‹ La joie fait peur [microforme] (volume 3)Chapitre 3 sur 23 · OCTAVE, MATHILDE · texte numérisé non relu

OCTAVE, MATHILDE

OcTAVvE (se levant et fermant la porte). Seuls un moment par hasard...(/7 s'approche de Mathilde, ui se lève aussitôt et reste immobile.) De grâce, | écoutez-moi, je vous en supplie! Laissez-moi pro- TS à votre père que bientôt vous reviendrez chez | ui... |

MATHILDE, Je vous l'ai déjà dit, je veux, je dois rester ici,

OCrAvE. Vous devez demeurer chez vos parents, dans votre famille,

MaTHILDE Ma famille est celle-ci...celle de l’homme que je devais épouser.

OCTAVE, Je comprends que vous ayez voulu le

leurer près de sa sœur et de sa mère dans les premiers jours de votre chagrin; mais après trois mois de deuil, il me semble...

MaTHILDE. Eh! monsieur, si j'étais sa veuve, j'aurais le droit de porter son deuil toute ma vie.

OCTAVE. Alors ce serait différent...les convenances.. .

MATHILDE (irrilée, passant à gauche). Eh! qu’appelez-vous les convenances? Je pleure avec ceux qui ont là même douleur que moi, voilà pour moi les seules convenances.

OCrAVE,. Vos devoirs de fille...

MaïrxiLpx. La mère d’Adrien est pour moi une mère,

OcTAvE. Mais enfin, votre père...

MaïHiLDE. Mon père est remarié; il est heureux: il n’a pas besoin de moi, et je suis certaine que sans vos observations...inutiles, mon père n’aurait point songé à me rAppoeE à Paris.

OcTAvE. Il souffre de vous savoir en proie à un si violent désespoir!...Il vous aime, il est fier de vous,

de vos succès. Être au premier rang parmi nos plus fameux artistes, et perdre tout cela dans les larmes et dans l’oisiveté de la douleur!...Votre père a raison il dit que bientôt l’art lui-même vous fera défaut,‘ que vous ne pourrez plus peindre...

MATHILDE. Eh bien! je ne peindrai plus.

OcTAVE. Que vous tomberez malade et que vous mourrez...

MATHILDE. Eh bien! je mourrai.

OcrAvE. Vous n’en avez pas le droit... Votre talent et vos succès vous engagent.

MaATHILDE, Eh! qu’importent à présent mes suc-

cès! Adrien n’est plus là...Mon talent! Tout ce que je lui demande (aZlant à la table où elle dessinait), c’est la force d'achever son portrait. Oh! je voudrais le faire bien ressemblant...laisser de lui un beau souvenir...Ce cher portrait! ce sera mon dernier travail! Mais...sans lui!...Disputer à la mort cette pauvre image perdue...Ah! c’est affreux! (Ælle s’accoude sur la table, la tête dans ses deux mains, et pleure.)

OcraAve. Quelle idée aussi de partir, de vous quitter, d’aller courir le monde! Comment voyage-t-on quand on est aimé! Mais moi, Mathilde, si vous m’aviez aimé un peu, seulement un peu, je n’aurais jamais eu le courage de vous dire adieu; non, j'aurais voulu passer ma vie à vous regarder vivre. Je n'aurais vas rêvé la gloire, moi, le vain éclat de mon nom... Votre gloire charmante m’aurait suffi; je n’aurais rien désiré de plus noble que de vous aider à briller vousmême pour nous; je n’aurais songé qu’à vous secourir dans vos travaux; je me serais fait le serviteur de votre génie, et ce rôle modeste et fier m’aurait enivré. Ah! c’est que moi, je ne suis pas un ambitieux... jaime! (Mathilde a relevé la tête. Elle serre le portrait dans le tiroir de la table.) Sans doute, lui vous aimait, il avait pour vous une affection sérieuse; mais s’il vous avait aimée d’amour, d’un véritable amour... (Mathilde se relève.) Vous avez beau’ vous fâcher, je le répète...il ne serait point parti.

MATHILDE. Et moi je ne l’aurais pas aimé! car c’est son ambition qui me plaisait...cette soif de la renommée, ce besoin de porter dignement un nom déjà illustre dans l’histoire de son pays. Il aimait mieux courir des dangers, braver mille morts que de rester inutile et inconnu près de moi, dites-vous ? Eh bien! c’est là son mérite à mes yeux, c’est cette audace qui m’a séduite. Adrien ne m’aimait pas! Voilà ce que vous tenez à me faire comprendre, n’estce pas?...Soit, jai compris, et je vous réponds que j'aime mieux cette héroïque indifférence, cet abandon

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