DE PARIS A AIX-LA-GUAPELLË
Léa Rungîs, la fameuse étoile du Vaudeville, était une femme de trente-sept à trente-huit ans, blonde, avec des cheveux crépus si bizarrement arrangés qu'on aurait pu l'appeler, comme la comtesse de Sabran, la maîtresse, puis la femme adorée et adorable du chevalier de Boufflers : « la mal peignée ».
Mince plutôt que maigre, svelte, dotée de deux beaux yeux bleus expressifs et d'une bouche charmante finement dentée, elle s'était élevée, en quelques années, à la réputation, à force d'habileté, de pufT, et aussi de talent, car quoiqu'elle ne rappelât ni Mlle Mars, ni Mlle Georges, ni Mme Dorval, ni Rachel, elle possédait des dons précieux qui en faisaient une artiste de cartello, sans en faire une merveille.
C'était surtout en appelant sur elle, en tant que
femme, raltention du public qu'elle avait fini par s'imposer au public, à passer pour un phénomène et à attirer la foule, qui va, d'ordinaire, à ce qui sort du commun en bien ou en mal.
Capricieuse, follement dépensière, cédant h toutes ses fantaisies, tête de linotte pour les choses les plus sérieuses, elle alimentait quotidiennement la chronique boulevardière ou théâtrale et prolongeait ainsi sa vogue.
Plus on parlait, dans les journaux, de ses excentricités, plus ses représentations étaient courues ; aussi défiait-elle la concurrence sous le rapport de la jonglerie artistique. Bonne fille d'ailleurs, à l'occasion, mais d'une façon fugace, car chez elle rien ne durait longtemps, tout était feu de paille.
Sa manière de voyager empruntait à ses procédés habituels leurs plus audacieuses inventions.
Réclame monstre, affichage extraordinaire, entrée théâtrale dans les villes, séjour éclatant à l'hôtel, mot lancé à point et rapidement propagé, action étrange intelligemment faite à la minute opportune, rien n'était négligé pour étonner ou éblouir les populations.
Léa Rungîs voulait qu'on s'entretînt uniquement d'elle quand elle se montrait quelque part, que sa vanité et sa caisse profitassent au même litre de ses agissements, et elle réussissait invariablement à obtenir ces deux résultats, tellement la badauderie est répandue.
Dans les arts, les lettres, la politique, l'industrie, le commerce, voire les sciences, qui devraient être à l'abri du charlatanisme, la fortune et la gloire appartiennent aux plus grands batteurs de grosse caisse, et, malheureusement, ceux-là ne sont pas toujours les plus dignes. Pour réussir, en ce monde, le mérite est secondaire, le savoir-faire est essentiel. L'individu arme est souvent une personnalité remarquable ; quatrevingts fois sur ceni, c'est avant tout ce qu'en langage populaire on nomme un malin ou une maligne.
Léa Rungis le savait pertinemment et agissait en conséquence.
Favorisée par la fortune, puissante en matière théâtrale à Paris, elle était très recherchée et très courtisée.
Sa troupe qui, avec ses agents et ses.domesliques, se composait d'une trentaine de personnes
mâles ou femelles, passait la moilié du temps à la flatter, à Tencenser, et si Balbine avait souhaité d'être attachée à cette bande de thuriféraires, c'était beaucoup à cause des facilités que les artistes de la scintillante étoile trouvaient à se procurer, à l'issue de leurs tournées en province et à l'étranger, des engagements pour les scènes parisiennes.
Les feuilles mondaines ne tarissant pas sur Léa Rungis, ceux qui donnaient la réplique à la célèbre protagoniste étaient forcément cités par ces feuilles, et cela suffisait parfois pour les mettre en lumière.
Partie le matin de Paris, la « compagnie » de Léa débarqua à Liège le soir, très tard, et s'engouETra dans l'hôtel oîi ses logements avaient été retenus.
Serrée de près, chauffée, cajolée, pendant le voyage, par l'acteur qui s'était placé à côté d'elle, Balbine, tentée par la nouveauté et par le diable, eut la faiblesse de se laisser loger dans une chambre voisine de celle de ce galant improvisé et de ne pas pousser le verrou qui condamnait la porte de communication entre les deux pièces, et il en résulta un rapprochement nocturne que les mauvaises langues soupçonnèrent, le matin, mais au-
quel nul ne s'arrêta longtemps, par ce motif que Léa n'était point exempte d'erreurs de ce genre, et que ce que faisait la reine, les sujettes avaient le droit de le faire.
De Mirande, qu'on appelait, dans la troupe, le <( monsieur » de la cabotine, n'arriva ni le matin, ni dans la journée, ni le soir, quoique aucun accident de chemin de fer ne fut signalé.
Inquiète d'abord de ce retard inexpliqué, puis supposant que le prince s'était vu, au dernier moment, dans l'impossibilité de s'éloigner, soit à cause de la princesse, soit pour un autre impédiment, Balbine, en attendant des nouvelles précises, se décida à accepter une invitation à souper que lui fit parvenir, vers la fin du spectacle, un richissime Liégeois, furieusement épris de ses charmes et prêt à des sacrifices alléchants pour satisfaire le caprice qui Taiguillonnait, et ne rentra pas à l'hôtel, de sorte que l'acteur déjà fort avant dans son intimité, put se promener à loisir jusqu'au jour, de sa chambre dans la sienne, sans éprouver de dérangement, et en répétant à satiété :
« Oh ! les femmes I les femmes I »
Le soir, une seconde représentation eut lieu en
LA JOUE cabotine: 2\i
présence d'un concours considérable de spectaieurs.
La troupe devait s*envoler le lendemain, dans la journée, pour Aix-la-Chapelle où elle était affichée, d'Aix filer sur la Haye, Amsterdam, Copenhague, Stockholm, Londres, et rentrer ensuite par le Havre, Caen, Rouen, Rennes, Nantes, Angers, Tours et Orléans.
Content du morceau appétissant qu'il avait croqué la veille, moyennant une demi-douzaine de billets de mille francs, le richissime liégeois offrit un autre souper panaché d'une parure en diamants, qui ne souleva pas plus d'objection que le précédent, et obligea Mlle Balbine à découcher une seconde fois.
» Haçà! pesta l'acteur indigné, est-ce qu'elle va s'habituer à cette vie de bâtons de chaises? »
11 y avait du moins apparence qu'elle ne se considérait pas comme liée à Son Excellence, et qu'elle comptait user à son gré et à son profit de sa liberté.
Pourquoi le prince n'était-il pas là?
Peut-être parce qu'on l'avait amené à rompre avec elle.
Dans cette conjoncture, quelle aurait été son
imprudence, quelle aurait été sa sottise si elle eût repoussé les magnifiques avances dé ses admirateurs I
Au théâtre, c'est une vérité banale, tout est dans les relations.
Elle se ménageait des amis en prévision d'une rupture éventuelle : où était le mal ?
Puis, les absents ont tort.
Elle écrasa ses légers scrupules sous le poids de ce viel apophtegme, et, le lendemain matin, calme et sereine, rentra à Thôtel juste pour fermer ses malles.
— Tu vas bien, toi, lui dit aigrement et ironiquement l'acteur, son préféré de la première heure du voyage.
— Ah !
— Oui.
— Mieux vaut aller bien que mal.
Un instant après, un voyageur couvert de poussière et ayant une barbe de plusieurs jours frappa en maître à sa porte, pénétra dans sa chambre et se jeta à son cou!
— Albert I s'écria-t-elle stupéfiée, en reconnaissant son protecteur. Albert, mon bichon, le bichon à sa Ninî, d'où sors -tu ?
— De prison, souffla de Mirande, en s'essuyantle front.
— De prison 1
— Oui. Ah ! la Belgique est hospitalière !
Et prévenant les questions qui allaient pleuvoir sur lui s'il eut tardé une seconde à s'expliquer, il raconta que, pris à la frontière, par deux agents de la sûreté, pour un malfaiteur accusé de trois assassinats et de plusieurs vols avec effraction, il avait été arrêté, et, malgré ses protestations, conduit, entre quatre gendarmes, à Bruxelles. Dépouillé de ses papiers et d'une somme considérable, une centaine de mille francs dont il s'était muni pour accomplir la tournée, mis au secret, il n'avait pu prouver son identité et recouvrer ses fonds que grâce à un secrétaire de la légation française, qu'il connaissait. Quant à écrire ou à télégraphier à Liège pendant sa détention, il ne s'y était pas risqué, de crainte d'augmenter ses difficultés.
— Aussitôt libre, termina-t-il, je suis accouru auprès de toi, et me voici.
— C'est une histoire de roman-feuilleton qui t'est arrivée là ! fit la cabotine tombant des nues.
— Et bigrement ennuyeuse, je t'assure. Je
l'embrasse, tout est oublié. Que supposais-lu, en ne me voyant pas ?
— Que ta femme t'avait retenu à Paris. Et je pleurais toutes les larmes de mon corps. J'ai passé les deux dernières nuils sans fermer l'œil, tourmentée par des visions lugubres, et en me demandant avec effroi ce que tu faisais et si tu étais perdu pour moi.
— Chérie ! frisonna de Mira.nde attendri, en attirant à lui sa maltresse.
— Mademoiselle, on part dans cinq minutes pour la gare, vint annoncer un troisième régîs- S2ur.
— Je descends; qu'on emporte mes malles.
— Bien.
— Nous prenons, tout à l'heure, le train d'Aixla-Chapelle, dit Balbine tandis que des garçons de l'hôtel enlevaient ses colis; il est inutile que tu t'installes ici.
— C'est évident.
— Je vais te présenter à Léa qui sait que tu seras des nôtres partout où nous irons.
Avant-hier et hier, elle était presque jalouse de TefFet que j'ai produit à côté d'elle. mon gros loup, si tu m'avais vue!... Applaudissements,
LÀ JOLIE GABOTINB 215
bouquets, articles de journaux, rien ne m'a manqué.
— Le contraire m'aurait surpris. Nous tirerons parti de ce succès à noire retour à Paris. Aie confiance.
— Tiens, voilà pour celle bonne parole.
Et un baiser retentissant tomba sur la bouche de Son Excellence.
— Maintenant, reprit notre héroïne, viens saluer Léa, dont je te défends de devenir amoureux.
— Folle! J'ai vu jouer deux cents fois ta directrice depuis quinze ans, et jamais je n'ai éprouvé pour elle d'autre sentiment que celui de l'estime que mérite son talent.
L'accueil de Léa fut charmant, empressé et affable.
La fameuse étoile, flattée de compter un descendant des croisés dans sa suite, traita le prince en abonné influent, en ami, l'invita à se considérer comme chez lui dans la troupe, et le félicita de posséder une compagne de route aussi jolie et aussi fortement attachée à sa personne que Balbine.
De Mirande s'inclina avec assentiment, et, la
présentation terminée, tout le monde leva le siège en présence d'un rassemblement de curieux.
— Encore un jobard, se moqua Facteur susmentionné en s'adressant à quelque-uns de ses camarades durant le trajet de Thôtel à la station du chemin de fer. Je parie qu'il croit à la vertu.de sa gueuse et se vante d'avoir en elle l'oiseau rare! Mes enfants, il y a une chose qui encourage les femmes dans le vice: c'est la surprenante crédulité des hommes qui les aiment, c'est la facilité avec laquelle elles persuadent à ceux-ci que les vessies sont des lanternes. Les philosophes n'ont pas encore réfléchi à cette cause de démoralisation.
Au crépuscule, Léa Rungis et sa troupe étaient installées dans un des premiers hôtels d'Aix-la- Chapelle, et de Mirande, enchanté de son début dans le cabotinage, écrivait, une lettre à sa femme.
« J'espère, disait-il en terminant, que les eaux de cette ville me rétabliront et que vous me reverrez transformé à la fin de ma cure. Veuillez me rappeler au souvenir de votre père et de votre mère, et croyez à mon attachement inaltérable. — Prince Albert de Mirande. »
— Inaltérable comme le ruolz, fit Balbine à demi déshabillée et en lisant, en riant, par-dessus Tépaule de son protecteur, ces dernières lignes. Elle ne se doute pas, la bonne dame, que c'est un attachement en toc que tu lui envoies là.
« Ainsi que le tien», aurait pu murmurer de Mirande s'il eût été instruit de la conduite, ou plutôt de rinconduite de sa maîtresse.
l'écho révélateur
La convalescence de Maury touchait à son terme.
Le blessé commençait à sortir en voiture et à recouvrer ses forces, son rétablissement complet s'annonçait comme prochain, et déjà il pouvait penser: « Tel jour je marcherai et je la reverrai. »
La revoir, tout était là pour lui.
Sa correspondance avec Amélie se poursuivait sur le môme ton : chaude, enflévrée, pressante d'une part; cordiale, touchante, de Tautre ; mais le papier et la plume ne lui suffisaient plus pour exprimer ce qu'il ressentait, et c'était de vive voix qu'il voulait dire à celle pour laquelle il respirait toutes les folies qui emplissaient et troublaient son cerveau.
Malheureusement, rien ne faisait prévoir que
la princesse se départirait de sa retenue prudente et chaste.
La jeune femme, entièrement détachée de cœur de son mari, ne songeait nullement à un rapprochement conjugal sérieux dont le prince, elle le croyaity eut été le premier à rire, et elle nourrissait toujours la volonté de ressaisir son indépendance à l'aide de la loi ; toutefois, pour ses parents autant que pour elle, elle tenait à ne rien précipiter, à ne rien entreprendre à. la légère, aûn de ne pas compromettre le résultat qu'elle désirait atteindre, sachant qu'une grande réserve lui était imposée, par la maladie de son mari, d'abord, ensuite par l'intérêt de son projet.
Pour attaquer avec sûreté, au moment opportun, et vaincre, il fallait qu'on ne pût l'accuser d'entretenir des relations analogues à celles qu'elle reprochait à M. de Mirande, et conséquemment qu'elle se gardât de s'afficher, dans quelque endroit que ce fût, avec l'ingénieur.
Elle se rendit parfaitement compte de cela, aussi, huit jours après le départ du prince, et comme Maury la suppliait, dans une let tre ardente , de lui accorder un rendez- vous qu'il prétendait indispensable à la cicatrisation de sa blessure,
220 LA JOLIK CABOTINE
répondit-elle fermement, quoique lendremenl : non. « Nous nous rapprocherons, promît- elle ; ayez foi en ma parole. Je mourrais de désespoir si, par ma faute, vous aviez un autre duel. Pour vous, pour moi, patientez I »
Désireuse de donner au convalescent une fiche de consolation, elle ajouta qu'elle irait quotidiennement, et jusqu'à avis contraire, au Bois, àFheure coutumière ; que sa voiture suivrait invariablement cette route: porte Dauphine, carrefour de la Source et chemin de ceinture, et que, son ami lui procurerait un vif plaisir s'il se trouvait alors sur ce parcours du tour du lac.
Elle engagea, en outre, l'ingénieur à suspendre sa correspondance, parce qu'elle redoutait d'être espionnée à la poste restante, et lui laissa espérer qu'elle ne cesserait pas pour cela de lui écrire.
Maury reçut avec chagrin Tordre qu'elle lui envoya si délicatement, se conforma à cet ordre, et se prépara à profiter de la compensation qui en rendait l'amertume moins sensible.
Ne pas parler à l'ange de ses songes bleus, ne pas lui répéter qu'il l'aimait, ne pas presser et baiser ses mains, c'était cruel, le propre des
L\ JOUK CABOTIXK 221
amoureux étant de ressasser perpétuellement la même antienne, sans s'apercevoir qu'ils font là Tœuvre de Técureuil courant dans une roue de fil de fer; néanmoins, la voir, la voir tous les jours et recevoir la caresse de son regard, c'était un dédommagement suave.
Il existe des amours qui, par leur élévation, sont au-dessus des satisfactions superficielles et troublantes du contact de la chair.
Maury vit donc Mme de Mirande au Bois, il put, à son aise, avant d'être en état de marcher, admirer à nouveau sa grâce si féminine, $a figure si douce et si belle, se réchauffer aux rayons divins de ses yeux, s'illusionner sur la réalisation de ses rêves paradisiaques, rêves qui, en dépit de tous les raisonnements, persistaient dans son esprit.
Entre temps, la princesse avait reçu Tépttre de son mari et s'était empressée d'y répondre, puis inquiète d'un silence qu'elle interprétait dans le sens le plus honnête et le plus grave aussi, et croyant Son Excellence malade, dangereusement malade, avait écrit, coup sur coup, plusieurs lettres .réclamiant instamment des renseignements, sans obtenir un mot en échange, naturellement, le
deslinalaîre de cesletires courant la prétentaine en Hollande, en Danemarck et en Suède.
— C/est étrange ! fit un jour M. Delaplace, confus du mutisme -de son gendre.
— Est-ce que le prince sérail mort? hasarda en pâlissant, Mme Delaplace.
— Mort ! contesta avec frayeur la princesse- Non ; nous aurions été avisés. Cependant, comme nous ne pouvons demeurer dans Tincerlitude où nous sommes, il faut télégraphier sur-lechamp au propriétaire de Fhôtel où le prince est descendu.
— Tu as raison, approuva le vieux négociant en mettant son chapeau ; je vole au bureau de poste voisin, et, ce soir, nous serons renseignés. Pauvre Albert, il était très mal en partant ; pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé malheur I
La dépêche envoyée, avec réponse payée, M. Delaplace rentra à Thôtel au moment où le facteur déposait une lettre chez le concierge.
— Du prince I s'écria Mme de Mirande quand le valet de chambre lui eut remis le pli.
— Ah! exclamèrent avec contentement le négociant et sa femme en se rapprochant curieusement de leur fille.
LA JOLIE CABOTrNK 223
— Écoutez, dit celte dernière, la voix tintée d'émotion :
« Aix-la-Chapelle, 3 octobre.
» Ma chère Amélie, » Pardonnez-moi d'être resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles ; mais je voulais vous annoncer un mieux sensible dans mon état et, jusqu'à présent, je n'avais pu le faire. Aujourd'hui, grâce aux douches, aux bains que je prends chaque jour, aux pintes d'eau que j'avale, et au ciel qui aide à ma cure, ma guérison est en si bonne voie que je n'éprouve aucune hésitation à vous assurer que vous me reverrez avant la fin de l'année, robuste et revivifié. Ne vous tourmentez point si ma correspondance est peu suivie. J'ai horreur du buvard et de l'écriloire, vous le savez, et mettre la main à la plume est pour moi un supplice. Présentez mes compliments à M. voire père et à Mme votre mère, et ne doutez pas de mes sentiments affectueux.
» Votre,
» Albert de MirÂndë ».
— Ce cher Albert 1 chevrota M. Delaplace, les larmes aux yeux.
221 LA JOLIB CABOTIN K
— Je n'ai pas le courage de lui garder rancune, avoua, attendrie, Mme Delaplace.
— C'est égal, reprocha Amélie, il a eu tort de nous laisser pendant près d'un mois dans Fîncertilude. Enfin, puisqu'il va mieux, oublions son indifférence et souhaitons qu'il nous revienne en bonne santé.
Ce jour-là, la princesse n'alla pas au Bois, où l'ingénieur l'atlendit vainement ; son père et sa mère, qui partageaient son dîner, et quelques visites imprévues la retinrent à l'hôtel.
Le soir, vers neuf heures, pendant qu'on servait le thé, un employé du télégraphe apporta un télégramme.
— Hàhà! c'est la réponse de l'hôtelier de ton mari, fit le vieux négociant. Elle ne nous est plus utile. N'importe, vois ce qu'elle contient»
Amélie brisa le cachet du papier bleu et lut ces mots : « Baigneur dont vous parlez inconnu chez nous et à établissement thermal. »
— Hein ! exclamèrent, stupéfiés, M. et Mme Delaplace.
— Voyez, dit la jeune femme, également au comble de l'étonnement, en leur tendant la dépêche.
LA iOUE CABOTINI': 225
— Qu'est-ce que cela signifie?
^ — Il est extraordinaire qu'au moment où nous parvient une lettre si rassurante, si précise et qui indique une cure si laborieusement menée, on nous télégraphie d'Aix-la-Chapelle que le prince n'est pas dans celte ville»
— L'hôtelier s'est moqué de nous.
— A quel propos ?
— Oui ! appuya Mme Delaplace.
Tout à coup, la princesse ramassa l'enveloppe de la lettre, qu'elle avait froissée et jetée sur le lapis, la déplissa et l'examina.
. — Je m'y perds ! songea-t-elle, de plus en plus intriguée.
— Qu'y a-t-il ? questionnèrent simultanément son père et sa mère.
— Cette enveloppe porte un timbre belge, non un timbre prussien, et elle a été mise à la poste à Ostende, non à Aix-la-Chapelle.
. — Le myslère se complique, scanda Mme Delaplace en écarquillant les yeux.
Le vieux négociant prit l'enveloppe des mains de sa fille, assujettit son binocle sur son nez, et se livra, à son tour, k un examen minutieux du chiffon de papier.
— Il faut répondre demain à Son Excellence et soUiciler une explication par le retour du courrier, proposa-l-il, après avoir constaté son impuissance à deviner Ténigme.
— Oui, répliqua Amélie en serrant l'enveloppe dans sa poche. Peut-être sera-t-il bon d'envoyer quelqu'un de confiance à Aix-la-Chapelle ; nous en causerons.
M. et Mme Delaplace prirent congé de leur fille et s'en retournèrent chez eux en se livrant à cent commentaires sur la lettre de leur gendre et le télégramme de l'hôtelier, tandis que la princesse, envahie par le doute, réfléchissait sur l'incident, dans lequel elle flairait une nouvelle fourberie de son mari,
Mme de Mirande se réveilla, le lendemain, obsédée par le doute, et rechercha le moyen de parvenir à la découverte de la vérité.
Poussée par un instinct secret, elle invita sa domestique à lui apporter tous les journaux mondains qu'on recevait chaque matin à l'hôtel, dans l'espoir d'y lire, sous la rubrique : « Déplacements et villégiature » , quelque indication concernant le prince, et, tout en déjeunant, parcourut les uns après les autres ces journaux.
LA JOLIlil CABOTINb: 227
Elle en avait déjà ouvert trois ou quatre, lorsque ses yeux se fixèrent sur cet écho de théâtre qui absorba son attention et qu'elle lut avec un in* térèt croissant :
« La dernière représentation de Léa Rungis, à La Haye, a été marquée par un fait de coulisses assez rare pour que nous le rapportions. Le souffleur de la troupe, subitement indisposé, n'avait pu se rendre à son devoir, et Ton ne savait comment remplacer ce fonctionnaire indispensable, sans lequel Tart théâtral serait impraticable, quand le prince de M., d'une des plus grandes familles de France, qui eut, il y a deux mois, un duel à sensation et s'est attaché aux pas de la jolie petite B., des Variétés, actuellement en tournée avec l'étoile du Vaudeville, s'offrit pour suppléer le pauvre diable empoché.
» Accepté avec enthousiasme, le prince s'acquitta si bien de sa lâche, que Léa lui offrit, à l'issue du spectacle, un engagement de deux cents francs par mois, qu'il refusa modestement, voulant se réserver cette poire pour la soif. Par dépêche, nous apprenons que Léa Rungis, sa troupe et son souffleur surnuméraire se sont embarqués hier, à Ostende, pour Londres d'où ils reviendront
^28 LA JOLIE GAUOTJNË
directement en France, dans quinze jours. Ils achèveront leur campagne par la Normandie, la Bretagne et la Touraîne. »
« Ah ! » s'écria-t-elle bouleversée et avec indignation.
Puis, frappant sur un timbre :
— Qu'on attelle tout de suite, commandat-elle.
Et elle passa dans sa chambre à coucher en emportant le journal dans lequel s'élalaît Técho révélateur.
Une demi-heure plus tard, son coupé s'arrêtait devant le numéro 48 de la rue Taitbout.
-^ Mlle Balbine est-elle à Paris? demanda- t-elle au concierge.
— Oh ! non, madame, répondit celui-ci en souriant ; elle voyage avec Léa Rungis et ne sera de retour qu'à la fin de novembre.
« C'est bien cela, murmura-l-elle pâle et frémissante, en remontant en voiture ; il a rejoint celte fille, sous le prétexte de se rendre aux eaux, et, dans le but de me donner le change, avant de s'embarquer avec elle pour Londres, m'a écrit, d'Os tende, cette lettre hypocrite et mensongère. Quelle abjeclion !... »