LE BOULEVARD
Paris a4es boulevards magnifiques qui Tentourent et le coupent en tous sens, et nulle ville n'est aussi richement dotée de voies larges, passantes et bien bâties, plantées d'arbres; néanmoins, pour les Parisiens parisiennant qui vivent dans son enceinte et pour les provinciaux et les étrangers qui le visitent, Paris n'a qu'un boulevard, qu'on a suffisamment désigné quand on a dit : le Boulevard.
Le boulevard, c'est l'espace qui s'étend du faubourg Montmartre à l'Opéra, et qu'on nomme boulevard Montmartre, des Italiens, et des Capucines. Autrefois, on l'appelait boulevard de Gand, d'où l'expression de gandin^ fashionable habitué de ce point de la capitale.
C'est sur ce ruban d'asphalte de quelques cen-
laines de mètres de longueur qu'on peut croiser quotidiennement, entre quatre et cinq heures rhiver, entre quatre et sept heures Tété, ce que Ton qualifie de tout Paris, excepté Télément féminin, acteurs et spectateurs, au milieu de curieux exotiques en quête d'impressions.
Le boulevard a enfanté le boiilevardier, type original représenté parfois par un boursier, plus souvent, par un folliculaire spirituel, toujours par un viveur jeune, mûr ou vieux.
Le boulevardier va aux premières, aux courses, aux chambres, et en général partout oîi se rassemblent la gomme et le high-life ; il sait ce qui se dit dans les salons à la mode, est instruit des racontages politiques, littéraires ou artistiques les plus amusants, et possède sur le bout du doigt la chronique du monde qui s'efforce d^altirer Tattention de la grande ville et de remplir les feuilles publiques de ses faits et gestes. 11 est Tâme du lieu qui Ta enfanté et oîi le recherche le tout Paris,
Le boulevard a, naturellement, deux côtés:
le côté droit et le côté gauche, en allant de Test à l'ouest, du faubourg Montmartre à la Madeleine, et Ton serait porté à croire, en le voyant
pour la première fois, qu'il est couru par les mêmes gens dans tous les sens : on se tromperait. ' Le boulevard, dans la stricte acception du mot, n'existe que du côté droit.
C'est sur le côté droit qu'on coudoie les boursiers, les publicistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, les princes de la rampe, les déclassés, les superchics et autres parisiens dans le mouvement; c'est sur le côté droit que s'abattent, de préférence, lésé (rangers; c'est sur le côté droit que trottinent, en quantité, les filles, belles-dejour et belles-de-nuit.
Quant au côté gauche, il est abandonné au vulgaire, aux barbares qui n'ont aucun souci du tout Paris.
Ce second côté a, toutefois, quatre points de repère, quatre cafés qui font partie du boulevard : le café de Suède, contre les Variétés, le café Cardinal, au coin de la rue Richelieu, le café Anglais, près de TOpéra-Comique, et le café du Helder, près du pavillon de Hanovre.
Le café du Helder n'est boule vardier qu'accidentellement; le café Anglais n'est qu'un restaurant où vont les boulevardiers calés; le café Cardinal est fréquenté par des écrivains, des artistes,
des remisiers qui affectent une certaine prétention à la tenue et un dédain apparent des potins; le café de Suède est le rendez-vous des pensionnaires de la plupart des théâtres de Paris et des reporters chargés de la chronique théâtrale, aussi existe-t-il peu de coins où Ton soit plus facilemenl^ au courant des bruits de* coulisses et oîi l'on cause à plus haute voix et avec plus de désinvolture et d'aplomb.
Écoutons, en passant, ce qui se bavarde sur sa terrasse j autour de tables occupées par des amoureux, des comiques, des grimes fraîchement rasés, en train de déguster des absinthes ou des bocks, tout en fumant des cigares ou des cigarettes.
— Ce pauvre Juliot, là bas, a Tair d'un enterrement.
— Parbleu! Balbine, chez qui il s'était faufilé en sondeur. Ta envoyé à l'ours.
— Déjàl
— A propos de Balbine, le prince de Mirande a, à cause d'elle, une affaire avec un ingénieur; un journal du matin l'annonce.
— Elle va bien, la petite.
— Dans quelle pièce débutera-t-elle?
— On l'ignore complètement; on ne sait même
si elle débutera. Par le temps d'éloiles qui court, les comédiens et les comédiennes de mérite deviennent presque inutiles, parce qu'il n'y a plus, dans une pièce, qu'un rôle avec des pannes autour. Si jamais invention a été funeste à la littérature dramatique et à nous, c'est celle de Téloile. Grâce à l'étoile, qui touche des cachets exorbitants, on en est arrivé à nous offrir, sans broncher, des appointements de cinquante ou de cent francs par mois, suspendus pendant la fermeture d'été; grâce à l'étoile, les écrivains dramatiques sérieux ont disparu de la circulation, et il ne reste plus, sur le tremplin, que quelques malins, qui ont su accaparer la fourniture des théâtres et qui emploient leur vie à refaire le même ouvrage pour Tétoile qui l'interprète.
Le public est vraiment bonasse de trouver ça amusant^ Portez .un chef-d'œuvre à un directeur; s'il n'y voit pas un rôle pour son étoile, il vous répondra que votre élucubration est bonne à mettre au cabinet. Mais il est plus probable qu'il ne lira pas celle-ci, les engagements qu'il a pris avec ses fournisseurs. attitrés suffisant à sa consommation. 11 y a des théâtres où, pour donner un semblant de satisfaction aux auteurs nouveaux
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(notez que je ne dis pas les jeunes, je parle de gens de lettres connus) on fait lire par le gar* çon de bureau, voire par le portier, les pièces déposées, pour les rendre avec un petit rapport attestant qu'on les a examinées; il y en a d'au* treâ où on empale ces pièces dans un coin où elles sont oubliées. C'est à tel point, messieurs, qu'il serait plus facile, à notre époque, d'écrire le Cid que de le placer. Dernièrement, un de mes amis ayant des fonds disponibles et me consultant sur le choix de l'établissement à qui il devait confier son épargne, je lui répondis : « Voulezvous que votre argent soit à l'abri de tous les regards, de tous les caissiers filous et de tous les financiers Robert-Macaires ? Fourrez-le, en billets de mille, dans un manuscrit qu'un littérateur de -votre connaissance, non encore joué, soumettra à tel ou tel directeur que je vous citerai, et vous retrouverez, au bout de six mois ou d'un an, votre dépôt intact. »
Traversons à présent la chaussée.
Les cafés boulevardiers classiques du côté droit du boulevard, sont également au nombre de quatre : le café de Madrid, le café Riche, Tortoni et le café Américain, et chacun a sa physionomie.
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Le café de Madrid, situé entre le faubourg Montmartre et le passage Jouffroy est le lieu de réunion des journalistes de la presse radicale. C'est un centre démocratique que les boudinés, les pschutts, les bécarres dédaignent et oîi les gens barbus et chevelus abondent.
On y fume la pipe ad libitum et Ton y cause hautement politique.
Le café Riche a été adopté par les politiciens de la plaine, publicistes ou députés, par beaucoup de financiers et par beaucoup d'artistes; la pipe y est hors démise.
Le café Tortonî sert de refuge à un petit clan de peintres, de médecins, d'hommes de plume assez répandus, qui n'aiment pas la promiscuité de la foule et font bande à part.
Le café Américain, le moins ancien, a une clientèle analogue à celle du café Riche.
On peut également citer, au delà de la place de rOpéra, le café de la Paix, où Ton rencontre, parmi des partisans de Tempire, des rédacteurs de la presse conservatrice et des coulisiers, et le grand café, dont les habitués appartiennent en partie à l'opinion royaliste.
Pour les autres cafés, si nombreux, et si acha-
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landes, dont les rangées de tables rondes empiè- "^ tent sur le large trottoir, à droite et à gauche, de la rue Montmartre à l'avenue de l'Opéra, ils reçoivent monsieur tout le monde, non monsieur boulevardier.
Monsieur boulevardier ne hante régulièrement que les endroits notés ci-dessus, et c'est dans ces endroits qu'il faut aller si l'on veut le voir et l'entendre.
Alors, on peut l'examiner, en quelques minutes, sous ses diverses faces.
Comédien, boursier, banquier, faiseur, élégant, parasite, inutile, artiste, dentiste, turfiste, écrivain, député, journaliste blanc, journaliste bleu, journaliste rouge, journaliste multicolore, sceptique, cancanier, mauvaise langue, sacrifiant tout à un root, à une pointe, à un calembour bien ou mal venu, hâbleur, blagueur, bretteur, à la piste du moindre incident susceptible de piquer la curiosité, supérieurement renseigné sur les bagatelles, il résume remarquablement Paris pailleté, Paris agité, énervé, dont les gazettes boiilevardières signalent, matin et soir, les opinions, les réparties, les excentricités, les fantaisies, les délits et les bons mouvements.
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Etienne Maury le fréquentait au café Américain, enlre six et sept heures du soir, selon les informations du serrurier.
Effeclivement, à six heures cinq minutes, notre ingénieur parut devant l'établissement précité, où ses amis les officiers l'attendaient, vêtus en pékins.
— Hé bien ! quoi de nouveau? lui demandèrent ceux-ci en lui faisant place.
— Rien, dit-il en souriant.
— Tant mieux ; l'affaire est ainsi terminée a votre avantage. Que prenez-vous?
— Un Turin.
Le garçon servit la consommation et les trois hommes allumèrent des cigarettes.
Le temps était sec et chaud, et les promeneurs encombraient le bitume où URé vingtaine d'hétères de quinze à quarante ans, coquettement mises et pour la plupart fardées, allaient et venaient en remuant leur tournure et en usant de leurs œillades les plus audacieuses, de leurs retroussements de jupes les plus provocants, afin d'attirer l'attention d'hommes qui leur payassent à dîner ou leur fissent gagner de quoi aller dîner à leur bon plaisir ; le boulevard se garnissait de
ses créatures habituelles, les cafés regorgeaient de consommateurs, à chaque instant passait un publiciste cité, un artiste de renom, un homme politique en vue, un dandy cocasse ; le spectacle était très curieux et très animé, comme toujours, et Maury en jouissait en gourmet, quoiqu'il ne fut pas surprenant pour lui.
La table à laquelle il buvait avec ses amis se trouvait sur la première rangée de la terrasse, près du vaudeville.
Tout à coup, il pâlit, dressa la tête, fit un effort sur lui-môme en se rappelant la lettre suppliante de la princesse et, détournant les yeux, porta son verre à ses lèvres pour se donner une contenance, : il venait d'apercevoir, venant dans la direction de la Madeleine, le prince entre les membres de son cercle qui l'accompagnaient.
— Qu'avez-vous? questionnèrent les deux officiers.
— Mon adversaire, annonça-t-il avec un frémissement dans la voix.
— Laissez-le passer, recommanda le capitaine d'artillerie, à l'approbation de son collègue le capitaine de cuirassiers.
Le prince arriva, en une quinzaine de secondes,
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au moment où des consommateurs, attablés à droite de l'ingénieur, s'en allaient.
— Mettons-nous là, proposa-t-il, sans voir celui qu'il cherchait.
Un garçon enleva les verres vides et essuya la4able.
— Pardon, monsieur, fit courtoisement Son Excellence en se disposant à s'asseoir sur une chaise placée contre Maury.
Ce dernier se recula sans souffler mot, en proie à une vive émotion.
— Ah I parbleu 1 voilà qui est fort! s'écria alors de Mîrande, les traits subitement contractés par la colère.
— Qu'est-ce? interrogèrent les membres du cercle.
— Vous allez le savoir.
Puis, s'adressant à l'ingénieur qu'il avait enfin reconnu.
— C'est vous, dit-il, le chapeau sur la tête et d'un ton insolent et provocateur, qui vous nommez Etienne Maury?
— Oui, lui répondit l'ami d'Amélie en le regardant en face et sans bouger. Que me voulezvous?
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— Je veux vous corriger I répliqua-t-il en levant sa canne.
Mais avant qu'il eut eu le temps de baisser celle-ci, Maury, par un mouvement d'une rapidité vertigineuse, se jeta sur lui, le saisit à la gorge, et d'une poussée l'envoya rouler à quatre ou cinq pas.
La foule s'amassa immédiatement, compacte, et s'interposa.
Atteint ridiculement, à la partie postérieure, qui avait porté sur une grille de pied d'arbre, les habits souillés de poussière, le chapeau aplati et transformé en gibus, le prince se releva péniblement, fou de rage, salué par les rires irrévérencieux et les lazzi de trois ou quatre gavroches spectateurs de sa chute, et tenta de s'élancer contre son adversaire.
On l'arrêta au premier pas.
D'ailleurs, l'ingénieur était à la parade, une^ chaise à la main, et se préparait à le recevoir de manière à lui enlever Tenvie de retourner à la rescousse.
— Vbtre place n'est plus ici ; partez; partons; lui notifièrent ses compagnons en essayant de l'entraîner.
— Je le tuerai ! rugit-il, la bouche écumanle et en serrant son jonc dans sa main crispée, pendant qu'on appropriait son vêtement et qu'on rendait à son chapeau sa forme primitive.
Des gardiens de la paix, attirés par le rassemblement, accouraient de la place de TOpéra.
— Venez, au nom du ciel! insistèrent les membres du cercle en l'emmenant de vive force.
— Vraiment, rognonna un de ces derniers qui marchait derrière lui, si c'était pour nous offrir cet intermède qu'il nous a dérangés, il eut mieux fait de nous laisser oîi nous étions.