‹ La jolie cabotineChapitre 18 sur 20 · VN£ PARTIE DE BACGARA · texte numérisé non relu

VN£ PARTIE DE BACGARA

Une semaine s'était écoulée depuis que Son Excellence avait renvoyé sa robe de chambre et sa valise chez la cabotine, et déjà Mlle Balbine se plaignait en dessous.

« Le^ répétitions de la Revue touchent à leur terme, grognait-elle, mes débuts vont avoir lieu, rheure de briller au milieu des femmes à la mode sonne pour moi, et je suis sans argent, et j'ai au pied un boulet qui m'interdit de me mouvoiv.

Vraiment, Mme de Mirande m'eut rendu service en reprenant son mari, même sans lui reconfier la gestion de sa fortune. Au moins, j'aurais été quasi libre de me procurer oîi bon m'eût semblé ce que M. Albert est incapable de m* offrir désormais. Mais avec ce jaloux, ce crampon perpétuellement attaché à mes pas et qui n'a d'autre occupation que de me surveiller et de m'embôter,

que faire? Et le jour de Tan approche; et partout les fêtes et les réceptions sont commencées; et la fameuse entreprise financière de Grugerolles est remise au mois de février ! C'est k désespérer. »

Dans un accès d'épanchement et de douleur, Tex-étoile du théâtre Montparnasse tint conseil avec sa mère et son frère sur ce qui la tracassait et l'obsédait, afin de trouver un remède à sa situation, qu'elle considérait comme grave, «t la blanchisseuse et le serrurier l'engagèrent à déterminer le prince à retourner avenue de Villiers ou à se loger en ville.

^— La séparation de Son Excellence d'avec sa femme n'est pas prononcée par le tribunal, objecta M. Arthur; or,' tant que cette séparation ou ce divorce, car Mme de Mirande a des chances sérieuses d'obtenir le divorce à son profit, est èh suspens, la police peut té chercher chicane à k requête de la légitime de ton protecteur : c'est suffisant pour que tu invites le prince à te laisser -actuellement tranquille.

- — Et s'il refuse de s'en aller ? . '

— Tu le sermonneras, fit Mme Breuzot, et à Ja dernière extrémité, tu te congédieras.

— Puisqu'il ne le donne plus rien, puisqu'il n'a plus le sou, appuya la serrurier, il n'a plus le droit de rester ici. Je m'étonne qu'il ne Tait pas compris.

— Être en pension chez toi, sans te solder la mensualité qu'il ta promise, est indélicat de sa part, déclara la blanchisseuse.

> — Par qui le remplacerai-je quand il sera parti?

— Tu n'as personne en vue ? questionna Mme Breuzot,

— Non.

— Et le baron du pape ?

— GrugeroUes ?

— Oui. Il te voit d'un œil amoureux, la cuisinière et la femme de chambre s'en sont aperçues.

r — C'est l'ami du prince.

— En amour, il n'y a point d'amis.

— A-t-îl de quoi?

, — Le prince ne le cultiverait pas s'il était au dépourvu/

— Je sonderai le terrain de ce côté. Ah! mes :chers parents, que d'amertumes et de difficultés

dans là vie d'artiste !

— Compte sur nous, dit le serrurier, avec ce

faux air de dévouement qu'il prenait dans les grandes circonstances.

Deux heures plus tard; & dtner, Balbine parla à son amant de ses craintes de la police et de Tulilité qu'il y aurait pour elle à vivre seule tant que le tribunal, saisi par Mme de Mirande^ ne se serait pas prononcé.

— Est-ce que le sieur Etienne Maury retenterait de t'intimider, de rinftuencer? tonna le gentilhomme avec un éclair de haine.

— Non, répondit la caboline d'un air qui signifiait: oui.

— Voilà plusieurs jours que je cherche ce drôle sans parvenir à le rencontrer ; si je remets la griffe sur lui !..

Balbine ramena, sur la bonne voie, la conversation qui s'égarait, et, à propos de ses prochains débuts, sut rappeler à Son Excellence les beaux programmes d'hiver tracés pendant la tournée de Léa Rungis, et lui montrer^ sans froissement, la gène dans laquelle elle se débattait depuis le retour.

— Je dois à mes fournisseurs, gémit-elle; je suis obligée de me renfermer chez moi, lorsqu'il était convenu que je recevrais nombreuse

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compagnie ; je ne puis m'acheler toutes les toilettes qui me seraient nécessaires pour paraître dignement dans la revue que je répète ; le jour de Tan approche et je ne sais comment faire face •Siui dépenses obligatoires qu*il me suscitera; il y a là de quoi se désoler.

De Mirande chercha à la rassurer, à la consoler, car elle était parvenue à pleurer et à lui donner le change sur ses vrais sentiments, et après lui avoir affirmé qu'elle ne courait aucun risque et que, par conséquent, il n'était pas utile qu'il se sépâr&t temporairement d'elle, lui affirma qu'il saurait dénicher de l'argent pour ses robes, ses fournisseurs et le nouvel an.

« C'est toujours ça de gagné, marmotta- t-elle en se félicitant intérieurement. Maintenant le pli est pris ; le reste ira comme sur des irour Jettes. »

Vers neuf heures, le prince, agité par ce que sa maîtresse venait de lui exposer et par les embarras inextricables de sa situation, alla à son cercle dans l'intention de tenter la fortune.

Sentant que Balbine lui échapperait s'il tardait àsubvenir à ses besoins, et ne voulant pas perdre celle à qui il avait sacrifié sa femme et qu'il aimait

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■d'autant plus qu'elle tenddil à se refroidir & son égard, îl songea aux cartes, qu'il maniait supérieurement, sans profit, puisqu'on évaluait à plus Ae deux millions ce qu'elles lui avaient coûté. : Mais, dans les moments difficiles, il existe, pour les joueurs expérimentés dont la morale est élastique, des moyens de corriger la mauvaise chance, et ces moyens, de Mirande était disposé à les employer si le sort contraire l'y contraignait.

« On a dû souvent me voler dans ma carrière de joueur, se dit-il pour se mettre en règle .avec lui-même ; quand je reprendrais les bribes de ce qu'on m'a soustrait, où serait le crime? »

A peu près sûr de la dextérité de sa main, et au fait de toutes les ruses, de toutes les filouteries praticables du jeu, il fit son plan et dressa ses batteries.

Il possédait vingt louis qu'il divisa en. deux parts inégales: une part de douze louis et une part de huit louis.

« Lorsque j'aurai perdu régulièrement cette première part, complota-t-il en servant les douze fouis dans une poché de son gilet, je risquerai mitremmt cette seconde part que -je place en réserve auprès de ma montre. Veuille Dieu que je

ne sois pas forcé d'entamer celle-là. Pourquoi craindre ; qui oserait me suspecter et m'entraver ? Ma qualité, ma prodigalité passée me préservent du soupçon. Je puis agir en toule sécurité, personne ne se doutera de rien, d'autant que personne ne verra rien ».

A neuf heures et demie, il entra au cercle où il y avait affluence de joueurs.

Cela tombait à merveille.

Il se ût inscrire au tableau, et eu attendant que son tour arrivât de s'asseoir à la grande table, examina le jeu.

Organisé sur le modèle d'établissements similaires, le cercle auquel il appartenait était un tripot dans toute l'acception du mot, où les grecs abondaient autant qu'ailleurs, quoiqu'on n'y reçût que des gens titrés ou possédant au ç moins la particule. La cagnotte y produisait, bon an, mal an, dix neuf cent mille francs, soit plus de cinq mille francs par nuit, ce qui permettait au directeur-gérant de soigner la cuisine, l'affaire importante dans les cercles, de donner, chaque hiver, deux ou trois fêtes luxueuses et, particulièrement, de s'acheter des propriétés à Paris et à. la campagne.

Au bout de quelques minutes, plusieurs joueurs décavés se levèrent, et noire haut seigneur put s'insialler au lapis vert, entre un marquis et un comte qui lui parurent assez épais •pour ne voir que du feu à sa manière d'opérer, dont ils devaient profiter, étant appelés, par leur position h la table, à faire son jeu de préférence à celui du banquier, assis h rexfrémité opposée.

Du reste, n'étant décidé à Iricher qu'en cas de déveine, il pouvait advenir qu'il n'eût point Foccasion d'appliquer le fruit de ses observations et de ses études sur le biseautage dans les cercles.

On jouait le baccara, et les mises étaient grosses.

11 jeta un louis sur le tapis et perdit ; une seconde pièce de vingt francs eut le même sort, puis, la main passa et lui vint.

— Il y a dix louis en banque ! annonça-t-îl en retournant les cartes.

— Il y a vingt louis en banque ! dît le croupier en ramassant les jetons avec sa palette et en les lui passant, car il gagnait.

Il tira et amena une fois de plus le point.

— Il y a quarante louîs en banque^I cria le croupier.'

Il eut un frémissement de plaisir et continua la série.

— Quatre-vingts louis en banque ! fit-il avec un éclair de joie.

— Perdu I pesta son voisin le marquis.

Dépité, il céda la main.

« J'ai eu tort de ne pas m'èlre servi des facilités que j'avais pour maintenir la chance de mon côté, maugréa-t-il; je pouvais gagner mille louis sur cette main, et c'était un beau commencement. Tout à rheure, je m'y prendrai autrement. »

Il joua alors en solitaire, pour se refaire, parvint à rattraper, de la sorte, ses douze louis ra- "tissôs, plus dix autres louis, et quand la main lui revint, put mettre en banque trente louis.

— Faîtes vos jeux, messieurs, glapit le croupier. Vos jeux sont faits, messieurs ? Rien ne va plus.

Son Excellence donna les cartes et gagna,

— Il y a soixante louis en banque ! reprit le • croupier.

Un second coup, aussi heureux que le premier,

nioubia la somme.

— Ce^t vingt louis en banque, messieurs I Ce Iroisième coup réussit également.

— Deux cent quarante louis en banque I persista le croupier de sa voix monotone.

— Voilàune belle main, remarquèrent quelques spectateurs du jeu, debout autour de la table.

La chance resta attachée à celui qui la violentait.

— Cinq cents louis en banque, messieurs / psalmodia le croupier.

La partie devenait intéressante.

— Je passe encore deux fois et je me relire, arrêta, inpeito, de Mirande, en s'essuyant le front avec son mouchoir pour masquer le petit arrangement de cartes qui allait lui permettre de quitter la table en emportant quarante mille francs, enlevés en dix minutes.

— Mille louis en banque î reprit triomphalement le croupier .en entassant les jetons devant son banquier.

— Pardon, monsieur, dit à ce moment un des joueurs les plus étrillés avant que le prince eût tiré, il me semble que vous oubliez une carte.

— Où, monsieur?

— Là, sous votre mouchoir, que, contraire-

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ment à l'usage, vous avez posé au bord de la table. C'est la seconde fois que je vous vois faire ce manège.

Une rumeur, où la stupéfaction se mêlait à rindignalion, s'éleva dans la salle.

— Prétendez-vous que j'ai tenu irrégulièrement la main? regimba Son Excellence, pâle de colère.

— Non, monsieur: je prétends que vous avez triché.

— Vous me rendrez raison de cette insulte!

s'écria de Mirande en se levant, l'œil en feu et la bouche frémissante.

— Je ne me commets point avec un grec, riposta le joueur sur le même ton.

Les membres du comité présents s'interposèrent pour éclaircir le mystère et étouffer les clameurs, séquestrèrent les mille louis en banque, et entraînèrent, dans une salle voisine, l'accusé et son dénonciateur et les témoins ou les victimes de la partie.

L'aventure produisit une émotion extraordinaire, en raison du rang du voleur, et la vie du cercle en fut suspendue.

Après un quart d'heure d'une discussion

animée, les membres du comité, et ceux qui les avaient suivis, reparurent avec une solution fie nature à apaiser les perdants et à sauvegarder la bonne réputation de la maison : les deux premiers coups de la main restaient acquis au banquier, les autres coups étaient annulés.

Quant au prince, afin d'éviter des disputes et de ne pas être un brandon de discorde, il donnait sa démission.

— Messieurs, la banque est libre ! avertit le croupier, en s'adressant aux cent personnes qui commentaient ce verdict.

La table se regarnit de joueurs, et le baccara interrompu recommença.

— Un homme à l'eau ! dit un des membres du cercle en voyant de Mirande, blême de fureur et de désespoir, s'éloigner, la tête basse.

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