‹ La joie de MaguelonneChapitre 2 sur 11 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une clairière Les ESPRITS DE LA FORÊT errent çà et là

Les Esprits

Vers la royale paix île la forêt lleurie S'en vient le plus victorieux des chevaliei-s, Le Héros qui dompta les monstres alliés Pour ]>annir les bons de la terrestre patrie.

Avec le glaive large et lourd comme une faulx, 11 arrive à travers les plaines orgueilleuses, Et déjà les bouleaux, les pins et les yeuses, Semblent clianter pour lui des hymnes Irlomjibaux.

En les branches, des chœurs de voix immaculées Redisent la splendeur de son grave pouvoir

Et les géants qu'il a tués sous le ciel noir

Et dont les corps sanglants gisent par les vallées.

Salut, toi dont Tarmure est de soleils couchants. Toi qui passes paré de suprêmes guirlandes, Toi qui luttas dans les halliers (>t dans les landes, Salut, û glorieux ennemi des méchants.

Les Esprits s'évanouissent Parait le comte pierre

Pierre

Par la prairie où Ijourdonnaienl les vols d'abeilles, Où chantaient les ruisseaux parés de nénuphars. Les vierges qui portaient des fruits en les corbeilles Ont dardé vers moi l'or joyeux de leurs regards.

Des jeunes gens avec des harpes 'et des lyres Marchaient gaiement sous l'ombre heureuse des lauriers Et leurs lèvres où folàti'aient de clairs sourires Proclamaient l'immortel triomphe des guerriers.

Des esprits se cachaient dans la forêt antique: Ils célébraient iiarnii les arbres et les Heurs

La puissance et l'éclat de ma gloire héroïque Qui sème partout les craintes et les pâleurs.

Une suprême joie envaliissait mon âme.

J'ai revécu les jours de victoire et d'eifroi

Beaux comme un ciel de farouche aurore et de llamme

Où mes noirs ennemis s'enfuyaient devant moi.

Oh, se ruer parmi la fureur des mêlées Et, glaive haut, poursuivre au loin les chefs sanglants Qui, dispersés comme des feuilles affolées, Éperonnent en vain leurs chevaux lourds aux lianes.

Devant mes yeux je vois se dresser des images De champs rouges où gisent des monstres défunts Et je crois savourer encore des carnages D'une phis douce odeur que les plus frais parfums.

Des Voix

Dans la divine aurore ou dans la nuit sereine, Parmi des rayons purs de soleil ou d(^ lune. X'as-tu donc jamais vu passer la Souveraine?

Comme une étoile d'or qui poindrait sur la dune, N'as-tu pas vu surgir à l'horizon des rêves Celle qu'élut le ciel pour l'heureuse fortune '?

Et, comme le pilote égaré loin des grèves,

N"as-tu pas tressailli d'une divine joie

En voyant Celle qui tuait les douleurs brèves,

La Vierge qui sera ton amour et ta proie?

Des chœurs mystérieux épars dans la forêt Parlent d'amour et de divine liancée :

Et depuis hien longtemps l'heure blonde est passée Où le pourpre baiser des femmes m'enivrait.

Quelle princesse, alors que guerroyer m'entraîne. Me ravirait l'armure oùrayonnent des ors ? Quelle est la grande fée ou l'ardente sirène Qui pourrait m'éblouir des beautés de son corps ?

Et je n'écoute pas la vierge chaste et douce Qui parle avec un rire timide en la voix

J'>t qui vague à travers le charme des sous-bois Gloires de lloraisons candides et de mousse.

Les rêves amoureux sont des soleils éteints, Et nulle femme, pas même rEnclianteresse De qui la cli;iir tlamboie au pays des matins Xe me prodiguera des baisers de maîtresse.

Les Voix

O Chevalier qui méprises les jeunes femmes, Peut-être qu'à travers les coteaux et les plaines Et parmi le murmure énamouré des palmes, Vient doucement une Fiancée aux yeux calmes, Plus frêle encore et plus svelte que les phalènes Qui semblent lui chanter de purs épithalames.

Pierre

Si j'allais m'alanguir, comme font les amante- Sur le sein d'une femme à la liclle ceinture., (Jli, si j'allais oublier les anciens serments Et ne plus vivre la glorieuse aventure.

Ainsi que le Héros ensorcelé qui dort

Près de Vénus, dans les montagnes, vers le nord..

Parait mac.lei.onnk

Maçji'elonnp

Lorsque j'entrai dans la forêt, sur la lisière, Des voix chères, des voix de printemps et de jour Mont chanté : « Te voici dans la forêt d'amour ».. Oh, le bois s'éclairait de joie et de hiniiére.

Et je contemplerai l'Époux victorieux, Le Bien-aimé que de la splendeur auréole ; Il dardera sur moi ravie et comme folle, La llamme de lierlé qui frissonne en ses }eux.

Parmi la floraison des soirs et des aurores. Nous vaguerons, pareils à des astres vivants. Et pour glorifier notre règne les vents Mettront de la musique en les arbres sonores.

Elle voit le comte Pierre

Oh, c'est Lui..

C'est le Héros qui m'est apparu cliaquo fois

<Jue le songe annonciateur a lui.

C'est le Bien-aimé que je vois.

C'est le Héros qui vient pour la joie,

C'est le Héros sans haine et sans colère

(Jui surgit dans son armure claire,

C'est le Héros qui sort des pays prestigieux

Comme un ange paré d'or et de soie

Qui parmi des rais cléments descendrait des cieux.

Il a couru vers la clairière heureuse

Et voici que je le contemple

Tel que je le voyais en rêve.

Oh, la forêt est pacifique comme un temple,

Voici que j'entends une mélodie amoureuse

Et voici que je vis la vérité du Rêve.

O Bien-aimé,

Toi qui reviens des aventures et des luttes,

Tu marchas dans le (1er triomphe proclamé

Par le cri d'or des sacquebutes :

Et maintenant a fleuri l'iieure

()n les llùtcs diront des triomphes plus doux

Une senteur (raïuour nous eflleui'O

Et l'on dirait qu'un ciel d'azur est descendu vers nous.

Oh, voici la journée idéale et bénie : C'est pour nous réjouir que la forêt se moire D'ombres pures et de lumières précieuses; C'est pour nous fêter que les arbres d'harmonie Épandent par les airs des cantiques de gloire Que semblent ré])éter des chœurs de voix pieuses.

Pierre

J'écoute le murmure ailé de tes paroles,

Une douce lueur étincelle en tes yeux,

Ton visage ému de sourires gracieux

Brille de la blancheur des paisibles corolles.

Et sur ton front, dans la bague d'or qui l'encastre.

Une gemme flam])oie et l'on dirait un astre.

Maguelonnc

Uh, ta voix chante à mon oreille Fraîche comme les prés quand meurt la froidure, Douce comme le printemps Ijleu quand il s'éveille, Claire comme l'argent de la lune dans la nuit pure.

OÙ suis-je ?

Dans le ro>'aunie d'émeraude

Où, parmi des fleurs de prodige,

Un amical essaim d'anges immaculés rode.

Oh, tes yeux..

Ils dardent vers moi des éclairs

Et je souris pourtant et je ne tremble point :

Une flamme d'amour rayonne de tes yeux.

C'est quand tu marclies vers les monstres noirs des déserts.

Le casque au front et l'épée au poing,

(Ju'uno tlaniiiie de terreur rH>onne de tes yeux.

Ami, sans redouter la stii}»eur d« nul piège. Je suis venue à toi par los chemins songes ; Et, comme les ljreh)is dorment prés des bergers, Je veux dormir sous ton beau regard qui protège.

Elle s'endort

J'irrrc

]j'A mystéi'ieuse Vierge s'est endormie,

[>a chiirlérc est un sam-lu;iiri' ([ui vivrait. »

Un sourire propice encliante la ha-èt

Belle comme la nier aux heures d'accahnic.

LA JOIE DK MAr.lF.LONN'K 29

Elle disait: « Voici le Fort, voici l'Aimé, Le Fiancé royal vu dans l'espoir du rêve : Je suis venue au but où la route s'achève », Et des hymnes perlaient dans le bois parfumé.

Elle dardait vers moi ses regards d'hyacinthe Où des points d'or étincelaient étrangement : Elle avait sous les plis de son clair vêtement La candide beauté de quelque frôle Sainte.

Devant elle pourtant je n'ai pas tressailli Et je n'ai senti nul trouble, nulle allégresse. Et je ne prendrai point à l'arljre de paresse Le fruit d'amour (juc tant de faillies ont cueilli.

Des VoU'

Avec l'Enfant i[ui t'élut pour É[ioux Fuis la terreur de la guerre nocturne ; Dans les printemps et les autouuies roux, Vaguez heureux par le bois taciturne Que pare le baiser argentin de la lune.

Des astres divins de paix et d'espoir

Se penclieront de la voûte stellaire

Pour fêter votre joie et pour vous voir,

Et tous les deux, parmi leur chanson claire,

Vous irez vers l'impérissable éclat du rêve.

Par la splendeur superbe des forêts Fleuriront vos nuptiales demeures, Et vous oublierez en des bonheurs vrais Le lent et monotone ennui des heures, Et vous écouterez les harpes glorieuses.

Pierre

Oh, lerf'Te. . Ne plus sortir de son royaume. . Jeter le glaive dont tant connurent le poids, Délaisser sans pitié la cuirasse et le heaume Et vivre sous la paix lumineuse du dôme Que fait chanter la brise en souriant au bois.

Ne plus vivre l'émoi des héroïques veilles, Rester dans la clairière calme et m'alanguir A baiser des yeux doux et des lèvres vermeilles, Comme un dragon gardien de suprêmes merveilles (Jue fascine Téclat d'un niagifjue saphir..

Des chansons.. On dirait le rude cliant de guerre Des routiers, compagnons que j'ai vaincus naguère.

Des Roïdiers, au loin

Nous allons par les jeunes campagnes, Tout craint notre bras éljlouissant; Nous crions nos cris dans les montagnes Et nous buvons le vin et le sang.

Nous marcherons parmi les aurores, Nous marcherons et nous frapperons; On viendra parer d'ors et de llores Le rouge drap de nos chaperons.

Oh, le parfum divin des l)atailles. .

Le noir gémissement des vaincus . .

Il nous faut des héros à nos tailles Pour que nous Ijrisions leurs fiers écus.

Tuons : la guei're est la grande foire Où tout est gagné par les hardis.

Chantons haut: que nos chants de victoire Troublent Dieu dans son vieux paradis.

Pierre

Ah, j'allais mépriser les splendeurs belliqueuses, Rester inerte et vil et fuir les chocs sanglants, Et m'oublier parmi des voluptés moqueuses Auprès d'une Belle aux bras blancs.

Il faut que je guerroie, il faut qu'il me souvienne De rougir la farouche épée à lame d'or : Mon devoir est de revivre la gloii-e ancienne Que clameront des voix de cor.

A l'heure où le soleil sui'git v<Hu do jjrurne. .Je sentirai l'odeur des morts, tel qu'un vautour Volant sur dos i^vs roux (jue le meurtre parfume, Et j'oublierai l'enfant Amour.

Il s'en va

Les Esprits, im^isiblcs

Par les chemins fleuris de violettes pâles Le Chevalier superbe et glorieux s'en va. 11 part, leBien-aimé que ton regard rôva,

Princesse, et, comme un soir où meurent des opales. Tes yeux d'amour se voileront de larmes pâles.

Magiielonne s'éveille

Magucloiine

Comme la bague d'or luit en la'grotte brune, Tu resplendis parmi les beaux, ô mon Amant, Et nous irons tous deux, dans l'éblouissement. Vers le château de la liliale fortune.

Zes Esprits, hivisibles

Maguelonne. voici la mort des bonnes fièvres. Voici l'aube des pleurs et le soir du sourire ; Et l'espoir ne viendra plus clianter à tes lèvres, C'est l'iieure du chagrin et du mauvais délire.

Maguelonne

L'amertume et la nuit des lamentations Netrouljlent pas In paix de mon âme lleurie: L'aurore de l'amour ne s'est point assombrie. Elle charme mes yeux de ses calmes rayons.

Les Esprits, invisibles

Par les chemins de g-uerre et vers les pays rudes S'est enfui pour jamais le cruel Fiancé ; Le clair soleil de ton bonheur s'est éclipsé : Morne, tu marcheras parmi les solitudes.

Ma^uelomie regarde autour d'elle.

Maguelonne

Il est parti..

Le plaisir est mort et l'espérance est morte

On dirait qu'un torrent emporte

Le roc où le palais de joie était Ijàli.

Je ne rêverai plus mon rêve.

Gomme le soleil dans un océan ténébreux,

Agonise l'éclat de l'avenir glorieux.

Je ne vivrai plus la splendeur du beau rêve.

Tandis que le Héros vainqueur me J'uit,

Mes pauvres regards se troublent d'une nuit,

Oh, j'ai tué le Rêve.

Des Voix

Un jour, tu peux sourire encore, ô toi qui pleures. N'écoute pas le cri sinistre des corbeaux, Écoute la voix qui mène aux saintes demeures.

Fuis les pays de deuil, fuis le val des tombeaux Où des chevaux sanglants sous un harnois funèbre Sonnent le glas des morts avec leurs noirs sabots.

Le Dieu de paix, le Dieu d'amour que tout célèbre Guérit les maux et les misères des souffrants Et fait briller les fronts voilés par la ténèbre.

Viens: l'or des (leurs pare la route que tu prends. Suis-nous vers la maison lumineuse et sacrée Où l'on ne connaît point la rage des tyrans.

Marche vers le repos que le Seigneur te crée.

Magiielonne

Ne plus gémir, le corps criblé de traits aigus, Et revivre les beaux rêves jadis vécus..

Des Voix

O Princesse d'amour qu'ulcèrent les souffrances, Suis-nous vers la splendeur des saintes espérances.

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