‹ La jolie cabotineChapitre 9 sur 20 · LES CONFIDENCES DE M. ARTHUH · texte numérisé non relu

LES CONFIDENCES DE M. ARTHUH

Trois heures plus tard, Maury attendait la princesse au Parc-Monceau, l'allée où il l'avait rencontrée la veille.

— J'ai réussi, lui apprit-il en l'abordant dès qu'il la vit.

— Vraiment?

— Oui.

El il lui raconta son entrevue avec la cabotine.

— Pourrai-je m'acquîtter envers vous? lui ditelle attendrie.

— Non, lui répondit-il en souriant à travers une larme, car un trésor inestimable seul me payerait de mes peines, et ce trésor, je n'y puis prétendre.

Elle le remercia par un regard éloquent et se concerta avec lui.

— Mon notaire sera prévenu ce soir, terminât-elle; demain, je vous attendrai chez lui, vers cinq heures, avec cette... demoiselle. Dieu veuille que mon projet aboutisse. Le bien soulage et console.

Ces mots prononcés, elle prit congé de Maury..

— Si tôt? se récria celui-ci. .

— Il le faut, prétendit-elle tendrement. Au revoir et merci, mon ami, mon frère.

— Au revoir, ma sœur.

— A demain, chez le notaire?

— Oui.

Quand il Teut perdue de vue, Tingénieur demeura tout pensif et redescendit dans Paris, les yeux humides et la gorge serrée, en soupirant :

— Point de faiblesse ; c'est pour son repos, cela doit sufGre.

Le frère de Balbine, Arthur Breuzot, qui, dans rintérêt de sa famille et dans son propre intérêt, s'était institué le surveillant de sa sœur, ouvrit Voreille lorsque, ce jour-là, en présence de sa mère et de la cuisinière, la femme de chambre, en déjeunant et autant pour le taquiner

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que pour céder au besoin de jaboler qui la démangeait, raconta ce qu'elle avait entendu, en écoutant à la porte du salon, de l'entretien de Tingénieur avec sa maîtresse, et ce que celle-ci, qui ne savait pas garder de secret, lui avait confié de cet entretien tandis qu'elle dressait la table pour elle et pour l'acteur des Variétés.

— Comment, tempêta M. Arthur, ce n'est pas assez de ce cabot, il faut encore que des mandataires de la princesse battent en brèche la position de ma sœur ! Hé bien! nous verrons !

— Tiens-toi, hein ! toussa la blanchisseuse en lui saisissant le poignet et de Tair d'une personne prudente qui craint de compromettre le bien-être dont elle jouit.

— N'aie pas peur : j'ai mon plan, grogna-t-il.

— On n'est jamais sûr du lendemain, chez les artistes dramatiques, geignit la femme de chambre, qui paraissait prendre plaisir à exciter la colère du serrurier.

Les domestiques des femmes galantes n'aiment pas les parents parasites de leurs maîtresses, par la raison que ceux-ci raflent perpétuellement les débris qui, d'habitude, leur appartiennent et forment le plus clair de leurs bénéfices.

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Vers deux heures, Mme Breuzot, légèrement enluminée, et son fils également en bon état, se disposèrent à partir.

— Je vais souhaiter le bonjour à la sœur ; attends-moi là, fit la blanchisseuse, qui n'ignorait point que Balbine ne tenait pas à ce que M. Arthur figurât dans l'appartement quand il s'y trouvait des visiteurs ou des visiteuses, et en laissant son honorable fils rouler une cigarette dans la cuisine.

Mme Breuzot, ayant au bras le sac de cuir qu'elle n'oubliait jamais lorsqu'elle se rendait chez sa fille, frappa discrètement h la porte du salon, et montra sa figure rougie et souriante sous la tapisserie qu'elle souleva dès qu'elle eut tourné le bouton.

— Tu t'en vas m'man ? lui cria la jeune première en l'apercevant.

— Oui.

— Alors, au revoir.

— Tu n'as à te débarrasser de rien aujourd'hui ?

— Non. Ahl si, pourtant ; j'ai là une robe de cachemire et des bas qui ne me vont pas ; tu en feras ce que tu voudras. Emporte en-

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core cela, continua-t-elle en jetant sur la robe et les bas qu'elle était allée chercher dans sa chambre à coucher, divers menus objets de toilette que la quémandeuse s'empressa de fourrer dans son sac.

— A bientôt, fit-elle, après cette largesse, et bonjour à p'pa.

— A propos, reprit Mme Breuzot, sur le point de disparaître, j'ai oublié mon porte-monnaie ; donne-moi de quoi prendre l'omnibus.

La cabotine prit une pièce de deux francs sur la cheminée et la remit à sa mère qui l'empocha avec une satisfaction qu'elle eut vainement essayé de dissimuler, puis passa dans le fumoir où l'attendait l'acteur en brûlant un cigare, soigneusement choisi dans la boîte de Son Excellence.

— Partons, Arthur, dit la blanchisseuse en reparaissant dans la cuisine, chargée de butin.

— Un jour, elle déménagera les meubles, ronchonnèrent la cuisinière et la femme de chambre à l'instant où elle descendît l'escalier de service, suivie de son estimable fils*

Mme Breuzot était une personne d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, aux traits

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fdligués, qui, à vingt ans, avait dû être gentille, et dont les principes, en fait de morale, ne dépassaient guère la hauteur raisonnable de ceux de la plupart des blanchisseuses bonnes filles. « Un petit coup de sirop » ne lui déplaisait pas de temps en temps, soit chez elle, pendant les entr'actes de son travail, soit ailleurs, et comme son mari et son fils partageaient son penchant aimable, elle n'avait pas de discussion avec eux quand il s'agissait de sécher une bouteille ou simplement « de prendre un verre ».

Assez propre et assez soignée, malgré cela, son métier le voulait, elle ne se tenait pas trop mal, eu égard à sa nature et à son caractère, et son mari pouvait la sortir le dimanche; mais son héritier, Arthur, était un « être impossible » selon Texpression de Balbine.

Paresseux, ivrogne, sournois, sans scrupule, il possédait tous les vices du mauvais ouvrier et eut volontiers servi de souteneur à sa sœur si celleci y eut consenti*

Son séjour à l'armée, pendant trois ans, dans un régiment de ligne, ne l'avait ni changé, ni amélioré, et l'opinion unanime sur lui était « qu'il ne valait pas quatre sous ;>.

Musculeux, à la peau jaune et glabre, aux cheveux noirs et plats, aux yeux incolores petits et louches, aux pommettes saillantes, au front bas, aux oreilles longues, à la bouche large et méchante, avec ses vêtements de camelot et sa casquette en soie et à ponts, qu'il remplaçait par un melon de feutre noir lorsqu'il allait chez sa « frangine », il représentait exactement l'Alphonse de profession.

— Remontes-tu à Plaisance? fit avec un hoquet sa mère, devant la maison.

— Non ; j'ai affaire dans Paris.

— Tu dîneras chez nous?

— Oui.

Mme Breuzot se dirigea vers le boulevard, et M. Arthur fila à l'opposé, vers la rue de Châteaudun, pour revenir se promener sous les fenêtres de sa sœur, car il avait « son plan » et il tenait à mettre celui-ci à exécution.

A deux heures et demie, l'acteur des Variétés sortit à son tour, le chapeau incliné, en Don Juan, sur l'oreille, l'air satisfait et le cigare à la bouche.

Le tabac du prince était du goût da l'eslipiiable personnage.

Arthur, en Tapercevant ne put réprimer un mouvement de fureur; toutefois, réfléchissant qu'une scène en public nuirait à ses projets, il se contenta de le toiser de haut en-bas.

— Salaud! sacra-t-il entre les dents.

— Voyou ! rispota de même Facteur en lui lançant un regard méprisant.

Une heure après, Son Excellence arriva à pied, une fleur à la boutonnière et la canne à la main.

— Monsieur le prince!... lui dit le serrurier en l'arrêtant de la voix avant qu'il eut franchi la porte cochère.

— Qu'est-ce? apostropha de Mirande en regardant par-dessus Tépaule.

— Je désirerais vous parler continua le machiavélique Arthur avec obséquiosité et en soulevant son chapeau.

— Venez avec moi chez voire sœur ; je n'ai pas la coutume de donner audience dans la rue.

— La présence de ma sœur me générait. Je préfère vous causer ici, à moins qu'il ne vous plaise d'entrer dans un café, auquel cas je revendiquerais la faveur de vous offrir une consommation.

De Mirande examina le frère de sa protégée et.

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poussé par la curiosité, emmena le bonhomme sur le boulevard Haussmann.

— M. le prince, commença le serrurier sommé de s'expliquer et en cherchant ses phrases, ma sœur vous doit son avancement, et je vous suis tout dévoué pour cela. Dans notre famille, voyezvous, on n'est pas ingrat ; c'est pourquoi j'ai tenu à vous avertir de ce qui se trame.

— Que se Irame-t-il ?

— Un tas de complots ayant pour but de vous séparer de Balbine. D'abord, il y a un cabot des Variétés qui cherche à s'introduire dans vos pantoufles, sous le prétexte d'instruire ma sœur des traditions de son théâtre ; ensuite, sauf votre respect, il y a madame votre épouse, dont les intentions ne sont rien moins que bonnes.

— Qu'en savez-vous ?

— Un individu, nommé Etienne Maury et s'inlitulant son envoyé, son ambassadeur, est venu, ce matin, exciter, de sa part, ma sœur à vous congédier, La femme de chambre l'a entendu pérorer dans ce sens.

— Vous en êtes sûr ?

— Tout ce qu'il y a de plus sûr.

— C'est étrange, marmotta Son Excellence,

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dans l'esprit de qui le nom d'Elienne Maury éveilla un souvenir confus.

— Il ne faut pas, déclama le digne représentant des Breuzot avec un geste emphatique, que le bien que vous nous avez fait et celui que vous êtes dans Tinlention de nous faire, soient compromis par des gens sans aveu el coquins. Balbine est jeune et faible, si on Tabandonnait à ses inspiralions elle tomberait dans les pièges qu'on lui tend; protégez-la, monsieur le prince, puisque vous l'aimez, et fiez-vous à moi pour vous aider à éloigner les moustiques qui bourdonnent autour d'elle.

— Avez-vous vu l'homme sur lequel vous appelez mon attention?

— Oui, de la fenôlre de la cuisine, lorsqu'il a descendu l'escalier.

— Le reconnaîtriez-vous ?

— Certainement. Hé ! tenez... Ah I parbleu !

Voilà qui est bizarre .

— Quoi ?

— Le voici, acheva l'intéressant Arlhur, en montrant, au coin de la chaussée d'Antin, Tingénîeur en train de payer le cocher qu'il avait pris vingt minutes avant au parc Monceau.

— Filez -le sans vous découvrir, sachez où ildemeurç, et renseignez-moi, à mon cercle, entre neuf et dix heures du soir.

— Vous serez fidèlement servi, monsieur le prince.

— Allez ; je monte chez votre sœur.

- Le serrurier, tout fier de son œuvre et persuadé qnll avait, à la fois, coupé Therbe sous le pied au càbot^ sa bète noire, et à ceux qui menaçaient d'enlever à sa sœur le beau traitement dont elle jouissait, et qui lui permettait, à lui, de vivre dans le désœuvrement, salua très bas Son Excellence, et tout jubilant, se mit aux trousses de Tingénieur.

« Ha ha ! il paraît que ma femme fait des siennes, gronda le prince en retournant rue Taitbout, irrité par ce qu'il venait d'apprendre et résolu à agir vigoureusement. Vexée d'avoir été dupée, elle veut me rendre la monnaie de ma pièce ; elle n'est pas de force, la pauvre dame, je le lui démontrerai. »

Balbine, ne sachant quelle conduite elle devait tenir en présence de l'intervention inattendue de la princesse dans sa vie, était très indécise et très anxieuse, malgré l'engagement formel

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qu'elle avait pris vis-à-vis de Maury, quand sou protecteur vint à point disperser d'un souffle ses irrésolutions.

— Ma chère enfant, lui dit le prince, après l'avoir embrassée, vous avez reçu, ce matin, une visite singulière dont il est utile que vous me rapportiez les détails. Vous savez combien mon affection pour vous est vive ; vous comprendrez donc que je ne puisse demeurer dans l'incertitude où m'a jeté cet incroyable incident. Que vous a chanté l'individu qui est venu vous voir avec un prétendu mandat de ma femme, et que lui avez-vous répondu ?

La question ainsi posée, une explication franche était inévitable ; Balbine le sentit, et visiblement soulagée par la solution qui s'imposait à elle, narra son entrevue avec l'ingénieur.

— Ce monsieur Etienne Maury est un intrigant, et vous avez été bien naïve de vous effrayer de ses sommations. C'est lui qui aura affaire au parquet s'il ose se réintroduire chez vous, fit Son Excellence d^un ton cassant. Quant à l'acte notarié qui vous promet cent mille francs aux calendes grecques, c'est une de ces inventions qu'on ne discute pas. On cherche à vous tromper,

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à VOUS éloigoerde moi, voilà la vérité ; à vous de choisir entre le sort que je vous ai fait et celui qu'on vous propose.

— Mon choix, le voîci ! s'écria Balbine, qui était plus comédienne à la ville qu'au théâtre, en s'asseyant sur les genoux de son protecteur auquel elle donna un long baiser.

Satisfait de cette réplique et de cette démonstration, de Mirande enlaça la cabotine, lui rendit avec usure sa caresse, et renversant sa tête sur son bras et la regardant dans le blanc des yeux, lui dit, à deux doigts de la bouche :

— Ainsi, tu n'écouteras plus ceux qui tente raient de nous séparer?

— C'est juré.

— Et tu m'aimeras?

— Toujours.

— Trésor, je t'adore ! . . .

— Tu dînes avec moi lui signifia, deux heures après et d'une voix veloutée, la jeune première, au sortir de la chambre à coucher, en se pendant à son cou.

— Oui, répondit-il; il suffit que je sois à neuf heures au cercle.

— Je vais prévenir la cuisinière.

— J'oubliais, fiUil en la retenant.

— Quoi?

— Tu reçois un acteur des Variétés que mes amis et moi serions peu flattés de rencontrer dans ton salon, où nous ne verrons avec plaisir que des gens de qualité : congédie cet intrus.

— Tu y tiens ? s'étonna Balbine, qui soupçonna là une traîtrise de M. son frère.

— Oui.

— A tes ordres.

Et frappant sur un timbre :

— Angèle ! recbmmanda-t-elle à sa femme de chambre accourue à Tappel, vous avertirez M. Juliot que je cesse de prendre ses leçons et que, par conséquent, il est inutile qu'il se donne la peine de repasser.

— Bien, mademoiselle.

— M. le prince dîne à la maison, ajouta-t-elle en poussant amoureusement Son Excellence dans le fumoir.

Angèle tourna le dos en riant sous cape.

ÉCHANGE DE LETIRES

A neuf heures, de Mirande quitta sa maîtresse, qui avait rarement élé aussi aimable avec lui, et alla à son cercle où Arthur Tattendait.

— J'ai son adresse, monsieur le prince, annonça, à mi-voix, le serrurier.

— Où demeure-t-il ?

— Rue de Rennes, SI. C'est un ingénieur

— Parfait.

— Son Excellence n'a plus besoin de moi ?

— Pour le moment, non ; mais il se peut que vos services me soient utiles à nouveau ; passez ici demain, et les soirs suivants, à celte heure, et renseignez-vous auprès du concierge, qui sera prévenu. En attendant, prenez cela pour votre dérangement.

— Monsieur le prince peut être persuadé que

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mon dévouement lui est acquis, affirma Arthur en serrant dans sa main deux louis que Son Excellence venait de lui donner.

— Au revoir.

M. Breuzot redescendit sur le boulevard, enchanté de sa journée, et de Mirande s'assit à une table et écrivit ce billet :

« Monsieur,

» Vous avez eu le front de vous introduire, ce matin, au nom de la princesse de Mirande, chez Mlle Balbine, artiste du théâtre des Variétés, et d'y tenir un langage indigne d'un galant homme. Je vous avertis que si pareil fait se reproduisait, je me verrais forcé d'employer contre vous les moyens que la loi met à ma disposition.

» Je vous défends de vous servir du nom de ma femme et du mien, et je vous envoie l'expression de mon mépris.

» Albert de Mirande. »

Son Excellence mit sur l'enveloppe : Monsieur Etienne Maury, ingénieur civil, rue de Rennes, 51, appela le chasseur, lui confia le pli, et pénétra dans la salle de jeu.

Maury était absent lorsque le chasseur frappa

à sa porte, et ce né fut que tard, en rentrant, qu'il lut répître du prince.

« La drôlesse a parlé, se dit-il en pâlissant ; c'était à craindre ; mais cela ne pouvait autoriser son amant à m'écrire sur ce ton. Pauvre Amélie, tout son échafaudage est renversé par cet insolent billet. Quant à moi, mon sort est vraiment misérable : je suis dans l'alternative de me faire tuer ou de perdre la femme que j'aime en tuant celui qui m'a outragé !»

Il dormit peu et le matin, à la première heure, se rendit successivement chez deux de ses amis, un capitaine d'artillerie et un capitaine de cuirassiers, à qui il confia ses intérêts.

A onze heures, les deux officiers se présentèrent à l'hôtel de l'avenue de Villiers, oîi Son Excellence les reçut.

De Mirande trouva d'abord étonnant que l'ingénieur osât lui envoyer des témoins, prétendit qu'il ne se battait qu'avec des gens de son rang, et finalement argua qu'il ne devait aucune réparation à un homme qu'il n'avait jamais vu, et qui, sans provocation de sa part, cherchait bassement à lui nuire en abusant, pour cela, de la crédulité et du dépit de la princesse.

Les deux officiers lui répliquèrent que c'étaient là des raisons que ses témoins auraient la liberté d'exposer, et comme il s'obstinait dans son refus, se retirèrent.

Maury les attendait à déjeuner.

Après qu'ils lui eurent rendu compte de leur démarche, il prit une plume et une carte postale^ et traça ces lignes qu'il adressa à Son Excellence, à son cercle :

« Monsieur,

» Après m'avoir insulté et menacé, vous vous réfugiez derrière des prétextes pitoyables pour me refuser une réparation. Je savais, de longue date, par la rumeur mondaine, que vous êtes un triste sire, puisque vous parlez de litre, de rang; je sais maintenant que, par-dessus le marché, vous êtes un pleutre, et j'aurai la satisfaction de vous le dire de vive voix quand je vous rencontrerai en public. »

— Lorsque tout le monde, au tripot dont il fait partie, aura lu cette carte que le facteur déposera dans deux heures, reprit Maury, il sera peut-être moins arrogant et plus batailleur. En espérant sa réponse, déjeunons, mes amis, et de notre mieux.

Le déjeuner fini, l'ingénieur rendit la liberté

aux officiers, en les averlissant qu'il les préviendrait s'il avait du neuf, et écrivit,* pour Mme de Mirande, une lettre dans laquelle il raconta ce qui s'était passé depuis la veille, en glissant sur le caractère ab irato de sa correspondance avec Son Excellence, et qu'il fit porter à l'étude du notaire par une personne de confiance chargée de ne la remetlre qu'à la princesse.

En l'étal, il ne pouvait aller ni chez la cabotine, pour se faire flanquer à la porte, ni chez le notaire, pour compromettre la jeune femme qui était sans doute épiée ; il s'abstint donc, en adjurant la princesse de croire à son dévouement sans limites et en la suppliant de persister à le traiter en frère.

' De son côté, le prince avait déjeuné chez lui, en compagnie de Grugerolles, qui était impatient de savoir oîi en était la négociation en cour de Rome relative à son titre de baron et à sa croix de commandeur, et était sorti avec le banquier véreux pour s'occuper d'une grosse affaire financière appelée à le gorger de millions au dépens du public, de sorte qu'il n'avait eu aucune explication avec sa femme ; mais ce n'était, dans son esprit, que partie remise.

L'occasion de reprendre, chez lui, Taulorité que lui avait enlevée sa dernière pantalonnade de sept cent mille francs, était trop favorable pour qu'il la négligeât, et il se préparait à en profiler.

« Quand j'aurai confondu Mme de Mirande en lui prouvant qu'elle entretient, contre moi, des relations avec des ingénieur^ autrefois ses prétendants, pensa- t-il avec une satisfaction ironique, que pourra-t-elle me répondre, et quels reproches sera-t-elle autorisée à me faire dans l'avenir? Il est original qu'une histoire de ce genre soit destinée à me garantir la tranquillité dans mon ménage. Ah I les femmes, je parle des femmes légitimes, quelle engeance ! Et pourquoi n'est-il pas permis d'épouser leurs dots sans les épouser elles-mêmes ? »

La carte postale de Maury arriva au cercle à trois heures, fut incontinent lue par les domestiques, et ne tarda pas à être le sujet de toutes les conservations.

L'avis qu'elle contenait promettant un scandale, plusieurs membres en causèrent gravement entre eux et décrétèrent que Son Excellence devait suivre TafTaire.

Celte opinion, peu à peu partagée par les uns

et les autres, devint bientôt unanime, et lorsque lé prince arriva, vers sept heures, pour dîner, il n'y eut qu'une voix autour de lui,, celle-ci : « Mon cher, il faut vous battre. »

De Mirande blêmit en lisant la carte postale, dit qu'il se chargeait de punir son auteur et, en dépit des murmures, des objections, des conseils qui parvinrent plus ou moins direclement à ses oreilles, resta inébranlable.

Une fois seulement, il répondit sèchement à un duc du troisième empire, qui le relançait :

— Monsieur, dans notre famille, dont l'origine remonte à Charlemagne, nous savons châtier le insolents et venger les offenses. Nous tenons cette science de nos ancêtres qui l'ont apprise auprès des rois de France.

Le duc se moucha et se tint coi.

A neuf heures, un domestique prévînt Son Excellence que M. Arthur Breuzot était dans l'antichambre.

— Savez-vous, demanda le prince au serrurier, dans l'embrasure d'une fenêtre, quel établissement fréquente, en sortant de son bureau, ce monsieur Etienne Maury ?

— Un des grands cafés du boulevard, je crois.

— Assurez-vous de cela ce soir, et apportezmoi le résultat de vos laves ligations demain, à midi, chez votre sœur, où je déjeunerai.

Son Excellence aurait pu ajouter : « Et où je coucherai », car Mlle Balbine Taltendait à souper avec Grugerolles et deux nobles Romains, parents de cardinaux bien vus au Vatican, qui devaient contribuer à décrocher les parchemins de baron et de commandeur, et s'occupaient, en outre, de combinaisons banquiëres ou plutôt banqueroutières.

Dans cet entre-temps, Mme de Mirande abattue par l'effondrement de son projet et redoutant les conséquences que cette catastrophe aurait pour l'ingénieur, relisait, chez elle, la lettre de Maury, qui, tout en taisant les termes outrageants du billet du prince, laissait pressentir un conflit aigu imminent.

Quand deux hommes se sont heurtés, contrecarrés, regardés, si pacifiques qu'ils soient, avec défi, il est rare qu'ils n'en arrivent pas aux arguments ad hominem.

La nature humaine est hargneuse par tempérament et féroce par instinct.

Pour empêcher ce conflit d'éclater, la noble

femme eut sacrifié sans regret une partie de sa fortupe ; mais quel moyen avait-elle de prévenir les complications dont elle était la cause involontaire? Nul autre que son influence surMaury, et elle n'hésita pas à l'employer.

Dans une épître émue et touchante, elle conjura l'ingénieur d'éviter toute dispute, toute contestation avec M. de Mirande s'accusa et s'excusa d'avoir exposé son impeccable ami à des ennuis qui auraient dû retomber sur elle, et, au nom de l'affection que lui portait ce dernier, exigea l'oubli de ce qui venait de se passer.

« 11 est heureux que ma réplique à son mari soit partie, se dit Maury, en dévorant sa missive et en la couvrant de baisers, sans cela, ce papier embaumé m'eût mis à une cruelle épreuve. Actuellement, je a'ai plus qu'à attendre le bon plaisir de mon adversaire. J'ai relevé l'insulte qui m'a été faite; je suis dans une situation correcte vis-à-vis de mes amis et de moi-même et je puis, dans une mesure encore large, déférer au désir de la princesse. »

Pour le prince, il était dans une disposition d'esprit toute différente; la fureur, la honte l'é-* toufTaient, et quoiqu'il ne pensât pas à se battre.

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il brûlait de se venger publiquement du soufflet qu'il avait reçu publiquement.

Lldée que sa femme et sa maîtresse étaient mêlées indirectement à l'injure qui le rendait la fable du grand monde et probablement aussi de tous les mondes, doublait Faculté de son ressentiment et lui enlevait tout sang-froid, toute retenue, toute mesure.

« Je le châtierai, articulait-il, et de telle sorte que madame mon épouse éprouvera quelque difficulté à le charger, à l'avenir, de négociations dont je serai le point de mire. »

Le souper avec GrugeroUes et les'deux nobles Romains susmentionnés le calma momentanément; Balbine, il est vrai, y pétilla de verve et y parut avec tous ses avantages, et la nuit acheva ce que la soirée avait commencé.

Le lendemain matin, il était moins agité, sans pour cela être moins acharné à <* corriger » Maury, et put écouter, paisiblement, dans la chambre à coucher, en achevant sa toilette, les informations que lui apporta M. Arthur.

— Ainsi appuya-t-il, il va chaque jour, dans ce café, en sorlant de son bureau?

— On me Ta certifié au café même.

— Je VOUS félicite de votre célérité à me servir et m'occuperai de vous créer une position.

— Oh! monsieur le prince, grimaça le serrurier en tournant dans ses mains son melon de feuire, ma position c'est d'être auprès de vous et de ma sœur.

Dans l'après-midi, de Mirande se rendit au cercle.

— Messieurs, proposa-t-il à plusieurs de ses collègues considérablement titrés qui s'entretenaient précisément de lui, vous m'obligeriez en venant avec moi prendre votre apéritif sur le boulevard, où vous aurez moins chaud qu'ici. Est-ce accepté?

— Oui, lui répondit-on d'une seule voix en flairant anguille sous roche.

— Alors, partons.

— Où nous mène-t-il et quelles sont ses vues? mâchonna un de ceux qui le suivaient.

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