‹ La jolie cabotineChapitre 16 sur 20 · CHATEAUX EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

CHATEAUX EN ESPAGNE

Cette fois, la mesure était comble.

Amélie se rendit, de la rue Tailbout, chez son père et sa mère pour leur dévoiler le mot du rébus et leur signifier sa résolution irrévocable d*en finir avec la vie qu'elle menait.

. Le vieux négociant et sa femme tombèrent des nues lorsque leur fille leur prouva que leur gendre cabotinait avec Mlle Balbine, et que Thistoire de la maladie et de la cure pénible à Aix-la-Chapelle du noble sire n'était qu'une abominable frasque; . Pourtant, dominés par leur manie des grandeurs et effrayés par la perspective d'un scandale, ils conseillèrent à la jeune femme de patienter, de ne point faire de coup de tèt€, les apparences pouvant exagérer les choses, d'ajourner ses résolutions au retour de Son Excellence, qui serait appelée à expliquer sa conduite.

Mme de Mirande bondit à celle proposition.

Et comme ses parents insistaient.

— Vous avez, leur signifia-t-elle, d'un Ion qui ne souffrait pas de réplique, protégé mon honneur déjeune fille, et je vous en suis reconnaissante; il m'apparlient aujourd'hui de défendre mon honneur de femme, et je sais ce que m'impose ce devoir.

Et afin de ne pas être exposée à d'importunes remontrances, elle se relira, laissant M. et Mme Delaplace perplexes .

Dans la journée elle vit un des meilleurs et des plus respectables membres du barreau de Paris, et posa les bases de l'action qu'elle allait intenter à son mari.

« Enfin soupira-t-elle, le soir, avec une joie âpre, je vais donc me dépouiller de l'odieuse tunique de Nessus que j'endure depuis un an et qui me mine ; je vais donc sortir de la galère conjugale dans laquelle le sort m'a poussée et oîi je n'ai trouvé que souffrance, humiliation et écœurement; je vais donc cesser d'être princesse et rentrer en possession de ma dignité I »

De temps à aulre, le souvenir de l'ingémeup faisait trêve à ses emportements et ramenait sur

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ses lèvres le sourire triste et bienveillant qui lui était familier; alors ses yeux se remplissaient de larmes, et sa pensée se perdait dans le chaos du préseul et les espoirs lumineux de Tavenir.

Ses parents tentèrent, à diverses reprises, d'obtenir d'elle un sursis; elle fut inflexible, et pour prouver que rien ne la ramènerait en arrière, congédia la domesticité de rhôlel, sauf le portier, la cuisinière et la femme de chambre, et vendit les chevaux.

a Quand je sortirai, je louerai un remise », déclara-t-elle à son père que cette vente désolait.

Au bout d'une douzaine de jours, sans que le public reçut de confidences, et grâce au concours amical de son notaire, de son avocat et de son avoué, toutes les mesures conservatoires de nature à sauvegarder sa fortune, toutes les précautions susceptibles de garantir sa sécurité et sa liberté, jusqu'à Tarrêt de la Justice, furent prises par elle, et il ne lui resta plus qu'à engager les poursuites.

Ce travail préparatoire, pendant lequel elle n'avait pu paraître régulièrement au Bois, poursuivi et accompli sans faiblesse, elle écrivit à Maury pour l'informer de la situation que lui

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avaient faile à Fimproviste les événemenls, et lui renouveler l'assurance de son affection profonde.

<( Croyez, quoi qu'il advienne, dit-elle en lermiaant, que mon esprit est avec vous.

. Celte lettre transporta Maury, qui la salua comme une messagère de bonheur.

Certes, Amélie n'avait jamais, par ses paroles, ses actes, ses élans, laissé prévoir qu'elle profilerait de la séparation de corps ou du divorce que les tribunaux prononceraient en sa faveur pour se livrer à un autre homme; mais elle était jeune, belle, sensible, elle aimait, et cela permettait d'admettre que le temps et la nature parviendraient de concert à vaincre ses résistances.

« Je lui offrirai toutes les garanties imaginables, se jura chaleureusement l'ingénieur ; j'attaquerai ses scrupules avec la raison, la logique, mon amour infini et ma loyauté, et je la persuaderai. Ce qui l'éloigné de son mari doit la rapprocher de moi. »

Sa blessure étant fermée, cicatrisée, sa convalescence achevée et sa force en partie revenue, il reprit ses occupations normales el attendit que le sort lui apportât les bonnes nouvelles qu'il souhaitait, puisque son duel avec le prince

autant que ses relations délicates avec la princesse ne lui permettaient pas d'intervenir dans le dénouement qu'il voyait poindre.

Entre temps, de Mîrande cabotinait joyeusement, sans souci de la veille et sans crainte du lendemain.

Certain d'avoir mis dedans sa femme, son beau-père et sa belle-mère et de s'être, à la fois, ménagé leurs caisses, confiant, d'autre part, dans les promesses de GrugeroUes, il dépensait sans calculer.

Cadeaux à Balbine, balthasars offerts incessamment à la troupe et à Léa Rungis, parties de campagne, folies de toutes sortes en voyage ou durant le séjour dans les villes de Titinéraire de la tournée, il ne négligeait rien pour vider son portefeuille, dont la rotondité ne résista pas à ce régime outrancier.

Parti de Paris, ayant en poche cent mille francs, il ne lui restait, le 18 octobre, à la veille de rentrer en France, que dix mille francs.

Dix mille francs, pour trois semaines de vagabondage, c'était le strict nécessaire ; il le fit observer à sa maîtresse qui l'invita, en rigolant, à demander des fonds à sa légitime.

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— Bigre! non, se récusa-t-il sur le même Ion ; je brouillerais mes cartes. La chère dame se figure que je suis en train de m'abreuver d*eau sulfureuse à Aîx-la-Chapelle, et je lui ai envoyé les détails les plus touchants sur ma prétendue cure ; ne gâtons pas la comédie que j'ai montée à son intention par une scène hors de propos. Mieux vaut nous réduire à la portion congrue et con* sentir à ne plus dépenser que deux à trois cents francs par jour jusqu'à la fin de celte enivrante course artistique.

— Des économies I C*est ennuyeux, repartit la cabotine en faisant la moue. Écris plutôt à Grugerolles.

— GrugeroUes n'ayant pas encore lancé la grosse affaire à laquelle je dois collaborer, ne m'enverrait qu'une misère. Si nous sommes trop gênés, nous mettrons tes bijoux au Mont-de- Piété.

— Oui, essaye !

— Ou nous les vendrons.

— II ne manquerait plus que ça!

— A moins que tu ne préfères mourir de laim.

— Je préfère bien vivre etm'amuser ; voilà ma politique.

— C'est la bonne, et je m'y conformerai. Sois paisible : si mes dix mille francs ne nous suffisaient pas, je trouverais, dans une des cités de Normandie ou de Bretagne que nous allons tra* verser, un banquier qui m'avancerait quelques centaines de louis sur ma signature ; seulement, comme cet emprunt serait de nature à me dénoncer, nous contenter de ce qui nous reste en poche serait plus prudent.

— On s'en contentera, soupira Balbinc. Par exemple, h Paris tu me revaudras mes privations.

— D'une façon éblouissante.

On le voit, la cabotine de Montparnasse, la progéniture de la blanchisseuse Breuzot, était devenue exigeante.

Partie en char somptueux, il ne lui convenait plus de monter en omnibus, et tout indiquait que son protecteur aurait de l'agrément avec elle lorsque l'heure fatale des embarras d'argent sonnerait.

Quant à compter, à réfléchir, à réagir contre . les habitudes de gaspillage qu'il avait données k sa maîtresse, le prince n'y songeait pas sérieusement.

Joueur et viveur, c'est-à-dire prodigue par

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tempérament, il était, de plus, si fortement épris, qu'il n'avait qu'une préoccupation: contenter, à quelque prix que ce fût, la jolie fille, afin que celle-ci restât la même avec lui: caressante, enjouée, heureuse de lui appartenir.

Persuadé qu'on l'aimait et qu'on lui était fidèle, plein de sécurité sur ce double point, il ne s'apercevait pas qu'on le trompait cyniquement, et avait une foi si aveugle, qu'il eût plutôt cru àla dégradation de sa femme qu'à celle de « sa chère artiste » .

Peu satisfait de l'installation de la rue Taitbou^ qui lui avait pourtant coûté gros, il se proposait d'acheter à Balbine, avenue du Bois-de-Boulogne ou dans le quartier des Champs-Elysées, un petit hôtel dont il ferait un temple capitonné de l'amour, où le confort, le luxe et l'art seraient prodigués, et pour effectuer lacquisition de ce palazzetto, comptait sur GrugeroUes et sur la princesse, dont la longanimité lui semblait à Tabri de toute fluctuation dangereuse et de lout naufrage. •

« Elle a donné dans le godant au sujet de ma prétendue cure à Aix-la-Chapelle, pouffait-il à part soi, elle avalera n'importe quoi. Les femmes sont ce que les hommes les font. »

Et, certain que sa bonne étoile et son habi-

leté, le maintiendraient en dépit de tout, il traça programme des agapes sardanapalesques qui auraient lieu chez la cabotine, durant la saison froide, aussitôt après le retour à Paris de Léa Rungis.

Tout le gratin, toute la gomme, tout le pschutt, tout le vlan, copurchics et superchics, tout le boulevard, toutes les reines de la rampe, devaient y accourir et contribuer à leur éclat.

Balbine s'y voyait, complaisamment, trônant «en princesse »,et de Mirande ne craignait pas d'en fixer les époques .

« Décemment, se disait Son Excellence pour légitimer ses projets de fêtes de gala, je ne puis produire ma femme dans le monde ; cette héritière de marchands me ferait faire la plus triste figure au milieu de la société que je fréquente. En présence d'un pareil inconvénient, il est rationnel, si je veux vivre autrement qu'en capucin, que je reçoive chez ma maîtresse, qui par son espièglerie, son entrain, sa beauté, a tout ce qu'il faut pour me plaire et pour plaire à mes invités. C'est donc chez Balbine que je traiterai l'hiver prochain. Et si Mme de Mirande s'en formalise... Mais elle ne le saura pas. Il est utile qu'elle l'ignore, puisque c'est elle qui paiera les violons.

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« D'ailleurs, le monde que nous convierons à nos soupers et à nos sauteries n'est pas celui qu'elle voit; c'est un monde amusant. S'amuser, tout est là ici-bas ; ceux qui' prétendent le contraire sont des cruches. Un grand seigneur comme moi deviendrait ipso facto une superfélation, si on l'empêchait de se divertir. Jouir, voilà notre lot à nous autres gens de qualité. C'est nous qui entretenons le goût du luxe et de la dépense, sans lequel tant d'industriels, tant de négociants, tant d'ouvriers, seraient aux abois ; c'est grâce à nous que la nation conserve sa supériorité dans les modes, la galanterie et le bel esprit; les services que nous rendons sont donc importants, et nous sommes autorisés à nous en enorgueillir. »

A la suite de ces beaux raisonnements, l'illustre gentilhomme se préoccupait de la manière dont il remettrait sa femme à contribution, au cas où la splendide affaire de Grugerolles subirait un retard, et il en arrivait à se bercer de l'espoir que cette manière se réduirait au moyen le plus simple : demander et obtenir.

« J'ai quitté dans les meilleurs termes mon beau-père, ma belle-mère et leur assomoûante

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fille, marmottait-il ; je reviens de faire un traitement pénible; je suis intéressant par ma maladie et Tennui que m'a causé mon séjour à Aix-la-Chapelle ; me refuser une compensation constituerait une cancrerie : on ne Tosera pas. Félicitona-nous, tout marche à ravir. Pourvu qu'on n'ait pas trouvé mon silence forcé trop extraordinaire ! Non. Ces bourgeois ont le cerveau lourd et sont crédules par nature. Ah 1 mon cher trésor de Balbine, quelle délicieuse existence nous mènerons ensemble à Tissue de ce charmant cabotinage I »

AU THÉATUË DE UOUEN

La troupe de Léa Rungis, revenue d'Angleterre, achevait sa tournée dans les départements de Touest. La veille, elle s'était fait applaudir à Caen, et le jour où nous la retrouvons, elle devait jouer à Rouen.

Préparée à grand renfort de réclame, sa représentation dans cette ville promettait un résultat pécuniaire exceptionnel, car, en dépit d'une augmentation extravagante des prix des places, la feuille de location était pleine.

Le public rouennais, dont la réputation de sévérité est établie, n'éprouvait cependant aucun enthousiasme pour Tétoile du Vaudeville, à laquelle il reprochait ses excentricités et son charlatanisme exagéré, et dont il contestait la valeur artistique, et s'assourdissant il avait répondu àFappel de la diva, c'est qu'il était décidé à en avoir pour

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son argent et à ne pas souffrir qu'on se moquât de lui.

Les portes du thé&tre ouvertes, la foule se précipita dans la salle, et, en une demi-heure, loges et galeries furent garnies de spectateurs et de spectatrices.

Une seule baignoire resta vide.

Une dame, vêtue de noir et voilée, prit finalement possession de celle-ci et s'y installa de&çon i n'être pas vue.

La dame en question avait loué cette baignoire uniquement pour soi.

Tandis que les derniers arrivants s'asseyaient sur les strapontins qui leur étaient réservés et que les marchands de programmes criaient leur feuille, des bruits hostiles à Léa Rungis et à sa « compagnie» circulaient, de l'orchestre au paradis.

On répétait, par exemple, qu'au Havre, la cité rivale de Rouen, Léa s'était exprimée en termes méprisants sur les Rouennais"; que les artistes qui secondaient la fameuse étoile ne valaient pas les pensionnaires du thé&tre municipal, qu'ils jouaient avec un sans-géne insultant, et qu'à la plus petite incartade de leur part, il faudrait leur infliger une leçon dont ils se souvinssent.

Ignorante de ces dispositions, Léa qui, ce soirlà, était plus fantasque qu'à Tordinaire et se proposait de prendre le rapide à Tissue du spectacle pour aller souper à Paris avec un des amis de son cœur à qui elle avait télégraphié le tantôt, Léa recommanda à son régisseur de ne pas prolonger les enlr'actes, et à ses comédiens et comédiennes de mener battant la représentation.

— Finir de bonne heure, ça me va I s'écria, dans sa loge et en mettant son blanc et son rouge en présence de de Mirande, Balbine. Moi non plus, je ne suis pas en train.

A huit heures précises, les trois coups retentirent, et la toile se leva.

A l'entrée de Léa, quelques claqueurs, disséminés de divers côtés, essayèrent de provoquer une salve nourrie d'applaudissements, et ne réussirent qu'à Jse faire chuter.

Les Rouennais rétifs dès le principe, voulaient être satisfaits avant de manifester leur approbation.

Accoutumée à des ^ saluts moins froids, Léa, vexée, dissimula mal sa mauvaise humeur et joua nerveusement.

Son entourage l'imita, Balbine {en tête, et cela

ne rendit pas les spectâcleurs plus enduranis» Le premier acte achevé, les conversations commencèrent dans le foyer, dans les couloirs, dans le café du théâtre, et Tavis unanime fut que Tétoile du Vaudeville et sa troupe avaient l'air de se moquer du monde.

— Quand on a payé sa jUace quinze francs, récriminaient des messieurs de l'orchestre, déjà animés, on a droit à autre chose qu'à ce massacre dramatique digne tout au plus de Pont-à-Mousson ou de Brives-la-Gaillarde.

Le second acte, aussi mal exécuté que le premier, se termina au milieu des murmures et des protestations, et le troisième eut pour accompagnement, d'un bout à l'autre, des rires ironiques et de sifflets.

— Hàçà! Qu'est-ce qu'ils ont ces idiots? dit d'une voix assez haute pour être entendue au delà de la rampe, et avec un regard de défi à l'adresse des opposants, Balbine à l'instant où le rideau baissa sur ce troisième acte.

— Idiots ! elle nous a qualifiés d'idiots !

se gendarmèrent les spectâcleurs des fauteuils.

Et en quelques secondes l'apostrophe vola de

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bouche en bouche et souleva une tempête dans la salle.

Tolérer une telle insulte était difficile; il fallait une humiliation exemplaire à celle qui avait osé traiter aussi grossièrement les Rouennais ; on résolut de n'accepteu' aucun faux-fuyant sur ce point, et quand le quatrième acte commença, le cri :

-T Des excuses ! des excuses ! couvrit le débit des acteurs.

Sur l'ordre de Léa Rungis qui, furieuse de son échec, eut vu volontiers tous ses auditeurs mourir, séance tenante, de mort subite, la représentation ayant continué plus rapidement, les cris redoublèrent et dégénérèrent en un tapage infernal lorsque Balbine reparut.

— Des excuses! des excuses! hurlèrent impéralivement les plus excités en gesticulant, en injuriant la caboline qui, dédaigneuse et fanfaronne, paraissait plutôt disposée à recommencer qu'à s'amender.

— Fais-leur donc des excuses, puisqu'ils en réclament, lui conseilla, au plus fort du vacarme, un de ses camarades placé en scène à sa gauche. Un soir, une aventure analogue

arriva à Frederick Lemaîlre, et il s'en tira par celte déclaralion, devant le trou du souffleur: « Mesdames, messieurs, j'ai dit que vous étiez des imbéciles, c'est vrai ; j'ai eu tort et je vous prie d'agréer mes vifs regrets. » Essaye de ce moyen qui réussit jadis à la Porle-Saint-Marlin : aux grands maux les; grands remèdes,

— Jamais, repartit fièrement Balbîne.

— Alors, gare aux pommes cuites l

La bourrasque se transformait en ouragan, en trombe, en typhon ; les imprécations, les vociférations pleuvaient dru comme grêle; l'assistance entière frémissait de colère, et, sauf la dame voilép de la baignoire, dont nous avons parlé plus haut, n'élait pas éloignée de réclamer la tête de la coupable.

Tout à coup, il tomba sur la scène des sous, des écorces d'oranges, des morceaux de sucre d'orge, des débris de gâteaux et, ainsi que l'avait prédit le camarade, tout Tintérieur tfun chausson aux pommes qui se plaqua sur le cou de la cabotine avec un clappement sonore.

— Lâcheté ! s'écria de Mirande qui suivait, de la. coulisse, les péripéties du houvari, et en s'avançaht de deux pas pour recevoir

dans ses bras sa maîtresse, qu'une syncope opportune tirait d'embarras.

— Misérable! exclama, à cette apparition, la dame voilée de la baignoire en se dressant involontairement, sans qu'on remarquât son mouvement, vite réprimé.

— Des excuses ! des excuses ! tempêta le public de plus en plus acharné, sans s'arrêter à Tévanouissement de celle qui avait soulevé sa fureur, et en prenant le prince pour un régisseur quelconque.

Puis, rien n'indiquant qu'on allait lui obéir, aux cris, aux sifflets, aux projectiles, il mêla les petits bancs des ouvreuses et des chaises, et allait envahir la scène et faire un vilain parti à Mme Léa Rungis et à son personnel, quand la force armée, appelée en hâte, se présenta, la baïonnette au bout du fusil, et fit évacuer la salle.

Mais l'irritation était trop grande pour que la soirée finit ainsi.

Les plus exaltés, appuyés par trois ou quatre mille curieux attirés par le bruit, se rendirent, dans un désordre indescriptible, à l'entrée des artistes, et y attendirent ceux qui, brâiliaient-ils.

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non contents de les flouer, les avaient insultés.

— Nous leur montrerons ce que sont les Rouennais ! répétaient-ils en se démenant.

Une escouade d'agents de renfort protégea les comédiens et les comédiennes de Tétoile du Vaudeville et Téloile elle-même, et ce fut à la faveur d'un déploiement de force inusité que Léa Rungîs et sa troupe purent, vers minuit, après avoir inutilement attendu que l'attroupement hostile se dispersât, regagner en voiture ou à pied leur hôtel, heureusement peu distant du théâtre.

— Des excuses ! Notre argent ! crièrent obstinément, sur l'air connu des lampions, les tapageurs en poursuivant « dans leur dernier repaire », les infortunés acteurs et actrices, au premier rang desquels marchait le prince soutenant sa sylphide et prêt à casser la tète avec sa canne à quiconque eut porté la main sur elle.

Le charivari dura jusqu'à une heure du matin ; alors, la lassitude et la police aidant, les groupes, considérablement réduits, achevèrent de se fondre, comme les tas de neige sous les brûlures du soleil, et la manifestation cessa faute de manifestants.

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— Je ne reme tirai plus les pieds dans celle sale ville ! écuma Léa Rungîs, dont la rage et la honle étaient au comble et qui, absorbée par les événements inouïs de la soirée, avait oublié sa fugue projetée, l'ami de son cœur et le souper préparé pour elle à Paris.

— C'est Léa qui est la cause de tout, attesta B'albine enfermée avec de Mirande dans la plus belle chambre de l'hôtel et en train de dévorer une aile de canard arrosée de Champagne. C'est à elle, non à moi que le public en avait, et c'est moi qui ai payé pour elle. Si la tournée ne touchait pas à sa fin je l'enverrais rudement promener, la chère dame. A.h! mon pauvre chien-chien, j'ai eu peur tout de même I

— N'étais-je pas là pour te défendre ? fit Son Excellence en la pressant contre lui et eh buvant dans son verre.

— Qu'est-ce que tu aurais pu contre lés écornes d'oranges et les chaussons aux pommes qui grêlaient sur moi et les bancs qu'on s'apprêtait à me jeter à là tête? Dans des bagarres de ce genre, mieux vaut se dérober que résister : c'est ce que j'ai fait.

—Veux-tu que nous quittions la troupe demain?

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— Non, parce qu'il est probable que Léa suspendra, de son propre mouvement, ses représentations et proclamera ainsi son échec personnel. Si je partais, c'est moi qui serais censée avoir recueilli les sifflets qu'on lui a adressés, et ça nuirait à mes débuis aux Variétés.

— Tu as raison.

— N'est-ce pas? Sur ce, mon loulou, couchons-nous, car je suis fatiguée, et oublions les cannibales de ce pays, qui ont failli égorger, sous les yeux, celle que tu aimes et qui t'aime.

Un baiser clôtura Tenlrelien, et peu après, le prince, secoué par l'algarade mémorable qui venait d'avoir lieu, souffla la bougie, et, en se retournant, trouva les deux bras delà cabotine pour le recevoir.

La nuit était à peu près écoulée et le jour pointait, quand un commissaire de police, ceint de son écharpe, flanqué de trois agents, de la dame voilée dont nous avons parlé précédemment, et d'un homme à favoris ayant l'apparence d'un avoué ou d'un avocat, probablement le conseiller de celte dame, se présenta à l'hôtel où Léa Rungis et ses comédiens étaient descendus, et demanda à être conduit à la chambre

occupée par le prince de Mirande et la deraoi- S3lle Balbine.

On déféra à son... ordre, et presque aussitôt des frappements retentirent au premier, dans le corridor principal.

— Qui est là? interpella une voix, celle de Son Excellence.

— Au nom de la loi, ouvrez !

— Au nom de la loi ! fit avec frayeur une autre voix, celle de la cabotine.

— Qu'est-ce que c'est que celte mauvaise plaisanterie? s'insurgea de Mirande en saulantàbas du lit.

— Au nom de la loi, ouvrez ! commanda fermement le commissaire.

Son Excellence enfila à la hâte un caleçon, tira le verrou, entrebâilla la porte, et renouvela sa question.

— Vous êtes le prince Albert de Mirande? dit le représentant de la police en faisant irruption dans la chambre avec ses agents et la dame voilée.

— Oui, répondit le gentilhomme en écarquillant les yeux.

— El cette personne, et le magistrat désigna lu doigt la cabotine qui se cachait sous la couver-

ture, est mademoiselle Catherine Breuzot, surnommée Balbine ?

— Oui.

— Au nom de la loi, M. le prince Albert de Mirande, et Mlle Catherine Breuzot, je vous arrête.

— Pourquoi et à la requête de qui ?

— Pour adultère et à la requête de Mme la princesse de Mirande, ici présente, acheva le commissaire en se retournant vers la dame voilée qui, d'un mouvement élégant et fier, découvrit son visage p&le.

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