INTERVENTION DE M. DELAPLACE
Le soir, Balbine ouvrit ses salons, éclairés à giorno, aux amis de Son Excellence : les deux témoins, les deux nobles romains, GrugeroUes et cinq turfistes superchics.
Mme Breuzot et M. Arthur, les manches retroussées, secondaient la cuisinière et la femme de chambre, chargée du service.
Les bouteilles se dressaient en file imposante sur le buffet, les casseroles etlesplats étaient en branle à l'office, et pour faire honneur à son seigneur et maître^ la cabotine avait revêtu sa robe la plus riche et mis ses plus beaux bijoux.
Ainsi parée, elle était si jolie et si piquante qu'il n'y eut qu'une voix parmi ses convives sur l'élégance de sa toilette et Téclat irrésistible de sa mine spirituelle et enjouée, ce dont de Mirande se montra ravi.
Le dîner, assez réussi, eut un succès qui remplit la cuisinière d'une juste fierté ; on y but du fin bordeaux, du bourgogne de choix, du Champagne authentique, à la santé du héros de la matinée et de la gracieuse amphitryonne, et quand apparurent le café et la botte de cigares de la Havane, on était si gaiement parti qu'on lâcha la bride aux bêtises, qu'on posa les coudes sur la table, et que les gauloiseries, peut-être serait-il plus exact de dire les parisienneries, accompagnées de gros rires, formèrent le fond de la conversation.
Le dernier toast, porté par le prince, au prochain triomphe, aux Variétés, de la débutante Balbine, souleva une tempête de bravos et de hourras.
Quelques minutes après, on se sépara.
Une heure du matin sonnait.
Grugerolies, absolument pompette, pleurait en parlant de son futur titre de baron et de sa future croix de commandeur, les patriciens romains Tembrassaient, les deux témoins lui bredouillaient des compliments congratulatoires, les turfistes superchics lui tapaient sur le ventre en chantant : il était temps qu'on tirât les rideaux et qu'on soufflât les chandelles.
Tout le monde descendit ; Mme Breuzot et son fils s'aventurèrent jusqu'à la porte du boudoir, souhaitèrent une bonne nuit à leur chère parente, que Son Excellence déshabillait déjà, tout en la patinant, et bientôt, le prince et Balbine n'eurent plus d'importuns autour d'eux.
— Tu n'as pas prévenu ta femme que tu ne rentrerais point? demanda cette dernière en se gaussant.
— Non, répondit, sur le même ton, de Mirande ; mais elle doit se douter que je suis ici.
— Alors!... fit la cabotine d'un air gouailleur qui signifiait : « Elle ne sera pas inquiète ».
Inquiète de son mari,. Amélie ne l'était pas, effectivement ; quant au sort de l'ingénieur il lui causait d'atroces tourments.
Prise d'un tremblement nerveux et d'une forte fièvre, après sa syncope, on avait dû la coucher et appeler le médecin, et c'est dans son lit, entre les transports et les affaissements de son état morbide, qu'elle pensait à celui dont elle s'accusait d'avoir entraîné la perte. Elle voyait le malheureux, sur le terrain, puis renversé pour ne plus se relever, l'entendait prononcer son nom, lui envoyer un dernier adieu, et frissonnait^ torturée
par une douleur lancinante qui lui arrachait des cris et lui donnait le délire.
Sa mère, effrayée de la voir ainsi, s'était momentanément installée à son chevet, et son père, surpris du silence et de l'absence prolongée du prince, après une seconde visite au cercle où il avait acquis la certitude que Son Excellence dtnait en compagnie joyeuse, chez la cabotine, parais* sait comprendre que les choses ne pouvaient se perpétuer de la sorte et qu'une réforme s'imposait d'urgence.
A minuit passé ne comptant plus sur la présence de leur gendre, M. et Mme Delaplace, contristés, laissèrent leur fille aux soins de la femme de chambre et d'une autre domestique, et s'en retournèrent.
« Certes, dit à sa femme le vieux négociant, en roulant vers Auteuil, Amélie a été souverainement malhabile de s'entendre, contre son mari, avec ce M. Etienne Maury, de prendre un collaborateur à ce point compromettant; mais son élourderie ne saurait légitimer la vilaine conduite du prince envers elle... »
De Mirande ne reparut que le lendemain, dans l'après-midi, à l'hôlel, et volontiers se fut-il
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esquivé sur-le-champ quand on lui eut appris que sa femme était alitée et que son beau-père et sa belle-mère Fattendaîent pour lui parler ; néanmoins, soit scrupule, soit peur de se ridiculiser en évitant de rencontrer M. et Mme Delàplace, îl resta.
Le vieux négociant ne tarda pas à se risquer dans son appartement, où il s'était enfermé, et à entamer avec lui, après quelques banalités timides, la conversalion qu'il ruminait, depuis la
veille.
' — Monsieur le prince, commença-t-il, votre femme, révolutionnée par votre rencontre et par la rigueur que vous lui tenez, est sérieusement malade, et il nous serait doux, à Mme Delaplace et à moi, que vous vous rendissiez auprès d'elle pour lui adresser une parole réconfortante et vous réconcilier franchement avec elle. Son affection pour vous, cela est évident. Ta poussée à employer, dans rintentîon de vous rattacher à elle, un moyen que je blâme d'autant plus qu'il vous a valu un duel ; mais ce péché n'est pas irrémissible. Amélie est toujours digne de votre amour et de votre estime, et vous savez, Excellence, que vous n'êtes pas exempt de torts envers elle.
Saisissez donc l'occasion que cette pénible conjoncture vous offre, retournez à votre femme, modifiez votre genre de vie, et que la paix réintègre votre domicile conjugal. Vous avez tout ce qu'il faut pour être heureux ; ne soyez pas vous-même Partisan de votre malheur.
De Mirande écouta, sans sourciller, renversé dans un fauteuil et les jambes croisées, celte semonce modérée de forme et de ton, et y répondit froidement en ces termes :
— Monsieur, en principe, je n'admets point que vous vous mêliez des affaires de ma maison ; cependant, je ne refuse pas, pour modifier une situation devenue intolérable, de vous suivre sur le terrain que vous m'ouvrez. Votre fille, élevée dans un milieu de commerçants, ignore les usages du grand monde qui veulent que le mari et la femme vivent ensemble avec une indépendance aimable et distinguée, non comme de vulgaires bourgeois ; il est résulté de son ignorance qu'au lendemain de notre mariage, elle s'est montrée follement exigeante, déplorable ment acariâtre et maussade, et qu'au lieu de me rendre sa société agréable, elle me l'a rendue insupportable. Si j'ai cherché ailleurs le plaisir que je ne trouvais pas
chez moi, c'est sa faute, sa très grande faule, non la mienne. Quant à sa liaison avec l'individu que j'ai corrigé hier, si je puis consentir à croire qu'elle n'est pas criminelle, il m'est impossible de m'aveugler sur son genre grotesque. Lorsqu'on a la fortune de s'appeler princesse de Mirande, on se soucie du décorum et Ton respecte son blason. Personnellement, cher monsieur, je ne m'oppose point à un raccommodement. Que Madame votre fille soit raisonnable, qu'elle abjure ses erreurs passées et ne me tracasse plus, et je vous donne ma parole que je ne lui garderai pas rancune .
Le vieux négociant, dérouté par cette réplique pleine de fiel et d'orgueil, se gratta le front et demeura bouche béante.
— Ainsi que vous le disiez justement tout à l'heure, reprit le prince d'une voix moins tranchante, en sentant sa supériorité, et dans l'espoir de mettre de son côté ses beaux-parents dont il n'oubliait pas qu'il avait besoin, nous possédons tout ce qui constitue le bonheur, sauf le bonheur lui-même; aidez-nous à abattre ou à tourner l'obstacle qui nous désunit, et vous aurez fait œuvre utile et méritoire. Pour ma part, je le répète, je
suis tout disposé à accorder des lettres de pardon àMme de Mirande.
Déplus en plus embarrassé, M. Delaplace, qui était parti en guerre avec l'intention de poser un ultijmatum, réfléchit pendant huit à dix secondes, et finit par remercier son gendre de ses dispositions conciliantes.
— Nous aspirons, ma femme et moi, insislat-il, après un rapprochement qui comblera nos vœux, car nous n^avons que vous deux et nous vous chérissons au même degré. Allez donc, Excellence, porter la bonne nouvelle à Amélie, que la maladie cloue dans son lit, et croyez que la certitude que vous lui rendez votre amitié et votre confiance, fera plus pour le rétablissement de la chère enfant que les ordonnances du docteur et les drogues du pharmacien.
En voyant la facilité avec laquelle il avait roulé Tex-marchand de nouveautés, de Mirande réprima un éclat de rire qui Teut trahi, et pour jouer son rôle jusqu'au bout, invita solennellement son beau-père à le précéder chez la princesse.
Delaplace se confondit en félicitations, se persuada qu'il venait de gagner une bataille,
6t, tout fier d'une froide poignée de main que lui donna son gendre, afin de le chambrer, passa devant, le cœur léger et la démarche assurée.
— Mes chères amies, annonça-t-ii avec jubilation, en pénétrant, suivi du haut personnage, dans la chambre de sa fille, où se tenait sa femme, je vous amène le prince, et en même temps que lui, la conciliation et la paix présente et îuture. Que chacun pardonne, sans arrière-pensée, à l'autre, qu'une nouvelle ère répare le mal de ces temps troublés, et que la concorde préside, à l'avenir, aux destinées de cette maison, à laquelle nous sommes alliés et dont la prospérité et la gloire nous intéressent à tant de titres. Excellence, que l'exemple vienne du plus fort ; et toi, ma fille, sois généreuse.
Amélie, très pâle et très faible, fixa ses yeux sur son père, sans lever la tête de dessus son oreiller, puis, avec une expression indéfinissable, les tourna vers son mari qui, après avoir salué Mm€ Delaplace, s'approchait de son lit.
— Je souscris pleinement à ce que vient de dire monsieur votre père, fit de Mirande en lui prenant la main et en lui baisant les doigts du
bout des lèvres, et j'espère que votre indisposition ne se prolongera pas.
— Personne plus que moi, monsieur, frémitelle oppressée, n'aspire après le changement de la triste vie que nous menons depuis tantôt un an, et vous reconnaîtrez qu'il n'a pas dépendu de moi que cette vie ne fût meilleure.
— C'est convenu, interrompit le vieux négociant qui tremblait que sa fille ne démolît ce qu'il avait équilibré ; voilà l'entente scellée ; recouvre la santé, et tout ira pour le mieux.
La femme de chambre demanda alors si le médecin pouvait entrer.
— Certainement, repartit le prince.
La visite dura quatre ou cinq minutes seulement.
Le docteur ne jugea pas utile de rédiger d'ordonnance, déclara que huit jours suffiraient pour remettre la malade sur pied, prescrivit le repos et les ménagements, et s'en alla, reconduit par le beau-père et le gendre.
— Ma femme étant en voie de convalescence, dit de Mirande, en se retournant vers M. et M"' Delaplace, je vous garde à dîner. Je tiens à bien finir celte journée .
Puis réclamant Taulorisalion de s'absenter pour écrire diverses lettres d'affaires importantes et pressées, il serra une seconde fois la main de la princesse et rentra dans son appartement, content de la manière dont il avait enfoncé beau-père, belle-mère et femme.
— C'est décidément un grand seigneur dans toute l'acception du mot, et je te défends formellement de lui tenir rigueur, fit le vieux négociant, en sermonnant sa fille. En ménage, ta mère te l'apprendra, il faut se passer mutuellement ce qu'on n'a pas su prévenir, autrement, il n'y aurait pas d'union possible. D'autre part, tu es princesse, et ce titre, Henri IV l'aurait dit, vaut bien une messe.
Amélie ferma les yeux et inclina légèrement la tète vers la ruelle.
Ce que pesait la parole de son mari, elle le savait par expérience, mais elle ne voulut pas gâter le contentement de ses parents, et acquiesça à la paix menteuse bonnement bâclée par son père, paix qui, selon elle, n'avait, dans l'esprit du prince, d'autres mobiles que des intérêts inavouables. Peu lui importait que M. deMirande se conduisît désormais moins indignement avec elle.
Depuis la veille, depuis qu'elle connaissait Tissue fatale du combat du Yésînet, elle n'avait plus de battements de cœur que pour Tingénieur, dont jeWe se reprochait d'avoir causé la mort, elle ne songeait plus qu'à lui, ne voyait, n'aimait plus que lui.
Devant le sang versé, ses scrupules s'étaient dispersés comme par enchantement, la clarté avait pénétré dans son âme obscure et forcé le voile qui cachait ses vrais sentiments, et sans se rendre exactement compte de ce qu'elle éprouvait, elle avait compris, en sentant brûler en elle le feu de la passion, qu'elle n'aurait plus rien de commun avec le meurtrier de l'amant admirable et courageux dont elle portait intérieurement le ■deuil.
« Moi, pensait-elle, révoltée, persister à être la servante avilie, la victime dé celui qui, non content de me tromper, de m'outrager, de me maltraiter, de me voler, a tué cet homme de bien qui ne vivait que pour m'adorer et me vénérer? Non. J'avais cessé de l'aimer, de l'estimer; maintenant, je le hais, et je lui prouverai que le lien ténu qui nous unissait encore est cassé pour jamais I » *
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De Mirande déploya, pendant le dîner/ toute son affabilité avec M. et W^ Delaplace^ et vers dix heures du soir, étant fatigué, se retira chez lui après avoir souhaité une bonne nuit à sa femme.
— Adieu, ma belle ; dors bien et soit gaie, fit le vieux négociant en prenant son chapeau.
— Ton mari va devenir une perle, certifia M*® Delaplace, en embrassant sa fille.
« Une perle ! Ah I pauvres chers parents quelle illusion est la vôtre, protesta Amélie sur les lèvres de laquelle erra un sourire ironique, en suivant du regard son père et sa mère qui s'en allaient enthousiasmés de leur gendre et heureux du rapatriage qu'ils croyaient avoir fait. »
A cet moment, la femme de chambre revint, sous le prétexte d'apporter de la lisane, s'approcha du lit, une feuille du soir à la main, et dit d'une voix contenue à sa maîtresse :
— Madame, ce journal parle du duel de monsieur le prince.
— Donnez ! s'écria involontairement la princesse en se relevant.
— C'est là, madame, à la troisième page, au bas de la quatrième colonne.
Amélie lut avec une animation croissante
l'article, qui se terminait par ce paragraphe : « Transporté à la gare du Vésinet, sur un brancard, et de là à Paris, étendu dans le fourgon des bagages, M. Maury est arrivé chez lui mourant, et Ton craignait qu'il ne passât pas la nuit quand, ce matin, un mieux sensible s'est manifesté. Aujourd'hui, le blessé est dans un état satisfaisant et le médecin qui le soigne répond de le sauver. »
— Il vitl soupira- t-elle, délicieusement émue, lorsqu'elle eut fini, et en laissant retomber sa tète sur l'oreiller.
UNE DKÔLli: d'iDÉË.
Le journal communiqué parla femme de chambre était exactement informé ; Tingénieur, d'abord condamné, devait en réchapper et sa guérison marcher rapidement, aucune complication ne survenant.
« Je la reverrai I » pensa Maury en apprenant par ses amis/ les deux officiers, qu'il ne courait plus aucun danger.
c< La revoir, à quoi bon, puisque son amitié ne me suffit point, puisque mon duel avec son mari a creusé un fossé profond entre elle et moi ? Pourtant, jamais je ne l'oublierai, je le sens ; jamais je ne cesserai de l'aimer et de la désirer. Ah ! que le sort est barbare ! Nous aurions été si heureux ensemble î... Elle connaît mon état; m'écrirat-elle ? Osera-t-elle me faire parvenir un mot de sympathie ? Non ; elle craindrait de se compro-
meltre ; elle ne mettra pas sur ma blessure ce baume souverain. Peut-être aurait-il mieux valu que la balle qui m'a traversé le corps m'eut arraché la vie, car aimer follement et sans espoir, c'est, pour une nature comme la mienne, le plus douloureux des supplices. »
Une quinzaine s'écoula sans que la lettre vaguement attendue arrivât, sans que le moindre indice apprît au blessé qu'on le plaignait, qu'on s'intéressait à son rétablissement, et tout espoir paraissait perdu de ce côté, lorsqu'un malin, le concierge monta un pli à tournure aristocratique, portant le timbre du boulevard Malesherbes.
« D'Elle... » fit Maury, aux anges, après avoir ouvert l'enveloppe et en appliquant sur ses lèvres la feuille de papier gris perle qu'il venait de tirer de celle-ci. '
L'envoi était, effectivement, de la princesse et contenait ces lignes :
« Mon fidèle et constant ami, » Je puis enfin écrire pour vous dire combien le malheur qui vous est arrivé m'a frappée et quel soulagement m'a causé la nouvelle que vous n'étiez plus en péril et que je vous reverrais prochainement. Malade de la secousse que la gravité de
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votre blessure m'avait donnée, c'est seulement hier que j'ai pu sortir et envoyer aux renseignements, à votre domicile, un commissionnaire qui ne me connaît pas, afin d'éviter les indiscrétions. Voilà pourquoi cette lettre est si tardive. Mais croyez que, depuis le jour où vous êtes couché sur le lit de souffrance, ma pensée est avec vous. Pardon pour le mal que votre affection pour moi vous a valu ; rétablissez-vous vile, je le veux, et soyez assuré de ma reconnaissance éternelle.
<( Dès que cela sera possible pour vous et pour moi, nous nous rencontrerons ; d'ici là, ne songez qu'à voire santé, qui m'est chère, et ne douiez ni de moi ni de mon cœur. Je serre vos mains loyales et vous envoie mes embrassements de sœur et d'amie.
» Amélie. »
Maury lut et baisa vingt fois ce billet divin, qui lui apprenait une partie de ce qu'il tenait tant à savoir, et quoiqu'il n'eut ni la permission ni la faculté de répondre, éprouva une telle joie que, deux heures plus tard, en lui faisant sa visite quotidienne, son médecin n'hésita pas à lui déclarer que sa convalescence commençait.
— Merci docteur, s'écria-t-U, sans avouer qu'il
LA JOLIE CABOTINE l8o
venait de boire le merveilleux élixir du bonheur ; remettez-moi promptement sur pied ; j'ai des fourmillements dans les jambes ; je veux marcher!
Mme de Mirande lui avait dit la vérité : C'était seulement l'avant-veille que, sortant sans être accompagnée de son père et de sa mère, devenus les hôtes assidus de Thôtel depuis le fameux raccommodement, elle avait pu faire prendre de ses nouvelles en employant toutes sortes de précautions; c'était seulement la veille qu'elle avait eu la facilité de jeter furtivement une lettre à la poste pour lui.
Se sentant surveillée, peut-être espionnée par ses parents et par son mari, elle se gardait de toute imprudence, espérant du temps, du hasard et au besoin de son énergie, la fin de ses maux, le changement d'attitude du prince ayant aggravé sa situation au lieu de l'améliorer.
Il était clair qu'en simulant un rapprochement, tout superficiel. Son Excellence avait sacrifié à sa quiétude, à ses amours et à ses intérêts bien entendus. Vivre en bonne intelligence apparente avec sa femme, était en réalité, plus habile que faire ouvertement mauvais ménage, étant donnés surtout M. et Mme Delaplace ; aussi, après
mûre réflexion, était-ce la bonne intelligence apparente qui l'avait emporté dans son esprit ^ comme ligne de conduite.
Pour l'entretenir, de Mirande soigna particulièrement ses beaux-parents, que la moindre de ses politesses transportait et dont la complicité inconsciente le servait au delà de son attente, et put, de cette façon originale, continuer, sans être gêné, son train habituel, en évitant pourtant de se montrer en public avec Balbine dans des endroits tels que le bois ou les courses, où son beau-père, sa belle-mère, sa femme l'auraient rencontré.
La princesse ne fut pas dupe de son jeu ; dès le premier jour, elle sut à quoi s'en tenir, et les observations secrètes et persistantes qu'elle classa dans sa mémoire, lui permirent de poser les bases de l'action libératrice qu'elle se proposait d'engager à l'heure favorable et en dehors de toute participation familiale, puisqu'il était patent que M. et Mme Delaplace, dominés par leur penchant nobiliaire et trop faibles pour réagir contre un entraînement qui chatouillait leur funeste manie, seraient du côté du prince à la première velléité de révolte ouverte de sa part.
Aimant et se sentant aimée, son affranchissement avait désormais un but déterminé, qu'elle le confessât ou non : celui de se rapprocher de ringénîeur ou de rapprocher l'ingénieur d'elle, et ce but, sur lequel elle évitait de réfléchir, renforçait sa volonté d'engager la lutte pour reconquérir, par tous les moyens légaux à sa disposition, son indépendance.
Tout d'un coup transformée, l'amour opère de ces miracles, elle ne supportait plus, comme auparavant, l'idée que son mari se galvaudait et gaspillait, avec des filles plus encore qu'au jeu, l'argent qu'il lui extorquait, non qu'elle fût jalouse, mais parce que sa dignité de femme, trop piélinée, s'était redressée de toute sa hauteur et refusait de subir de nouveaux abaissements.
Elle n'avait plus de larmes, de candeur naïve, de soumission aveugle, de craintes; elle comprenait sa force et était résolue à se défendre contre le déplorable époux dont le sort l'avait gratifiée.
L'illustre gentilhomme se trompait donc lorsqu'il croyait l'avoir dominée et abusée, et il faut croire qu'il eut bientôt le pressentiment du danger qu'il courait, car il se sentit moins sûr de lui
188 LA JOLIIâ CABOTINE
que par le passé, et estima opportun d'adopter, dans ses relations avec la cabotine, des précautions de nature à lui péïmeltre d'éviter les pièges qu'on pourrait avoir la mauvaise inspiration de lui tendre.
Loin de diminuer, de s'affaiblir, sa passion pour l'ex-jeune première du théâtre Montparnasse augmentait, et il tenait à ne pas être troublé dans la possession de l'ange qu'il avait tiré des limbes de la banlieue.
Un soir, à dîner, peu après la réouverture du théâtre des Variétés, de son théâtre, Balbine se plaignit à lui de l'abandon oîi son directeur la laissait, le pria d'agir pour qu'elle eût un rôle dans une pièce nouvelle et débutât dans des conditions avantageuses, et lui dit qu'en attendant ses premières armes sur la scène du boulevard Montmartre, elle partirait volontiers pour deux mois avec l'étoile du Vaudeville, la célèbre Léa Rungis, qui se disposait à aller donner des représentations en France, en Belgique et ailleurs, et lui avait proposé d'entrer dans sa troupe volante.
— Mon directeur consent à m'accorder un congé avec suspension d'appointements, ajouta-
t-elle, et je suis libre, dès maintenant, de. traiter avec Léa ; néanmoins, mon gros loup, je ne ferai que ce que tu m'autoriseras à faire. Je ne désire nullement te quitter, tu le sais, et si j'ai accueilli les oEfres dont "je t'entretiens, c'est que je me rouille, et qu'il est nécessaire que je joue pour ne pas perdre mon talent et Thabitude des planches.
De Mirande fronça le sourcil, baissa la tète et se mit à rêver.
La cabotine s'était bien doutée qu'elle ne l'enchanterait pas en lui parlant ainsi ; mais, malgré la peur de lui être désagréable, son désir de reparaître au feu du lustre était si ardent qu'il avait tout primé dans son esprit.
Voulez-vous venir à bout de la comédienne la plus rétive, la plus capricieuse? Créez-lui des. loisirs ; elle vous criera vite : grâce !
Pour la femmB de théâtre, l'atmosphère des coulisses est celle de la vie, et rien n'égale la lumière jaune et chaude du gaz dans une salle bondée de spectateurs; pour elle, jouer est moins un travail qu'un bonheur, ne pas jouer, moins un repos qu'une punition.
Des rôles ! des rôles encore ! des rôles lou-
lî.
190 LA JOLlIi CABOTINK
jours ! des beaux rôles, naturellement, tel est le cri de son âme ; et il est rare qu'elle ne sacrifie pas à la fureur de remonter sur la scène, lorsque son chômage ou ses vacances se prolongent, même les choses auxquelles elle attache le plus d'importance et de prix.
Or, Balbine, inoccupée depuis trois mois passés, avait la nostalgie de la rampe à l'état aigu; puis elle était persuadée de la solidité de Tamour du prince ; enfin, elle ne désespérait pas d'utiliser son voyage au point de vue pécuniaire, les villes dans lesquelles la troupe de Léa Rungis devait s'arrêter étant toutes riches et pleines d'admirateurs généreux des jolies actrices de Paris.
— Que décides- tu ? demanda- t-elle doucement et de l'air d'une pensionnaire docile, en voyant que le prince se taisait.
— Ha ! ha I ha ! ce sera amusant ! fit de Mirande comme se répondant à lui-même.
— Pourquoi ris-tu? questionna la cabotine intriguée.
— Accepte les offres de Léa.
■7- Tu permets que je parte ?
— Oui.
— Tu ne m'aimes donc plus ?
LA JOLIE CABOTINE iOI
— Je Vadore.
— Alors?
— Alors... je t'accompagnerai.
— Toi?
— Moi.
— Et la femme ?
— Ne rinquiète pas d'elle ; je me charge de lui donner le change.
— Et tu ne redoutes pas ?.».
— Je ne redoute rien lorsqu'il s'agit de toi ; et je ne consentirai point à être privé pendant deux ou trois mois de tes baisers.
— Dans ce cas, prépare ta malle, dit Balbine étourdie de la décision de son amanl.
— Es-tu contente que je sois ton compagnon de roule?
— Pardi !
La jeune première n'était pas convaincue de la sincérité de son affîrnialion, aussi, pour appuyer celle-ci, embrassa- t-elle Son Excellence sur les lèvres.
— Mais, reprit-elle curieusement, comment t'y prendras-tu pour t'échapper sans éveiller de soupçons ?
— Le plus simplement du monde; tu seras
instruite de mon stratagème. Quand Léa s'embarquera-t-elle ?
— A la fin de la semaine.
— Avise-la par dépèche que tu lui appartiens. Adieu, je vais dare, dare, dare, combiner mon départ. Ha ! ha ! ha! l'idée est drôle I Nous nous amuserons comme des écoliers en rupture de classe.
« Il a raison, marmotta Balbine, pensive, quand il fut parti : l'idée est originale. Reste à savoir si elle est heureuse. Au total il est préférable, pour mes mensualités, de l'emmener que de le laisser ici. Il y a tant de vilaines femmes sur le pavé de Paris. »
Le lendemain matin, la comédienne avertit sa mère et son frère qu'elle allait faire une tournée artistique de soixante-et-dix ou quatre-vingt jours et que, par conséquent, elle serait privée de leur société durant ce temps.
— Tu vas voyager? protesta la blanchisseuse stupéfiée.
— Pourquoi ça? récrimina aigrement le serrurier.
— Parce que cela me convient.
— Et ton directeur?
— II m'a accordé l'aulorisation de m'absenter.
— Elle prince?
— Il me suit.
— En voilà une histoire ! ronchonna, d'un Ion canaille, M. Arthur en envisageant d'un coup d'œil les pertes que cette absence lui coûterait. Hé bien I et m'raan et moi, qu'est-ce que nous deifiendrons tandis que s'écouleront ces quatrevingt jours?
— Vous deviendrez ce que vous voudrez. Ha çà ! décidément, est-ce que je suis votre chose?
— Mais, dame! parut répondre en grognant le serrurier à ^approbation de la blanchisseuse.