ACTE III
SGÈ^E I
Une cellule
MAGUELONNE est endormie, une nonne la veille et prie
La Nonne
Seigneur qui êtes d^ns les cieux, Ayez pitié de notre sœur.
La mort farouche est là qui veille,
Le regard attentif, et prête
A ravir la pieuse Vierge
Dans le noir linceul de son aile.
On dirait que du crépuscule Met un voile de grise brume Sur ses deux yeux, fleurs ingénues Où brillaient des clartés trop pures.
Que nos prières vous émeuvent, Seigneur, et, s'il faut qu'elle meure, Ouvrez pour elle et pour ses oeuvres Le paradis des bienheureuses.
Seigneur qui êtes dans les cieux.
Ayez pitié de notre sœur .
Entre l'abbesse
L'Abbesse
Eh bien, ma sœur, que fait notre sœur Maguelonne ?
La Nonne
La terrestre vie, û ma mère, l'abandonne. Le souffle s'affailjlit. Maintenant, elle dort.
L'Abbesse Et d'un sommeil qui semble. proche de la mort.
La Nonne
Elle vous adorait et disait vos louanges,
Seigneur, daignez l'admettre à contempler vos anges.
L'Adbesse
Fleur délicate et que le monde aurait brisée, Tu fleuriras parmi les parterres divins : Tu boiras l'éternelle et subtile rosée (Ju'épand au ciel le chomr sacré des Séraphins.
La Xotine O mn mère, voici notre sœur qui s'éveille. .
L'Abbesse Qui s'éveille pour la dernière fois peut-être.
La Nonne Son haleine soulève à peine sa poitrine.
L'Abbesse Et ses lèvres pâles se parent d'an sourire.
La Nonne Ses yeux vagues voient des visions. . Elle parle.
Z'A66esse Et sa mourante voix semble une voix de harpe.
Maguelonne
Le voici qui descend de l'heureuse colline, Immaculé, dans la lumière de sa gloire ; Il vient à moi, tandis que le soleil décline.
Approche. Le vallon est calme comme un temple ; Que ta voix bien-aimée enchante ma mémoire. Le ciel est bon qui permet que je te contemple.
J'ai l'esprit éperdu d'espérance et de joie,
Comme aux mois printaniers, quand la frêle hirondelle
Vole à travers le crépuscule qui rougeoie.
Laisse tomber le casque et délace l'armure, Toi qui parais au soir, héroïque et fidèle, Couronne-toi le front de fleurs et de verdure.
Et. longtemps, je t'écouterai dans la nuit claire, La nuit où chantera la douceur des étoiles, La nuit d'où la lune aura banni la colère.
Cher Amant, nous vivons en la volupté sainte, Libres comme la nef qui vogue à larges voiles Sur les Ilots caressants d'une mer d'hyacinthe.
Et tu parles.
.J'entends ta voix qui me parle.
«Je t'aime, ô tleur céleste, ô fleur bien-aimée ;
J'ai goûté prés de toi les joyeuses vendanges,
Écoute la clameur clamée
Par les hommes et par les anges :
C'est la gloire de notre amour qu'elle célèbre ;
Ce qu'elle chante, c'est le bonheur
Dont j'ai l'âme charmée,
Moi, l'heureux et le bon moissonneur.
Moi le maître de tes yeux et de tes lèvres,
O Bien-aimée. »
O mon doux Prince, tu es beau.
Toi qui pour m'adorer renonças aux l)atailles,
Toi qui viens toujours me trouver à l'heure opportune,
Et c'est vers toi qu'il faut que j'aille,
Comme on va vers les flammes d'un flambeau.
Vainqueur céleste de la nuit brune.
Partons pour de joyeux voyages.
Nous irons tous les deux vers des pays royaux.
Nous passerons le long des plnges
Que frôlent les flots de saphir,
Kt nous voici dans le clair pays des joyaux,
Nous voici dans le rire d'Ophir ;
Et les Saints nous ont bénis en nos voyages.
" Oui, Dieu nous est clément
Qui nous guide vers le beau pays de l'amour
Où quelque ange invisible va semant
De gemmes le chemin où tu cours.
O chère Amante.
C'est comme un élDlouissement jns(ju'à l'horizon.
Chère, regarde le gazon :
N'est-il pas de vivace émcraude?
Et des étoiles de sardoine le constellent
Et des diamants y tombent quand rit l'aube.
Et regarde les arln-es :
Il y rayonne des lueurs fauves
De topazes immortelles
A travers les l)ranches musicales et calmes. »
Et les chansons :
Écoute les pures chansons
Que disent les voix fleuries
Dans la lumière des prés où nous passons :
Et c'est riiymne que pourraient clianter les pierreries.
Des voix encore plus douces..
Et je crois entendre de très lointaines sources
Qui palpiteraient sous des mousses.
Non : c'est le chant béni des célestes violes, Il descend peu à peu vers ha paix des vallons, Tandis que de nos pieds languides nous frôlons Les sentiers i)urs illuminés de lucioles.
Voici que maintenant nous sommes arrivés Aux rivages divins d'une mer infinie, D'une mer d'ineffable harmonie, Et voici les ciels des anciens paradis retrouvés.
Vers le large, d'heureux ei candides navires, Ouvrant leurs voiles comme des cygnes leurs ailes. Voguent joyeusement sur les flots de sourires ;
Ils voguent, radieux de lueurs éternelles,
Et d'invisibles chœurs d'harmonieuses vierges
Psalmodient dans les hunes et dans les vergues.
Des vagues de lumière entraînent notre barque
Qui nous emporte vers un lleuve immaculé :
Et le fleuve coule en un calme défilé
Sur qui des feux d'ors bleus et verts mettent des arches;
Et nous côtoyons des collines étoilées
De gemmes mélodieuses qui semldent ailées.
Nous sommes au pays inconnu des colères. Nous sommes au pays du glorieux l'epos : Vois couri)- çà et là des rivières stellaires, Vois les champs larges où des soleils sontéclos.
Et, les regards emplis d'extase et de mystère. Nous allons errer par ces idaincs, à jamais. Et vivre, délivrés des liens de la terre, La sereine douceur de l'immortelle paix.
Elle soupire et meurt
L'Abbesse et la Nonne s'agenouillent
La Nomie
Seigneur qui (Hes dans les cieux, \yez pitié de notre sœur.
L'Abdesse
Donnez-lui réternel bonheur.