LA «ENCONTRE
La princesse ne ferma pas le§ yeux. Qu'elle .pensât à son mari ou à Tingénieur, elle se disait qu'elle serait la cause de ce qui arriverait à l'un ou à l'autre, et fiévreuse, agitée, se lamentait en cherchant le moyen d'entraver une rencontre détestable, dont l'issue devait être fatale, elle le sentait.
« Ah ! que je souflFre ! que je soufTre ! » sanglolait-elle, appuyée contre son lit, et en proie à une douleur sans cesse grandissante.
Un moment, elle eut l'idée de prévenir la police, pour que celle-ci s'interposât; ensuite elle projeta d'aller se jeter entre les combattants, ou mieux encore, de s'accrocher au prince à l'heure où il sortirait de l'hôtel et de le suivre s'il refusait de rester; puis, elle reconnut sa folie et son impuissance et tomba dans le découragement.
A sept heures et demie, quand Pierre attela le cheval au coupé, elle ressentit une secousse électrique et bondit vers la fenêtre de sa chambre, dont elle écarta les rideaux.
« Il va partir, haleta-t-elle ; tentons un dernier effort. »
Et se tratnant, dans son long peignoir blanc, jusqu'à Tappartement de son mari, elle frappa discrètement à la porte, tourna le bouton et entra, blême, hésitante et en s'appuyant sur les dossiers des fauteuils, des chaises et contre les meubles.
Le prince était dans son cabinet de travail oi!iil prenait sa boîte de pistolets et ses épées.
— Que venez-vous faire ici ? lui dit-il d'un air irrité et plein de hauteur.
— Monsieur... monsieur, balbulia-t-elle, aveuglée par les pleurs ; je vous en prie à nouveau, à genoux, à deux genoux : ne vous battez pas 1 ne vous battez pas I
— Marchande! répliqua de Mirande, en lui lançant un regard méprisant.
Et la repoussa brutalement, toute pantelante, il s'éloigna.
— Ah! je suis maudite ! exclama-t-elle d'une voix
déchirante, en entendant Je roulement du coupé.
Rue Taîtbout, Tangoisse était aussi très vive ; mais là, elle avait un caractèriB différent.
Ce qui importait à Mlle Balbine, c'était, avant tout, sa position, et si le duel de son protecteur la mettait sens dessus dessous, c'^est qu'elle comprenait qu'une balle ou un coup d'épée pouvait la ruiner.
n Oh ! cet ingénieur, cet ingénieur, si je le tenais ! », répétait-elle en serrant ses jolis poings, à la pensée que Maury avait des chances d'être vainqueur.
Sa mère et son frère, mandés par elle, lui apportèrent leurs confortations entre huit et neuf heures du matin.
— Il se bat; on va me le tuer ; je suis ruinée ! leur cri a-t-elle, hors d'elle-même. Ah I pourquoi, vous qui prétendez vous intéresser à moi, ne m'avez-vous pas délivrée de son exécrable ennemi qui m'a vilipendée, là, à cette place, on vous l'a appris?
Mme Breuzot et son fils se disculpèrent, promirent d'être plus vigilants à l'avenir, et ne négligèrent rien pour la calmer, quoi qu'ils fussent tous deux dans d'horribles transes, car la fortune
de leur bien-aimée parente était aussi la leur, et ils avaient presque autant de raisons que Balbine de tenir à Texistence de Son Excellence.
A dix heures, la cabotine, de plus en plus surexcilée, envoya son frère, sa mère, sa femme de chambre, sa cuisinière aux informations, au cercle, au café Américain, rue de Rennes, avenue de Villiers, et courut presque aussitôt derrière eux, à Taventure, en quête de nouvelles, chez GrugeroUes et d'autres personnes, ses commensaux, en rugissant, dans un énervement spasmodique : « Jour de Dieu! si on me le casse, si on me le supprime, je suis capable de tout, oui de tout ! »
De Mirande ayant rejoint, àla gare Saint-Lazare, ses témoins et un médecin de l'intimité de ces derniers, était parti par le train de neuf heures, sans apercevoir Maury.
C'est que lïngénieur avait pris le train précédent avec ses amis et un médecin également, et qu'il était déjà au Vésinet, à la recherche d'un emplacement convenable.
A l'heure fixée, les deux groupes se réunirent près de la station et coupèrent hâtivement à travers le bois, dans la direction du champ de manœuvres.
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Une pelouse unie, contre un massif de jeunes charmes, les arrôta au bout de cinq minutes, et comme Tendroit était propice de tous points et désert, ils convinrent d*y rester.
Le temps gris et frais s'harmonisait avec le caractère du drame qui s'ouvrait.
Les témoins conférèrent ensemble pendant que les adversaires, tranquilles à Textérieur, se promenaient, en fumant, chacun de son côté, avec son médecin, délimitèrent Tarëne, tirèrent au sort les armes et Iq choix des places, flambèrent deux fois, puis chargèrent les pistolets, et, ces préambules terminés, procédèrent aux préparatifs finals.
Enfin, le prince et riugénieur se trouvèrent face è. face et se regardèrent.
— Ëtes-vous prêts, messieurs? interrogea, à haute voix, le témoin désigné pour le commandement.
— Oui, répondirent simultanément les deux combattants.
Il était entendu que ceux-ci, placés à quarante pas, avanceraient de dix pas, sur Tordre de : « Allez, messieurs? » et tireraient à volonté, sans viser.
Il y eut un silence de quelques secondes, après quoi le signal retenllL
Aussitôt, Maury fit franchement ses dix pas, abaissa son arme et tira.
Un bruit sec dans la ramure indiqua que la balle avait cassé une branche, à une trentaine de mètres de distance.
De Mirande eut Un sourire. Vipérin, atteignît, sans se presser, la limite qui lui était tracée, et demeura immobile.
L'ingénieur, droit et les bras croisés, attendit bravement qu'il plut à Son Excellence de faire feu à son tour.
Les témoins et les médecins, plus anxieux que lui, retinrent leur respiration, et rien sur la pelouse ni dans les taillis environnants, ne troubla le caractère poignant de la scène.
Tout à coup, ce fut un éclair, le pistolet du prince brilla, une détonation éclata, dispersant une compagnie de moineaux, un gémissement humain se mêla aux cris d'effroi des oiseaux, et l'ingénieur s'affaissa sur l'herbe.
Les officiers et les médecins se précipitèrent au secours du blessé, le soulevèrent par-dessous les bras, déboutonnèrent sa redingote, son gilet
et écartèrent sa chemise tachée de sang.
— Aidez-moi à marcher jusqu'à la gare, priat-il en se raidissant contre la douleur; je veux regagner Paris et rentrer chez moi.
— Nous vous panserons d'abord, lui dit son médecin ; après, nous verrons,
La balle avait traversé le côté gauche, près des artères rénales, et était ressorlie contre l'épine dorsale.
Les deux docteurs se consultèrent du regard, échangèrent quelques mots et posèrent un premier appareil, tandis que le prince et ses témoins, après avoir salué, quittaient la pelouse et regagnaient le chemin de fer.
Un quart d'heure plus tard, le médecin de de Mirande, suivi du capitaine de cuirassiers, qui allait chercher un brancard dans le village, se réunit, à la station, à sa société.
— Hé bien? lui demandèrent les deux amis de Son Excellence.
— Hé bien! fit-il avec une grimace significative, la blessure est grave.
Le prince eut de la peine à réprimer un mouvement de satisfaction.
— Messieurs, dit-il d'un ton qui trahissait ses
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senliments intimes, nous sommes à proximité de Saint-Germain; voici le train de Paris; je vous offre à déjeuner au pavillon Henri IV.
La proposition n'ayant point soulevé d'objection, Son Excellence prit des billets au guichet, et en un clin d'œil, les quatre hommes furent loin.
En descendant de i^agon, de Mirande sollicita la permission d'envoyer une dépêche, et pendant que ses témoins télégraphiaient au cercle, traça les lignes suivantes :
« Mademoiselle Balbine, rue Taitbout, 48, Paris. — Tout s'est heureusement passé pour moi. Suis sain et sauf et t'embrasse. Dînerai ce soir avec toi. Préviens GrugeroUes et autres amis. — Albert. »
Ce télégramme expédié, il gravit l'escalier de la gare et entra triomphalement au restaurant où il choisit ce qu'il y avait de mieux sur la carte, en mets et en vins.
La cabotine, dont les démarches n'avaient rien produit, était depuis une demi-heure, de retour chez elle oîi elle persistait à se lamenter au milieu de sa mère, de son frère et de ses domestiques, revenus bredouilles lorsqu'un jeune facteur du télégraphe lui apporta la dépêche qu'on vient de lire.
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— Vivat! le prince est sauvé et mon avenir avec luil annonça-l-elle, ivre de conienlement^ et en montrant le bienheureux télégramme à Mme Breuzot, à M. Breuzot fils, à la femme de chambre et à la cuisinière.
— Quel bonheur! applaudirent en chœur ceux-ci.
— Enfoncé Fingérieur I Bernique à la princesse! continua-t-elle avec une exaltation gamine, en frappant des mains, en riant bnijamment, en chantant et en dansant à la fois devant son frère, qui s'était prestement mis au diapason de sa joie extravagante. J'ai un poids de cinq cents de moins sur l'estomac. M'man et toi Aiihur, vous déjeunez, ce matin, dans la salle à manger; j'ai besoin d'expansion. Servez-nous, Angèle, et prenez, pour la cuisinière et pour vous, une de& trois bouteilles de Médoc que vous avez montées hier de la cave. Quant au dîner de ce soir, je \en\ qu'il soit extra-chic; nous en causerons après le café.
Avenue de Villiers, la situation était tout autre.
Après le départ de son mari, Amélie s'arraant de courage, s'était rendue chez son père et sa mère à qui elle avait raconté ce qu'elle savait
sur le conflit survenu entre le prince et l'Ingénieur, sans dissimuler le service obtenu par elle de ce dernier.
Mécontent d'une complication de nature tapageuse qui battait en brèche sa quiétude et sa vanité, M. Delaplace avait reproché à sa fille éplorée son inconséquence, ses relations .regrettables avec un prétendant évincé, fait Téloge de Son Excellence, et, finalement, s'était décidé à aller au cercle.
A raidi, après une collation sommaire, montant en landau en avertissant sa femme et sa fille, qui se disposaient à partir pour l'avenue de Villiers, qu'il les reverrait dès qu'il serait fixé sur le sort de son beau-fils, il se fit conduire boulevard de la Madeleine.
Une centaine de comtes, de marquis, de ducs, impatients de connaître le résultat de la rencontre, étaient venus déjeuner au cercle et commentaient précisément les termes du télégramme des témoins de Son Excellence, arrivé trois quarts d'heure auparavant. Il sut donc, d'emblée, l'issue du combat.
— A rhôtel du prince, mon gendre ! cria-t-il à son cocher, de façon à être entendu des passants,
en reprenant place dans sa voiture ; et brûlez le pavé.
L'automédon enleva ses chevaux, et le landau enfila le boulevard Malesherbes.
Au bout d'un inslant, le vieux négociant ému, échauffé et rayonnant, entra comme une bombe dans le salon où l'attendaient sa femme et sa fille.
— Avez-vous appris quelque chose ? demanda celte dernière en s'élançant au-devant de lui.
— Réjouissez- vous, mes chères amies, répondit-il en s'essuyant le front et de Tair d'un homme qui est aux anges.
— Le duel n'a pas eu lieu ?
— Si; mais. Dieu merci ! il a bien tourné.
— Comment?
— Le prince n'a pas reçu la moindre égratignure.
— Et M. Elienne Maury.
— C'est différent : il est blessé mortellement. La princesse poussa un « ah l » étouffé, ferma
les yeux, et tomba inanimée sur le tapis.