‹ La jolie cabotineChapitre 11 sur 20 · LES PRÉLIMINAIRES DU DUEL · texte numérisé non relu

LES PRÉLIMINAIRES DU DUEL

La vengeance publique, préparée pour punir l'offense publique reçue par le prince, avait tourné à la confusion de son auteur, grAce à un simple incident.

Que l'ingénieur eut élé moins prompt à prévenir l'agression qui le menaçait, et il recevait en pleine figure les coups de canne de son ennemi, et celui-ci se relirait fièrement en se vantant de ravoir bâlonné et en prétendant qu'il ne lui devait rien pour cela; mais c'était, au contraire. Son Excellence qui s'en allait avec une volée de bois vert ; c'était elle qui sortait de l'arène battue et conspuée et, par ce seul fait, les choses ne pouvaient en rester là.

Les membres du cercle le comprirent tout de suite, car, à peine rentrés, ils déclarèrent unanimement à leur client qu'insulté et frappé, il lui

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était difficile de mépriser plus longtemps celui qu'il avait tenté de châtier, que les journaux ne manqueraient pas de commenter la scène du café Américain, et qu'il fallait couper court aux appréciations malveillantes en constituant des témoins.

— Sans doute, reconnurent-ils, il est dur, pour un homme de votre race, de se commettre avec un monsieur de cette sorte ; cependant»

nous ne saurions vous cacher qu'il ne vous est plus permis d'hésiter.

— Certes, je me battrai, articula Son Exellence bouleversée par la honte et la fureur ; je me battrai et je le tuerai I

Habile à Tescrîme, bon tireur au pistolet, il avait, en effet, les plus grandes chances de coucher sur le terrain l'ingénieur, qui ne fréquentait ni les salles d'armes ni les tirs.

Ses témoins furent un marquis et un comte qui avaient assisté à Talgarade et auxquels il donna carte blanche, étant entendu préalablement que le duel ne cesserait que lorsque l'un des deux combattants serait hors d'état de continuer la lutte.

— Je vais dîner chez moi, leur dit-il, et reviendrai au cercle à onze heures pour savoir ce que vous aurez arrangé.

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Les témoins partirent en voiture, et quinze minutes plus tard, s'arrêtèrent au 81 de la rue de Rennes.

L'ingénieur persuadé que, cette fois, une rencontre était inévitable, lés attendait en compagnie de ses amis.

• Lesquatre.témoins se saluèrent, échangèrent leurs noms et sortirent ensemble pour aller conférer.

« J'aurais voulu, murmura Maury, répondre autrement au désir de Mme de Mirande ; maïs je ne suis plus libre d'éviter un duel que je n'ai pas cherché et qui me sépare peut-être sans retour de celle que j'aime. ».

A septheures et demie, le prince arriva à son hôtel.

. Se croyant libre, Amélie s'était rendue chez ses parents pour leur avouer ce qu'elle avait fait, leur apprendre le résultat de ses sacrifices, et recevoir leurs conseils.

De Mirande dîna donc seul.

A neuf heures moins un quart, impatient et irrité, il s'en alla chez Balbine, après avoir ordonné à la femme de chambre- d'inviter la princesse à ne pas se coucher avant son retour, ayant

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à lui parler, et à neuf heures et demie il tint la cabotine sur ses genoux.

Celle-ci avait eu vent de son pugilat par le banquier GrugeroUes qui, informé, sur le boulevard, était monté chez elle, avide de savoir le conclusum de l'histoire, et Tavait quittée très perplexe, car s'il s'opposait à ce qu'on tuât l'homme qui s'était engagé à lut obtenir du saint-père la croix de commandeur et le titre de baron, elle ne voulait pas, elle, qu^on lui supprimât son soutien.

— Ne te bats pas, ne te bats pas, mon petit Albert, lui dit-elle en le baisant et le rebaisant ; oublie cet aventurier, et qu'il ne soit plus question de rien.

— Tu es folle, répliqua-t-il en lui rendant abondamment ses caresses; je ne suis pas le maître de reculer ; du reste, je ne sais pas reculer.

— Je souhaite que ce vilain homme se casse le cou, ou que des rôdeurs l'assomment ce soir, afin qu'il manque au rendez-vous.

— Il mériterait ce sort.

— Mon frère serait à môme de te servir dans cet ordre d'idées ; consens-tu à ce que je l'envoie chercher?

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— Non, répondit de Mirande en riant.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse! Ménage-toi, je t'en supplie, mon chienchien, et ne le ménage pas.

— Sur ce dernier point, tu seras servie, soisen convaincue.

— Te reverrai-je ce soir ?

— C'est douteux.

— Au moins, promets-moi de me renseigner vite demain ?

— Je te le promets.

— Tu t'en vas?

'—Je suis attendu.

— Ah I je vais passer une nuit affreuse. Au revoir, mon chéri ; et souviens-toi que ta petite Balbine t'aime et n'a que toi. .

Son Excellence embrassa une dernière fois la cabotine qui l'accompagna, en s'essuyant les yeux, jusqu'à l'escalier, et partit.

— Vous vous battez demain, à dix heures du matin, au bois du Vésinel, lui dirent, au cercle, ses témoins. L'arme choisie est le pistolet. Vous serez placés à quarante pas, avec faculté d'avancer de dix pas, et vous échangerez quatre balles si cela est nécessaire.

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— Et au cas où aucune des quatre balles ne porterait?

— Vous mettriez Tépée à la main, et le combat durerait jusqu'à ce qu'une blessure quelconque empêche sa continuation.

— Messieurs, je vous remercie. Rendez-vous, demain matin, à huit heures et demie, à la gare St-Lazare. J'apporterai une paire de lanàes et mes pistolets de tir.

— Allons, l'affaire est sérieuse, grommelèrent les deux témoins.

En quittant le cercle, de Mirande retourna directement avenue de Villiers, où sa femme, prévenue, veillait, ignorante de la situation, et inquiète de cette signification -d'entrevue à une heure aussi indue.

Qu'est-ce que son mari avait à lui communiquer?

Elle se le demandait vainement, tout en réifléchissant que si d'autres chagrins la harcelaient elle trouverait peu d'appui auprès de son père et de sa mère qui, dans la crainte de perdre, aux yeux du monde, le bénéfice de leur parenté avec un prince, l'aideraient mollement, lorsque de Mirande se fit annoncer dans son boù-

doîr, OÙ, en vue de sa visite, le thé était préparé.

— Ma chère, lui dit Son Excellence avec autant d'impertinence que de sans-gêne et en s'étalant dans un fauteuil, vous avez dû être surprise dé n>on rendez-vous nocturne; si j'ai tenu à vous saluer si tard, c'est que je n'ai pas eu le plaisir de vous rencontrer à dîner.

— Je dînais chez mon père et ma mère, monsieur.

— Je ne vous le reproche point; je vous en félicite même ; si vous n'eussiez fréquenté que les respectables auteurs de vos jours, je n'aurais pas à vous parler, ce soir, à minuit, de choses gui intéressent mon honneur et le luslre de mon nom.

— Je ne vous comprends pas, répartit la princesse dont la figure se décolora et avec appréhension.

— Je vais vous éclairer ; ou plutôt, je vais vous mettre sur la voie, car vous êtes aussi docte que moi, sur le motif qui m'amène chez vous.

En deux mots, il s'agit de votre confident, M. Etienne Maury, ingénieur civil, demeurant rue de Rennes, 51.

— Je croyais, au contraire, monsieur, d'après votre introduction, qu'il s'agissait de votre maîtresse, Mlle Balbine, actrice des Variétés, précédemment attachée au théâtre Montparnasse, demeurant rue Taitbout, 48, et à l'entretien de laquelle vous consacrez ma fortune, répliqua Amélie en essayant, par un effort de courage, de prendre le dessus dans la conversation, qui commençait sur un ton si virulent et d'une manière si orageuse.

— Madame ! s'écria le prince emporté par la colère.

— Hé quoi ! monsieur, auriez-vous seul, ici, le droit d'accuser?

— Un homme comme moi peut avoir des faiblesses ; une femme comme vous ne doit pas être soupçonnée.

— Je ne discuterai pas, monsieur, votre morale singulière, et j'admettrai volontiers qu'une femme est tenue de demeurer sage quand son mari s'émancipe; mais je cherche en quoi j'ai manqué aux obligations qui me sont imposées par votre nom et par ma conscience.

— Vos relations avec ce bélître, ce cuistre, sont une honte I

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— Mes relations I M. Maury, que je connais depuis plusieurs années, est mon ami, il est vrai, mon ami respectueux autant que sincère, et si j'ai eu tort de réclamer son concours désintéressé dans une question qui me touche plus encore qu'elle ne vous touche, c'est parce que vos procédés à mon égard m'ont désespérée.

— Et de désespoir, vous êtes allée vous précipiter dans les bras d'un faquin I C'est admirable I Hé bien! sachez, madame, que, grâce à vous, je me bats demain avec votre.,, ami, comme il vous plaît de l'appeler.

— Vous vous battez avec M. Maury ?

— Cela vous effraie pour lui? Il n'est cependant pas sûr qu'il reste sur le terrain.

— Vous interprétez mal ma pensée, monsieur, reprit la princesse, terrifiée par celle déclaration. En dépit de vos procédés envers moi, votre vie m'est chère, et je m'oppose à ce que vous la risquiez dans un duel qui n'a pas de cause fondée. Punissez-moi pour l'imprudence que j'ai commise puisqu'il est possible que vous augmentiez la somme de mes tourments; mais que les conséquences de ma faute ne retombent pas sur vous !

— Madame, j'ai le regret de vous avertir que

votre comédie ne me convaînct ni ne m'émeut.

Au reste, je ne suis pas venu pour êlre convaincu ou ému; je suis venu simplement pour vous informer que, par votre fait, je me coupe demain la gorge avec un individu que mon rang et ma naissance m'interdisaient d'accepter comme adversaire, afin que vous ayez le loisir de vous préparer à ma perte ou à celle de cet individu.

— Monsieur, ayez pitié ; voyez, je joins mes mains tremblantes, je m'humilie : renoncez à là résolution barbare dont vous me parlez si cruellement, et je m'engage à oublier vos sévices passés, poursuivit Amélie troublée au suprême degré et en versant de brûlantes larmes.

— Un duel, vous l'ignorez, je le constate, madame, ne se remet ni ne s'évite lorsqu'il est arrêté; vos sollicitations, très flatteuses pour le citoyen Etienne Maury, sont donc parfaitement inutiles.

. — De grâce !...

— Adieu, je vous abandonne à vos regrets.

— Ne me quittez pas ainsi, monsieur, au nom du ciel!

— Vous avez reçu ma communication, termina froidement de Mirande ; je n'ai rien à

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ajouter. Ah I pardon, un dernier mot: si je suis tué, n'épousez pas le sieur Maury. Après m'avoir donné un drôle pour rival, donnez-moi un noblç pour remplaçant. Cela, je vous le demande instamment.

Et il se relira, laissant sa femme dans un état d'affolement et de terreur difficile à décrire.

De retour dans son appartement, il prit, dans un meuble d'ébène, sa boîte de pistolets, l'ouvrit, regarda si rien n'y manquait, mania, l'une après l'autre, les deux armes luxueuses et de précision, décrocha d'une panoplie une paire d'épées qu'il essaya sur le tapis, et, satisfait de son inspection, sonna son domestique.

Le groom, à moitié endormi, parut.

— Pierre, lui dit-il, vous me réveillerez demain matin, à sept heures moins un quart, et ferez en sorte que le coupé soit prêt à huit heures.

Puis il se coucha.

— Vous savez la nouvelle? chuchota la femme de chambre h Pierre, à l'instant où celui-cî, un bougeoir à la main, ouvrait sa porte.

— Non.

— Monsieur se bat demain avec l'amant de Madame.

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— Ha ha!

— Monsieur a eu, lout-à-rheure, à ce sujet, une scène terrible avec madame, qui pleure actuellement toutes les larmes de son corps, assise au pied de son lit.

— Pour faire partie carrée, ricana en manière de conclusion le groom, qui avait quelquefois d'intéressantes inspirations, madame devrait se bat- Ire avec la maîtresse de monsieur.

— Oh! ces maîtres!... grogna la femme de chambre en rentrant également chez elle.

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