla pousser le verrou de la porte qui ouvrait sur le» grands sppartemenU,«t sortit par celle qui donnait sur le couloir.
Alors Marguerite regarda celui qu’el’e preniit pour un petit gentilhomme du pay^ de Gascogne.
Henri demeura t debout a distance, et, fidèle peutêtre à la recommendation de Aancy, peut-être aussi ob issantà une émotion mie, il était dans l'altitude de l’amour eus le plus re*p»ctuf ux et le plus timide du monde.
Cet emharra* charma Marguerite en même temps qu'il lui pemul de dissimuler son émotion.
— Ab 1 monsieur de Coaras.se, dit-elle en lui tendant sa main à baiser. Comme vous êtes heureux de ne pas être prince L.w
Henri eut un sourire, mais il soupira.
— Je voudrais l'être... n urœura-t-il.
— Ne le snyex jamais, reprit Marguerite, c’est un vilain état. Depuis ce matio, j’ai la tète cassée de politique; la reine-mère ne me laisse pas un moment de répit.
Henri s'approcha timidement de deux pis.
— Asseyez-vous, monsieur de Coarasse, continua la princesse. J*ès| ère que, |>our aujourd’hui, on ne viendra plus me fatiguer des colert» du roi et des terreurs de ma mère pour son cher René...
Henri prit un escabeau et le plaça tout auprès du tauteuil de Mar. uerite.
— Voyex, monteur de Coarasie, reprit Marguerite, v us m’a'vez promis de me faire le récit des sroours d«t a comte» se de Gramooi avec le prince de Navarre, mou lutor époux?
La question de Marguerite mettait Henri à son aise, eu le irplaçant sur le terrain d'one conversation galante
et enjoué»*.
— Madame, répondit-il, la comtesse Cori sandre pais» pour une jolie femme en Navarre.
— Je l’ai vue, dit Margm rite.
— Surtout lorsqu'elle est accompagnée de «on mari.
— (I est vrai, observa la princesse, qne ce pauviv comte est vieux et horriblement laid. Mais aussi, ta femme en a pris à « n aise, il me senib'e...
— Heul heu! fil H- tri,
— Elle e»»t fofie, ni'a-t-on dit, de ce petit prince...
— Folk ! non... mais elle l’atmait beaucoup.
— Comment 1 ne l'aran-rait-eHe plu» I
— Peut-être bien... Toujours est-il que le prince a
cessé de l’aimer.
— Que me dites- vous doi-c là, monsieur de Coar.*s»et
— La vérité, madame.
— Il y a rupture ?
— Ce*t tout chrome.
— Mais le drrnier genli homme arrivé de ICniarrr, M. de Mu* i -en*,q’<e la reine Jeanne d Albrtt avau cbi j? de ses complurent» pour nia mère, ne lui a point du cela.
— Que lui a-t-il do oc dit. madame ?
— J’ai su: pris une cot variation entre dit et lui, M-Tgia;i de. M. de Mi<*ten«, disait à la ivire-mer.
« S. M. la reine de Navarre, qui tant beaucoup au n riage du prince, u’a qu'une crain e, ce.-! que »a passi- u po»-r m marne de Gramont ne soit bien d»ftk<U à dé»..- « ciner.
— Vraiment? fil Henri.
— J'en ai conclu •pie le prince cherrhnait peut-ê’»** à t^e soustraire cj-m-ue nuu à l’union qui nous menre .
H* t ri rut U nies 1» s peines du iih n ie à reprimtx une
légère grimar*.
— Si le orince vo»».« voyait, nudame, il ne m trouverait pas ai fort en |énl, uit-it.
— Monsieur de Coara&e, je vous ai déjà dit que je «'aimais pas les flatteurs.
Henri rougit de nouveau et avec une ingénuité si parfaite que Marguerite le trouva charmant et reprit :
— AmA ft prince n'aime plus Cort sandre?
— Non, madame.
— Depuis quand?
— Depuis un moi* environ.
— Mais... qu’en savez-vous?
— Ah ! dit Henri, cela lient à deux raisons.
— Vraiment?
— La première, e’e*t que la comtesse de Gramoiÿ était d'une jalousie insupportable.
— Pauvre femme î
— La seconde, c’est que le prince aime ailleurs.
— Bah!
— Et, chose bizarre, madame, diraient les maris, il aime celle qui doit être sa femme.
— Que dites -vous donc, monsieur? s’écria Marguerite, qui étouffa un cri de véritable surprise.
— Je vous rapporte, madame, les rumeurs et lei on dit de la cour de Nerac.
— Ainsi... il... m’aimerait?
— Depuis qu’il a vu votre portrait.
— Ah ! par exemple, dit MargueriU) en riant, U est prompt à s’enflammer, il me semble...
— Il a vingt an», madame, et dans nstre pays...
Henri s’arrêta et regarda »i tendrement Marguerite
qu'elle en eut un violent battement de œur.
— Eh lien, moi, dit-elle, j’aurais beau voir le portrait de ce priDce en bottes fortes et en pourpoint de bure, je n’en deviendrais j«mais folle...
— Je puis vous faire son portrait, madame.
— Non, je n'y tiens pas. Revenous à la comtesse. Elle doit se dés-oler...
Cette question embarrassa quelque peu le prince.
— Ma foi! lépondit il, voila ce qu’il m'est impossible de dire à Votre Altesse, car je suis parti de Nerac Jusie à l'epoque où le prince cessait d’aimer la comtesse.
— Ah I fit Marguerite un peu desappointée...
— En sorte que, acheva Henri, il ui'est assez difficile...
— Monsieur de Coaras*e,dit Marguerite en regardant le sablier, savez-vous qu’il est fort tard?...
Henri mugit et se leva.
— Si Votre Altesse le désire, murmura-t-il, je lui pourrai faire demain le portrait du prince de Navarre.
— Demain?
Et Marguerite rougit à son tour.
Puis elle regarda le jeune homme, dont l’œil suppliant était plein d’eluquence.
— Soit l dit-elle : venez demain ..
Il lui prit la main, et celle main trembla légèrement dans la sienne...
Il la porta à ses lèvres, et cette main trembla plus fort...
U se laissa tomber & genoux.
— Mai* parlez donc 1 s’écria Marguerite toute troublée et d’une voix umue.
Elle lui retira sa main et appela :
— Nancy ! Nancy 1
Le prince se releva, Nancy ouvrit une porte, le prit par le lias et l’entraina.
— Allons! penta le prince, Nancy avait dit vrai... je suis aimé. Je voudrais bien, à prcsiut, ne pa* être le pi ince de Navarre.
Tandis que Henri de Navarre s’en allait voir madame Marguerite, Nuë, selon l'habitude qu’il avait prise depuis trois jours, n’avait garde d'oublier le rendez-vonde sa chère Paola.
Seulement, ce soir- là, une vague curiosité avait pou»»le jeune homme à entrer chez Malican avant d’aller u son rendez-vous quotidien.
D’ailleurs Nod avait un motif pour entrer chez Malican, comme on va le voir. C’était l’heure où les lauêqueoeU Je garde au Louvre pendant la Journée étalent relevés par les Suisses et ava ent la liberté de rentrer à leur caserne de Sainl-Gerinaiii-l'Auxerrois, dans U rue de l’Arbre-Scc.
Un lansquenet a toujours soif. La première chose que faisaient ceux qui sortaient du corps de garde du Louvre était de se répandre dans les auberges et les cabarets voisins.
L’établissement du Béarnais Malican était un des mieux achalandés, et l€9 gentilshommes n’en faisaient point fl. On y voyait même parfois des officiers et des gens de marque.
Au moment où Noë y pénétra, la salle était pleine; chaque table était garnie de buveurs. Les uns jouaient, les autres causaient. Malican et la jolie Myette se multipliaient pour servir Ici rs pratique?.
Cependant ils avaient un auxiliaire depuis le malin.
Maître Malican avait vu arriver, disait-il, un si» n neveu, le fils de son propre fière, qui venait du payst héritier Tortune à Taris. C’était un garçon vêtu À la mode des Pyrénée», portant le bonnet rouge sur les oreilles, joli comme une demoiselle, un peu timide, un peu gauche et n’ayant point qpcoie un teul poil au menton.
Malican l’avait présenté à ses pratiqi.es en leur disant:
— Myette ne pouvait pas tout faire ici... voici mon
neveu. *
— Un beau petit gars, avait répondu un lansquenet. Quel Age a-t-il?
— Quinze ans.
— Son nom?
— Nùuo; c'est un nom de no» montagne. *
Et Nùuo était devenu sur l’heure garçon de cabaret.
N- e, en entrant, échangea uri regard d’intelligence nv, c lui.
Puis il alla s'asseoir À une table qui se trouvait libre et demanda du «in.
Myette accourut pour le servir.
— Ahl vous voilà, monsieur de No6? lui dit-elle en s'efforçant de soutire, tandis que malgré elle le louge montait à son front.
— Oui, lui dit Noë.
— Et votre ami?
— Je viens de sa part.
— Ah! fit Mywtte.
— Comment se trouve t-ef/e Ici?
— Oh! très-bien... vous voyez...
— C’est que, dit N> ë à voix basoe et se servant, par excè* de prudence, de la langue béarnaise, j’ai peur qu'e/fe ne se laisse deviner.
— Jamais de la vie, répondit Myette, on ne la reconnaîtra suu^ ce costume.
— Oui, mais elle peut se trahir.
— Vous croyez?
— Dame ! si elle apprenait...
— Quoi? fit Myelie avec inquiétude.
— Une cataxtruphe qui est ai rivée cette nuit.
— Où donc?
— Chez elle.
— Bah! fil Myçtle, qui n’était point encore au courant des événements accompli* rue aux Ours, son mari a été... furieux.
— Hélas! non, le pauvre homme n’a rien su.
— Comment cela?
— Parce qu'il était mort. On Ta assassiné...
— Ceux qui voulaient enlever sa femme ?
— Précisément.
— Muu Dieul dit Myette, il faudrait peut-être la prévenir.
— Tu as raison, ma petite.
Mais Noë et Myette sy pienaient trop tard.
Déjà un Suisse en coi gé venait d’entrer et pérorait dans un coin de la salle :
— Ah ! me» mailn s, disait-il, depuis ce malin il y a une belle queue de uioude dans la rue aux Ours.
— Bah 1 dit le lansquenet. Ce n’est pointant pas au-
lourd’ hui qu'on y fait le fai Je joie en mémoire de l’arllier qu’on y a biûié pour avoir outragé la Madone placée > laits ?a niche au cuin de La rue.
— Certes, non, dit un bourgeois qui s était faufilé parmi les soldais.
— Alors, pourquoi la queueT
— Parce qu’on y a commis un crime.
— Un crime?
— Après cela, fil le Suisse d’un ton dégagé, c’est un crime si vous voulez; moi je trouve que e est à peine une peccadille.
— Mais enfin qu’a-t-on fait?
— Ou a assassiné un bourgeois.
Aux mots « rue aux Ours » qu’il avait entendus, le petit Béarnais s'était approché de la table où un groupe s’él&it formé autour du Suisse.
— U est certain, dit un lansquenet, qu'il n’y a pas grand mal à tuer un bourgeois. Si Celait un lansquenet...
— C'est que justement, fit le Suisse, on a do plus tué uo lansquenet.
— Allons donc!
— Et une servante... *
— Aussi?
— El un vieux juif!
Le petit Béarnais frissonna et devint tout pile sous son béret rouge.
— Ah! c’est donc pour cela, dit un troisième «oldat, que maître Miron, le prévôt des marchands, est venu au Louvre?
— Et qui fait, fit un nouveau venu, si ce n’est point pour cela au^si que M. le duc de Grillon vient de fairè arrêter le parfumeur de la reine, uiesrire René le Flo rentin? •
Ces derniers mots produisirent une commotion violente chez le petit Béarnais.
Il laissa clioir la cruche de vin qu’il tenait et s'appuya au mur pour ne point tomber.
Heureusement, tous les regards ét lient tournes vers le Suisse qui parlait, <t personne, dans le cabaret, ne prit garde au neveu de Malican.
Nui et Myette s étaient approché* de lui sans bruit.
Le compagnon du prince da Navarre se pencha à son oreille et lui dit :
— Soyez calme! prenez garde ! madame, e’Csl de votre mari qu'il s’agit! Le misérable est mort.
Sarah Loriot, cir c'était bien elle que nous retrouvons ainsi affublée, Sarah, blanche comme line statue, fit un effort suprême, domina son émotion et écouta atleutivcment. |
Le Suisse continua : *
— Ce qu’il y a de bizarre, c’est que ce bourgeois était fort riche, qu’on l'a assassiné pour le voler, et que probablement il avait bien caché ses trésors, car, d’apres la rumeur publique, l’assassin a cherché partout et n’a rien trouvé.
Sarah songea aux caves et pensa que les meurtriers de son époux n'avaient pas décou vert le secret du res- •■tri qui faisait mouvoir un pan du mur de l'atclicr et démasquait am i le sou’.crrainoû son mari avait entassé les richesses. i
— Il était donc riche, le bourgeois?
— Tfta-riclw 1 . C était un argentiei*.
— L'argentier Loriot? dit un des auditeurs.
— Justement, voila son nom...
Sarah, pâle et frissonnante, écoutait toujours...
Myette la prit par le bras :
— Uél cousin J dit-elle, montez donc avec moi 1Ahaut. «
Sarah, dont l'émotion était au comble, suivit Myette et gravit sur ses pas rcBcalicr de bois qui conduisait à l’unique étage supérieur.
Noé suivit les deux jeunes femmes.^
Feu le bon homme Samuel Loriot, si on se souvient du fécit que la bi lle argtnlicié avait fait à Henri de Navarre, avait été, durant sa vie, un assez g' and misérable, et il c’avait, après son décès, aucuu droit aux regrets et aux prières de sa femme.
Cependant, la nouvelle de cette mort avait été si inattendue pour Sarah et la bouleversa à ce point qu'elle s'évanouit en entrant dans La petite chauibrelte de Myette.
En bas, dans le cabaret, Malican servait œs pratiques, et ces dernières avaient fini par former un grand cercle autour du narrateur du crime consommé rue aux Ours.
Nué et la jolie Béarnaise s’empressèrent autour de l’argenlière, lui jetèrent de l’eau au visage, lui frottèrent les tempes avec du vinaigre et finirent par la rappeler à elle.
— Madame, lui dit alors Noé, Henri vous viendra voir demain malin et vous dira comment tout cela est advenu. Seulement, n’ayez plus aucune crainte : René, qui a assassiné votre mari et voulait vous enlever, René a été arrêté et emprisonné par ordre du roi.
Myette et Noè passèrent environ une heure auprès de Sarah et la firent mettre au lit.
En dépit des sévères remontrances du prince, Noé, regardait toujours fort tendrement la jolie Béarnaise, tout en causant avec Sarah, et plus d’une fuis Myette se 1 sentit rougir.
Mais entin le couvre-feo sonna.
— Ah! diable! pensa Noé, je me laisse ri bien ensor-i celer par les beaux yeux de Myette que je ne songe p!ua| à Paola... et Paola doit m’attendre... et puis je ne serais pas fâché de savoir ce qui est arrivé chez le Florentin. (
Noé, après cette réflexion mentale, prit la main del Sarah, y déposa un baiser et desceudii.
Myette le suivit.
— Adieu, monsieur de Noé, lui dit-elle.
— Comment, adieu?
— Au revoir, veux-je dire.
Les Sui^seâ et les lansquenets avaient quitté le caba-, ret en entendant sonner le couvrc-fcu, et Maiicao se trouvait seul.
— Et notre prisonnier? lui demanda Nué.
— Il est toujours dans la cave.
— A-t-il mangé?
— Non. 11 pleure... et il m’a dit qu'il voulait se laisser
mourir de faim. •
— Hum! sc dit Nué, il en est bien capable, El, tua foi, il ine vient une bien belle idée... Malican?
— Monsieur...
— Allume ta lanterne.
— Dois-je aller avec vous?
— C’est inutile. Le drôle ne me dévorera point, j’imagine.
— Il a cependant des accès de rage.
— Bah ! fit Noé; s'il est méritant, je lui tordrai le cou.
Malican souleva la trappe de sa cave; Noé descendit
et s'enfonça dans le boyau tortueux creusé sous le cabaret et divisé en plusieurs caveaux où les vins du Béarnais étaient rangés par rang d'ancii nnelé.
Dans le cave iu le plus éloigné. Solidement fermé par une porte de chêne garnie de trois verrous extérieurs et d'une bonne serrure, se trouvaille prisonnier dont avait parlé Noé.
Le compagnon du prince de Navarre ouvrit la porte du caveau et y pénétra.
Un être humain, couché sur un monceau de paille, se souleva vivement en entendant la porte s’ouvrir.
Mais il n’avait de libres que les mains, et on lui avait si bien garrotté les jambes qu’il lui était impossible dose tenir debout et encore moins de marcher.
Cet homme, dont la lueur de la lanterne de Noô cclaira en plein le visage, n'était autre que Godolphin.
Codolphin, l'être rhelif et souffreteux, le somnambule épuisé par les expériences magnétiques de mes-ire René, Codolpbio, que fleuri de Navarre et Noé avaient enlevé la nuit precedente et qu'ils avaient amené les yeux bandés chez Malican, qui s’était constitué son geôlier.
Godolph.n était livré A un violent désespoir et son visage était baigné de larmes. 11 regarda N.é cl jeta un cri de rage :
— Ali I lui dit-il, que me voulez-vous encore? que vous ai -jc fût pour que vous me relouiez prisouniu?
Le coffre-fort de maître Loriot.
Noë ferma sur lui la porte du caveau, posa sa lanterne à terre, s'assit sur la paille qui servait de lit à Godolphin et lui dit :
— Je viens causer avec vous, mon cher monsieur Godolphin, et je vous apporte des consolations.
— Allez-vous me rendre la liberté?
Noê sourit.
— Oh! pas encore, dit-il ; plus tard... nous verrons...
Godolpbin jetait sur lui un regard plein de haine.
C’était plus qu’un geôlier qu’il voyait en lui, c'était un rival, car il reconnaissait parfaitement Noé pour ce gentilhomme qui était entré un soir dans la boutique de René et avait, sous prétexte d'acheter des parfums, débité force galanteries à Paola.
Godolphin, après s'élre perdu en conjectures sur le motif qui avait pu amener son enlèvement, avait fini par soupçonner que le gentilhomme amoureux de Paola s’était débarrasse de lui.
— Que me voulez-vous donc, alors, lui dit-il, si vous De venez point me délivrer?
— Je veux causer avec vous.
Il** uvaaisoN.
— « Je ne vous connais pas...
— Bah! je vous connais, moi. Vous êtes l’esclave, la victime de René le Florentin, et vous le haïssez.
Godolpbin tressaillit.
— Qui vous a dit cela? fit-il.
— Qu’importe? je le sais... mais, comme vous aimez sa fille...
— Ah ! ricana Godolphin avec rage, Paola vous a dit...
— Paola n’a point de secrets pour moi, répondit Noé avec un grain de fatuité.
Si le regard de Godolphin avait eu le pouvoir de tuer, sans nul (Toute Noé eût vu sa dernière heure.
— Ohl je vous bais... murmura-t-il, je vous haisl...
— Parce que vous êtes jaloux...
— Et si ie pouvais me repaître de vos entrailles, boire votre sang! continua le somnambule en proie à une exaltation terrible, je le ferais...
Noë souriait toujours.
— Voyons, mon cher monsieur Godolphin, lui dit-il, entendons-nous un peu; vous aimez Paoia?
— Üh! je voudrais mourir pour elle.
— Eh bien! ût Noô en riant, contentez- vous d'être prisonnier, cela lui est déjà trè' agréable.
Cette plaisanterie de Noé fut un coup de foudre pour Godolphin ; elle lui arracha d'abord un cri de rage, puis elle eut le don de le rendre morne et de remplacer sa douleur bruyante par une sorte de douleur résignée.
— Ah! dit-il, elle est heureuse de ine savoir ici T
— Rame! elle n’a plus de gardien... Pcnsei-vou» donc, monsieur Godolphin, qu'une fille de vingt-e nq ans ait un grand amour pour un père qui la rend esclave et pour un homme qui s'est fait l’espion de son père?
— C’est que je l'aime... balbutia le malheureux jeune homme...
— Elle vour hait, elle...
— O mon Dieu ! dit Godolphin, qui mit ses deux mains sur s yeux et éprouva une si vive douleur que Noë en eut pitié.
— Voyons, lui dit-li avec bonté, vous aimez Paola, soit ! mais qu’espérez-vous?
— Rien, murmura Godolphin d'un air sombre.
— Alors?...
— Pourvu que je sois près d’elle, c’est tout ce que je
demande...
— Bah! dit Noô.
— la voir, l’entendre chaque jour, môme quand elle u.»‘ rudoie et me repousse, c’est le paradis sur la terre. .
— Monsieur Godolphin, soyez franc, dit Noô, vous aimez René?
— Oh! lit-il avec dégoût,
— Vous l’aimez avec la reconnaissance d’un fils...
Godolphin secoua énergiquement la télé.
— Je le hais, dit-il.
— Vrai?
— Sur le salut de mon âme.
— El h vous demandez votre liberté, ce n’est pas pour le rejoindre?
— CV*t pour voir Paola.
— B**n ! j’entends bien.
— M *is René, répéta Godolphin, jo le liais.
Il y avait, dans la voix du jeune homme, un tel accent de vérité que N"ô ne put s'y tromper.
— Ainsi, dit- il , si Paola n'étau point avec son père...
— Je quitterais René pour suivre Paul».
— El si on vous confiait la garde de Paola comme René vous l'avait confiée?
Godolphin eut un froson de Joie.
— Comment, que voulez-vous dire? fiMl.
— Je veux dire, ajouta Noë, qu'il serait fort possible que Paola se trouvât fort mal de la captivité où la lient son père.
— Eh bien?
— Et qu’elle voulût se soustraire à sa tyrannie. Alors commeceux qui ^intéressent à elle ne pourraient cependant vivre toujours avec elle...
— Ah! s’écria Godolphin, qui oublia sa jalousie, si vous faisiez cela, monsieur, si...
La voix de Godolphin tremblait ; il riait et pleurait tout à la fois.
Noé se leva ;
— Soyez calme, lui dit-il; prenez quelque nourriture. Je reviendrai demain, et peut-être reverrez-vous bientôt Paola.
Godolphin sc prit à fondre en larmes comme un enfant.
— Je l’ainie! je l’aime! balbutia-t-il.
Noé se leva, jeta un regard de compassion à ce pauvre être chétif et déshérite, reprit sa lanterne et s'en alla.
En r« montant, il trouva My<.tte seule dans la salle du cabaret.
— Où est ton père, mignonne?
— Il est allé voir comment va madame Loriot, dit Myette.
— Tu lui souhaiteras le bonjour pour moi.
— Comment, vous (tariez?
Et Myi tte eut un petit tremblement dans la voix qu> Gt tressaillir Noô.
— Il «st tard, dit-il. Le cou vre-feu est souné, ma petite.
— Rwn! la porte est fermée...
— El puis, j’ai veille U nuit dernière...
— Mm aussi, fit la béarua se d'un ton de reproche. Et cependant...
— Mais je reviendrai demain matin. Adieu, ma jolie
oë prit la jeune fille par la taille, l’embrassa sur la joue et la laissa toute confuse.
Puis il s'en alla précipitamment, comme si lui-mème il eut éprouvé quelque confusion du baber qu'il venait de prendre à la jolie nièce île llalican.
— Ma parole d’honupur! se dit-il, je crois que mon cœur court des dangers sérieux chez M.ilican. Cette petite lll'e, avec sou mouchoir rouge, se* cheveux murs et son œil fripon, finirait par me tourner la tête! hum! hurn! Et le prince qui trouve que ce serait fort mal de preu-ire sa nièce à Uri homme qui joue sa vie pour nous... Allons voir Paula; avec Paola, du moins, je n’ai pas de scrupules.
Et NuÔ longea la berge du tlcuve d’un pas rapide, essayant de songer à Paola, et lie peinant, en re dite, qu’à Myette.
— Bah 1 se dit-il comme il traversait le (x>nt au Change ot gagnait la rue de la Uinllerie; Mtlican est un fort brave humme, c’est vrai, mais ce n‘e«t (ms à moi qu i! se dévoué, tipiès tout... c'est à Henri. Ce n'est pis m u qui aime Sara h... ce n’est |*as moi...
Noé S’arrêta court au milieu de son monologue.
— Fi! dit fi apres un silence, voilà de bien méchantes pensées. Vile ! allons nous jeter aux pieds de Paola.
Le jeune homme pressa le pas et atteignit le pont Saint-Michel.
— René est en prison, pensa -Vil. — Godolphin est solidement renfermé dans la cave de Malican. Donc Paola est seule. Je nu vois pas la nécessite d'aller pa«s«r sous le pont pour grimper ensuite avec une corde, lorsqu’il m’est si facile d'entrer par la porte,
La nuit était noire. Les paisibles habitants du pont, marchands, pour la plupart, étaicut couchés depuis longtemps.
Le pont était désert.
Noé alla iUMiu'à la boutique de maître René le K orcnLn et il heurta doucement.
Aux deux premiers coup» frappes par Noë à la porte du Florentin, on ne répondit pas; mais, au troisième, une voix fluette, que le jeune homme reconnut aussitôt, demanda :
— Qui est là?
— Moi, Paola... dit Noô.
— Vous? dit la jeune fille, vous?
— Oui... ouvrez... n’ayez pas peur...
Paola entre-bàilla la porto de la boutique et dit en tremblant :
— Etes-vous seul?
— Tout seul, ré|Kjnd»t Noô.
Il se glissa dans la boutique et serra la Jeune fille dan* ses bras.
Paola referma précipitamment la porte et lui dit dans l’obscurité, car elle avait depuis longtemps éteint toute lumière :
— Mais comment avez-vous osé frapper?
— Je savais que vous étiez Beule.
— Ah ! mort Dieu ! fit Paola.
Elle entraîna Noé dans son oratoire, referma soigneusement toutes les portes cl poursuivit :
— Vous savez doue ce qui est arrivé?
— Je viens du Louvre.
— Et... au Louvre?!..
— J’ai su que la nuit dernière Godolphin n’était pas revenu, que toute la j"urnée s'etait écoulée sans que votre pere le vit revenir.
— Ah! dit Paola, mou père est désespéré et furieux...
LA JEUNESSE üü KU1 ÜJNIU.
— Je le pais. Il a porté plainte à la reine.
— Figurez-vous reprit la jeune fille, que la nuitdernièrc, après votre départ, je ine suis mi-e au lit et n'ai point tardé à m’endormir. Je savais que Godolphin était parti et j'avais ensuite entendu mon père causer à voix basse avec un étranger.
— Ab ! fit Noë.
— Cet inconnu était masqué, comme j’ai pu le voir par la Tente que vous connaissez; mon père a causé quelques minutes avec lui à voix basse, puis il a pria un masque pareillement et ils sont sortis ensemble.
— Je sais cela...
— Comment! vous savez? fit Paola étonnée.
— Continuez, chère Paola.
— Je me suis mise au lit. Je dormais profondément lorsqu'on a frappé vigoureusement à la porte : cVtait mon père. D'abord je ne me sms point levée, je croyais Godolphin rentré, et...
— El Godolphin n’avait pas reparu, n'est-ce pas?
— Non, je sms allée ouvrir à mon père. Il paraissait agité, il était pâle... Il m‘a dit avoir laissé sa clef au Louvre... puis, quand il s’est aperçu que Godolphin n'était pas rentré, il a jeté un cri terrible, disant : « Ah I la prédiction! la prédiction! »
Paola continua :
— Tout cela est bien étrange, n’est-ce pas?
— Pour vous, du moins.
— Est- ce que vous sauriei?...
— Je sais bien des choses.
— Oh! mais, parlez donc, dit Paola, parlez tout de suite, car tout à l’heure il m’est venu un soupçon bizarre.
— Un soupçon?
— Oui, j’ai pensé que c’était peut-être vous... qui aviez enlevé...
— Ma chère Paola, dit Noë, n’acheviz pas. Mais, écoutex-raoi, au contraire; j’ai de terribles choses à vous apprendre.
— Mon Dieu! fit-elle avec effroi.
Noë s'assit auprès d’elle et lui prit la main :
— Je crois, dit-il, vous avoir dit que j’étais- le cousin de M. de Pihrac, capitaine aux gardes du roi.
— En efiet, et tous allez au Louvre.
— Tous les jours. Or, aujourd’hui,j'ai soupé avec le roi.
Paola eut un frisson d’orgueil :
— Voua devez lui plaire, Amaury, dit-elle, vous êtes charmant...
— Flatteuse ! dit Noë.
Il lui prit un baiser et continua :
— Je vi ms disais donc que j’ai soupé chez le roi et j’y ai appris bien des choses.
— Touchant mon père?
— Justement.
- En vérité! fit-elle avec inquiétude.
— Votre père, poursuivit Ni e, était fort bien avec |a reine-mère, et il jouissait auprès d’elle d’une grande faveur, une faveur dont le roi lui-nièuie était jaloux...
. — Obi je le sais, dit Paola.
— Celte faveur, vous le savez, maître René la devait à la croyance où ion est qu’il lit dans les astres. Mais, en définitive, le jour où ou a su que c’était par Gudolphin...
— Quoi l dit vivement Paola, on a su cela?
— Mon Dieu ! oui. Et c’est bien la faute de votre père, en vérité.
— Gomment?
— Il s'est grisé un soir, le soir du bal de M. l'ambassadeur d’E- pagne, et comme uu homme gris ue saurait retenir sa tangue, il a jasé...
— Et il a parlé de Godolphin
— Justement,
— L’imprudent! fit Paola.
— Alors, continua Ncô, ceux qui en voulaient à René et à sa laveur...
— Ont tué Godolphin, peut-être?
— Non, mais ils l'ont enlevé et emprisonné.
— Et... «avez-’ous oiu«. ü est?
— Rélas 1 non. Mi.: *p nais malheureusement autre chose.
— Qu'est-ce encore?
— Il chère Paola, reprit Noë qui feignit ufie vive émotion, je frémis à la pensée que je vais vous apprendre... un malheur...
Paola eut un accès de terreur.
— Ciel! dit-elle, mon père est mort!
— Rassurez-vous il vit.
— Qu’est-ce donc, mon Dieu!
— Je vous disais que j'avais soupé chez le roi aujourd’hui.
— Oui. Eh bien?
— Pendant le souper, un homme est venu; ect homme, qui a fait supplier le roi de le recevoir, est m dire Joseph Miron, prévôt des marchands.
— Je l'ai vu une fois, dit Paola.
— Miron est venu demander justice au roi d'un crime abominable...
Paola eut le frisson. Bile avait entendu si souvent de vagues murmures contre son père !
— loi nuit dernière, poursuivit Noë, on a assassiné un bourgeois de la rue aux Ours, nommé Samuel Loriot. Ce bourgeois avait une jolie femme... une leuime dont les assassins ou plutôt l'assassin était épris...
Noë pai I iil lentement. Paola frissonnait.
— Chère Paola, dit Noë. juste meut, il y a deux jours, Godolphin a parle de celte femme et de ce bourgeois dans son sommeil.
— Mon Dieu!
— Ne vous en souvient-il pas?... votre père l'interrogeait.
— Amaury! s'écria Paola, qu'allez-vous donc m’apprtndra encore?
— On ne sait pas, reprit le jeune homme, ce que la femme est devenue, mais le bourgeois et deux serviteurs ont été assassinés, et le coffre-tort de l'argentier, car c’était un argentier très-riche, a été pillé.
— Après? après? fit Paola que de terribles pressentiments assaillaient.
— Après, ma chère, les assassins, qui étaient deux, -e sont querellés sans doute à propos du trésor de l'argentier.
— Et ils se sont battus?
— C'est-à-dire que l’un a tué l'autre en le frappant par derrière. L’assassin mort avait l'uniforme des lansquenets du roi...
Paola eut un horrible battement de cœur, car elle se souvint que l'inconnu de la veille était ainsi vêtu.
— Et il était masqué.
— Oh! fit Paola dont l’cflroi augmenta.
— Quant à l’autre as?a«sin,il avait pris la fuite, mais dans sa précipitation il oublia chez le malheureux bourgeois mie dague et une clef.
Paola devint livide. Elle songea que son père lui avait dit, le malin précédent, qu'il avait laisse sa clef au Louvre.
Noë continua :
— Miron a apporté ces objets au roi, et le roi a reconnu la dague. C'était...
Ncë s’arrêta.
— Ahevez... murmura Paola frémissante, au nom du ciel!
— C’était la dague de votre père!
Paola jeta un cri :
— Horreur! horreur! fit-elle.
— Alors, dit Noë dont l'émotion paraissait augmenter, alors, ma chère Paola, j’ai senti mon cœur se briser.
— Ah ! cher Amaury !
— Surtout, poursuivit le rusé Béarnais, quand j'ai -ongé qu'il faudrait nous séparer.
— Nous séparer ! s’écria Paola.
» Hélas I
— Oh! c’est impossible!
— Paola, dit Nté d'une voix lente et triste, votre père • st un misérable, et il vous faut choisir entre lui et
— Mou Dteul
— Mais c’csl votre père... et voua l’aimez... Adieu, Paola !
Noê fit un mouvement et voulut sc lever. Mais Paola sc jeta à son cou, l’enlaça de scs bras et s’écria :
— Non!... nonl... plutôt mourir ! Je vous suivrai... La jeune fille était sincère en sa passion, et Noê en
fui ému.
— Vraiment, dit-il, vous me suivrez?
— Au bout du monde.
— Non. Mais si j'exigeais que vous quittassiez votre père?...
— Je le quitterai.
— Pour ne jamais le revoir.
— Je ne le reverrai pas. Je t’aime 1
— Si j’étais obligé de vous cacher, de vous enfermer dans quelque maison d’un quartier ignoré et perdu...
— J irais avec joie.
— Où ie vous viendrais voir chaque jour...
— Ohf le paradis! s’écria* t-elle.
— Eh bien! murmura Noé, dès demain, Paola; dès demain, ma bien-aimée...
— Tu m’emmèneras?
— Oui, demain, à la nuit tombante ; sois prête 1 Et il s’en alla.
Elle le reconduisit jusqu’à la porte, et lorsqu'il fut parti, la jeune fille tomba & genoux et fondit en larmes.
— Obi... dit-elle, infamie ! Etre la fille d’un assassin I
Noê s’en alla monologuant ainsi :
— Jusqu’à un certaiu point, Henri a raison en disant que le plus sûr moyen de tenir en respect René est de garder sa fille comme otage. Mais... qu en ferai-je? Evidemment, je ne veux pas l'épouser, et si jolie que soit une femme aimée, l’heure de la séparation arrive tôt ou lard... Paola est fort jolie... mais... Myetle?...
Depuis deux jours, le cœur de Noê battait plus vite chaque fois qu’il voyait la brune Béarnaise ou qu'il songeait simplement à elle.
— Est-ce Myetle que j’aime? est-ce Paola? se demandait-il en montant la rue Saint-Jacques.
Il sc trouva à la porte de son hôtellerie avant d’avoir pu trancher la question ; et, sur le seuil de cette porte, il trouva un personnage qui avait joué un rôle assez important la nuit précédente. C’était Guillaume Verconsio, ce commis bijoutier qui avait sauvé la belle argentière.
— Ahl monsieur I monsieur 1 lui ditGuillaume,&avezvous ce qui est arrivé?
— Mais, oui, mon garçon, dit Noê, on a assassiné ton maître.
— Hélas 1 monsieur... et c’est pendant que madame Sarah fuyait. Ah! j’ai été trop faible, monsieur, j’ai trahi mon maître au profit de ma maîtresse.
— Imbécile 1 dit Noê, crois-tu donc que c’est elle qui a fait assassiner son mari?
— Ob! non, monsieur, mais... si j'avais été là... au lieu de suivre madame...
— On t'aurait assassiné pareillement.
Cette réponse fit réfléchir Guillaume.
— Voyons, dit Noê, comment as-tu su l'événement ? car tu ne devais pas reparaître rue aux Ours après avoir favorisé la fuite de ta maîtresse.
— Il est certain, dit Guillaume, que si mon pauvre maître eût vécu, il n’eût pas manqué de me soupçonner.
— Pourtant, tu es revenu rue aux Ours.
— Ah ! voici comment. Après avoir conduit madame Loriot vous savez où, j'ai pris mes jambes à mon cou et je m’en suis allé au village deCbaillot,où j’ai une parente.
— Un instant! interrompit Noê, qu’eat-ce que c’cst que cette parente?
— C’est la sœur de feu mon père.
— Alors, c’est ta tante?
— Justement.
— « Et elle demeure au village de Chaillot?
— Oui, mousieur.
— A-t-elle une maison à elle?
— Oui, certes, une maison et un beau jard : n. Ma tante est a sou ai
— C’est bien, dit Noê ; continue maintenant.
— Je suis donc allé à Chaillot, poursuivit le commis, et j’ai dit à ma tante que je venais passer quelques jours chez elle, attendu que je m’étais tâché avec M. Lorirt, mon patron. Ma tante m'aime beaucoup, car je suis am héritier.
— Ce n'est pas toujours une raison, fil observer Noê en souriant.
— C’en est une pour elle.
— Et alors?...
— Alors, ma tante m’a dit : « Tu es ici le bienvenu, Guillaume, et tu peux y rester aussi longtemps qu’il te plaira. Ma maison est la tienne.»
« Ma tante m’ayant ainsi parlé, a ajouté :
a — Maintenant que tu viens de Paris, il faut que tu y retournes. Il y a, dans la rue Saint-Denis, un marchand mercier qu’on appelle Jean Mar itou, lequel, par suite du décès de feu ton oncle, qui était son propre cousin, me paye une rente aunuelle de cinquante-deux sols parisis. C’est aujourd’hui que tombe la rente, et tu vas me l’aller quérir.
■ Vous comprenez, monsieur, reprit l’honnête Guillaume Verconsin, que je n’ai pas osé refuser à ma tante, vu que je suis son héritier; mais cela me coûtait cependant beaucoup de m’en retourner rue Saint-Denis, par la crainte que j’avais de rencontrer ce pauvre Samuel Loriot, qui m’aurait redemandé sa femme, soyer-en sûr.
— Mais tu y es retourné, cependant ?
— Oui, monsieur, après avoir diné avec ma tante. Quand j'ai été dans la rue Saint-Denis, j’ai vu une grande affluence de monde, j’ai entendu causer, médire des gentilshommes, accuser le roi et la reine, et, à la hauteur de la rue aux Ours, laquelle était encombrée d'une foule immense, j’ai entendu prononcer le nom de maître Samuel Loriot.
« — Pauvre homme! disaient les uns.
« — Il est mort sur le coup, disaient les autres.
« — Où f a-t-on repêché?
* — Au bac de Neslc, » répondait-on.
« Ma foi ! monsieur, quand j'ai entendu tout cela, j'ai fendu la foule et je suis entre dans la maison où ou avait apporté le cadavre du malheureux argentier. J’y ai vu ég dement ceux du lansquenet, de Marthe et du vieux Job. On accusait madirae Sarah d'étre partie pendant la nuit avec un gentilhomme, lequel avait a>sassinc et volé l’argentier. Mais j’ai jeté un coup d’œil vers le pan de mur qui s’ouvre et conduit aux caves, et j'ai compris que les assassins n'avaient point deviné le secret.
— Ce qui fait que les trésors de l’argentier sont intacts?
— Oui, monsieur, je l’espère, du moins.
Noê et Guillaume en étaient là de leur conversation, lorsqu’un pas rapide se fit entendre dans la rue.
Ils se retournèrent et reconnurent le prince de Navarre.
Henri s’en revenait du Louvre, heureux comme un homme aimé, et il ne songeait guère ni à René le Florentin, ni à son ami Noê, in surtout à l’honnête commis Guillaume Verconsio.
— Chut! dit Noê à Guillaume, nous allons causer de tout cela à huis dos.
Et il souleva le marteau de la porte cochère de son hôtellerie.
Henri les atteignit et reconnut Guillaume , auquel il secoua vigoureusement la main.
La porte de l'hôtellerie s’ouvrit ; Noê entra le premier.
La présence du commis intriguait fort le prince.
— Que venez-vous faire ici, maître Guillaume? lui demanda-t-il.
Mais Noê, qui déjà grimpait l’escalier, se retourna et dit :
— Guillaume va nous rendre un important service.
— Dabi fit le prince.
Les deux jeunes gens montèrent à leur logis et »'v enfermèrent avec le commis.
— La maison de la tante est-elle grande? demanda
Noê.
— Oui, monsieur.
A&x moU a rue aux Our» » qu'il aTait entendu*, le petit lié ar mua s'était approché do U table... (P. 19.)
— Pourrait- elle contenir deux hôtes de plus T
— Oh 1 certainement.
— Deux hôtes qui se cacheraient et redouteraient d'être découverts?..
— Ce n’est pas à Chaillot qu’on va chercher ceux qui M cachent, répondit Guillaume.
Alors, Noô se tourna vers le prince de Navarre :
— Vous m’avez donné un bon conseil, tout à l’heure, Henri.
— Lequel?
— Olui de oous réserver Paola comme otage.
— Eh bien?
— Eh bien, Paola nous suivra et fera ce que je voudrai.
— Ahlahl
— Et puisque Guillaume sait où la loger...
— Mats, dit Henri, tu parlais de deux hôtes.
— Oui, certes.
— Quel est le second?
— G ulolphin.
— Diable 1 fit le prince, c’est peut-ôtre dangereux.
— Non.
— Pourquoi?
— Parce aue Godolphin détestait René et aimait Paola. Il gardera Paola et n'aura nul souci de rejoindre René.
j — Tu as peut-être raison, dit Henri. Et puis, qui sait? avec Godolphin, nous saurons peut-être bien des choses.
Tandis que No6 et le prince de Navarre s'occupaient, avec Guillaume Verconsin, de trouver un logû convenable à la belle Paola, d'autres événements s’accomplissaient au Louvre.
Sa Majesté le roi Charles IX avait fort mal dormi, s'était levé de fort méchante humeur et avait mandé
près de lui M. le duc de Criilon, colonel général des Suisses et des gardes.
Grillon était entré chez le roi, une fleur de sourire aux lèvres, exprimant, par sa physionomie, le contentement d'un homme qui a lait son devoir et s'est en même temps procuré une jouissance toute particulière.
— Eh luen, monsieur de Grillon, demanda le roi, qu'est-il arrivé?
— Les ordres de Votre Majesté ont été fidèlement accomplis.
— Vous avex arrêté René?
— Oui, sire.
— Hier au soir?
— Comme il sortait de chez la reine.
— Ali ! dit Charles IX fronçant le sourcil, il en faudra •lvoudro avec madame Catherine aujourd'hui,
— C’est probable, sire.
— Et bien certainement elle aiguise ses griffes pour nous arracher son favori. La lutte sera chaude.
— lluml sire, dit Criilon, quand le roi le veut, on ne lutte pas avec lui.
— Je serai inflexible. Grillon, mon ami.
«*• Votre Majesté fera sagement.
— J’ai prévenu ma mer« bien souvent, continua le rui. Bien souvent, jo lui ai dit; • Madame, prenex garde ! c oj t un scandale de voir un homme sans naissance et sans valeur comme ce René jouir auprès de voue d'une faveur sans égalé , écraser nies gentils* homme-) de ton luxe, séduire les femmes, empoiMiurer les hommes, piller et voler. Un jour, ma patience la»*éo en fera bonne justice, a
— Et ce jour est venu, n'esl-ce pas, siio?
— Oui, mon ami,
— Votre Majesté ne faiblira pas?
— Certes, nuit I
m- Elle ne ee laissera pas attendrir?
Dieu m’en garde I
— La reine pleurera.., %
— Je la laisserai pleurer.
— Elle dira que René ed sorcier... et qu’il y A les plu» grand» dangers pour le royaume à le saafkr...
— On brûle les sorciers en France.
On gratta â la porte.
— Qu’est-ce? dit le roi,
Raoul, lu joli page, souleva la portière et montra so visage éveille et matin.
— Que veux-tu, mon mignon?
— Na Majesté la reine-mère supplie le roi de lui vouloir donner audience.
— Eh bien, qu’elle entre! dit Charles IX.
Criilon «e leva.
— Restez, duc ! fit le monarque. Vous allez voir si je suis roi à mes heures.;.
Madame Catherine de Médîcia entra.
La reine était triste, solennelle, vêtue de noir.
— Sire, dit-elle, je viens entretenir de choses graves Votre Majesté.
— Je suis prêt à voua écouter, madame.
— De choses intéressant les affaires du royaume de France...
— Parlez, madame...
Catherine regarda Criilon, et son regard, qu’elle reportait sur le roi, semblait dire : a J’attends que cet importun soit sorti. »
Mais le roi répéta :
— Parlez, madame. Criilon est un de ce» hommes devant qui on peut tout dire : le nntn de Grillon signifie loyauté.
Le duc s’inclina. La reine-mère se mordit les lèvres, puis elle prit bravement son parti et dit résolûment :
— Sire, je viens demander la liberté d’un homme qui a rendu de grands services à la monarchie.
— La monarchie, madame, répondit froidement b? roi, n’a point coutume d'emprisonner ses serviteurs.
— D'un homme, continua Catherino, qui a découvi vt un complot il y a quelques mois à peine.
— On a dû le récompenser, alors.
— Cet homme, que j'honorais de mon amitié, sire, on l'a arrête hier...
— Ab! fit le roi.
— Arrêté et conduit en prison.
— Est -ce que vous parleriez de René le Florentiu, madame?
— Oui, sire.
— Justement, voici le duc, qui s’est chargé de sou arrestation.
Le duc s’inclina.
Catherine l’enveloppa d'un regard plein de haine :
— Ah ! dit-elle, CW le duc?...
— Oui, madame, répondit simplement le brave Grillon
— Et c’est par ordre de Votre Majesté?
— Oui, certes, dit le roi.
— Ab! sire!...
La rtine était émue .elle avait des larmes dans les yu»x.
— Madame, poursuivit Charles IX, je voua ai prévenue bien souvent. René est un misérable assassin qui finirait par lasser ma bonne ville de Paris et révolterait le peuple, qui mettrait le feu au Louvre.
— On a calomnié René.
— Ctst ce que le parlement aura à juger.
— Ainsi, il sera... jugé?
— Et condamné, je l’espère...
Catherine frissonna.
Mais, sire, dit-elle, René est un homme indispensable..,
— A vous, peut-être, madame.
— Au Irène... Il prévoit les complots qui menacent 1 » monarchie.
— C est-à-dire qu'il est sorcier?
— Peut être...
— En ce cas, madame, il n’a pas besoin de moi ui du vous pour se tirer du Châtelet. Le Châtelet n'a ni porte ni murailles pour un homme doué d’un pouvoir surnaturel.
Le roi parlait en souriant, sans colère, et Catherine comprit que sa résolution était prise.
— Tenez, madame, ajouta Charles IX, j’ai ai bien à cœur de vous prouver que l’heure de ma démence est passée et que j’ai résolu de voir René |e Florentin terminer sa vie criminelle et abominable en place de Grève nous huit jours, que je vais charger notre ami Criilon de la besogne.
Et le roi dit à Grillon :
— Duc, je vous fais lieutenant criminel du roi pour cette affaire, et vous ordonne de poursuivre l'assassinat du bourgeois Loriot devant te parlement de Paris, que voua ferez assembler dè» lundi malin, vu que c'eat demain dimanche ; et j’entenda que si René, ce dont je ne doute pas, du reste, cal reconnu coupable, il soit rompu vif et écartelé sur la place de Grève...
Catherine, éperdue, se jeta aux genou» du roi et les embrassa.
— Grâce I sire, grâce ! dit-cllc.
Le roi la releva ;
— Madame, dit-il. Dieu m'est témoin que je suis prêt à faire grâce a un innocent, mais non à un coupable.
— Ainsi, vous me refusez, sire?
— Je refuse.
Le roi prononça ce root d'un ton sec qui fil perdit tout espoir à la reine mère.
— Adieu ! sire, dit-tlle, adieu !...
Elle sortit, contenant à grand’ peine se» larmes, en jetant un dernier regard de naiiiu sur Criilon.
— Eh bien ! fit le roi, êtes-vous content, duc?
— Très-content, sire.
— Ai-je été ferme?
— Inébranlable. Votre Majesté me charger a-l-aü* toujours de cette affaire?
— Cctlaiuement.
v- Me donne-t-elle ses plein» pouvoir»?
— Sans doute.
— Pourrai-je récuser les membres du parlement dont je craindrai la faiblesse?
— Vous lu pourrtz, duc.
— Alors, sire, dit Grillon, Votre Majesté peut faire mettre sa tribune sur la place de Grève. Elle assistera, sous huit jours, à l’exécution de Kenô.
— J'y assisterai, répliqua le roi.
Le page Raoul reparut.
— Ou est-ce encore? üt Charles IX.
— C'est madame Marguerite de France qui désire voir le roi.
Raoul achevait à peine que la princesse montra son beau visage au seuil de la chambre ravale.
— Ahl c'eut toi, Margot? dit le roi. Ju gage que je devine pourquoi lu me viens voir.
— C'est possible, sire.
Marguerite entra et $e laissa prendre la main par son frère.
— Tu viens de voir la reine-mère ?
— Elle sort de chex moi, sire.
— Et elle te mande ici pour me demander la grâce de René.
— Oh ! pas précisément.
— Qu est-ce donc?
— La reine voudrait qu'il lui fût permis de voir ce malheureux.
— Non, certes, Margot, ma chère I
— Mais, tire... le voir...
— Ma loi, sire, dit Crillon, si Votre Majesté veut que Raccompagne la reine-mère, je lui garantis qu’elle ne séduira ni le gouverneur, ni les geôlier», ni moi...
— Eh bien, soit, répondit Charles IX. Margot, tu peux dire à la reine que je l'autorise à visiter Htné dans son cachot, pourvu que l’entrevue ait lieu en la présence de M. le duc de Crillon.
— Merci bien, sire, dit la princesse; je vais lui porter cette bonne nouvelle.
Le roi lui baisa galamment la main et lui dit, avec un malicieux sourire :
— Sais-tu bien que ce petit gunliliâtre béarnais qu'on nomme Coaras se danse à ravir I
— En effet, dit Marguerite qui rougit légèrement.
— Et il est plein d'esprit
— Ahl vraiment?
— Tu le sais aussi bien que moi, ma pauvre Margot. Va!... noua en causerons...
Marguerite s'en alla toute troublée, et le roi, enchanté de la fermeté qu'il venait de déployer, se mit à rire :
— Cette pauvre Margot! répéta-t-il. Décidément, notre cousin Henri de Guise a eu tort de s'en retourner à Nancy.
Tandis qne madame Catherine et sa fille Marguerite sollicitaient le roi sans succès pour obtenir la grâce de René, le Florentin était gisant sur la paille humide du plus sombre cachot que possédât le Châtelet, celle prison mille fois plus horrible que la Bastille.
La veille au soir, messtre le duc de Crillon l’avait remis aux mains du gouverneur, lui disant :
— Vous me répondes de cet homme sur votre tète, monsieur 1
Le gouverneur s'étalt incliné.
Puis il avait appelé deux gardiens, lesquels étaient apparus à René comme des damons vomis par l’enfer.
— Emparez-vous de cet homme!... avait ordonné le vieux soldat ; meltez-lui les fers aux mains et aux pie ts et conduisez-le dans le cachot qui se trouve sous le donjon.
Les gardiens du Châtelet, peu soucieux de savoir s’ils avaient affaire à un homme bien en cour ou â un coquin vulgaire, avaient pris René par les épaules et l’avaient entraîné.
Mais, le gouverneur et Crillon avaient voulu voir par eux-mêmes si leurs ordres étalent exécutés; ils étaient descendus, éclairés par des torches, sur les pas des gardiens et du prisonnier, et avaient assisté à l’incarcération.
René s'était vu mettre les fers aux pieds et aux mains, puis on l’avait enchaîné par le milieu du corps â un anneau scellé dans le mur.
Enfin il avait vu s’ouvrir un guichet dans U porte massive du cachot, et, derrière le guichet, Crillon avait pose une sentinelle en lu* disant :
— Cet homme que tu vas garder tentera de le corrompre; fi t’offrira de l’or et te promettra la faveur de la reine, mais je te promets, moi, de te faire rompre vif, si tu ne tais pas ton devoir.
— Monsieur le duc, avait répondu la sentinelle, je suis
soldat et ne me vends point. .
Cet accent de franchise avait éteint tout espoir chez René.
Le prisonnier avait passé une nuit affreuse ; ses fers le meurtrissaient et il ne pouvait faire que tres-peu de mouvements. ,
Mai» ce n’était point la souffrance physique qui le dominait, une torture morale épouvantable s'eta;t emp arée de son esprit. Certes, si un mois auparavant, quand il était dans tout l'éclat de sa puissance et de.sa toiiuue, ou eût arrêté et inis au cachât le Florentin comme un venait de l'y mettre, le favori de Catherine eut pesté, maugréé, juré Dieu et le diable, mais il se fut dit ; « Avant trois jours, la reine m'aura délivré et je châtierai tous ceux qui auront osé porter la main sur moi. »
Un moi» auparavant, René ne doutait point de son étoile.
Mais depuis, un homme s’était trouvé sur sa route qui lui avait tait une sinistre prophétie, et cette prophétie concordait avec celle de la bubemienne qui, un jour, dans sa jeunesse, lui prédit que l'union ce sa fille avec un gentilhomme causerait sa mort.
Or, un soupçon terrible vtnait d’envahir l’âme de René :
— Godolphin a disparu, «'était-il dit; on I a tue, sait* doute, afin de pouvoir m’enlever Paola... et si le ravisteur est gentilhomme, je suis un homme mort.. .
A partir du moment ou il fut frappé de celle idée, René s'abandonna au plus violent dé$e»i«oir et ne chercha même point à s’arrêter à la pensée que Catherine ferais tous ses efforts pour le sauver.
Le superstitieux Italien toyait déjà le parlement avec ses robes rouge?, puis derrière, la place de Grève, le bourreau, la roue sur laquelle une barre de fer briserait ses membres, le chaudron empli de plomb fondu qu’on ferait couler dans scs plaies; les chevaux qui emporteraient par quartiers nés membres pantelant*.
René pleura, sanglota comme une femme, puis à cette douleur violente succéda une sorte d’atonie, et il U<ruba en une prostration dont rien ne put le tirer durant le reste de la nuit, ni le bruit des sentinelles qu’on relevait à la porte de son cachot, ni le geôlier qui vint au jour lui apporter une cruche d’eau et un morceau de pain.
Cet homme qui avait fait trembler la cour, cet empoisonneur redouté devant lequel on m inclinait bien bas, était devenu plus misérable qu’un rn liant à quion passe la corde au cou.
Cejendant, vers midi, une voix bien connue vint l’arracher à sa léthargie morale.
De l’antre côté du guichet, le duc de Crillon disait :
— Venez, madame.
— Ah ! quelle horreur! répondit une voix de femme : avoir mis mon pauvre René en ce sordide lieu !
— C’est le cachot de» assassins.
— Duc, je vous jure qu'il est innocent!
René bondit sur lui-même et essaya de briser les fers qui le chargeaient.
11 avait reconnu la voix de Catherine de Médicis.
La reine-mère daignait descendre eu ces souterrains infects pour visiter son cher Florentin.
— Ouvrez ! orduuna Grillon au geôlier.
Le geôlier ouvrit et entra le premier dans le cachot, portant une torche qu’il ficha dan» un talon de fer planté dans le mur et destiné à cet usage.
René vit entrer la reine dans son cachot, et il lui sembla , «• était un auge qui venait briser se» chjines.
— Mou pauvre Rene 1 fit-elle avec émotion eu voyant la condition misérable où son favori se trouvait réduit.
El elle se tourna vers le duc.
— Est-ce que vous n’allez pas lui faire ôter ses fers? demanda-t-elle.
— Hélas I non, madame.
— Duc, fit-elle avec colère, prenez garde î
— Madame, répondit Crillon avec un respect plein de fermeté, j'obéis au roi, mon seul et unique maître.
— Ah! madame, madame... supplia René, faites-moi sortir d’ici... N’ètes-vous pas la reine? N’avez- vous pas tout pouvoir ?
— Je n’ai pas même celui de faire ôter les fers, soupira la reine, et le roi mon fils me traite plus cruellement que le dernier de ses sujets.
La reine se tourna de nouveau vers M. de Crillon :
— Duc, dit-elle, je ne demande point A délivrer de ses fers mon pauvre René, mais je veux lui parler seul à seul.
— C'est impossible, madame, le dois assister à votre entrevue : le roi me l’a commandé.
— Obi c'en est trop! s’écria Catherine avec une explosion de colère.
Crillon, impassible, s'assit auprès de la porte, que le geôlier avait refermée.
Alors la reine, qui se trouvait à trois pas de distance du duc, se pencha vers René, et lui dit en italien :
— Parle bas...
— Harnibieu! murmura Crillon, je suis un homme roulé. Je ne sais pas l'italien.
La reine ne dédaigna point de s’asseoir sur la paille du cachot.
— J’ai vainement demandé la grâce, dit-elle : le roi est inflexible.
— Oh I je le sais, dit René.
— Le parlement s'assemble après-demain lundi.
— Mon Dieu I fit René frissonnant.
— - Et tu seras soumis à la torture.
— Ah! dit René, je suis perdu!
— Et cependant, continua la reine, je ne perds pas tout espoir...
René la regarda, et son œil eut une étincelle de joie.
— On le donnera la question...
René eut un geste d’effroi.
— Mais, dit la reine, si tu es homme, tu la supporteras et tu nieras tout.
— Et si je nie ?
— Je te sauverai peut-être. Je n’affirme rien encore, dit Catherine.
René secoua tristement la tête :
— Ah ! dit-il, je suis un homme mort par avance, et la bohémienne a dit vrai.
— La bohémienne?...
Catherine était superstitieuse elle-même, et elle prononça ce mot de bohémienne avec une sorte d’anxiété.
— Oui, madame, dit René, une bohémienne m’a prédit, dans mon enfance, que j’auraia uue fille qui causerait ma mort.
— Que dis-tu? fit Catherine, et comment ta fille peutelle?...
— Ma nlle causera ma mort le jour où elle aimera un gentilhomme, murmura René avec l’accent d’une conviction profonde.
Et U raconta à la reine la prophétie de la bohémienne; puis il ajouta :
— J’avais placé auprès d’elle un jeune homme que j'avais élevé et qui était chargé de la garder comme le dragon garde un trésor...
— Eh bien?
— Eh bien! on a enlevé ou assassiné ce jeune homme y hier.
— Et tu crois?.;;
— C'était pour m’enlever ma fille, j’en ai le pressentiment.
— Tu te trompes peut-être, René...
— Ahl madame, depuis hier au soir... cette épouvantable idée me poursuit
— El puis, qui sait? dit Catherine, la bohémienne •’est trompée peut-être.
René hocha la tète :
— Le Béarnais cu’a dit la même chose, fit-il tristement.
— Le... Béarnais?
— Oui, comme moi, U lit dans les astres.
La reine tre**illit.
— De quel Béarnais parles -tu?
— De M- de Coarasse.
— Ce jeune homme que le roi a pris en affection et qui me déplaît fort?
— Oui.
— Celui qui t'a rossé et enfermé dans une cave ? ajouta
U reine.
— Lui-même, madame.
— El tu dis qu'il lit dans les astres ?
— Il m’a dit des choses que je savais seul au monde et U m'a épouvanté...
— C’est bizarre... murmura Catherine.
— Ainsi, avant-hier, il m'a prédit ce qui m'arriverait.. .
— En vérité !
René, par un reste de prudence, crut devoir altérer quelque peu son récit; il ne voulait point avouer à la reine que les seuls astres qu'il eût jamais consultés, lui René, c'était Godolphin endormi du sommeil somnam bulique.
Mais il raconta à Catherine, touchant le prince de Navarre, des choses qui étonnèrent fort la princesse.
— Oh! oh! pensa-t-elle, il faudra que je le voie de près, ce M. de Coarasse.
Puis elle jeta un rapide regard sur Crillon.
Le brave duc avait la mine renfrognée d’un homme devant lequel on parle une langue inconnue, et qui enrage de n y pouvoir rien comprendre.
Ce que René venait de conter à la reine touchant Henri et ses prédictions ne laissa point que de la rendre pensive pendant quelques minutes.
Tout à coup elle lui dit :
— Comment nommais-tu ce jeune homme qui gardait Paola?
— Godolphin.
— En étais-tu sûr?
— Comment cela? fit René étonné de cette question.
— Oui, avais-tu confiance en lui ?
— Comme en moi-même.
— Ne t'aurait-ü point trahi?
Cette question procura une sueur froide à René, et un soupçon rapide traversa son cerveau et l'illumina comme un éclair illumine tout à coup une nuit obscure.
René songea que peut-être Godolphin et le gentilhomme béarnais se connaissaient, et que celui-ci lui avait tout révélé.
Dans ce cas-là, Henri était un charlatan, un imposteur, et sa prétendue science divinatoire devenait une mystification dont il avait été victime.
Mais une seconde réflexion de René vint L«itre en brèche ce soupçon subit : « Godolphin ne parle de mes affaires que pendant son sommeil, et, quand il est éveillé, il ne se souvient de rien, pensa-t-il. Godolphin n’a jamais su sa propre histoire. 11 n'a jamais su que je l'avais apporté chez moi les mains rougies du sang de son père, et cependant le Béarnais m’a dit tout cela... »
— Non, madame, dit-il tout haut, Godolphin est incapable de me trahir. D’ailleurs, il ne savait pas ce que le Béarnais m'a dit.
— Tout cela est étrange, répéta Catherine.
René reprit :
— Madame... madame, il y a une fatalité qui me poursuit. Je vous en supplie, veillez sur ma fille, p renez-la avec vous, enfermez-la, que jamais un gentilhomme ne l’approche! sans cela, je suis un homme mort...
— Je te le promets, dit Catherine. Tu quitteras le Châtelet, et je vais aller prendre ta - fille...
— Vous l’emmènerex au Louvre?
L « OBchnt de René
— Oui.
— Vous l'enfermerez?
— Je le le jure.
— Et puis, acheva René, faites rechercher Godolphin, car ce sont mes ennemis...
— On le retrouvera I dit la reine.
Une lueur d’espoir brilla dans les yeux du Florentin.
— Allons! courage, dit Catherine, je vais tenter de te sauver.
— Vous fléchirez le roi T
— Nor, mais je tâcherai de te faire déclarer innocent.
— Us ont... des preuves...
— Qu’importe?
— Ma dague!... ma clef!...
— Tais-toi! dit Catherine. Nous verrons... Seulement, prends garde de te perdre toi-méme.
René la regarda avec inquiétude.
— On te donnera la question, tu seras soumis A la torture.
Le Florentin frissonnait.
— Si lu avoues, tu es perdu I
— Et si... je nie?
— Je te sauverai.
Elle se pencha A son oreille et ajouta :
— Ce soir, tu demanderas un confesseur.
— Me l’accordera-t-on ?
— On n'a jamais refusé un confesseur A personne.
— Et... ce confesseur?
— Il t’apportera mes instructions.
La reine se leva et dit A Crillon :
— Duc, je suis prêle A vous suivre. Adieu I mon pauvre René.
Elle lui lendit sa main A baiser, et le Florentin la couvrit de scs larmes.
Crüion frappa du pommeau de son épée sur la porte.
Le geôlier revint et ouvrit.
Le auc, qui était un parfait gentilhomme, offrit son poing à la reine, selon l’usage du temps.
— Merci I fit-elle avec hauteur. Eclairez-moi, duc.
Le duc se mordit les lèvres et p&s.sa le premier portant
la torche.
Quand il fut hors du souterrain, il se retourna et regarda Catherine.
— Mon rher duc, lui dit la reine-mère qui espéra un moment fléchir le rigide et loyal Grillon, avez-vou» jamais rêvé l'épée de connétable?
— Certainement, madame.
— Ah ! fit la reine.
Et elle eut un sourire rempli de promesses.
Mais Grillon ajouta, avec sa rude franchise de soldai :
— Seulement, je n'ai jamais songé, madame, que je pourrais l'obtenir en favorisant l’évasion d’un prison nier confié à ma loyauté.
Catherine pâlit de colère.
— Vous ave* le parler haut, duc. dit-elle.
— Très-haut, madame, quand il s’agit de mon honneur.
— Et vous n’ètos pas... courtisan,.,
— On me nomme Grillon, répliqua simplement le rude soldat.
— Oh ! pensa Catherine, un jour viendra où Je cbAtierai cet homme.
Et elle sortit la tète haute, dédaigneuse, de ces sombres voûtes du Châtelet sous lesquelles un homme, un simple gentilhomme français, avait osé lui résister.
U litière de la reine-mère était à la porte du Châtelet.
U reine salua Criilon de la main et ne l'invita pointé monter auprès d'elle.
Ses porteur» voulurent reprendre le chemin du Louvre, mais la reine s'y opposa et dit au chambellan qui la précédait, armé d’une grosse canne ;
— Menez-moi dans l'Ue Saint-Louis, en la rue qui porte ce nom.
La litière de Catherine remonta paisiblement et au pas nonchalant de ses porteurs la lierge de la Seine jusqu'au Petit-Pont, entra dans l'Ue Saint-Louis, puis dans la rue de ce nom, et, vers le milieu, la reine ordonna d’arrêter à la porte d'une vieille maison d’aspect triste, aux fenêtres garnies de barres de fsr, au toit poiutu et couvert d'ardoises.
Là elle descendit et souleva elle-même le marteau de
la porte bâtarde.
La porte s'ouvrit.
Catherine abaissa son voile de guipure sur son visage, entra seule et referma la porte sur elle.
Elle se trouva alors dans une vaste cour où l'herbe poussait entre les pavé»; une vieille servante vint à elle, et, se doutant peu qu'elle eût devant elle la reine, elle lui demanda ce qu’elle désirait.
— Voir le président Renaudin, répondit Catherine de Médicis.
— Venez avec moi, dit la servante.
Catherine gravit un escalier è marches usées, à balustrade de fer ouvragé, et fut introduite dans uue sorte de cabinet où un homme vêtu de noir travaillait devant une table.
Cet homme, ieune encore, avait le front dégarni par l’étude, l'œil vif et clair, les fevres minces, le nez pointu, et une grande expression de finesse et de méchanceté dans toute sa physionomie.
Eu entendant marcher derrière lui, il se retourna et aperçut Catherine, dont le voile de guipure empêchait de voir le visage.
La servante sortit et referma la parte du cabinet.
Alors la reine releva son voile, et le président Renaudin jeta un cri et recula saisi d’étonnement et de respect
— Voire... Majesté!... halbuli*-t-il.
— Maître Renaudin , dit la reine qui posa un doigt sur ses lèvres, je vous ai (ait président, et c'est voua qui êtes chargé de» mises eu accusation.
— Votre Majesté m’a comblé de ses bienfaits, et ma reconnaissance e«t sans bornes, dit le robin en s’iocliliant
— Je viens la mettre à l'épreuve.
Alors, Catherine raconta sans détours, brièvement, quoique dans tous ses détails, ce qui venait d'arriver : 1 assassinat du bourgeois Samuel Loriot, la colère du roi, l'arrestation de René et l’assemblée prochaine du parlement
— Que faut-il faire pour sauver René? demanda Catherine.
— Madame, répondit le robin, je ne suis que président au CbAtelet et non président au parlement J'interroge le» coupables, mais je ne les juge pas.
— Vous serez président au parlement, dit froidement Catherine, vous le serez dans trois mois, mais d'ici
— D'iri là, je le sens bien, dit le robin, il faut sauver
René.
— U le fautl dit la reine.
— Le parlement est incorruptible. D’ailleurs, votre (avori a amoncelé sur sa tâte la haine universelle.
— Je le sais.
— C’est avec joie que le parlement le condamnera.
— Je le sais encore. Mais c’est vous qui lui ferez donner la question...
— Oui, madame.
— Et s'il n’avoue rien?...
Le président sourit :
— Les innocent» avouent quand on leur donne la torture, dit-il.
*— René niera.
— Et si jetais seul avec le bourreau, je pourrais abréger la question, poursuivit Renaudin; mais je serai assisté de deux juges qui sont incorruptibles.
— René aura du courage, il niera tout.
— Mais cela ne l’empêchera point d’être jugé, cl ce poignard, cette cleî, seront des preuves suffisantes...
— C'est vrai, dit la relue frappee de la justesse de t*ob$ervaiioo.
Et comme elle avait oublié de parler de Godolphin, elle raconta la disparition du jeune homme.
— Ah! dit Renaudin, si on pouvait le retrouver et le forcer à avouer que c'est lui qui » commis le crime et volé la dague de René...
— Voilà une belle idéel s’écria Catherine; mais où le retrouver?
— Ou bien...
Renaudin s'arrêta.
— Ou bien? fit la reine anxieuse.
— Madame, murmura le président, je trouverai h: moyen de sauver René... je vous le promets... à une condition toutefois.
— Laquelle?
— C’est qu'il subira la torture sans sourciller.
— U la subira.
— Votre Majesté peut-elle me recevoir au Louvre?
— Quand ?
— Ce soir, si c’est possible...
— Vous vous promènerez devant la poterne du boi t de l’eau, et vous attendrez que sonnent neuf heures. Ui homme vous abordera et vous conduira auprès de moi.
— J’y serai, madame.
La reine se leva :
— Adieu , maître Renaudin l dit-elle ; à ce soir !
Le président la reconduisit humblement jusqu'à a litière.
— Au pont Saint-Michel I dit la reine.
La litière repassa de l'Ue Saint-Louis dans la Cité prit la rue de la Barillerie et vint s’arrêter devant b boutique de maitre René le Florentin.
Or, moins d'une heure avant, Paola se trouvait seul, dans la boutique dont les volets étaient demeurés fermé toute la journée. Abritée derrière la porte, l’œil collé . un petit trou qui permettait de voir au dehors, la jeun fille, toute tremblante, écoutait avec terreur les comme rages des marchanda du quartier.
•Citait le deuxième jour que la boutique du terrible parlumeur demeurait fermée, et les voisin*» les marchand* du pont, qui Avaient coutume d'apercevoir Go» dolphin chaque matin et souvent la belle Paola» s’entretenaient entre eux, et se trouvaient en grand étuoi de n’avoir vu ni l'un ni l'autre.
La population redoutait peut-être moins maître René que les grand* seigneurs et les gentilshommes. On savait bien sa faveur à la cour; mais le populaire du pont Saint-Michel, avec qui le parfumeur vivait en bonne intelligence, sans doute à cause de sa fille et de sa boutique» se gênait peu pour exprimer son opinion sur*! son compte. La veille, on avait aperçu René» pâle, le sourcil froncé, jetant alternativement un regard égaré sur les deux issues du pont. Ce jour-là on n'avait vu personne...
— Certainement, disait une jolie mercière, M. René se dégoûte d'avoir une boutique, lui qui entre au Louvre mieux que chex lui.
— Bah! répondit ua drapier, je vous gage qu’il lui est arrive quelque chose de mauvais.
— Et que voulez-voos qu’il lui arrive ? fit un troisième interlocuteur.
— Hier au soir, je passais dan* la rue Saint-Denis ; il y avait du monde attroupé au coin de la rue aux Ours et j'ui entendu prononcer le nom de René.
— Qu est-ce que cela prouve?
— Un bourgeois disait : ■ Celte fois, le roi fera justice I s
— Ah I dit la mercière.
Le narrateur ajouta :
— Je me suis approché pour écouter, mais le bourgeois a dit tout lias : «Taisons-nous! cet homme qui Rapproche est un chaussonnier du |>onl Saml-MicheL Chut I a Comme j'étais pressé, j’ai continué mon chemin.
— C’est tout de méuie fort drôle qu’on ne voie plus Oodolphin, reprit la mercière.
— Ni cette belle demoiselle Paola qui était si fière avec nous...
Un nouvel interlocuteur s'approcha.
— Tiens 1 dit-il, la boutique est fermée... Un ne m’avait pas trompé, je le vois bien...
— * QuVst-ce qu’on vous a dit?
Et chacun se retourna curieusement ver* le nouveau venu.
— J'ai un cousin qui est soldat, dit le marchand.
C’était un bijoutier-orfèvre qui avait une ecbope sur
le pont.
— Ah! fit-on à la ronde.
— 11 est dans les lansquenets, vu qu’il est Allemand, comme moi, et mon cousin m’a dit...
L’orfèvre regarda la boutique avec inquiétude :
— Oui, ça doit être vrai, fit-il.
— Que vous a-t-il dit votre cousin?
— Je l'ai rencontré tout à l’heure, et il m’a raconté qu'hier au soir il avait été chargé, avec trois de ses camarades» d’arrêter René.
— Oh! oh 1 murmura-t-on.
— Comme mon lansquenet de cousin était gris, j'ai cru qu'il plaisantait, d’autant mieux qu’il me parlait de M. le duc de Crillon...
— Arrêté aussi ?
— Non, au contraire, c’est le duc qui a fait arrêter
René.
— Pourquoi ?
— On dit qu’il a assassiné un bourgeois de la rue aux Ours.
— C’est bien cela! s'écria le rhausaonniec; c’est bien cela...
Les commentaires seraient allés leur train longtemps encore, sans un événement qui mit le pool en rumeur.
Paola, blottie derrière la porte de sa boutique, écoutait, frémissante, tout ce qu'on dfeait de son pare, lorsqu'elle elnendit le pus de plusieurs chevaux.
Les marchands assembles sur te pont virent s’avancer une litière que deux cavalier* à chenal escortaient.
A cette époque, le masque n’éuit point chose extraordinaire en tout autre temps que celui de carnaval.
Il n'était pas rare de voir, en plein jour, une dame ou un cavalier qu'une raison quelconque, intrigue d'amour ou de politique, poussait à garder l’incognito, s'eu aller par les rues un loup de velours noir sur le visage.
Les deux cavaliers qui escortaient la litière étaient masqués, mais ils montaient de fort beaux chevaux, et leurs habits disaient suffisamment qu'ils étaient gens de qualité.
Quant à la litière» elle était fort simple et telle que nombre de aames et de seigneurs en avaient à Paris.
Le cortège s’arrêta, au grand ébahissement des badauds du pont, devant la boutique de maître René.
Les badauds s’écartèrent, et l’un des gentilshommes mit pied à terre, parut s'inquiéter fort peu que la boutique fût fermée, et en frappa la devanture du pommeau de sa dague.
— Qui est là ? dit au dedans la voix de Paola.
— Moi... Amaury ..Ouvrez, répondit le cavalier.
Les marchands du pont Saint-Michel virent la porte s’entre-bàiller et le cavalier se glisser dans la boutique.
— Arrière donc, marauds I dit l’autré gentilhomme masque, lequel était demeuré à cheval; ce qui se passe ici ne vous regarde pas.
Les marchand* intimidés s’éloignèrent, mais ils continuèrent à avoir les yeux fixés sur la litière, et peu après iis virent la porte de la boutique se rouvrir.
Le cavalier masqué en sortit avec une femme à son bras.
La femme était masquée comme lui, mais personne de ceux qui la vireot ne s’y trompa : c'était la belle Paola.
Le cavalier la fit monter dans la litière, sauta de nouveau en selle, se plaça à la portière de gauche, tandis que son compagnon se mettait à celle de droite, et le cortège s'en alla du côté du pont au Change, et pas>>a sur la rive droite de la Seine.
Alors, les marchands, un moment stupéfaits, se groupèrent de nouveau.
— Là! dit la mercière, voilà l’oiseau déniché.
— Cela devait finir comme ça. A belle Gllc, il faut beau damoiseau, murmura l’Alsacien.
— Et puisque René est en prison, tout est pour te mieux.
Mai* le* étonnement* des badauds du pont ne touchaient point à leur terme.
Dix minute* après ie départ de cette litière qui emportait Paola, une autre litière déboucha par la rue de la Barillerie : c’elait celle de madame Catherine.
La reine-mère s'en allait incognito, précédée seulement par un estafier armé d’une hallebarde, et les marchands qui venaient a’assister à l'enlèvement de Paola furent loin de supposer que la dame qui descendit et frappa à la porte de ia boutique fût ni plus ni moins que madame Catherine de Medici*, mère du roi.
La reine frappa, personne ne répondit. Elle frappa plu* fort, et aucun bruit ne sc fit à l’intérieur.
Alors, voyant le groupe des marchands, elle s’en Approcha.
— Pardon, mes amis, dit-elle, c’est bien là, ce me semble, U boutique du parfumeur René 9
— Oui, madame.
— Il n’y est donc pas?
— On dit qu’il est en prison, hasarda la jolié mercière.
— Mais... sa fille?
— Ah ! répliqua la mercière, vous vene* trop tard, ma belle dame.
— Et pourquoi i demanda Catherine.
— Mais parce qu’il y a un quart d’heura que deux beaux seigneurs viennent de l’enlever, la belle Paola.
Catherine étouffa un cri d’effroi; elle se souvint des angoisses de René, du récit au’il venait de lui faire, et la superstitieuse Italienne se demanda si la bohémienne de Florence n’avait pas eu raison, et *i son cher René n'était point un homme désormais voué à la mort.
La prédiction semblait devoir se réalUer.
Tandis que madame Catherine se faisait raconter par ks marchands du pont Saint-Michel les détails de l'enlèvement de Paola, cette dernière s’en allait, en litière, de l'autre côté de l'eau.
Le cortège et les deux gentilshommes gagnaient le quartier Saint-Paul et la porte Saint-Antoine.
Mais là, une fois cette porte franchie, la litière s'arrêtait.
— Maintenant, dit le cavalier qui chevauchait à gauche de la belle Florentine, le tour est joué... Descendez, chère Paola. Si on suit les traces de la litière, on n'en sera pas plus avancé.
Paola sortit de la litière,le cavalier se pencha, la saisit par la taille et, l'enlevant de terre, la prit en croupe.
En même temps, l'autre cavalier disait aux porteurs :
— Mes bons amis, vous pouvez vous en retourner, nous n'avons plus besoin de vous.
Il leur jeta quatre écus que l’un d’eux reçut dans son chapeau, et les porteurs, rebroussant chemin, repassèrent la porte Saint-Antoine et rentrèrent dans Paris.
Noë et Henri, car c'était bien eux, s’élancèrent alors au galop dans 1a direction de Charenton , et longèrent ks murs du couvent des Pères de Saint-Antoine.
Mais, au bout d’un quart d'heure , ils rebroussèrent chemin pareillement, tournèrent le dos à Charenton et se jetèrent dans le sentier qui bordait l’enceinte fortifiée de Paris, au nord.
Noë tenait toujours Paola en croupe.
Quand ils eurent atteint, se dirigeant toujours vers l'ouest, les marais de la Grange-Batelière et la porte Montmartre, ils s’arrêtèrent.
Paola se laissa glisser de la selle de Noë , Henri mit pied à terre. *
Alors l'Italienne posa son pied mignon sur le genou du prince, et, grâce à ce point d’appui, sauta lestement sur le cheval qu’il lui cédait.
— Adieu, à ce soir... dit Henri à Noê.
Noë et Paola montant le cheval du prince reprirent leur course au galop et continuèrent à suivre le mur d'enceinte.
Quant à Henri de Navarre, il ôta son loup, le mit dans sa poche, rentra dans Paris par la porte Montmartre, et s’en alla fort tranquillement à pied, se dirigeant du côté du Louvre.
Juste au moment oà il atteignait le bord de l’eau et se dirigeait vers la poterne du Louvre, il aperçut une litière précédée par un estafier qui suivait le même chemin que lui.
Une iemme mit la tête à la portière et le prince reconnut madame Catherine de Mëdicis.
Henri salua très-bas et s’effaça pour laisser pisser la litière.
Mais la reine agita son mouchoir et t'appela par son nom :
— Monsieur de Coarasse I dit-elle.
Henri s'approcha de nouveau.
— Est-ce que vous alliez au Louvre? fit la reine.
— Votre Majesté dit vrai.
— Chez le roi?
— Oh! fit Henri avec modestie. Voire Majesté se rit de moi ; je suis un trop pauvre gentilhomme pour m’en aller ainsi chez le roi. Je vais voir M. de Pibrac,qui est mon cousin... ->
— Ah! fit la reine.
Elle regarda attentivement Henri et lui trouva un air fort simple et fort naturel.
— Eh bien, reprit-elle , je vous prie, monsieur de Coarasse, de rester quelques instants chez Pibrac,et d’y attendre que je vous envoie quérir.
— Moi!... madame!...
— Je viens de voir René, dit la reine.
Henri tressaillit, mais son visage demeura impassible.
— Et René, continua Catherine, m’a dit que vous
aviez un talent tout particulier pour lire dans les astres.
En parlant ainsi, Catherine attachait un regard ardent, scrutateur Bur le prince de Navarre.
Mais Henri prit un air à la fois grave et modeste et
répondit :
— Votre Majesté sait sans doute que je suis Béarnais?
— Oui, certes.
— J'ai longtemps vécu dans les Pyrénées au milieu de bergers espagnols et de gitanos qui s’occupaient de nécromancie et de chiromancie, madame, et ils m'ont initié à leur art...
Henri parlait avec un tel accent de bonne foi que la reine en fut très- vivement impressionnée.
— Mais, ajouta-t-il, je dois humblement avouer à Votre Majesté que, si je devine quelquefois, je me trompe souvent.
— Ah!
— La science que j’ai étudiée est encore bien nébu leusc pour moi. Souvent j’erre à tâtons et il suffit d’un léger obstacle pour me faire dévier du droit chemin, c’est-à-dire de U vérité.
— Cependant, vous avez dit la vérité à René.
Henri regarda la reine à son tour.
— Vraiment? fit-il.
— Oui, monsieur de Coarasse. Maintenant, allez chez Pibrac et attendez que je vous fasse prévenir. J’entre, à présent, chez ma fille, madame Marguerite, et puis je rentre en mon oratoire.
— Votre Majesté désirerait-elle?...
— Je veux vous consulter, monsieur de Coarasse.
Et la reine entra au Louvre.
Henri rencontra M. de Pibrac qui venait de visiter le poste des Suisses.
— Venez, lui dit-il vivement,conduisez-moi chez vous à l’instant même... il le faut!
M. de Pibrac crut qu’il s'agissait de Marguerite et, sans questionner le prince, il lui dit simplement :
— Allons !
Puis il le conduisit chez lui par le petit escalier.
— Fermez votre porte au verrou, dit Henri ; si on frappe, vous n’ouvrirez pas.
Il courut au bahut, l'ouvrit et se glissa dans le couloir mystérieux, laissant M. de Pibrac assez stupéfait.
Quand le prince colla son œil à ce trou perfide que le
Ë nie de madame Diane de Poitiers avait creusé dans i pieds d’ivoire du Christ , la reine n’était point encore arrivée chez sa fille.
En revanche, madame Marguerite était avec Nancy.
La belle princesse, à demi couchée sur une ottomane placée vis-à-vis du christ, faisait sauter du bout de son pied mignon sa mule de salin rouge et regardait sa camérière avec mélancolie.
La jolie Nancy, assise sur un escabeau, une aiguille à la main, ajustait des nœuds de rubans à une robe de la princesse.
—Vraiment? disait Marguerite, tu croia qu'il m’aime?... — J’en suis sûre, madame.
Marguerite soupira.
— Mon Dieu! dit-elle, comme il est triste d’être prince... Les princes sont des esclaves couronnés, ma petite. Il ne leur est permis ni d'aimer, ni d'ôlre aimés, ni de pleurer, ni de te réjouir...
—Oh! Votre Altesse exagère...
— Non.
— Elle voit les choses bien en noir...
— Tu crois? Mais tu ne sais donc pas, mignonne, que si j'étais maîtresse de ma destinée, au lieu d'épouser ce vilain prince de Navarre, je voudrais être une simple fille de noblesse comme toi et mettre ma main dans U tienne...
Nancy eut un joli sourire et se tut.
— 11 y a dans la vie des pressenti ments étranges, poursuivit Marguerite. l*a première fois que je l'ai vu, il y a huit jours, j'ai éprouvé une émotion extraordinaire... et sur-le-champ une voix s’est élevée en moi qui me disait : Cet homme jouera un rôle dans ta destinée... Madame Marguerite eu était là de ses confidences, et
L'eulèvement du Ptola.
fe prince les écoutait avec un sensible plaisir, lorsqu'on gratta à la porte.
C’était la reine.
Henri vit entrer madame Catherine, pâle, émue.
Klle fit un signe à Nancy, et Nancy sortit sur-le champ .
La reine-mère n'aimait pas beaucoup sa fille; elle n’avait jamais eu qu'une affection Traie et sérieuse, son dernier fils, H. le duc d'Alençon.
Mais à défaut de cette affection qu'elle refusait à ses autres enfants, il y avait pour elle un lien d’Iiabiiude et plus, peut-être, un besoin d'épanchement qui la faisait accourir èhez la princesse et la poussait à lui confier ses chagrins.
Or, pour madame Catherine, la résistance ina tendue de Charles IX était une douleur violente, la foudre qui menaçait René l'épouvantait comme si elle eut dû fondre sur sa tête.
Marguerite savait que la reine était allée visiter René dans son cachot.
— Eh bien! madame, dit-elle en se levant et courant à elle.
— Ah! soupira Catherine, c’est affreux... on l'a enchaîné... Il est dans un cachot humide et sans air. Le roi a ordonné qu’on le traitât avec la dernière rigueur.
Marguerite ne répondit point.
— Pourtant, murmura la reine, j'espérais le sauver.
— Ah l fit Marguerite.
— Mais voici qu'un événement étrange me bouleverse.
— Mon Dieu! murmura la princesse.
Alors Catherine raconta son entretien avec René et les choses extraordinaires que celui-ci lui avait con-
fiées, tant au sujet de la prédiction que lui fil autrefois la bohémienne de Florence que toucliaut le jeune sire de Cuirasse.
Si la reine eût été moins émue elle-même, elle eut vu Marguerite rougir et pâlir tour à tour.
La jeune princesse ne savait pas un mot des entretiens
3 ui avaient eu lieu entre René et Henri, et celte prclenue science divinatoire la jeta dans une stupeur prolonde. La reine continua :
— J’ai supposé d'abord qu’il y avait au jeu quelque supercherie de ce Gascon, mais il parait qu’il a dit à René des choses que lui seul savait.
— Bn vérité! nt la princesse toute bouleversée.
— Et, comme la bohémienne, il lui a prédit que sa fille causerait sa mort...
— Quelle plaisanterie I — Le jour où elle aimerait un gentilhomme.
Or, René était tellement frappé de u lie idée qu'il m'a suppliée de l'amener au Louvre et de veiller sur elle comme un dragon veille sur un trésor, mais...
La reme s'arrêta un moment, comme si elle eût succombé sous le poids de l’émotion.
— J’ai voulu, avant que d'aller chercher Paola, repritelle, voir Renaudin, le president au Châtelet, charge des instructions criminelles. Renaudin me doit tout, il m'a promis de faire tous ses efforts pour sauver René.
— Renaudin n'est pas le parlement, objecta Marguerite.
— Non, dit la reine, mais il m'a promis de trouver un moyen.
— Lequel?
— Je ne sais encore, mais il le trouvera. Je l'attends ce soir à neuf heures. •
— Mais, continua la reine, en sortant du Châtdt t, au lieu de courir au pont Saint-Michel prendre Paola, j'ai donc voulu aller rue Saitit-Luuis-en-lTIe, chez R« naudin, et ce n'est qu'en sortant de chez lui que je suis revenue au pont.
— Eh bien?
— On venait d’enlever Paola.
Marguerite fit un geste d'étonnement.
— Un quart d’heure auparavant, poursuivitCatherinet une litière, escortée par deux cavaliers masqués, s'était arrêtée devant la boutique de René, la porte sciait ouverte, et Paola était montée dans lu litière.
— C’est étrange I murmura Marguerite.
La reine reprit :
— Alors j’ai eu un soupçon... un soupçon bizarre; je me suis souvenue que ce sire de Coarasse,qui prétend lire dans les astres, avait un compagnon, cousin comme lui de Pibrac, j’ai songé que tous deux peut-être étaient les ravisseurs.
— Oh! quelle idée! fit la princesse qui se sentit mor- ; dre au cœur par un sentiment de jalousie.
— Si cela eût été, poursuivit Catherine, il devenait évident que l'un ou l’autre était aimé de Paola, et que Paola trahissait son père à leur profit... Alors ceci expliquait la prétendue science divinatoire de ce gentillâtre.
— En effet, balbutia Marguerite.
— Mais, continua la reine qui ne prit point garde à l'émotion croissante de la princesse, cela n'était pas.
— Oh ! dit Marguerite qui respira bruyamment, vous... croyez ?...
— Je me suis fait indiquer le chemin qu'avaient pris la litière et les ravisseurs.
— Et... vous l'avez suivie?
— Oui, jusqu'à la porte Saint- Antoine. Là j’ai rencontré la litière et les porteurs, mais la litière était vide. L’un des cavaliers masqués avait pris Paola en croupe, et tous deux s’étaient élancés au galop sur la route de Charenton.
Mes porteurs étaient essoufles. C'eût été folie de songer à poursuivre des hommes montés sur des chevaux frais. J'ai rebroussé chemin et je suis rentrée au Louvre.
— Mais, madame, dit Marguerite, comment savezvous alors que ce sire de Cojrasse n’est point un des deux ravisseurs?
— Parce que, au moment où je rentrais. Je l’ai trouve à laportedu Louvre, à pied, marchantfort tranquillement et s’en allant chez M. de Pibrac, son cousin.
Le visage assombri de Marguerite s’éclaira tout à coup.
— Ainsi, murmura la reine, cet homme a dit vrai; il a prédit que la fille de René serait enlevee par un gentilhomme et que, ce jour-la, René courrait un danger de mort.
— Tout cela est bien extraordinaire, madame, dit Marguerite.
Mai- Catherine songeait à René et se désolait.
— Le roi est inflexible, disait-elle, et si Renaudin ne trouve pas un moyen...
— Renaudin est homme de ressources, il trouvera ce moyen, répondit Marguerite, qui cherchait à calmer l'inquietude dévorante de la reine.
— puisque ce Coarasse est sorcier, dit U reine, je le vais consulter.
— Y songez-vous, madame?
— Oui, dit la reine, je veux savoir...
Et elle appela : — Nancy! Nancy!
Nancy ne répondit pas.
Marguerite tira alors le gland d'un cordon qui correspondait avec une sonnette placée à l'étage supérieur.
Au bruit, Nancy, qui était montée chez elle, redescendit :
— Ma petite, lui dit Catherine, tu vas aller chez M.de Pibrac,
— Oui, madame.
— Tu y trouveras son cousin M. de Coarasse...
— Oui. madame.
— Et tu le conduiras dans mon cabinet.
Nancy s’inclina et sortit.
Alors Henri quitta son observatoire, a’où il n’avait perdu ni un mot ni un geste du colloque de madame Catherine avec la princesse Marguerite.
Il revint dans la chambre de M. de Pibrac, ferma le bahut, cl dit au capitaine des gardes : — Poussez votre verrou... on va venir...
M. de Pibrac, fort étonné, regardait le prince.
— Je vous conterai tout cela plus tard, dit-il. Main? tenant c’est impossible... je n’en ai pas le temps...
En effet, trois secondes après M. de Pibrac entendit frapper à sa porte, alla ouvrir et vit entrer Nancy.
Henri s’était assis dans un fauteuil et feuilletait fort négligemment un livre de chasse.
—Monsieur de Coarasse, dit la jolie camérière, je vous engage à nie suivre.
— Ou n e conduirez-vous, ma belle demoiseltel demanda le prince.
— Chez madame Catherine.
— Chw la reine I exclama M. de Pibrac.
Et il regarda Henri avec inquiétude.
Henri souriait.
— La reine a su que je m’occupais de nécromancie, dit-il. Au revoir, mon cousin.
Et il suivit Nancy.
Mais quand il fut dans la grande salle qui précédait l’appartement de M. de Pibrac, salie alors déserte, Henri regarda la camérière :
— Ma petite Nancy, dit-il, je crois que nous sommes •mis...
— Et alliés, monsieur de Coarasae.
— Tu sais pas mal de mes secrets^.
— Et vous savez... le mien...
— Aussi je me fie à toi.
— De quoi s’agit-il? fit Nancy, vous pouvez parler...
— Tu ne... jaseras... pas ?
— Moi! dit Nancy.
— C’est que... les femmes...
— Je suis muette comme la porte d’un cachot.
— Très-bien !
— Est-ce que vous avez un secret à me confier, monsieur de Coarasse?
— A peu près...
— Voyons !
— Aussitôt que tu m’auras Introduit chez la reine, tu retourneras chez madame Marguerite.
— Rien!
— Et tu lui diras ; Madame, Henri de Coarasse tous supplie de ne pas croire un mot touchant va sorcellerie.
— Hein? fit Nancy.
Henri continua :
— 11 n’est pas plus sorcier que vous et mol, diras-tu, mais il supplie Votre Altesse d'attendre à ce soir... et il lui expliquera tout.
— Très- bien! dit Nancy.
— Seulement, acheva le prince, tu auras bien soin d'ajouter : La confidence que je vous fais, madame, est des plus graves! le sire de Coarasse joue sa tête...
— Que me chantez-vous là ! exclama la camérière stupéfaite.
— La moitié de la vérité, ma petite. Mais tü es mon amie. "
— Oh! certes!
— Et tu rapporteras cette moitié de vérité comme une vérité tout entière.
— Bon !
— Et madame Marguerite se taira... et elle me recevra ce soir...
Nancy regarda Henri en clignant de l’œil.
Pui» elle le conduisit chez madame Catherine et le laissa seul dans le cabinet de travail de la reine, uriques minutes après, la reine arriva, enri avait pris une attitude assez embarrassée.
— Asseyez- vuus donc, monsieur de Coarasse, dit la reine.
Googl
— Madame.» en présence de Voir* Majesté... je ■'oserai...
— Monsieur de Coaraase, dit la reiue, il n'y a pas de majesté ici... Vous êtes un sorcier, et moi une pauvre femme qui veut qu'on lui dise la bonne aventure.
En parlant ainsi, la reine regardait Henri, et on eût dit qu elle voulait pénétrer au plus profond de sa pensée.
— Henri soutint ce renard avec calme.
— Ainsi, demanda Catherine, vous lises dans les astres...
— Ûb, bien imparfaitement... madame...
— Vous pronostiquez dans l'avenir T
— Je me trompe bien souvent.
— Mais vous devinez parfois des événement* nnlouis dans les brumes du passé...
— Ceci est plus facile, madame, dit Henri.
— Ah! vraiment 7
— Ainsi, avec certaines préparations cabalistiques , poursuivît le prince, il m’arme parfois de réussir as*ei bien quand les événements sur lesquels on me confite M sont pas très-éloignés.
— M. de Coarasse, dit la reine, vous m'avez vue rentrer au Louvre tout à l'heure.
— Oui, madame.
— Pourriez- vous me dire d'où je venais?
— Peut-être...
— Et ce que j’ai fait et dit en route?
— J’essaierai, madame.
— Faut-il vous donner la main? demanda la reine.
— Oui, madame, mais... auparavant...
Henri se leva et parcourut d'un regard distrait le cabinet de travail de la reine. Son regard Unit par s'arrêter sur un flacon qui renfermait une liqueur noirâtre.
— Qu'cst-ce que cela, madame? demanda-t-il.
— Ça, dit la reine, c’est de l'encre sympathique.
Henri prit le flacon qui se trouvait placé sur la cheminée et le posa sur la table devant laquelle la reine s’etait assise.
— Maintenant, ditnl, je supplierai Votre Majesté de me permettre d'allumer cette bougie.
— Faites...
— Et de tirer les épais rideaux des croisées.
— Faites, répéta la reine.
Henri ferma les rideaux, alluma le Ûaml*eau, le posa sur la table et s’assit.
Puis il prit de la main gauche le flacon d’encre sympathique et, le plaçant entre la flamme de la borgie cl son œil, de manière à voir au travers, il dit & la reine :
— Maintenant, je supplie Votre Majesté de me donner sa main.
— Laquelle?
— La gauche, celle que les Latins appelaient smistra.
La reine tendit sa main, et te prince, grave et solennel, regarda au travers du flacon d'encre sympathique transformé en orade.
Henri jouait merveilleusement son rôle de sorcier, mais une femme moins superstitieuse que la reine ne s’y fût peut-être pas laissé prendre.
Le prince regarda longtemj» et alternativement le flacon d'encre sympathique et les lignes de la main que lui tendait Catherine.
— Madame, dit-il enfin, je vois Votre Majesté marchant dans un souterrain, éclairée par des torches que portent deux hommes «levant elle.
— Où est ce souterrain ? demanda la reine.
— Je ne sa s au juste, mais il est dans le voisinage de la Seine.
— C'est vrai, dit la reine. Après?
— Je vois Votre Majesté entrer dans un réduit noir, infect ; un homme est couché par terre en ce lieu.
— C’est vrai encore.
— Un autre homme s’asseoit non loin de Votre Majesté...
— Quel est cet homme ?
— Son visage est dans l'ombre, hors du cercle de luiii ère de la torche... je lie puis le voir.
— Et... l’autre?
— Celui qui est couché?
— Oui.
— C'est René, dit le prince après un moment de silence; et le /ou terrain ou se trouve Votre Majesté doit être le Châtelet.
. — C’est vrai, fit Catherine étonnée. Quedis-je à René?
— Vous êtes penchée sur lui, madame; vous parlez bas... mais vous parlez de quelqu’un que je counais...
— Quel est «.quelqu'un?
— Attendez... je ne sais pas...
Henri se reprit à examiner la main de la reine, puis il regarda fort attentivement au travers du flacon.
— Tiens l dit-il tout à coup et avec un aooent qui jouait admirablement la surprise, cet homme dont vous parlez, c’est moi!
La reine, vivement impressionnée, murmura :
— C’est toujours vrai, monsieur «ta Coara*«e.
— René parle de moi avec terreur, continua le prince.
— Et... moi?
— Vous! fit Henri... ah! mon Dtau !... je vous vois froncer le sourcil... vous paraissez irritée contre inoi... vous me traitez d’imposteur...
> A ces derniers mots, s’il fut resté quelque doute en l'esprit de la reine sur la science divinatoire du sire de Coarasse, ces doutes «e fussent évanouis.
En eflet, pour que Henri pût connaître ce dernier détail |>ar les moyens ordinaire» et naturels, il eût fallu qu’il se trouvât dans le cachot de René lorsque la rcme y était, ou bien qu'il eût assisté à son entretien avec Marguerite.
Or, la reine ignorant l’existence du trou mystérieux pratiqué dans les pieds du christ, et convaincue quo ta prince n’avait pas vu Marguerite, la reine, disous-uous, ne pouvait plus douter qu'il ne possédât des moyens surnaturels.
Henri continua :
— Ce qu’il y a de bizarre, madame, c’est que vous p «riez avec René une langue que je ne comprendrais pas, si je l’entendais de mes oreilles.
— Et cependant., vous comprenez...
—Le flacon me l’a traduite.
La reine était stupéfaite. Jamais ta charlatanisme de Mené n’avait produit des résultats aussi exacts.
— C’est étrange I dit-elle.
— Vous faites une promesse àRené,poursuivit le prince.
— Quelle est cette promesse ?
— De le sauver I
— Et pensez-vous, demanda la reine, qui regardait upinlenant Henri comme un oracle, pensez-vous que je la tiendrai, cette promesse ï
Henri répondit résolûruent :
— Oui, madame.
En répondant ainsi ta prince pensait : Je puis toujours le lui promettre, ça fait bien ; si je me trompe, tant mieux.
La reine respira.
— Voyons, dit-elle, comment croyez-vous que je pourrai la tenir?...
Cette question parut embarrasser quelque peu le sire de Gérasse.
11 ferma tas yeux et sembla consulter ta monde invisible; puis ses yeux se rouvrirent et plongèrent un regard ardent à travers le flacon; puis encore il serra la main de Ja reine et l’examina une fois encore :
— Madame, dit-il, je vous vois marchant sur un pont; vous traversez une rivière.
— Où vais-je ?
— Vouspénétrezdans une rue triste et silencieuse, vous entrez dans une maison... Je vous vois avec un honmie...
— Quel est cet homme ?
Heuri répondit sans hésiter ;
— Il est vélü de nutr. C’est un juge.
La justesse de ces révélations impressionnait la reine à ce point qu’elle était toute tremblante.
— Et... ce juge? fit-elle avec angoisse.
— Je te vois marcher... il vient...
— OùT
— Pourquoi vient-il T
— Il vous apporte le moyen de tenir la promesse que vous ave* faite... il sauvera Renél
— En êtes-vous sûr ? demanda La reine d’une voix mal assurée.
— Le flacon le dit.
— El quand viendra ce juge f
A cette question, Henri crut devoir varier quelque peu sa mise en scène.
— Je vais essayer de le préciser.
Puis il se leva, prit le flambeau et s'approcha du sablier placé sur la cheminée. Il plaça devant le sablier le flacon magique, et après un moment d’hésitation :
— Le juge viendra entre neuf et dix heures du soir, dit-il.
— C’est vrai, murmura la reine.
Et, confondue par toutes ces révélations, elle regarda le prince d’un œil égaré, et pendant un niomeot elle n'oss l'interroger.
— Est-ce tout ce que Votre Majesté veut savoir T demanda Henri.
— Oh I non, répondit la reine.
Henri revint s’asseoit devant la table et reprit la main de Catherine.
— Que voyez-vous sur le pont Saint-Michel T demanda la reine.
Henri garda un silence assez long pour laisser croire à la reine que le flacon magique ne rendait ses oracles que lambeau par lambeau.
— Je vois un rassemblement de populaire, dit- il eofin, devant la boutique de maître Rene.
— Cette boutique est elle ouverte T
— Non, elle est fermée.
— Est-ce tout?
— Non, je vois encore venir une litière avec deux cavaliers.
— Ah ! dit la reine : les connaissez-vous î
— Non, madame. D’ailleurs je ne puis voir leur vi-
MgC.
— Pourquoi T
— Parce qu’il est masqué.
— Quelle est la personne qui est dans la Litière T
— Elle est vide, répondit Henri, les yeux fixés sur le flacon.
— Regarder toujours... Est-elle encore vide?
— Non, l'un des cavaliers descend de cheval et la porte de la boutique s’ouvre devant lot. Une femme en sort
— Ah!...
— Cette femme est la fille de René... Elle monte dans la litière... et la litière se met en marche.
— Suivez-la, dit Catherine.
— Elle traverse le pont de la Cité, elle passe une seconde fois la Seine...
— Bien.
— Elle suit la rivière.
— Bn aval T
— Non, en amont... Je la vois sortir de Paris. Tiens! dit Henri avec une surprise naïve, elle s’arrête... U fille de René en descend... elle monte en croupe de l’un des cavaliers.
— Ah! ah!
— Elles deux cavaliers s'éloignent au galop.
— Où sont- ils?
Henri ferma les yeux, pois les rouvrit et regarda au travers du flacon, puis les referma encore.
— Ils galopent, dit-il, ils galopent... toujours en remontant le cours de la Seine... La nuit vient... je ne vois plus.
— Regardez bienl regarde* bien!
■xi' Henri secoua la tète.
— La nuit., répéta-t-il. L’oracle est fatigué.
Et il reposa le flacon sur la table, parut en proie & une grande lassitude et s’essuya le front comme s’il eût été baigné de sueur.
— Cependant, monsieur de Coarasse, insista Catherine, je voudrais bien savoir encore une chose.
— Parle*, madame, répondit-il avec soumission, j'essaierai de vous répondre.
Il reprit le flacon et l'exposa de nouveau à la flamme de la bougie.
— La prédiction de la bohémienne touchant René se réalisera-t-elle, et pensez-vous que René mourra parce que sa fille aura épousé un gentilhomme?
— Oui, madame.
— Cependant vous venez de me dire que le juge le sauverait.
— Aussi l’heure du trépas de René est loin encore .
— Ce cavalier qui enlève Paota n’est donc pas son amant?
— H ne le sera jamais.
— Pourquoi?
— Parce aue René retrouvera sa fille.
— Quand?
Henri recommença le manège du sablier, puis il prit une plume et écrivit plusieurs chiffres sur un morceau de parchemin qui se trouvait sur la table.
La reine, pleine d’anxiélé, le regardait faire.
— Dans un mois, dit-il enfin.
Et alors, reganiant la reine :
— Madame, dit-il, je supplie Votre Majesté de ne plus m’interroger aujourd'hui. Je suis accablé de lassitude et je pourrais me tromper.
— Soit, dit la reine, mais je vous attends demain, monsieur de Coarasse. Je veux savoir bien d’autres choses encore.
— Demain, je serai aux ordres de Votre Majesté.
Henri se leva de nouveau et alla écarter les rideaux
des croisées.
Mais la précaution était inutile, car la nuit était venue.
Caüierine lui tendit sa main à baiser et le congédia en lui disant :
— A demain, monsieur de Coarasse.
Henri, en sortant de chez la reine, au lieu de quitter le Louvre, monta chez Naucv.
La jolie camérière l’attendait dans sa chambre pour le conduire chez madame Marguerite.
— Venez vite! lui dit-el!e ? venez I la princesse, à qui J’ai reporté vos paroles énigmatiques, est dans une grande anxiété.
— Ah! ahl fit Henri.
Nancy le prit par la main et le fit descendre par le chemin ordinaire.
Marguerite, en effet, attendait le prince avec une impatience mêlée de curiosité et de crainte.
Henri le comprit à la façon spontanée dont elle lui tendit la main.
— Voilà le sorcier I dit Nancy en riant.
Et la railleuse camérière s'en alla.
Alors Marguerite regard^ le jeune homme.
-—Ah! lai dit -elle, expliquez-vous... expUquex-vous bien vite, monsieur !
Et tandis qu’il jiortaiL sa main à ses lèvres, la princesse le conduisit sur l’ottomane et l’y fit asseoir.
— Madame, lui dit Henri, je vais faire à Votre Altesse une confidence qui pourrait m’envoyer en Grève, si jamais la reine en était instruite.
Marguerite frissonna.
— Mon Dieu ! dit-elle.
— Mais je crois à la loyauté de Votre Altesse et je puis parler.
— ■ Vous avez raison, dit-elle en pressant doucement sa main. Je suis votre... amie... et je ne vous trahirai
E is... quelque épouvantable que ouisse être votre révélions.
Henri reoommcnç» le manège du sablier... (P. 76.)
La voii de Marguerite était émue...
— Oh! rassurez-vou», madame, dit Henri, je n’ai commis aucun crime et je suis digne de votre amitié...
— Eh bien! parlez...
Henri raconta alors à Marguerite comment, en venant à Paris, il avait fait, entre Tours et Blois, la rencontre de René; puis comment il l'avait retrouvé entre Blois et Bcaugency.
— Ahl mon Dieu! s'écria Marguerite, votre ami Nuë et vous étiez donc les deux gentilshommes que René voulait Caire pendre ?
— Précisément.
Alors le prince, continuant son récit, expliqua l’embarras où ü s'était trouvé en venant au Louvre, et la terreur que lui avait inspirce la réputation d’empoisonneur que possédait René.
— C’est alors, dit-il, que, pour nous proléger contre René, kl. de Pibrac songea à nous présenter au roi.
Après avoir narré sa première entrevue avec Ourles IX, Henri en vint à la hardiesse de Noé qui s’était introduit chez Paola. 11 raconta comment le jeune homme *
• 13» uvaaisox.
avait ma’gré lui entendu les confidences du superstitieux Italien.
— Cela, madame, acheva-t-il, me donna la malheureuse idée de m’emparer de l’esprit crédule de René et de jouer auprès de lui le rôle de sorcier. L'enchaînement des faits m*a dominé.
Henri termina son récit par l’enlèvementdeGodolphin et de Paola.
Il ne cacha que trois choses à Marguerite : d’abord la passioo naissante qu’il éprouvait à de certaines heures pour la belle argentière :
Ensuite, l'existence du trou percé dans les pieds du christ ;
Enfin, sa véritable identité. 11 demeura pour elle le sire de Coarasse, gentilhomme béarnais.
Marguerite écouta les révélations du jeune homme comme elle aurait écouté un conte de fées, et lorsqu’il eut fini, elle le regarda :
— Mon pauvre ami, lui dit-elle, vous avez raison de me dire que si la reine savait la vérité, elle vous enverrait en Grève. ,
Digitizeçl by Gc
— Mais elle ne la saura pas.
Marguerite, an ne use, ne répondit point d'abord et se prit à songer.
Enfin, relevant la tète et regardant Henri :
— Jusqu'à présent, dit elle, tout est allé pour le
mieux. -
— En effet.
— Mais l’avecir m’effraye.
— Bah 1 fit Henri.
— Comment continuer ce rôle?
— Dame! c'est difficile. Cependant, puisque René tirait ses révélations du sommeil de Godolpnin, pourquoi n'en tirerions-nous pas, nous aussi?
— C’est vrai... mais...
Marguerite s'arrêta rêveuse :
» Ecoutez, dit-elle après un moment de silence, moi aussi je vais vous confier un secret.
— J’écoute, madame.
— La reine-mère a fait remanier le Louvre tout entier, pendant un automne où le roi était à Saint-Germain. Son esprit défiant a creusé des escaliers et des corridors dans l’épaisseur des murs, percé des judas çà et là.
Henri tressaillit et crut uti moment que la princesse savait l’histoire du christ d'ivoire.
Marguerite oontinuai
— Un jour le m'aperçus que Sa Majesté me faisait épier. On avait fait un trou dans le mur...
L’inquiétude d'Henri angmentâ.
— L esprit soupçonneux de la reine lui avait suggéré l’idée de m'espionner à travers une cloison. Ah! s'interrompit Marguerite, l’oubliais de vous dire que je n'habitais point alors cette chambre, mais une autre qui se trouve à l’autre extrémité du corridor.
Henri respira en écoutant cette explication.
— Un jour, poursuivit la princesse, je surpris un œil qui m’observait...
— Celui de la reine f
— Précisément.
— Diable I murmura Henri.
— Alors J’allai gratter à sa porte et je la! dis : Madame, je voua déclare que quelque respect que j’aie pour vous, je m’irai plaindre au roi, si vous ne rne permettes point de changer d’apparteüient d’abord, et si vous berne jures ensuite sur le salut de votre âme que les murs de ma nouvelle demeure resteront intacts.
— Et que répondit la reine, madame?
— La reine eut peur de la colère du roi. Bile me fit le serment que je demandai», et elle est trop superstitieuse pour y manquer.
— Très-bien, dit Henri : mais où Votre Altesse en veut-elle venir?
— Attendez, continua Marguerite en souriant, vous allez voir. A quelque temps de là, des circonstances qu’il est inutile de vous rapporter...
— Bon ! .pensa Henri, je gage qu'il est question de mon cousin de Guise.
— De certaines circonstances m’obligèrent à me défier de la reine: je me mêlais un peu de politique...
— Ahl fit Henri avec un fin sourire.
— Ma manière de voir n’étalt pas celle de la reine; je recevais ici des personnes que Sa Majesté voyait avec défiance. Si la reine ne m’épiait plus à travers les murs, du moins elle pouvait entrer chet moi à tout moment... Alors je songeai à lui appliquer la peine du talion.
llenri se prit à sourire.
Marguerite leva la main vers le gland de sonnette qui correspondait avec la chambre de Nancy :
— Nancy et moi, dit-elle, nous Imaginâmes de percer un trou à notre tour, non point dans le mur, mais dans le plafond du cabinet de travail de madame Catherine, un jour que Sa Majesté était partie pour aller passer uo mois à Amboi&e.
« La chambre de Nancy est située au-dessus du cabinet de travail. Nous enlevâmes une des dalles du parquet de cette chambre, puis nous perçâmes le trou.
« Ur, acheva Marguerite, quand je m’occupais de politi-
que, Nancy montait dans sa chambre, soulevait la dal e et s'assurait que madame Catherine était dans son ci bmet. Si la reine se levait et sortait, vite! Nancy tirait à elle le cordon, en prenant bien soin de ne pas agiter la sonnette. Et comme je voyais remuer le cordon, t e m'empressais de faire sortir par cette petite porte lira personnes qui étaient chez moi.
— Hé! hé! dit Henri, c'était fort bien imaginé, cela.
— N’est-ce pas ? seulement, depuis que je ne me mêle plus... de... politique...
— O irmi devient inutile.
— Cependant, à cette heure, dit Marguerite en riant , Nancy tait le guet, car vous êtes ici...
— Mais, madame, dit Henri, vouiez-vous maintenait m'expliquer?...
— Pourquoi j’ai songé au trou?
— Oui.
— Nous mettrons Nancy dans la confidence. Nancy écoutera tout ce qui le fera et ae dira dans l'appariement de madame Catherine.
— Et je le lui répéterai le lendemain?
— Précisément. De cette façon vous pourrez soutenir votre réputation de sorcier.
Et parlant ainsi, Marguerite agita le cordon de la sonnette.
Quelques secondes après Nancy arriva.
— Petite, dit la princesse, Il est neuf heures, tu vas conduire M. de Coarasse dans la chambre.
— Pourquoi, madame?
— ïu lui feras appliquer son œil au judas que tu sais.
— * * Ah l
— Et tu le laissera» écouter la conversation que madame Catherine va sans doute avoir avec le président Renaudm.
Cette dernière combinaison de la princawe acheva de ►assurer Henri, qui se disait :
— J’ai bieu raconté à madame Catherine comment J'avais surpris l«s secrets de Kene, mais j’aurais été fort embarrasse de lui expliquer demain comment j'aurais au que le président Renaudm Voulait sauver Kene.
Kl le prince, souriant dans sa barbe, ajouta tn petto :
— C'est un singulier logis que le Louvre ; chacun y possède son petit Judas, et personne ne s’imagine que les autre» sont capables d’en faire autant. La reine es-
P iontie sa fille et ne se doute point que la princesse observe à son tour, et celle-ci est bien loin de supposer que moi aussi J'ai mon judas...
— Allez viief lui dit Marguerite.
Elle lui donna sa main à baiser, et Nancy, ouvrant la porte du couloir, poussa le prince par les épaulés :
— Vite! répéta- t-elle.
Henri et Nancy montèrent à pas de loup dans la chambre de la jolie camenère, qui se trouvait plongée dans l’obscurité. Seulement un point lumineux brillait au milieu du parquet.
— Voilà le trou, dit Nancy.
Henri se coucha à plat ventre et aperçut verticalement au-dessous de lui la table sur laquelle il faisait tout à l’heure »es expériences de sorcellerie.
La reine était assise auprès de cette table.
En face d'elle, uu homme chauve, vêtu de noir, étais assis.
Celait maître Reuaudin.
— Ecoutez bien, dit Nancy, moi je m’en vais.
Et la jolie camenère s’en alla sur la pointe du pied comme elle était venue et redescendit auprès de madame Marguerite qui, sans doute, l’allait mettre entièrement dans sa confidence.
Henri, attentif, écoutait ce que le président Renaudm disait à madame Catherine.
Tandis que ces événements se passaient au Louvre, René, plein d'angoisse et de terreur, gisait sur la paille huuiule de son cachot.
Après le départ de la reine, le Florentin avait été un Biorue nt réconforte par la i>cnsée que madame Catberine allait veiller sur sa fille.
. 11 croyait si bien à ta prédiction de la bohémienne qu'il lui semblait impossible qu’il pût mourir tant que sa fille n'aurait point épousé un gentilhomme.
Mais si René commençait A espérer, il n’en songeait pas moins avec épouvanté à la torture qu'U devait subir.
Acné était làcbe, il craignait la douleur presque autant que la mort.
Plusieurs heure» s’écoulèrent avant que la porte de son cachot se rouvrit.
Enfin le geôlier vint lui apporter son souper. Ce souper consistait en un morceau de pain et une cruche d’eau.
René se souvint de la recommandation de la rème :
— Tu demanderas à te confesser, lui avait-elle dit.
— Mon ami, dit le Florentin d'un ton suppliant en regardant le geôlier, veux-tu itip rendre un service?
— Si mon devoir me le permet, monsieur René.
— Je voudrais me confesser.
— Je ne suis pas prêtre, monsieur René...
— liais tu peux m’en envoyer un.
— Je vais en parler à M. de Fouronne, le gouverneur.
Et le geofier sortit..
Quelques instants après , il revint.
— Monsieur René, dit-il, le gouverneur n’est pas au Châtelet.
— Où e$*-il?
— Au Louvre, cbex le roi.
— Q< an* retiendra-t-il T
— Je ne ms.
— Eh bi»n, à son retour... tu ne manqueras point de lui en parle*, n'est-ce pas?
— S >yez irai quille!
IV né ait* ndit quelques heures encore; enfin, comme dix heures tonnaient, le sire de Fouronne, gouverneur du Châtelet- revint du Louvre.
Le geôlie» lui fit part de la demande du prisonnier.
— Uiabie! dit le gouverneur, il est bien lard... les prêtres sim* couchés a cette heure...
— Cepepdaut, observa le geôlier, le prisonnier insiste et se dé-ofe... Il veut avuuer ses péchés sans retard.
— Eh bien, répondit le gouvet neur, va lui chercher un moine.
Le geôlier sortit pour aller exécuter les ordres du gouverneur.
Comme il franchissait le seuil de la prison, il fut accoste par un frète génovéfain qui lui demanda l’aumône.
— Parbleu ! pensa le geôlier, voilà qui tombe à merveille I
Et, regardant le moine :
— Avez-vous la messe? dit-il.
— Oui, mon frère, répondît le génovéfain.
— Alors, vous pouvez confessa, i’imcgine. Venez avec moi...
Le moine se laissa conduire par le geôlier, qui le conduisit dans le cachot de René et fy enferma.
— Vous serez dans l'obscurité, dit-il en s'en allant, mais ne craignez rien, le prisonnier est enchaîné...
— Je ne crains que Dieu I murmura le moine.
— Et d'ailleurs, ajouta le geôlier en refermant la porte, les péchés que M. René va vous coufes&cr soot d’une si vilaine couleur que vous ne perdrix nui à ne pas les voir.
Quand il fut seul, le moine se pencha vers René et lui dit tout bas : — Je viens de U part de la reine.
— Je l’ai bien pensé, murmura le Florentin.
— La reine travaille à vous sauver...
— Ab!
— Demain vous subirez la torture...
René frissonna.
— De votre courage dépendra votre salut.
— Mais ou me brisera les os...
— On les’meurtrira, utais on ne les brisera point.
— On me gonflera le ventre comme une outre, soupira le Florentin-
— On ne meurt point de la question.
— On m’enfoncera des coins de bois entre les Jambes liées l'une à l'entre.
— Il faudra supporter cette douleur atroce et nier.
— Mon Deul tnon Dieu! murmura René.
— Songez, dit le moine, que si vous avoues, vous êtes condamné par avance.
— Mais, observa le Florentin, mon poignard et ma clef qu’on a trouvés...
— Vous direz que le soir du crime vous avez taisaé le tout chez vous, dans votre boutique du pont Saint- Michel, que vous avez confié votre dague à Godoiphin pour qu’il la portât à un rémouleur.
— Je le dirai, fil René, qui erut comprendre que la reine voulait rejeter le crime sur Godolphin.
— Quant à U clef, poursuivit le moine, Godolpbin en avait une semblable. Ce sera celle qu'on aura trouvée...
— Mai» si on me demande compte de mon temps pendant la nuit du crime?
— Vous direz que vous étiez au Louvre... travaillant avec la reine...
— Et... la reine?...
— La reine l’affirmera.,. Adieu 1 dit le moine, je n’ai plu» rien à vous dire. Mais prenez bien garde! Si la torture vous arrache un aveu, vous ôtes perdu et la reine ne pourra vous sauver. -
— Je nierai... dit René.
Le moine frappa à la porte du cachot et Je giôltarvint lui ouvrir.
— Eh hien, mon père, lui dit-il, n'est-ce pas que c’est un grand pécheur?
Le moine cachait ion vissge dans ses mains, donnait tout les signes d'une vjve douleur et s’en alla en murmurant :
— Ah! le pauvre homme!...
— H «n ! pensa le geôlier, je gage que ce misérable René lui aura persuadé qu’il est innocent. Le drôle est de force à mentir à Dieu lui-méme.
René passa une nuit affreuse, rêvant d'instruments de
torture et d’échafaud.
— Ah! se disait-il, si 1a reine veut me sauver, pourquoi ne me fait-elle pas grâce de U torture aussi ?
El le Florentin écouta sonner las heures les unes après les autres, et la nuit s'écoula sans qu’il eût ferme les yeux.
Quand il vit poindre un faible rayon de jour par le soupirail de son cachot, il sa prit à trembler de tous ses
membres.
L'heure approchait...
Lorsqu’il entendit résonner des pas dans le couloir seul* rrain, derrière la porte, il faillit se trouver mal.
— On vient me chercher, pensa-t-il.
En effet, la porta de non cachot «'ouvrit et Rend ?.t apparaître d’abord le geôlier, puis le gouverneur, et, derrière lui, d«ui soldat*.
— Maître René, dit le sire de Fouronne, vous «liez être conduit à la chapelle et vous y entendrez U messe.
René respira. Mais ce ne fut pas pour longtemps:
— Apres quoi, ajouta le gouverneur, vous subirez la question, si toutefois vous ne préférez confesser votre crime.
— Je suis innocent, dit René.
Le gouverneur haussa les épaules et ne répondit pas.
On debarras-a René des chaînes qu’il avait aux pi cils et on le conduisit à la chapelle, où il entendit la mes.**.
René n'etSU certes punit dévot, bien qu’il eût de tout temps professé une grande naine pour les calvinistes ; cependant il écouta la messe avec une grande ferveur, et il eût voulu la prolonger indéfiniment, tant il redoutait le terrible instruit.. r
Mais la messe finit comme finit toute chose en ce m< ode.
Rene, qui l'avait entendue à genoux, se releva, et il marcha d’un pas si faible, que les deux soldats qui 1 escortaient le soutinrent.
La salle de la question était de plaiu-pied avec la
chapelle. Quand la porte s’en ouvrit devant René, il sentit ses jambes se dérober sous lui et devint livide À la vue d’un personnage vêtu de rouge, qui souillait le feu d’un brasier.
Ce personnage, c'était M. de Paris, comme on disait, c'est-à-dire le bourreau. Deux hommes pareillement vêtus de rouge, mais n’âyant point, comme le maître, uue échelle peinte en noir sur le dos, ce qui distinguait le bourreau de ses aides,sc tenaient auprès de M. de Paris.
René, frissonnant, aperçut un chevalet sur lequel on étendait le patient pour lui faire subir la torture de l’eau.
Puis il regarda d'un œil hébété le brasier au-dessus duquel ou lui exposerait les mains l’une après l’autre; ensuite les coins qui devraient meurtrir ses chairs et ses os; puis le brodequin qui étreindrait son pied et le briserait lentement.
Puis encore il vit une porte s’ouvrir dans le fond de la salle, et un homme entra qui lui arracha un cri d'épouvante.
Or, ce matin-là, au point du jour, le roi Charles Ut, en s’éveillant, avait appelé son page Raoul.
Raoul était accouru.
— Va me chercher Pibrac, dit le roi.
M. de Pibrac, averti par Raoul, s'empressa d’arriver.
— Pibrac, mon ami, dit le roi, vous m'avez témoigné avant-hier de !a répugnance à arrêter René.
— Ah! sire, la reine-mère...
— Bon I je sais... et je n'ai point insisté, comme vous Pavez pu voir, pour vous charger de cciie besogne...
— Mai», dit le capitaine des gardes, si Votre Majesté me veut ordonner ce matin d’arrêter toute autre personne. elle n'a qu’à parler, je suis prêt... quand il s'agi rait d un prince du sang.
— Tudieu 1 s’écria le roi, vous faites un grand honneur à René, Pibrac, mon ami, en le redoutant plus qu’un de mes parents.
— Les princes du sang ne sont pas des empoisonneurs, sire.
— C’est juste. Mais, rassurez-vous, Pibrac, mon ami; je vous veux simplement convier à uue petite fêle.
— Eh ! fit le Gascon.
— J'ai prévenu Crilloo hier soir. Raoul!
— Sire, dit le page eo s’avançant.
— Habille-moi, mon miguon.
Charles SX sauta lestement hors de son Ut, et tandis qu'il s'habillait :
— Nous allons traverser la Seine, dit-il.
— Où allons-nous, sire?
— Au Châtelet.
M. de Pibrac fut inquiet.
— On donne la torture à René, ce matin, et je veux vous y faire assister»
— Ah! sire, murmura le capitaine, je continue à avoir peur.
— Peur de quoi?
— De madame Catherine. Si j’assiste à la torture, elle s'imaginera que c’est pour me réjouir...
— Mon pauvre Pibrac, dit le roi, je gage que vous ne croyex pas au supplice prochain de René. Voyons, soyez franc.
— Eh bien, dût Voire Majesté me retirer ses laveurs, je serai franc. Non, sire, je n'y crois pas.
— Et qui donc le sauvera?
— Je ne sais... mais Reoé a fait un pacte avec le diable.
Le roi se prit à rire.
— Allons! dit-il, je vois que vous perdez 1a tète, Pibrac, et si je vous dispense de me suivre au Châtelet, c’est par pure bonhommie.
— Votre Majesté me comble.
— Mais, ajouta le roi, je vous jure que vous assisterez «u supplice de René.
— Oh 1 de grand cœur! murmura le capitaine avec ud sourire incrédule.
Le roi s'habilla et demanda sa litière.
M. de Crillon était déjà dans la cour du Louvre, à cheval.
— Duc, dit le roi, savez-vous pourquoi je veux voir donner la question à René?
— Non, sire.
— C'est pour ouïr de mes oreilles la confession de son crime et m'ôter ainsi toute possibilité de céder aux supplications de la reine-mère.
— Moi, dit Crillon, j’avouerai à Votre Majesté que ce me sera agréable de voir ce drôle ingurgiter un tonneau d’eau.
Or, ce personnage qui entrait dans la salle de la question et dont la vue épouvanta si fort René, c’était le roi.
Derrière le roi marchaient M. de Crillon. le gouverneur, et un page chargé de recueillir et de transcrire sur parchemin les aveux du patient.
On avança un fauteuil au roi et il s'assit, tandis que les deux gentilshommes et le page demeuraient debout et tète nue.
— Allons! maître Rcnaudin, dit le roi s'adressant au juge, faites votre office.
Le iuge regarda sévèrement le Florentin.
— René, dit-il, voulez-vous confesser votre crime ?
René chancelait; mai» il se souvint des paroles du moine : « Si vous avouez, vous êtes perdu 1 * El il répondit avec une certaine fermeté :
— Je suis innocent du crime dont on m'accuse.
Le juge fit un signe.
Alors le bourreau prit René et le coucha sur le chevalet où on le lia aussitôt par les pieds et les mains cl le milieu du corps. Après quoi l'un des aides apporta le terrible entonnoir.
Le bourreau introduisit l’entonnoir dans la bouche du patient et ou y versa une première pinte d'eau, puis une seconde, puis une troisième...
René se débattait et cherchait à briser ses liens; mais il n’avoua pas.
A la dixième pinte, le bourreau dit :
— 11 est impossible d’aller plus loin ; ou tuerait le patient.
On détacha Reué, qui déjà était enflé, et on l'assit contre le mur.
Le malheureux roulait des yeux hagards et rendait l'eau par gorgées.
— Passez au brodequin, dit le juge, après qu’on cul accordé au patient un quart d’heure de repit.
Le bourreau recoucha de nouveau René, qui criait et se débattait, sur le chevalet, et il lui eutenna le pied droit dans 1 horrible chaussure.
A la première pression de la vis de rappel le patient jeta un cri épouvantable, puis il se tut un moment, puis ses cris recommencèrent...
— Avoue, René, avoue ton crime I disait le juge.
Et le bourreau serrait toujours, cl René sentait ses os crier sous la pression.
Un moment la douleur fut 6i atroce qu’il faillit avouer; mais tout aussitôt une épouvantable fantasmagorie passa devant se» yeux, et il crut voir se dresser l'échafaud, la roue, la barre de fer qui lui romprait les membres ; il crut entendre hennir les chevaux qui le disloqueraient ensuite et le tireraient à quatre quartiers.
— Je suis innocent ! hurla-t-il, je suis... innocent!
On desserra le brodequin et le Florentin en vit sortir
son pied ensanglanté.
Quand ou l’eut délié, il voulut se lever et marcher, mais il poussa un nouveau cri et sallaissa sur luimême.
— Le pied est-il cassé ? demanda le roi.
— Non, sire, mais le patient sera longtemps boiteux.
— U le sera toujours, eu ce cas, répondit Charles IX, car il n'a plus longtemps à vivre.
René jeta un regard stupide autour de lui, le regard de la bête fauve prise au piege, et qui, les reins brises, réduite à l'impuissance, attache son ped sanglant sur les objets qui l'environnent.
— Le drôle espère se sauver en niant, sire, dit Crillon.
— Oui, dit le roi ; mais il est une épreuve auprès de laquelle tout cela est un jeu... nous verrons bien...
Et le roi indiquait du doigt le brasier qui flambait au milieu de la salle et que l'un des aides de H. de Paris attisait avec un soufflet.
Reritë regarda le feu et sentit s’évanouir ce qui lui restait de force et de courage.
— Je préfère avouer, pensa-t-il : mieux Tint la mort encore...
Mais, en ce moment, le juge le regarda, et soudain René eut un tressaillement, et il lui sembla que le visage de ce juge mentait avec sa parole, et tandis que sa von l’exhortait à confesser son crime, sa physionomie tout entière l’encourageait à nier.
Maître Renaudin s’etait hasardé à lui faire un signe.
Les aides du bourreau soulevèrent René et lui passèrent leurs bras sous les aisselles, puis ils l’approchèrent du brasier.
Alors le bourreau l’exposa au-dessus du feu, assez loin pour que les chairs ne fussent point consumées, assez près pour aue la brûlure fut terrible.
René se reprit a hurler :
— Grâce 1 gTâcel Sire... grâce!.. . vociférait-il.
Le juge fixait sur lui un œil ardent, magnétique, et cet œil disait éloquemment :
— Tais-toi I... malheureux... Si tu veux vivre, tais-toi!
Et, fasciné par ce regard, René hurlait, mais il n'avouait pas...
— Je suis innocent, disait-il... J’étais au Louvre, la nuit du crime... j’ai travaillé avec la reine... C’est... Godolphin... Sire, grâce! grâce!...
— Laissez- le un moment, dit le roi.
Le bourreau lâcha la main que René retira vivement.
Alors il se traîna aux genoux de Charles IX :
— Sire, sire, disait-il d’une voix lamentable, sire, je suis innocent... Ma dague, ie l’avais... confiée à Godolphin... pour qu’il la portât àun remouleur... Cetteclef.. c’était... la sienne... Sire!... Sire !...
— Monsieur de Paris, dit froidement le roi, quelle est la main que vous venez de brùlerT
— La gauche, sire.
— Eh bien ! brûlez la droite, maintenant. C’est celle qui a tué le bourgeois Loriot... C’est la plus coupable.
Le bourreau s empara de la main droite de René et l'approcha du brasier.
Mais à peine la flamme l'eut-elle effleurée, que le patient, épuisé, â bout de force et de courage, jeta un dernier, un suprême cri, et s’allaissa évanoui dans lea bras des exécuteurs...
Alors le Juge dit au roi :
— Sire, je crois que Votre Majesté devrait permettre qu’on reconduisit le patient dans sa prison. Son évanouissement peut être long... U pourrait succomber..*
Charles IX
On recommencera demain.
— Soit ! dit le roi. Demain on passera à l'épreuve dea coins.
— Et s'il n'avoue pas? dit Crillon.
— Eh bien, répliqua le roi avec calme, on lui donnera trois jours de répit pour que ceux qui s’intéressent à lui trouvent le vrai coupable, et comme ce coupable n’existe pas, que c'est bien lui, le parlemeui le condamnera le quatrième, et... le cinquième il sera rompu f...
M. de Cnllon se prit à sourire.
— Il est fâcheux que Pibrac n’entende pas Votre Majesté. U reviendrait peut-être sur son opinion.
René gisait toujours évanoui sur le sol de la salle de la question.
— Eoiportez-moi cette charogne 1 dit Charles IX, elle sent mauvais. Venez, Crillou, allons déjeuner, je meurs de faim.
Et le roi s’en alla.
Alors un sourire vint aux lèvres du président Renaudin :
— Je commence à croire, murmura-t-il, que René ne sera pas rompu.
Maître Renaudin , en quittant la salle de torture , et tandis qu’on emportait René évanoui, au lieu de sortir du Châtelet, descendit dans le cachot d’un voleur émérite que le grand- prévôt avait condamné à être pendu.
Pour les coupables de haut lien, comme René, par exemple, on assemblait le parlement, on mettait en scène la torture, ruais pour un simple voleur, pour un escarpe ou un tire-lame, la juridiction du grand-prévôt était suffisante, et on se contentait de pendre le pauvre diable, haut et court, un malin que monsieur de Paris, comme on désigoait le bourreau, avait affaire en place de Grève.
Il était rare que ce redoutable fonctionnaire se dérangeât pour un condamné de mince valeur.
Un tire-laine, condamné par le prévôt, attendait ordinairement pour subir son supplice que quelque criminel de haute voUe occupât les loisirs de l'exécuteur.
Alors , a côté de TéchaUud sur lequel un grand seigneur félon devait être rompu vif, on dressait la potence du pauvre diable, que l’on pendait aux yeux émerveillés de la foule et devant le grand seigneur qui bientôt allait être roué.
La pendaison du tire-laine était une manière de horsd'œuvre qui devait mettre les spectateurs en appétit de curiosité.
Or, précisément le lendemain du jour où le parfumeur de la reine , arrêté par M. de Crilloo , avait été conduit au Châtelet, le chevalier du guet avait capturé un voleur bien connu des Parisiens êous le nom de Gascarille.
Gascarille était la terreur des bourgeois ; aïeul de Cartouche, U séduisait les femmes, rossait les maris, pillait et volait.
Chef d’une bande de tire-laines qui vivaient rue Mauconseil et dans les environs de la cour des Miracles, Gascarille assassinait peu, presque jamais même. Il fallait des circonstances exceptionnelles pour le réduira à cette pénible extrémité.
Un de scs complices l'avait vendu pour trois écua d’or au chevalier du guet, qui l’avait surpris en un coupegorge de la rue Vide Gousset.
Le chevalier du guet avait livré Gascarille au grandprévôt.
Le grand-prévôt, qui allait vite en besogne, avait jugé inutile de s'enquérir du fait pour lequel Gascarille était arrêté , et il s’était contenté de le condamner à être pendu. .. ..
Gascarille. qui craignait d'être roué vif, s’étaU bien garde de réclamer. .
Le prévôt, en condamnant le tire-laine, lui avait dit : ]
— On a amené hier au Châtelet messire René le Florentin , accusé d’avoir assassiné un bourgeois dans la rue aux Ours. Il est probable que messire Reué sera condamné à être rompu vif. Or. si cela advient, tu seras penlu le même jour qu’il subira son supplice, ce qui sera un grand honneur pour toi.
Gascarille n'avait peut-être point la même manière de voir que le prévôt, mais il n'osa pas le contredire, et retourna dans sa prison du pas d’un homme à qui on vient de faire une belle promesse.
Or, c’était précisément dans le cachot de Gascarille que le président Renaudin descendit sous prétexte de Pinterroger touchant les complices qu'il avait ou devait nécessairement avoir.
Gascarille reçut assez mal le président :
— Puisque je suis condamné, lui dit-il, et que vous m’allez pendre, vous pourriez bieu me laisser tranquille.
Gascarille, mon ami, répondit Renaudin, tu es un
garçon ingrat envers la justice.
— Bon ! fit le tire-laine, je n'ai déjà pas tant A m’en louer.
— Tu te trompes.
— Je vais être pendu.*.
— Tu aurais pu être roué , ce qui est beaucoup plus douloureux.
— Oh ! pardon ! dit le voleur, je n’ai pas assassiné, et la roue...
— Ta réputation est maovatse, cela suffit.
— Aprè* T fit le condamné.
Renaudin prit son air le plus mielleux.
— Cher monsieur Gascarille, dit-il, vous avet tort de me mal recevoir.
— Heiuf
— Je vous veux du bien...
— Plaît-il? fit le tire-laine.
Le président s’assit sans trop de répugnance sur la p fille où Gascarille gi«ait les fera aux mains et aux pieds.
— As-tu... des enfants? lui demanda-t-il.
— Dieu m'en garde!
— Es-tu marié ?
— Non.
— Mais il y a bien quelqu'un en ce monde h qui tu
t'intéresses?
A cette question, Gascarille pâlit, rougit et manifesta une émotion subite.
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Réponds toujours.
— Eh bien ! il y a Farinette...
— Qu'est-ce que Farioette l
— Une femme que j’aime... soupira le voleur toujours ému, et que je ne reverrai plus qu’une fois... le jour où je terai pendu... Je suis sûr qu'elle vieadra me voir pendre... Pauvre Farinette 1
— Tu l'aimes donc?...
— C'est le seul être que j’aie aimé. Et, tenez, ajouta le voleur avec un accent de colère jalouse, il y adea momeuts où j'enrage et deviens furieux...
— Bah ! fit Renaudin.
— Quand je songe que bientôt un autre... car enfin elle o'a que dix-huit ans, Farinette...
— Ah!
— Elle est jolie... et un mort ne tient pas les pieds chauds, comme ou dit.
— Est-ce que tu voudrais lui laisser une fortune?
Gascarille regarda le président avec étonnement.
— Je n’ai rien, dit-il, le guet m’a pria uoc dizaine de pistolet, tout ce que je possédai »...
— Kl...’ Farinette?
— Farinette n’a rien... que ses yeux bleus et ses trente-deux dents blanches... C’est peu...
— C'est beaucoup, dit méchamment le président au Châtelet.
— Taisez-vous donc, le juge! s'écria Gascarille avec colère; vous pouvez bien me laisser mourir tranquille...
— - Pardon, mon ami! reprit le président; écoule-moi jusqu’au bout.
— Parlez...
— Tu vas mourir d'ici quelques heures; si on te demandait un petit service.. . en échange des deux cents écus d’or qui constitueraient une jolie dot à Formelle et lui permettraient de pleurer honnêtement ta mémoire...
— Deux cents écus d’or ! exclama le pauvre tire-laice ébloui...
— Oui, certes...
— Deux centê écus pour Farinctte ?... Chère Farinettel... Et que faudrait-il faire pour cela?,..
— Ecoute-moi bien, reprit Renaudin. Tu es condamné, tu seras pendu.
— J’en ai peur..,
— Or, on ne meurt qu’une fois.
— C’est vrai.
— Et que ce soit pour trois crimes ou pour deux... la corde qu'on vous passe au cou ne serre ni plus ni moins fort.
Gascarille regarda le président.
— Est-ce que vous voudriez que je prisse l’affaire d'un autre à mon compte ? demanda-t-il.
— Précisément.
— Quelle affaire?
— L’assassinat de la rue aux Ours.
— Ah! bon! je comprends, dit le voleur; on veut sauver messire René à mes dépens.
— Qu'est-ce que cela te fait?
— Cela me fait qu’on me rompra vif au lieu de me pendre.
— Non.
— Qu’en savez-vous?
— J’obtiendrai que tu sois simplement pendu.
— Et, si j'avoue... cela,.. ?
— Farinette aura deux cents écus d’or.
— Pauvre Farinette! répéta le bandit en qui une sorte de lutte semblait s'élever, mais tout à coup il hocha la tète.
— Ma foi! non, dit-il.
— Hein ? fit le président.
— Je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Parce que, quand Farinette sera riche, elle m’oubliera; je serais trop jaloux de penser dans l’autre monde
o«... un autre... jouit de l'aisance que j’aurais faite à
arinette.
— Niais! dit le président
— C’est possible, mais je ne veux pas!
— Que veux-tu donc pour l'aveu er coupable de l'affaire du bourgeois Samuel!
— Rien.
— Si on doublait la somme...
— Belle avance 1 je serai pendu dâftl trois jours... Les morts n’ont besoin de rien.
— Entêté ! murmura le président Renaudin d'un ton paterne, que te faut-il donc ?
— La clef des champs.
— Peste t exclama le juge, tu demandes là une chose impossible, car, si tu l’avouais coupable du meurtre de Loriot, lés bourgeois sont si exaspérés qu’il faudrait bien qu’on te pendit pour leur faire plaisir.
— Merci !
— Cependant...
Ce simple adverbe, que Renaudin prononça d'un air distrait, fut pour le tire-laine comme Itf bruit lointain du clairon pour uu destrier de bataille.
— Hein? fit-il.
— Mon bonhomme, reprit Renaudin après un moment de réflexion et de silence, ne t’impatiente pas et ne per d a point courage... nous nous reverrons ce soir...
Et Renaudin quitta le tire-laine Gascarille et sortit du Châtelet.
Trois heures après, le président Renaudin était à la fenêtre de son cabinet de travail lorsqu'il vit déboucher par la rue Saint-Louis une litière précédée d'un Simple estafter.
— La reine est exacte, se dit-il.
U descendit jusque dans la rue et marcha à la ren-
contre de la litière.
Madame Catherine de Médicismit pied & terre etreçut les humbles salutations du président.
Comme elle était vêtue fort Minplement et portait un loup sur le visage, les rares passants de la rue Saini- Louis la prirent pour quelque dame de province ayant un procès pendant devant le parlement, et ne s’eu inquiétèrent pas davantage.
Renaudin lit monter la reine chez lui, et ce ne fut que lorsqu'il eut tiré les verrous de son cabinet de travail qu’elle ôta Km loup.
— Eh bien! demanda-t-elle avec une vive anxiété.
— Eh bien! madame, répondit le président, René •«. supporté la torture.
— Sans avouer?
— Sans avouer.
Les yeux de la reine brillèrent de joie.
— Mais le voleur sur lequel je comptais est incorruptible.
— Comment cela?
— Il n’a ni femme ni enfant.
— A-t-ll un amour au cœur?
— Oui, mais il ne veut pas.
heriaudin raconta alors a la reine son entretien avec «•atcarille.
— 11 veut la vie, ajouta-t-il.
La reine haussa les épaules.
. — Et moi, ajouta Renaudin, je lui ai promis qu’il vivrait.
— Etes-vous fou 1 exclama la reine.
Le président eut un mystérieux sourire.
— J’ai une idée, dit-il.
— Voyons!
— René doit en vouloir mortellement au bourreau...
— Dame I fit la reine, René ne pardonne guère...
Et il est probable que, si nous sauvons le Florcn- -, il imaginera quelque tour à lui jouer...
— Tant pis pour Caboche ! *
— C’est juste, madame; mais si on -promettait à Caille que René lui pardonnera, il ferait peut-être quel-
« chose pour obtenir ce pardon.
— Que lerait-il?
— Ce ou'il fit, il y a cinq ans, pour un pauvre archer -ndamaé à être pendu. Au lieu de faire un nœud coont à la corde, il fit un nœud ordinaire, puis, en lui : niant sur le* épaule*:, il se cramponna iwtMnftlt à la • *rde maîtresse qui passe sous les bras du condamne, e telle sorte que la grosse corde l'empêcha de peser 4ur e patient, tandis nue la petite, destinée à l'etrangler, ■•tenue par le nœud ordinaire, ne serra point.
L’archer, qui avait le mot. gigota dans le vide tin moii' nt, puis garda l'immobilité la plus complète.
On le crut mort et la foule s’écoula.
— Et il n'était pas mort ? lit la reine.
— Nullement, a la nuit, le bourreau vint le dépendre ■ t il en fut quitte pour quelques contusions et un tortl- •dis.
— Et vous voudriez, maître Renaudin, que Jean Ca- : uche procédât de la même façon pour Gascarille?
— Qui, madame.
— C’est difficile...
— Pourquoi ?
— parce que Caboche est homme à tout révéler au roi.
— Diable! fit Renaudin.
— Mais, reprit la reine, je vais vous donner une idée.
— Laquelle?
— Promettez h Gascarille que la chose se fera ainsi : René reconnu innocent, on parlementera avec Caboche, ■unis... pas avant... ce serait dangereux...
— Et si Gascarille consent ?
— Eh bien! vous vous présenterez au Louvre comme c'était convenu... et vous direz au roi...
Renaudin secoua la tète :
— Il y a quelque chose qui vaut mieux , peut-être,
lit-!»
— Q. j est-ce?
— C’est d’attendre que ie roi revienne au Châtelet,
LA JEUNESSE DU KOI UENRL
Il 5 reviendra donc?
— Demain au matin.
— Dans quel but?
— Rend a encore une torture à subir.
lion Dieu ! fit Catherine arec effroi.
— Et c’est la plus terrible... l'épreuve du feu... Il s'est évanoui ce malin... Mais demain l'arrangerai tout cela... Laisaei-moi faire, madame...
—Soit! dit la reine.
Madame Catherine se levait pour te retirer et rentrer au Loutre.
— Ah! madame, dit Renaudin, Je n'ai plut qu’une demande à vous faire.
— Qu’est-ce encore?
— Gascarille ne me croira pu ai Je n'ai un mot de VOUB, votre royale signature.
— Y songei-voua?
— 11 le (sut I
— Mais... si.;: ce mot... cette signature... venait à tomber dans les mains du roi?
— J'en réponds.
Catherine jeta un regard plein de défiance au president. Renaudin comprit ce regard s — Madame, répondit-il avec l’assurance de 1 homme nécessaire, tans celte signature, je ne réponds plus de René. ,
— C’est-à-dire, fit la reine, qne cest une garantie... — Pour Gaacarillc.
— Et... pour voua..:
Renaudin se tut.
— Allons 1 pensa Catherine, il vent siéger au parle*
^Elle s’assit devant la table du président et écrivit snr un morceau de parchemin ces mots :
a Je ferai grâce à Gascarille.
• Cire imite. a
Le président s’empara du parchemin et la reine sortit. Dis minâtes après que la litière de madame Catherine eut tourné l'angle de la rue Saint-Louis, le président Renaudin sortit » son tour, s’en retourna au Châtelet et redescendit dans le cachot du tire-laine.
— Tu vivras, lui dlt-U.
Et il lui raconta comment Jean Caboche, le bourreau de Paris, avait procédé cinq années auparavant pour sauver son ami l'archer. I
Mais Gascarille était un ruai compère.
— Quelle preuve me donnera- vous de cela? deman-
Le président tira de sa robe le parchemin signé par Catherine et sur lequel, outre U signature, cille avait apposé ses armes, à l aide d'une bague qu’elle portait au doigt
— Au fait I murmura Gascarille, la reine doit tenir â sauver René.'
— Parbleu I
— Aurai-je les deux cents éeot (T or que voua destituer à Farinelte ?
— Tu les auras: .
— Hum ! dit le tlre-iaine, ce n est pas bien, cela..... dépouiller une pauvre fille comme Fannelte..,
— Alors on lui laissera les deux cenla écus.
— Msis... moi?
U président « mit à rire.
— Tu en sorts deux cents autres, lui dit-il.
— Alora, c’est bien.
— Est-ce marché conclu?
— Oui. Seulement, je ne sala pu do tout ce que je
— Sois tranquille, répondit le préaident Renaudin, je te ferai U leçon une heure avant la torture.
— Comment, la torture? .... -
— Oh I rassure-toi, tu avaleras deux pintes d eau, a
la troisième tu parleras. , , , ,
— Quand je serai sauvé, murmura le tire-laine, lorsque mon ami Caboche m’aura dépendu, j irai vivre en
province avec Karinelle. On court trop de dangers à Paria—
Revenons à Henri de Navarre, que nous avons laissé étendu à terre dans la chambre de Nancy, l'œil collé A ec trou ménagé dans le plancher et qui permettait de voir et d’entendre ce qui se passait dans l'oratoire de madame Catherine. .
Le prince avait donc assisté au conciliabule de la reinemère et du président Renaudin, lequel avait eiposé son plan pour sauver René.
Quand Renaudin se retira, Henri replaça une dalle qui bouchait ordinairement le trou, puis if se dirigea A tâtons vers le cordon de sonnette qui correspondait avec la chambre de madame Calherine. Nancy l'avait enfermé. , ... ,
Henri avait tiré le cordon de haut en bas, ce qui n'avait nullement agité la sonnette.
Une minute après, la sonnette tinta et 1* cordon s'agita de bas en haut.
Ce tintement semblait dire : On va venir vous ouvrir. En effet, peu après Nancy arriva.
— Venez, monsieur de Coarasse, dit-elle.
Nancy prit le prince par la main et le fit aortir de Sa chambre.
Puis elle l’enlralna par le corridor et le petit escalier tournant.
— Est-ce que la princesse m’attend? demanda-t-il.
— Ouais I lit Nancy, vous êtes insatiable, monsieur.
— pourquoi?
— Mais parce que. .. vous Pava déjà vue.
— C’est vrai.
— El que la princesse a l'habitude de se coucha au moins une fois chaque soir, ajouta la railleuse soubrette. Henri se tut
— Où voula-vous allerTreprit Nancy, hors ou â l'intérieur du Louvre?
— Je voudrais voir M. de Pibrac.
— En ce as, passa par id.
Nancy fit prendre au jeune homme un détour du corridor qu’il ne connaissait point encore, et le conduisit jusqu'à cet autre escalier qui lui était déjà familia et par lequel le page Raoul Pavait, plusieurs fois, tait monter cher M. de Pibrac,
— Voua sava maintenant voire chemin, lui dit-elle. — Oui.
— Adieu, en ce as.
Mail Henri ls retint.
— Petite, un mot.
— Qu’est-ce?
— A quelle heure... demain?
— Ahl c’est juste... On ne vous a rien dit. Eh bien, à tout hasard, venez à neuf heures, comme à l’ordinaire. — Certainement.
Henri serra la main de Nancy qui s’esquiva, et il s’en alla frappa à la porte de M. de Pibrac.
Le upitaine des gardes attendait, en proie à une astei vive inquiétude.
Le prince était sorti de cbei lui d’un air si mystérieux, que le digne gentilhomme avait pensé que quelque grave événement s’accomplissait à cette heure.
— Ah i mon Dieu ! dit-il en le voyant reparaître enfin. — Vous étia inquiet?
— On ne peut plus.
— Rsssura-vous; tout vs bien.
— Qu'est-il donc arrivé?
— Je vous le dirai tout à l’heure.
— Pourquoi pas maintenant?
— Para qu'il faut que je sache quelque chose encore 1 En parlant ainsi, Henri alla ouvrir le bahut et se glissa de nouvesu dans le couloir mystérieux.
— Diable) murmura-t-il en collant son œil au trou de la serrure, j'srrive dans un mauvais moment... madame Marguerite se met au liL-
Marguerite A sa toilette.
Et le prince regarda effrontément.
Bn effet, la princesse, aidée de Nancy se couchait.
— Vrai, madame, disait Nancy, ce pauvre M. de (tarasse, qui lit si bien dans les astres et qui a fini par persuader madame Catberinequ’il était sorcier, se trouve ensorcelé lui-même.
— Tu crois, petiteî
— Il vous aime à en mourir.
Henri vit Marguerite, sur le visage de qui tombaient d'aplomb les rajoos de la lampe, rougir comme une pensionnaire.
— Figurez-vous, madame, poursuivit la camérière, qu'il voulait revenir...
— kiT
— Ici même.
— Ce soirî
— Dame I
Et Nancy eut un sourire espiègle.
— Il savait bien que demain...
— Demain î Je n’ai rien dit...
— Bah 1 je me suis permis de lui assigner le rendezvous.
— Comment! petite?...
— Oh! mon Dieu! fit Nancy avec une humilité hypocrite, si Votre Altesse ne le veut point recevoir, je le préviendrai...
— Nous verrons... répondit Marguerite un peu émue.
Nancy reprit :
— Il est du reste charmant, ce garçdn;
— Tu trouves? »
— Et si J’étais princesse... i
— Impertinente!
Nancy ne se déconcerta point.
— Si Votre Altesse devient reine de Navarre^
— Eh bien!
— Bile me permettra un conseil.
— Voyons!
— La reine de Navarre fera bien de Caire dooner une charge à la cour au sire de (tarasse.
— Silence l petite...
— On s'ennuie tant à Nérac, parait-il.
— Nancy, ma mignonne, dit la princesse sans colère, je commence à croire que le sire de (tarasse est de tes amis!
— Quelle idée, madame !
— Et que tu conspires avec lui contre moi. Tu finiras par me le (Aire aimer...
— Ah ! madame, murmura Nancy, tandis que le prince frissonnait de ioie au fond de sa cachette, Votre Altesse conviendra qu elle m’a un peu encouragée à conspirer.
— Tais- toi, folle...
Et Marguerite se mit au Ut :
— Va-l'en. ajouta-t-elle, et laisse-moi dormir,
Nancy souilla la lampe et se retira.
Alors Henri entendit la princesse qui murmurait tout bas :
— Mon Dieul mon Dieui mais c'est que je lairoel
— Parbleu! pensa Henri, je m'en suis bien aperçu, madame.
Bt il regagna la chambre de M. de Pibrac.
Celui-ci, à demi couché dans un vaste fauteuil, avait, en regardant le prince, la mine de ce voyageur antique à oui le sphinx que vainquit Œdipe donnait une énigme à deviner.
— Mon cher Pibrac, dit le prince, si vous avet quelque faveur à me demander, vous le poovea.
— Plaît-il, monseigneur’
— le jouis déjà de l'amitié du roi...
— C'est vrai.
— Et je suis en passe d'obtenir les bonnes grâce a de madame Catherine.
Pibrac ouvrit de grands yeux.
— J’ai pris U place de René.
— Votre Altesse confectionne des parfums t
— Non, mais je lis dans les astres.
L'étonnement de M. de Pibrac était à son comble.
Alors Henri loi narra ses aventures de la soirée, depuis l'enlèvement de PaoU et sa rencontre avec la reinemère, y compris la scène de sorcellerie qu'il avait si bien jouée, jusqu'à l'intervention olflrieuse de Marguerite qui venait de loi fournir les moyens de continuer soo rôle.
M. de Pibrac l'écouta, le sourcil froncé.
— Monseigneur, dit* il enfin, je voua dirai ce que madame Marguerite vous a déjà dit.
— Bahl
— Le jeu est dangereux.
— Mais j'ai de la chance...
— Je l'espère... car s’il en était autrement..
— Pibrac, mon ami, vous vous alarmex trop facilement
— Je connais la reine.
— Moi aussi.
— Et je connais René, ce qui est pire.
— Oh! pour celui-là, dit le prince, je sais que «a vie est en mes mains.
— Peut-être !..
— Et il me suffit d’aller trouver le roi et de lui tout révéler.
— Ah! monseigneur, s'écria Pibrac, gardez-vous-ec !
— Pourquoi?
— Eh ! le sais- je? Si René n’a point, à mes yeux, fait un pacte avec le diable, M a conclu ce pacte aux yeux de tous...
— Qu’importe 1
— Que le roi sache la vérité, qu’il lasse arrêter Renaudin et le jette à la Bastille, qa il reode la liberté à Ga Scan Ile et parvienne à prouver que René est coupable, René ne sera point pendu ai roué pour eda.
— Allons donc f
— La reine-mère fera plutôt une révolution en France.
— Alors, qori est votre avis, PArac?
— Que le roi ne doit rien savoir.
— Bon!
— Qu'il faut laiaeer René se tirer des griffes du parlement.
— Après?
— Et que Votre Altesse fera bien de oootiuuer tant qu’elle le pourra ton rôle de sorcier auprès de te reine.
— Vraiment?
— Car, tuocKtigneur, poursuivit M. de Pibrac, la reine lime René parce qu’elle croit au pouvoir surnaturel de ce damné parfumeur.
— Rien que pour cete?
— peuh ! lit le Gascon ; ajoutez à cette raison un peu d'habitude, ce sera tout.
— En vérité I
. — El le jour où la reine aura trouvé un sorcier qui en remontrera à René, René sera perdu. Ce résultat vaudra mieux que f arrêt du [parlement.
— te §m de sou» ans, Pibrac.
— Donc, acheva le capitaine des gardes, si vous m'en croyez, monseigneur, nous laisserons le roi, la reine et René s’arranger entre eux.
— Soit! *
— El Votre Altesse, si -die a toujours envie d’épouser madame Marguerite,. .
— Certes, oui, Pibrac, mon ami. Madame Marguerite est charmante, et, ajouta Henri , je n’aurai peut-être nul besoin d'être son mari pour pénétrer dans ses bonne* grâces.
— Alors... à quoi bon?
— Mais j’ai des raisons politiques... Qui peut savoir l’avenir? acheva le prince de ce ton grave et pour ainsi dire inspiré qu'il avait eu une première fois déjà en parlant de son mariage il y avait quelques jours.
— A présent, ajouta Henri de Navarre, que j'ai pris votre avis, je me retire.
— Votre Altesse rentre à son hôtellerie?
— Pas encore, j’ai une dernière expédition nocturne à mener à bien. Adieu, monsieur de Pibrac. — Au revoir, monseigneur.
Henri, en sortant du Louvre, s’en alla droit au cabaret de Malican.
Le cabaret était fermé et les derniers buveurs en étaient sorti» depuis longtemps; mais à travers la porte bien close et les volets discrètement fermés, ie prince vit passer un mince rayon de clarté.
Il frappa doucement.
— Qui est là ? demanda à l’intérieur la voix fraîche de Myette.
— Le pays de la payse, répondit le prince en langue béarnaise.
Myette s’empressa d’ouvrir.
Le prince, en entrant dans le cabaret, aperçut Noé et la belle argcnlfère toujours sous son costume de paysan des montagnes.
Malican, qui se levait chaque jour bien avant l'aube, était allé se coucher, et tout d’abord Sarah et Myetle étaient demeurées seules.
Mais bientôt on avait frappé et Noë était survenu.
Noê revenait du village de Chailloi où il avait placé Paoli sous la garde de Guillaume Vertonsin et ae sa tante. U était revenu par le bord de l’eau, et en pénétrant dans le cabaret il avait dit à Myette, en la prenant par la taille et en lui mettant un baiser sur le front :
— Je meurs de faim, ma petite, et tu serais bien gentille de me donner à souper.
Or Noê soupait, tout en causant avec les deux femmes, lorsque le prince arriva.
— Parbleu I dit Heuri, voilà qui m'explique enfin un teriain malaise que Réprouvais uns te pouvoir définir. Je n’ai pas dîné...
Et il s'usât en üce de Noê et se versa une ample ns eade de ce vieux vin que Malican conservait religieuse ment pour les gentilshommes de son pays.
Henri et Noë coupèrent de fort boo appétit, sans se faire la moindre confidence: un regard d'intelligence échangé à la dérobée leur suffit.
Puis te prince, qui toute la soirée avait rêvé de Marguerite, »e reprit à regarder l’argeatière.
Sarah était toujours belle en dépit de son costume et de ce béret béarnais qu'elle enfonçait sur ses jeux et qui lui couvrait la moitié du front.
Henri se laissa aller à la contempler, et U jeune frai me rougit si fort que son cœur se prit à battra :
— C’est singulier, pensa-t-il, je n’aurais jamais cru qu'on pût aimer deux femmes à la fois. Et cdLa est pourtant vrai î je me suis brûlé les yeux à te beauté de madame Marguerite, et voici que Sarah me fait frissonner rien qu’en levant sur moi ses regards... Bizarre chose que le coeur de l'homme !
— Monseigneur, lui dit Sarah en lui prenant doucement la main, est-ce que vous ne retournez pas bien toi en Navarre?
— Non, ma mis.
Diqitizt
Sarah poussa un gros soupir.
— Pourqaoi me demandez-vous cela?
— Mais... parce que... je voudrais y aller.
— Vous?
— Con sandre, ma bonne sœur, me recevrait.
Ct nom de Cor i sandre fit tressaillir Henri des pieds à la tête.
— Ah! diable, pensa-t-il, i'oublie toujours que Sar&b et Corisandre sont les deux doigts de la main...
U fronça le sourcil et dit à Pargenlière :
— Ma belle amie, si vous voulez aller en Navarre, rien n'est plus facile.
— Vous m'accompagnerez T demanda-t-elle.
— Non. mais...
Sarah devint fort pâle.
— Je n'irai pas, dit-elle.
— Pourquoi?
— Parce que, murmura- t-elle tout bas, vous m'avez sauvée...
— Ah!
— Et que quelque chose me dit que je pourrai peutêtre à tnon tour vous arracher à un grand péril.
Henri montra ses blanches dents de montagnard en un fin sourire.
— Je ne crains nen, dit— il.
— Qui sait ?
Et elle prononça ces deux mots avec une tristesse profonde.
— Ventre-saint-gris! murmura le prince, décidément le monde est un vaste laboratoire de nécromancie. Voici que tout le monde s’y mêle de prédire l'avenir , depuis le prince de Navarre jusqu’à madame Samuel Loriot.
Tout en faisant cette réflexion mentale, le prince contemplait toujours la Mie argentiere. Sarah était triHe, et son oeil noyé de mélancolie semblait annoncer qu'elle souffrait de quelque mal inconnu.
— Elle m’aime, pen?a Henri.
Et il ouhlia Marguerite et reprit dans les siennes la main de Sarab.
Pendant ce temps, Noê caquetait avec la jolie Myette, à l'autre bout de la table ; et de m**me qu'en regardant Sarah Henri oubliait Marguerite, Noê ne songeait plus trop à Paola, tant il prenait de plai-ir à voir le sourire mutin et les lèvres rouges de la Béarnaise.
Myette regardait Noê comme Sarah regardait Henri ; et Myette avait de légers battements de cœur.
Heureusement pour elle et pour Sarab, minuit sonna au beffroi de Saint-Germain.
— Uét hé! Noé, mon mignon, dit le prince, penses-tu que nous ferions bien de sofiger à Godulphln?
— C’est juste, répondit Noé.
— Qu'en alb-x-vou* donc faire, de ce malheureux ? demanda Myette. Il pleure et se désole nuit et jour. J’en ai le cœur fendu chaque fois que je descends à la cave.
— Nous l'atans consoler, ma nue.
Puis le prince, regardant Sarah :
— Vous ferez bien, mes belles, dit-il, de vous aller coucher toute» deux. Soyez tranquilles, nous n'emporterons rien.
— Quelle plaisanterie, fit Myette.
Elle alluma une chandelle a celle qui brûlait sur la table.
— Puisque vous voulez rester seuls, restez 1 dit-elle. Bonsoir 1
— Bonsoir, petite, dit Noê qui lui prit un nouveau baiser.
— Bonsoir, madame, fit le prince en posant ses le v res sur la main de Sarah.
Les deux lemraes gagnèreot l'escalier et laissèrent le prince et son compagnon maîtres du reZ-de-chauasee du cabaret.
Alors, Henri et Noê sc regardèrent.
— Ma parole d’honneur ! murmura ce dernier Je crois, Henri, que vous êtes plus que jamais amoureux de Sarah.
— Je le crois aussi...
— Donc, vous ne l'êtes pas de madame Marguerite.
— Tu te trompes ; je le suis tout autant.
— Ah! par exemple!
— Mais, toi-même, dit le prince, aimes-tu Paola?
— Certes, oui.
— Alors, pourqaoi regarder si tendrement Myette?
— Au (hit! c'est juste...
— Or, continua le prince, tu les aimes donc toutes deux?
— Peut-être...
— Prends garde 1 Myette est sous ma protection, et je
ne veux pas...
— Prenez garde, monseigneur... dit à son tour Noé, Sarah est toujours l amie de Corisandre, et vous pourriez bien être joué...
Henri se mordit les lèvres.
— Tu as raison, peut-être; occupons-nous de Godolphin, dit il, et laissons ces deux enchanteresses.
— Hum ! pensa Noê, je ne renooce point à Myette, moi.
Henri prit la chandelle, tandis que Noê soulevait la trappe de la cave.
— Tu as ton cheval à l'écurie, n’est-oe pas? demanda-t-il.
— Certainement. Je prendrai Godolphin eh croupe, comme j’avais pris Paola.
Henri descendit le premier dan3 la cave, et Noê, qui le suivait, armé d’un trousseau de clefs, ouvrit la porte du caveau.
Godolphin, toujours lié, toujours garrotté, gémissait sur la paille de son cachot. Au moment où la fiortc s'ouvrit, il se dressa sur son séant; en voyant apparaître Noê, il eut comme un cri de joie.
— Ah ! dit-il, vous venez me délivrer, comme vous me l’avez promis, n'est-ce pas?
— Cela dépend, répondit Noê ; es-tu homme à tenir un serment?
— Je n'ai jamais été parjure.
— Si je te conduis auprès de Paola, ne chercheras-tu point à fuir?
— Paola ! Paola! murmura le jeune homme... Etre auprès d'elle, c'est le paradis... Je ne fuirai point, je vous le promets.
— Tu ne t’efforceras point de rejoindre René ? ajouta Henri.
— René! dit Godolphin, dont l’œil brilla d'une lueur sinistre, je le hais de la haine qoe l'esclave a pour le maître.
— En ce cas, viens.
Noê débarrassa Godolphin de ses liens et liii banda ensuite les y ni.
Puis il le prit par la main et, avec l'aide du prince, il le fit sortir oe la cave et remonter dans le cabaret.
Quelques minutes après, Noê prenait Godolphin en croupe et le prince regagnait la rue Saint-Jacques.
Godolphin avait les yeux bandés, mais au moment où le cheval se mettait en route, il écarta un («u son bandeau et regarda furtivement autour de lui.
La nuit était sombre, mais cependant Godolphin reconnut la façade du Louvre.
XXXVUI
C'était le lendemain que René avait subi la première torture, en présence du roi, de M. de Crillon, du sire de Kouronne, gouverneur du Châtelet, et du président Renaudm.
Celait aussi le lendemain que la reine, madame Catherine, attendait le prétendu sire de Coaraase pour une deuxième séance de sorcellerie.
La reiue avait fixé l’heure elle-même ; c’était à cinq heures de relevée.
A cinq heures moins quelques minii*efl, le prince entrait au Louvre : mais, au lieu de se rendre sur-le-champ chez la reine, il gagnait le petit escalier de la chambre de Nancy.
La jolie camérière était chez elle et attendait Henri avec impatience.
— Ahl lui dit-elle en ie voyant entrer, savez-vous que tous avez eu une bien vilaine idée dévoua faire sorcier?
— Pourquoi cela, mon enfant T
— Parce que je suis obligée de passer ma journée Ici, aOn de savoir au juste ce que fait et dit madame Catherine.
— Eh bien, dit Henri, je vous revaudrai quelque jour ce que vous faites pour moi.
— Ah ! fit Nancy.
— Je vous enverrai Raoul...
— Pourquoi faire ? demanda la camérière, qui rougit usque dans le blanc des yeux.
— Pour vous tenir compagnie.
Le naturel railleur de Nancy eut bientôt pris le dessus.
— Bah ! dit-elle. Je n'ai pas besoin de cela.
— Vraiment?
— Non, car Raoul sort d'ici.
— Oh! oh!
— Et pourquoi pas? fit la jeune fille d’un ton mutin, vous y êtes bien venu, vous.
— Mais, moi... je suis... votre ami.
— Raoul aussi...
— Hum!
— ■ Et, de plus, il est mon messager, et justement, je l’ai mis en campagne pour vous, tout à l'heure.
— Comment cela ?
— Madame Catherine est sortie ce matin.
— Pour voir son cher René, sans doute?
— Non.
— Où est-elle donc allée ?
— Figurez-vous, continua Nancy, que la reine a passé une nuit fort agitée.
— En serais-je la cause ?
— Vos révélations y sont bien pour quelque chose, j'imagine.
— Vous croyez?
— Toute la nuit elle a eu de la lumière chez elle; tantôt elle se levait et marchait à grands pas, tantôt elle se recouchait et essayait de doimir. Quelquefois il lui est arrivé de prononcer votre nom et de murmurer assez haut pour que de mon poste je l'entendisse ! « Ce « Coarasse m'a révélé des choses étranges 1 Jamais René, « rlans ses meilleurs jours de divination, ne m‘en a dit ■ autant... •
— Mais, vous ne m'expliquez pas pourquoi Raoul...
— Attendez.
— Bon I j’écoute.
— C’est ce malin qu'on a donné 1a torture à René.
— Je le sais.
— René n’a rien avoué; mais il parait que la reine ignorait ce matin les détails de l'épreuve.
— Ahl
Le roi, Crillon et le gouverneur, qui seuls y ont assisté avec le juge interrogateur, avaient gardé le secret.
« La reine est venue dès onze heures chez madame Marguerite et Ta priée de passer chez le roi.
et Madame Marguerite est allée chez le roi ; mais le roi, qui revenait justement du Châtelet, déjeunait tranquillement avec M. de Crillon et n’a pas dit un mot de René.
« Alors, madame Catherine «envoyé son page Renaud au Châtelet.
« Renaud a questionné tout le monde et n'a appris qu’une seule chose, c’est que René avait été apporté évanoui de la salle de torture.
a Midi est venu. Madame Catherine, rongée d'inquiétude, a demandé sa litière et elle a dit à Renaud :
« — La litière sans armoiries, bien entendu.
« J’ai compris sur-le-champ, poursuivit Nancy, que la reine allait faire quelque expédition mystérieuse, et je me suis mise à la fenêtre.
t Ma fenêtre, vous le savez, donne sur la cour du Louvre. Dans la cour, Raoul dressait, comme chaque jour, à la même heure, un gerfaut que le roi lui a donné. J'ai agité mon mouchoir, Raoul a compris , et il est monté, son gerfaut sur l'épaule
« Ahl monsieur de Coarasse, soupira Nancy, convenez que je suis bien votre amie, car si ce n'eût été pou* vous...
— Eh bien?
— Raoul ne serait point entré chez moi.
— Il vous aime, pourtant...
— C'est justement pour cela quH le faut tenir à distance. Et je l'eusse fait...
— Hein? fit Henri.
— Mais c'est le cas de dire qu'il est effronté eomra 5 un page, il a osé...
— 0 mon Dieu ! exclama Henri.
— Il m’a vendu le service que je lui demandais.
— Fi! le juif!...
« — Mon petit Raoul, lui ai-je dit, tu es mignon À croquer, et tu vas bien me rendre un bon office.
« — Certes, oui, m’a-t-il dit. Que faut-il faire?
« — Madame Catherine va sortir...
« — Ahl
« — Dans sa litière sans armoiries...
< — Bon!
« — Tu suivras de loin la litière, en prenant bien garda d'être vu.
« — Après?
« — Tu me diras où est allée la reine.
• — Parfait.
« Et Raoul m'a regardée, puis 11 a eu l'effronterie de me dire :
« — Mam'zelle Nancy, vous espionnex la reine.
a — Que t’importe ? Aimes-tu mieux la reine que moi?
« — Oh ! non, certes.
« — Alors, lu vas m’obéir?...
c — Oui, à une condition.
« Vous comprenez, dit Nancy, que j’ai froncé le sourcil. Cela me paraissait plaisant, et même impertinent, que ce bambin me proposât des conditions.
— El quelles étaient-elles? demanda Henri.
— Raoul m’a dit, sans se déconcerter :
« — Je veux bien suivre la reine et vous rapporter fidèlement en quel lieu elle va, mais vous me laisserez prendre un baiser sur votre joue gauche.
— Ah ! le drôle! fit Henri en riant.
— C’est à prendre ou à laisser, m’a-t-il dit.
■ — Alors, continua Nancy, vous comprenez : c’était pour vous... et Raoul m’a pris un baiser.
— Puis, il est parti ?
— Oh î nenni 1
— Comment, nenni? Il a manqué à sa parole? fit le prince.
. — Non, mais il m’a dit :
« — Je vous ai promis de suivre la reine, et ie la suivrai, soyez-en sûre. Mais je n’ai pas promis de ne lui point révéler que je l’ai suivie, et cela par votre ordre.
c — Comment! me suis-je écriée, tu oserais me trahir?
« — Non. si vous achetez ma discrétion ; c’est deux baisers sur fa joue droite, tout au juste, m’a-t il dit.
— Et vous avez accordé les deux baisers?
— Dame ! fit Nancy ingénûment, il le fallait bien.
— Chère Nancy...
Le prince voulut imiter Raoul, car la ioue rosée de Nancy avait le séduisant velouté d’une pêche, mais elle s’arrêta :
— Ah! pardon! dit-elle, je n'ai nas besoin de votre discrétion, moi; c’est vous qui avez besoin de la mienne.
— C'est juste, murmura le prince. Ainsi, Raoul a suivi madame Catherine?
— Oui.
— Et elle est allée?
— Rue Saitit-Louis-en-l’He.
— Très-bien 1 chez le président Renaudin?
— Justement.
— Mais vous ne savez pas ce qu'ils ont dftî
— Bah ! répliqua Nancy ? puisque nous jouons le rôle de sorciers, il faut le bien jouer.
— Comment 1 vous savez?...
— Quand la reine est revenue, madame Marguerite est passée chez elle, et voici ce que la reine, qui lui bit
Catherine do Médici* chez Hcnaudin.
ses confidences, loi a dit : « René n’a rien avoué ; Kenâuiin a trouvé un homme qui s'avouera coupable. C'est un voleur bien connu, du nom de Gascarille. On lui a promis sa gr&ce. c'est-à-dire que le bourreau sera gagné et le pendra maJ... ou bien, » a ajouté madame Catherine avec son mauvais sourire.
« Et maintenant, acheva Nancy, sautez-vous, la reine vous attend... Allez iouer votre rôle...
— Vous reverrai-je en la quittant?
— Sans doute.
— Id.
— M’y attendre*- vous?
— Non, je vais chez madame Marguerite.
Henri baisa la main de Nancy et descendit avee elle jasqu’à l’étage inférieur.
— Prestes ce couloir, dit-elle; il conduit au grand es-
calier. Vous entrerez par les grands appartements, et le premier page que vous rencontrerez vous conduira chez h reine. Aliientdt...
— Au revoir...
Henri suivit à la lettre les recommandations de Nancy,, traversa les grands appartements et trouva dans l'antichambre de madame Catherine, non point le page Renaud. mais bien le page Raoul.
Celui-ci vint à la rencontre d'Henri.
— Bonjour, monsieur de Coarasse, dit-il.
— Bonjour, Raoul.
— Est-ce que vous voulez parler à la reine?
— Elle m'attend.
— Ohl oh! fit le page émerveillé de la faveur du Béarnais.
— Dites donc, Raoul, fit le prince en se penchant à son oreille, savez-vous que vous êtes un peu juif?...
— Hein? fit Raoul.
— Vous ne rendez pas service pour l’amour de Dieu.
Raoul rougit jusqu'aux oreilles.
— Qu'en savez-vous T
— Un baiser pour le service, deux baisers pour la discrétion.
— C’est pour rien, dit Raoul, et puisque Nancy ^ plaint, à l’avenir elle paiera le double.
— Vous êtes plein d'esprit, fit le prince. Ànnoocez-moi.
Raoul pénétra chez Catherine et l’avertit que le sir*-
de Coarasse attendait.
— Fais entrer, mon mignon, dit la reine, et puis, tu garderas bien ma porte.
— Oui, madame.
— Tu ne laisseras entrer personne.
— Votre .Majesté peut s’en fier & moi.
Raoul s'effaça et laissa entrer le sire de Coarasse.
Henri fit trois pas vers la reine et s’inclina profondément.
Puis, tandis qu'elle lui faisait sigue d approcher, il l’envisagea.
Catherine était fort pâle, mais une joie sombre éclatait dans ses yeux.
— Allons t pensa le prince, elle a désormais la certitude de sauver René.
— Monsieur de Coarasse, dit la reine, savez-voas que vous occupez fort mon esprit depuis hier?
— Je le sais, madame.
— - Ab! vous le savez?
— Votre Majesté n’a dormi de la nuit
La reine eut un geste d’étonnement, presque d’effroi.
Henri poursuivit :
— J’imagine que Votre Majesté ne va plus m’interroger sur des choses vulgaires, comme, par exemple, ce qu'elle a fait, dit ou pensé depuis hier.
— » Mais vous vous trompez, répondit Catherine. Il y a des heures où je doute, et je voudrais une dernière preuve.
— Parlez, madame.
— Où suis-je allée aujourd'hui?
— Madame, répondit Henri, je m’attendais si bien aux questions de Votre Majesté, que j’ai voulu le# résoudre par avance.
— Comment cela?
— Tantôt j’étais chex moi, dans la chambre de mon hôtellerie, et Vat consulté mon oracle.
— Vous traviex cependant point ce flacon dont vous vous serviez hier, observa la reine qui montra du doigt, sur la cheminée, Ja fiole d'encre sympathique.
— Non, madame.
— Alors, comment avez-vous fait^
— J’ai pris une carafe.
— Une carafe I
— Remplie d’eau pore.
— Et cela vous a suffi?
— Parfaitement.
— Etrange! murmura la reine.
— J’ai voulu savoir alors ce que Votre Majesté avait fait depuis l’heure où elle m’a congédié hier.
— Ah ! voyons !
— Votre Majesté a reçu la visite du juge que je lui avais annoncé. Le juge a dit à Votre Majesté que, pour sauver René, il fallait que René eût le courage de subir la torture et de ne rien avouer.
— Bien. Après?
— Le juge a promis de trouver un condamné à mort qui prendrait à sa charge l’assassinat de la rue aux Ours.
— C’est vrai encore.
— Le juge parti, Votre Majesté est demeurée en proie \ une vive auxiéié. Elle a prononcé plusieurs fois mon nom...
— Mais, c’est vrai, cela.
— Et ce matin, acheva Henri, sa grande préoccupation était de savoir si René, en subissant la torture, avait fait des aveux.
La reine était confondue.
— Allons, dilrelle, un dernier mot, monsieur de Coa-
rasse, et ie vous croirai comme un oracle.
— Parlez, madame.
— Je suis sortie du Louvre...
— En effet.
— Où suis-je allée?
— Chez le juge.
— Que m'a-t-il dit? , .
— Qu’il avait trouvé le condamné qui prendrait ta (•'ace de René.
— Quel est... ce condamne
— Un voleur.
— Savez-vous son nom?
— Ah ! ceci, madame, est plus difficile à dire.
— Pourquoi?
Parce que je n'ai point songé à le demander a mou
oracle.
— Demandez-le-lui. . .
Henri se leva et alla prendre sur la cheminée le flacon
d’eucre sympathique.
Puis, regardant au travers :
— Voulez-vous, madame, dit-il, me nommer successivement les vingt-quatre lettres de l’alphabet?
— Soit! dit Citherine.
— Quand elle fut au G, Henri l'arrêta i
— Voici 1a première lettre de son nom, diVil. Votre Majesté peut recommencer, je lui nommerai l’une après l’autre les lettres qui le composent.
— C’est inutile, dit la reine, je suis convaincue pour ce qui touche le présent et le piwaé. MaiB... l’avenir?
— Madame, répondit Henri, j’ai prévenu humblement Votre Majesté : je me trompe bien souvent., mais, cependant j essaierai... Que désirez-vous savoir F
— D'abord, si René sera sauvé.
— Il le sera, madame, mais...
— Ah I voyons ks mais?
René ne retrouvera point 6on pouvoir surnaturel.
puurquoi cela? demanda la reine, qui ne put s'emoéchcr de tressaillir.
— Helas! madame, parce aue René avait dans .co mains un instrument qui lui est échappé.
— Que voulez-vous dire?
René n’a jamais lu dans les astres.
— Mais, cependant... dit-elie.
— René avait auprès de lui un jeune garçon dont le sommeil avait une propriété étrange, ajouta Henri.
— Laquelle?
— La propriété de voir à distance.
Alors Henri expliqua de son mieux à Catherine ce que c’était que le somnambulisme de Godolpbin.
Et U reine, le sourcil froncé, l’écouta.
— Ainsi, dit-elle, René était un imposteur?
— A peu près...
— Et il m’a trompée? .
— Oui et non, madame. Oui, en prétendant qn il ii**)t dans les astres. Non, en révélant des choses que l'événement a justifiées.
— Oui, madame.
— Pourquoi?
— Parce que Godolphin est mort.
La reine regarda sévèrement Henri.
— Ne seriez-vous point pour quelque chose dans ce trépas? demanda-t-elle.
Henri soutint le regard.
— Non, madame.
— Connaissez-vous le meurtrier ï
— C’est le gentilhomme qui a enlevé Paola.
— Sera-t-il puni ?
— Un jour.
— Quand?
— Le lendemain des noces du prince de Navarre avec madame Marguerite de France.
— Ah l dit ta reine que cette réponse jeta dans un autre ordre d'idées. Ce mariage ms fera donc!
— Oui, madame.
— Prochainement ?
— Très-prochainement.
— Sans aucun obstacle?
— Ob! pardon... i'en vois un...
Le prince reprit le flacon et regarda de nouveau au travers ; puis, comme s'il eût obéi à une force inconnue, il tourna lentement la tète vers l’est :
— L’obstacle est là! dit-il.
Catherine songea que l’est était le point cardinal placé en droite ligne de la Lorraine.
— Et pourtant , interrogea-t-elle, cet obstacle sera vaiDcu?
— Oh ! sans nul doute.
— Par qui?
Henri regardait toujours à travers le flacon :
— C’est bizarre, dit-il enfin.
— Quoi? demanda Catherine.
— Ce que je vois là...
— Que voyez-vous ?
— L’homme qui renversera l'obstacle dont je parle et qui s'oppose au mariage du prince de Navarre avec la princesse Marguerite.
— Quel est cet homme?
— C'est moi, dit froidement Henri.
Depuis qu’elle interrogeait le prétendu sire de Coarasse, la reine marchait d’étonnemeuls en étonnements.
— Voua ! dit-elle.
— Moi ! dit le prince.
— Mais, comment?
— Ah I je ne sais encore...
— Cherchez...
— Oh! madame, dk Henri, voilà ce que je ne puis vous dire aujourd’hui.
— Quand le pourrez-vous?
Le prince recommença le manège du sablier interrogé à travers le flacon.
— Dans un mois, dit-il. Avant, c'est tout à fait impossible.
— Singulier homme! murmura Catherine abasourdie.
Henri se leva : — Votre Majesté me veut-elle demander
quelque chose encore ?
— Non, dit la reine; mais il fondrait que vous reveniez demain ; je veux vous consulter - u r les huguenots.
Henri baisa respectueusement la main que Catherine lui tendait et sortit.
En pas saut, il salua Raoul.
— Monsieur de Coarasse, lui dit le page, M. de Pibra vous cherche.
— Ah! vraiment?
— Et il vous attend.
— J’y vais.
Henri n’eut point la peine d’aller jusqu'à l’appartement de M. de Pibrac : il le rencontra sur la dernière marche du grand escalier.
— Monseigneur, lui dit tout bas le capitaine des garde^ l’ai un message pour vous.
— De quir
— Du roi.
— Oh 1 oh î Et que me veut-il, le roi ?
— Le roi est de très-bonne humeur ce soir, et il veut Jouer à 1 ’hombre.
— Sa Majesté me prend pour partner?
— Justement.
— J’irai, en ce cas.
— Votre Altesse me fait-elle l’honneur de souper avec
moi?
— Sans doute. Mais à une condition.
— J’écoute,
— Vous allez me donner deux minutes.
— Faites, monseigneur.
Henri monta chez Nancy.
— Ma mie, lui dit-il, me voilà Lien embarrassé.
— Pourquoi ?
— Le roi m'invite à son jeo.
— Et madame Marguerite vous attend.
— Justement. Comment faire?
Nancy se prit à sourire :
— Il est avec l'amour des accommodements, dit-elle. Parfois,* quand il le faut, il sait se coucher tard. Fiexvous-en à moi, et bonne chance!
En quittant Nancy. Henri rejoignit M. de Pibrac qui l'attendait chez lui, les pieds devant un bon feu, auprès d’une table fort convenablement servie.
— Peste! dit le prince en entrant et lorgifont le menu du dîner.
Entre deux flacons de vin vieux aux couleurs vermeilles fumait un salmis de perdreaux.
A gauche du salmis, un morceau de bœuf cuit dans son jus.
A droite, une hure de sanglier.
Quelques menues friandises, telles que des rillettes de Tours, des andouillettes de Troyes, une assiettée de thon mariné et de sardines à l'huile, s’éparpi liaient à l’entour.
— Peste! répéta le prince, voilà un premier service,, mon cher Pibrac, qui a bien son mérite.
— Votre Altesse est trop bonne, répondit en s’inclinant le capitaine des gardes.
— D’où tirez-vous donc votre cuisine ?
— De chez le roi. Je me suis entendu avec le cuisinier de Sa Majesté.
— Ah ! ah ! fit Henri.
— Et, comme vous le voyez, fit modestement le capitaine des gardes, je ne m’en trouve pas trop mal.
Henri se mit à table et soupa d’un excellent appétit.
M. de Pibrac était de fort bonne humeur et se mit en frais d'esprit.
Puis, le repas terminé, il dit au prince :
— Le roi joue chez la reine.
— Plait-il? fit Henri.
M. de Pibrac répéta son assertion.
— Mais, dit le prince, s’il en est ainsi, le roi est au mieux avec madame Catherine.
— Vous vous trompez...
— Et après l'arrestation de René, la torture et le reste...
M. de Pibrac interrompit le prince d’un geste :
— Les Valois sont cruels autant qu'ils sont faible.-,