TENTATIVES DE RAPPROCHEMENT
Le lendemain, tous les journaux mondains racontaient, avec force détails et à la suite du compte rendu de la mémorable représentation de LéaRungis, l'aventure renversante du prince et de la cabotine.
Rarement morceau plus friand avait été servi à la chronique des salons et des coulisses ; aussi, la dévorante s'en donnait-elle gloutonnement jusqu'au menton.
I/hisloire, festonnée de pornographie el augmentée « d'indiscrétions » recueillies ou cueillies de tous côtés, présentait cette originalité qu'il s'agissait là non d'un mari surprenant sa femme «n flagrant délit d'adultère et livrant à ]a Justice la malheureuse et son complice, mais d'une femme poursuivant en province son mari, et le faisant arrêter dans le lit même de Théière de son choix.
— Hà çà! se récriaient, à ce propos, ceux qui s'imaginent que le sexe laid est en possession légale de tous les privilèges, les femmes ont donc le droit de requérir la police contre leurs maris en conversation sentimentale ?
— Il paraît.
— C'est absurde ; c'est le monde renversé .
— Il n'y a pas que les hommes qui puissent être trompés, ricanaient les sceptiques.
Le bruit de l'exploit de la princesse parvint aux oreilles des personnes les plus intéressées à le connaître; à celles de M. et de Mme Delà* place, de Maury, de GrugeroUes, des Breuzot, et' y eut l'éclat d'un coup de tonnerre.
A l'exception de l'ingénieur, qui l'accueillit comme une salve d'allégresse harmonieuse et sonore, tous s'en affligèrent.
M* et Mme Delaplace, comprenant que leur gendre était désormais perdu pour eux, en éprouvèrent une stupeur véritable ; GrugeroUes, convaincu que la valeur financière du nom de Son Excellence en éprouverait une baisse désastreuse ^ s'-en effraya, et la blanchisseuse et le serrurier en devinrent fous de rage, le flagrant délit devant avoir pour conséquence de détruire, par la base,
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la position de Balbiae, en enlevant au prince la disposition de la fortune de la princesse.
— Malheur! sacra M, Arthur, si je la rencontre, cette Mme de Mirande, je lui parlerai ! Pauvre prince, un homme si généreux! Voilà ma sœur dans de beaux draps !
Quant à la princesse, calme et implacable, elle avait repris le train de Paris, fermé sa maison, s'était retirée dans un asile du faubourg Saint- Germain fondé pour recevoir les femmes nobles dans certaines .circonstances déterminées^ et elle menait, sans hésitation, le procès en séparation qu'elle avait si bruyamment et si énergiquemenl commencé.
Elle s'était empressée dïnformer Maury de tout et de le prier de ne pas lui écrire et de ne pas chercher à la revoir pendant la durée de ce procès dont rissue devait, il l'espérait, apporter dans sa vie un changement qu'il n'eut pas osé envisager q-uatre mois auparavant.
« Dès que cela sera possible et sans inconvénient, notre éloignement finira, lui avait-elle dit; en attendant, ayez foi en un attachement qui durera autant que moi, »
Relaxé peu après son arrestation, avec une
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condamnation en police correctionnelle à Iroîs jours de prison, condamnation également infligée à sa maîtresse, confus, exaspéré, plein d'une haine rouge pour, sa femme qui avait, en le compromettant, tari la source de ses revenus, de Mirande retourna à Paris en ruminant une vengeance, et rentra à Thôtel de Tavenue de Villiers dans rintention de faire de celui-ci le théâtre de sa revanche.
Mais son unique société, dans ce vaste et somptueux local, étant le portier, nommé gardien du mobilier, il alla, après quarante-huit heures, porter ses pantoufles chez la jeune première qui, partagée entre la peur du commissaire et Tenvie de sauvegarder ses intérêts, céda, sans trop de résistance, à ses exigences, et le reçut à titre provisoire.
— Un second constat de flagrant délit n'est pas à craindre parce qu'il serait superflu ; d'autre part, ma femme qui s'est réfugiée chez des béguines, ne s'occupe plus de toi; sois donc sans inquiétude, fit-il,
Balbine avait rengagé sa cuisinière et sa femme de chambre, rouvert son office à sa mère et à son frère, recommencé à traiter, fait des acquisition* de toutes sortes chez ses fournisseurs, ses débuts
allaient avoir lieu dans la revue ea répétition aux Variétés, elle était devenue célèbre depuis sa représentation au thé&tre de Rouen ; plus que jamais il lui fallait de l'argent ; en conséquence, on dut s'employer à lui en procurer.
Le premier individu que son protecteur vit pour ce grave objet fut le banquier, le commandeur, le baron Grugerolles.
— Mon cher prince, dit, d'un air chagrin, le nouveau pilier de la noblesse papale, tous mes fonds sont dans la grosse affaire que je vais lancer le mois prochain et où votre place est marquée ; attendez l'émission de nos actions et vous roulerez sur l'or ; présentement je suis saigné à blanc, et ma caisse n'est pas moins vide que le cerveau d'un diplomate.
Trois ou quatre escompteurs usuriers, auxquels Son Excellence avait eu affaire, montrèrent une réserve analogue à celle du baron et conomandeur.
En dernier lieu, de Mirande sollicita l'aide de membres de son cercle assez aVant dans son amitié, et lâcha d'avoir d'eux une centaine de mille francs.
Hélas 1 cesinlimes, ainsi que les argenteux ipré"
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cédenls, lui firent l'oreille de marchand, et il eut des peines infinies à obtenir de leur mesquinerie une poignée de louis qui, au train dont allait sa maîtresse, devait lout* au plus couvrir les dépenses de douze ou quinze jours.
Furieux de son échec, il ressentit un redoublement de colère contre sa femme et contre Tingénieur, qu'il accusa de sa catastrophe, et qu'il jura d'envoyer ad patres pour lui enlever toute possibilité de nuire à l'avenir.
— Je lui flanquerai six pouces de fer dans la •pûilrine, répéta-t-il; peut-être alors Mme de Minaude, n'ayant plus de sigisbée, se conduira-t-elle autrement avec moi.
— Tuer n'est une solution que dans les drames, lui répliqua Balbine. Il est probable que ta femme ne serait pas contente si tu lui supprimais son consolateur, et qu'elle s'arrangerait pour te faire payer, plus cher qu'il ne vaut, le saint apôtre. A ta place, j'adopterais une lactique plus prudente et plus intelligente.
— Laquelle?
— J'essaierais de me rapprocher de mon épouse. i
— Tu plaisantes ?
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— Pas du tout. I] est évident, Texpérience te rapprend, que ton crédit est nul depuis que ta femme t'a quitté, et que tu éprouveras des difficultés extrêmes à avoir de l'argent, si Mme de Mirande ne consent point à revenir sur sa décision et à te rouvrir son coffre-fort ; Timportarit n*est pas de transpercer Tingénieur qui te chagrine : c'est de rentrer en grâce auprès de la princesse^
— Le tenter serait courir au-devant d'une humiliation vaine.
— Peut-être. Dans tous les cas, la détresse ne le laisse pas le choix des moyens: il faut te repapilloter avec ta femme ou consentir à végéter.
— Ohl
— Dame !... Et je sais, mon chien-chien, que tu m'aimes trop pour supporter que je manqué du nécessaire.
— Comment entamer la négociation ?
. — Le baron se chargera de porter tes regrets à destination ; il te doit ce service.
— C'est mon beau-père et ma belle-mère qu'il conviendrait de chambrer d'abord. Ces bonnes gens se chargeraient ensuite de leur fille, et, en attendant la réconciliation, m'avanceraient un millier de louis.
— Bravo !
Justement, Grugerolles arrivait à cet instant, pour déjeuner.
On l'entraîna à table, on lui exposa, en mangeant, ce qu'on désirait de lui, et on obtint, sans -grands discours, son adhésion.
Comme il ne s'agissait que d'une démarche diplomatique, il n'avait aucune raison de refuser.
D'autre part, M. et Mme Delaplace étaient des gens assez riches pour qu'il ne négligeât pas d'entrer en relation avec eux.
Il accepta donc l'ambassade qu'on lui proposait, se rendit, après le repas, à' Auleuil, et gonflé de suffisance et d'orgueil, fit passer aux beaux parents sa carte armoriée où s^élalaient, en caractères de luxe, ses noms, titres et qualités : baron Eugène de Grugerolles, commandeur de l'éperon d'or, banquier, etc.
.Introduit aussitôt, il plaida habilement pour son client en caressant Tamour-propVe du vieux négociant et de Mme Delaplace, et, vers six heures, ■retourna chez la cabotine chargé d'une réponse des plus favorables.
— Victoire ! s'écria-t-il en rentrant dans le salon; votre beau-père et votre belle-mère con-
sentent à s'entremettre entre votre femme et vous, mais à la condition que vous réhabiterez le domicile conjugal ce soir ou demain, au plus .tard, et que vous vous affranchirez de toute compromission malséante (c'est leur terme) . Je me suis donné un mal inouï pour les amener à composition. Quant à vos besoins d'argent, je leur en ai touché deux mots, et j'ai constaté qu'ils n'étaient pas éloignés d'y pourvoir si vous leur accordiez la satisfaction qu'ils réclament.
— Ton sentiment? demanda Son Excellence à la cabotine.
• — C'est que tu dois filer doux.
,. — Et vous, GrugeroUes ?
• — Je partage l'avis de Mlle Balbine, Vous rapatrier avec votre femme est une affaire d'or à laquelle vous ne sauriez trop sacrifier.
— Adopté. Je jouerai la comédie du repenlîr, -et me réinstallerai demain, ce sera assez lot, dans l'hôtel de l'avenue de Villiers, s'il est convenu que je te verrai tous les jours ici, mon cher ange, acquiesça dé Mirande en pressant sa maîtresse contre sa poitrine, car sans. toi, je le confesse hautement, l'existence me semblerait, à présent, d'une monotonie insupportable.
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— Mon pauvre bébé, repartit la cabotine en embrassant le prince sur la joue et en lui passant la main dans les cheveux, moi aussi je $uis malheureuse comme' lès pierres quand tu n'es pas là; cependant, il convient de se raisonner» Nous ne pouvons demeurer sans argent, tu le comprends ; or, puisque tu n'as d'autre moyen de te remplumer que celui dont j'ai eu l'idée, toute hésitation de ta part serait coupable. Ya, coqueta-t-elle en -baissant le ton, tes ennuis te rapporteront.
De Mirande, dont le visage s'épanouit, frissonna sensuellement.
Le lendemain, Son Excellence rentra au domicile conjugal, et M. et Mme Delaplace, informés par Grugerolles, prièrent leur fille d'abandonner son procès, de pardonner, d'étouffer un scandale qui avait trop duré, et de reprendre son rang de princesse.
— Non, leur répondit froidement Amélie. Ce qui s'est produit se reproduirait. Puis, je méprise M. de Mirande.
M. et Mme Delaplace insistèrent, supplièrent, pleurèrent, ergotèrent ; tout fut inutile : la révoltée resta inflexible.
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Pendant huit jours, ils renouvelèrent, sans se rebuter, leurs tentatives de réconciliation ; h h fin, voyant la stérilité de celles-ci, ils déclarèrent i leur gendre, par le ministère de GrugeroUes^ qu^ils se lavaient les mains de ce qui adviendrait, et désiraient ne plus s'immiscer dans une querelle dont ils détestaient les causés et. déploraient les conséquences.
Ajoutons qu'aucune compensation pécuniaire n'accompagna leur notification.
— Ah 1 elle a repoussé mes avances, gronda de Mîrande avec une fureur concentrée, quand le banquier lui eut tristement fait part de l'insuccès de sa mission. Hé bien! c'est son ingénieur qui paiera pour elle !
Et le soir, il retourna loger rue Taitbout.
— Mon Ninichon, dit-il à sa maîtresse du ton d'un messager qui apporte la bonne nouvelle ; le sort en est jeté: tout est rompu avec ma femnie, et je t'appartiens sans partage pour la vie I
— Je suis bien lotie I pensa Balbine en s'efforçant de sourire.