‹ La jolie cabotineChapitre 19 sur 20 · LK COUP DE PIED DU BAKON · texte numérisé non relu

LK COUP DE PIED DU BAKON

Lorsqu*à minuit, après une promenade sur le boulevard qu'il avait faite pour calmer ses nerfs, le prince rentra rue Taitbout, il était encore si troublé, que le premier mot de la cabotine, dès qu'il eut refermé derrière lui la porte de la chambre à coucher, fut :

— Que t'est-il arrivé ? -

— Rien, répondit-il avec embarras.

— Pourquoi as-tu la figure à l'envers ?

— Parce que je comptais toucher, ce soir, une grosse somme, et que je reviens bredouille.

— Tant pis, fit Balbine, médiocrement contente de la nouvelle.

, — Ce qui est différé n'est pas perdu, dit-il ; en attendant, yoici cent louis pour tes dépenses les plus urgentes.

Et il déposa, sur la cheminée, presque tout ce

qu'il rapportait du cercle sur les premiers coups de sa seconde main, ne gardant que vingt louis pour lui.

La vue de Tor rasséréna la cabotine et modifia instantanément ses sentiments.

— Mon pauvre chien, cajola-t-elle en tendant ses bras nus à son amant, tu as bien du mal à entretenir ta Niniche depuis que ta femme t'a faussé compagnie, et je voudrais de tout mon cœur te soulager en réduisant notre train de maison et en supprimant mes frais de toilette; mais est-ce possible? Que penserait-on de toi si on apprenait que tu me laisses manquer de quoi que ce soit?

— Tu ne réduiras ni ne supprimeras rien, déclara de Mirande. L'entreprise de Grugerollesest prête et réussira ; d'autre part, j'ai un reste de crédit que j'utiliserai avant le premier janvier, qui te tarabuste. Aie confiance et aime-moi ; c'est tout ce que je réclame de toi pour le présent et pour l'avenir.

Balbine répliqua par un baiser et hasarda, pendant que Son Excellence se déhabillait :

— Si tu gagnes ton procès contre ta femme ou si la machine du baron fonctionne couramment, tu

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m'achèteras une rivière de diamants que j'ai vue rue de la Paix, n'est-ce pas?

— Je l'achèterai tout ce qui te plaira.

Et rilluslre gentilhomme se glissa entre les draps et la pressa avec passion.

Le lendemain, les deux amants déjeunèrent de bonne heure, puis se séparèrent pour vaquer k leurs affaires; celui-là chez Grugerolles, celle-ci aux Variétés, en convenant de se retrouver à sept heures, pour dîner.

c( Pourvu que mon accident d'hier au soir n'ait, pas transpiré dans le public, se dit le prince avec appréhension. Ah ! maladroit I Un peu plus d'attention et d'application, et j'emportais quarante mille francs, et ma réputation demeurait intacte, et je recommençais impunément deux ou trois fois le même coup ! A quoi tiennent le^ choses ! Un mouvement de doigt mieux fait, un coin de mouchoir mieux placé, et j'étais sauvé! Bon ! je ne suis pas perdu. Grugerolles me tirera de l'ornière. Puisque je suis désigné pour être le président du cop>seil de sa société, son appui m'est acquis. Ensuite, il n'est pas certain que ma femme obtienne gain de cause dans le procès qu'elle m'a intenté, surtout si je parvienç à prou-

Ter ses relations avec son ingénieur. Ce gratte* papier prétentieux et grotesque est cause de tout ce qui m'est arrivé. Je voudrais le rencontrer poar le crosser, le flétrir devant tous !.. »

Le baron était sorti.

De Mirande lui laissa un mot qui lui donnait rendez-vous pour le soir, et se mît en quête d'usuriers qu'il avait connus avant son mariage et auxquels il était décidé à emprunter à cinquante ou à soixante pour cent, si GrugeroUes ne lui avançait rien^ car ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était de mécontenter sa maîtresse.

Tandis qu'il vaguait ainsi, la tôte en feu et l'âme inquiète, le banquier, instruit de sa dégringolade par deux journaux mondains, se rendait aux Yariétés, vers la fin de la répétition, et y prenait Balbine pour la ramener rue Taitbout et s'entretenir avec elle.

La cabotine avait appris, au théâtre, de ses bons petits camarades, ravis de rabaisser sa mor* gue et sa faconde, l'histoire dé la tricherie et de la chute de son protecteur, ^racontée dramatiquement par les deux feuilles en question ; elle arrêta le noble papalin dès le début, en soupirant, «battue :

— Je sais tout; j'ai lu les articles que vous m'apportez.

. Rentrée chez elle, à trois heures, elle fit prier ;sa mère et son frère, arrivés depuis midi, de ne pas partir sans lui avoir parlé, puis introduisit GrugeroUes dans son boudoir et lui demanda son avis sur la catastrophe.

— Mon avis, avança le financier, c'est que votre ami est fini.

— Fini?

— Archi-fini. Son procès avec sa femme l'avait entamé ; l'affaire d'hier au soir l'achève. Quant à moi, je n'en veux plus dans mon entreprise : son nom me nuirait.

— Que va-t-il devenir?

— Profondément misérable, puisqu'il n'a aucune fortune.

— Et moi, quel sera mon sort?

— Une jolie femme n'est jamais au dépourvu.

Balbine eut un spasme nerveux et se retourna

h demi sur son fauteuil.

,. — Ma toute belle, fit GrugeroUes en rapprochant son siège du sien et en saisissant une de ,ses mains qu'il baisa, soyez raisonnable et n'abîmez pas vos yeux. Je suis de vos admirateurs,

et je me mets à voire disposition dans ces circonstances pénibles.

— Quelle honte ! éclata, à travers de faux sanglots, Tex-étoile de Montparnasse en couvrant sa figure avec son mouchoir.

— Certes, appuya hypocritement le banquier, et il est triste qu'un homme de ce rang se soit oublié à ce point. Heureusement, vous n'êtes pas liée indissolublement à lui et vous pouvez cessei* de le voir.

— Vous croyez?

— Qui vous en empêcherait ?

— Ah! conseillez-moi, mon cher baron ! pria la jeune première éplorée et dans un mouvement mélodramatique bien étudié.

L'illustre commandeur de Téperon d'or atlira à lui la rusée et séduisante fille, la serra doucement d'abord, ensuite fortement dans ses bras, effleura ides lèvres ses cheveux parfumés, et finit par lui dire, en lui caressant le dos de ses doigts lourds et boudinés:

— Si mon affection était capable de vous consoler, je vous l'offrirais de grand cœur.

— N'êtes- vous pas déjà mon intime? répliquat-elle en jouant de plus en plus la comédie.

LA JOLIE GABOTINB 281

— Je serais heureux d'être quelque chose de plus.

— Quoi?

*— Ne le devinez-vous pas?

Balbine baissa les yeiix et se recueillit.

— De Mirande, loin de vous soutenir, serait pour vous désormais une source de ruine et de tracas, poursuivit le faiseur, d'un ton mignard. Votre honneur, votre avenir d'artiste, votre tranquillité vous commandent de le congédier et de Confier à quelqu'un de plus digne de vous le soin de votre bonheur.

^-~ De mon bonheur!

— Oui, car vous méritez le sort d'une divinité.

— Hélas!

— Voyons, persista notre homme qui se sentait en bonne voie, vous plaît-il que nous causions à fond de cela? Je vous aime immensément, et l'énorme affaire financière que je lance ces jours-ci me permet de vous garantir les mensualités que vous donnait le prince avant sa déconfiture.

— Ces mensualités étaient grosses.

— Je connais leur chiffre, qui ne surpasse ni votre grâce ni votre beauté.

Balbine accueillit par un sourire ce compliment à brûle-pourpointy et reprit aussitôt sa minç réfléchie et altrîslée.

— Allons faire un tour de Pois ou de Champs- Elysées dans mon coupé, et nous dînerons au restaurant, proposa Grugerolles. Vous aurez ainsi le temps d'examiner et d'apprécier mon offre. Gela vous agrée-t-il?

— Le prince doit revenir à sept heures pour dîner avec moi.

— 11 ne vous trouvera pas et ira dîner ailleurs, voilà tout.

— Vous oubliez qu'il s'est installé chez nàoi. -r- Consignez-le à voire porte : on en a maté de

plus redoutables que lui.

— Le consigner, ce serait dur.

— Il est évident que si vous rompez avec lui, et comment ne rompriez-vous pas ? vous ne devez plus le recevoir,

— C'est vrai.

— Alors?...

— Attendez, fit Balbine en se levant résolument et en sortant du boudoir pour réunir, dans la salle à manger, sa mère, son frère, sa femme de chambre et sa cuisinière.

— Mes enfants, dit-elle à ces quatre personnages debout devant elle, un événement de la plus haute gravité m'oblige à refuser ma porte à Son Excellence.

— hh ! firent en chœur les domestiques et les Breuzot.

— En deux mots : M. de Mirande a volé au jeu et s'est fait expulser de son cercle, et cet acte, dont la presse s'entretient, rend sa société compromettante et dangereuse. Je ne veux plus Je fréquenter et je \ous ordonne formellement de lui notifier, lorsqu'il se présentera, que je n'y suis pas.

— C'est-il Dieu possible I larmoya la blanchisseuse en joignant les mains.

— Nous le lui notifierons, mademoiselle, certifia la cuisinière.

— Et s'il ne se contentait pas de notre notification? objecta la femme de chambre; car enfin, il est habitué à se considérer ici comme chez lui.

— Vous ne vous arrêteriez pas à ses protestations, et vous lui interdiriez l'accès de l'appartement.

. — Au cas où il essaierait de forcer la consigne^ que devrions-nous faire?

^8i LA JOLIE CABOTLNE

— L'expulser,

— S'il résistait?

— A vous quatre, car maman et mon frère restent à la maison jusqu'à ce soii' très tard, vous viendriez à bout de lui, je suppose ? Au besoin, le concierge vous prêterait main-forle.

— Le concierge est superflu ; je me charge de tout, dit M. Arthur d'un air bravache et en roulant de gros yeux.

— Peut-être, insista la femme de chambre, serait-il bon que mademoiselle nous donnât un mot que nous montrerions au prince. De cette façon, Son Excellence ne nous contesterait pas le droit de la renvoyer.

— Oui, oui, souscrivit Mme Breuzot.

La cuisinière et le serrurier eurent aussi un grognement d'adhésion.

— Soit; passez-moi de quoi écrire, approuva la cabotine en s'asseyant.

La femme de chambre alla chercher, dans une pièce voisine, un buvard et une écritoire, et les posa sur la table de la salle à manger, devant sa maîtresse, qui, après quelques secondes de méditalion, prit la plume et traça Fépître suivante :

« Monsieure. — Apprait ce qui sait pacé, tou

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tait finis entre nous. Je nauretjametcruque vous vous fairié vauleur. Sait ainfamme, ait je vous prit de ne plu maitre le pié chez moi. Ce que vous mavet cacher, les journos melon a prix. A dieu pour la vi, se tacé de onlè ait de daisonneure comme sa. Je vous salut. Balbine ».

Et sur l'enveloppe elle mit:

« A moncieure, moncieure le prainse Allebaire de Mirande. »

— Tenez, dit-elle à la femme de chambre, après avoir cacheté; vous lui refnellrez cette lettre. Mais le point capital, ne Toubliéz pas, c'est, pendant mon absence, de ne l'auloriser ni pour argent ni pour or, à dépasser Tanlichambre, et, quand je serai là, de ne pas lui laisser franchir le palier. Je ne veux plus qu'il parvienne jusqu'à moi : voilà le mot d'ordre.

— Compris, ma petite frangine, parada M. Arthur; repose-toi sur Bibi du soin de garder ta porte . Dans notre famille, on ne reçoit pas les filous .

— J'oubliais, se souvint notre prévoyante héroïne : il a ici du linge et des vêtements qu'il pourrait réclamer ; vous les lui rendrez, afin qu'il n'ait aucun prétexte de revenir.

Et passant vivement dans sa chambre à cou*-

cher, elle y ramassa tout ce qui appartenait à Son excellence, l'enveloppa dans une nappe et l'apporta.

— Tu agis loyalement, applaudit le gerrurîer, la larme à l'œil. Il faut lui prouver que nous sommes des honnêtes gens et que nous ne nous approprions pas le bien d' autrui, nous !

— Je dîne dehors avec le baron qui, sans doute, me ramènera et fera médianoche, acheva la cabotine. Préparez tout, en conséquence, et dînez ensemble. .

— Que de tracas, mon Dieu! se lamenta la blanchisseuse en régularisant lès plis de la robe de sa fille,

Balbine retourna auprès de GrugeroUes qui, pour s'occuper, compulsait son carnet de Bourse et alignait des chiffres, remit son chapeau et son manteau, et dit brusquement, en tirant ses gants de sa poche :

— Partons !

Deux minutes plus tard, elle remontait dans le coupé du commandeur, et filait, auprès de l'entreprenant crésus, vers les Champs-Elysées.

Il était quatre heures et le jour déclinait.

LE prilncë et l'ingénikur

' De Mirande s'était présenté chez tous les usuriers qu'il connaissait pour se procurer la somme que le jeu ne pouvait plus lui fournir, et avait reçu mvariablement, des uns et des autres, un accueil déconcertant.

Ces marchands d'argent étaient-ils instruits de son aventure ?

• Inquiet, irrité et fatigué, il se reposa, entre quatre et cinq heures, dans un café du boulevard Poissonnière, et quoi qu'il gelât s'assit à une des tables de la terrasse.

Une lassitude extrême l'accablait, et le sang affluait à son cerveau.

Il demanda une consommation et des journaux, alluma un cigare, et parcourut machinalement une des feuilles qu'on lui avait apportées avec un vermouth.

Le récit de sa désastreuse partie au cercle s'y trouvait tout au long sous ce titre caractéristique : Un grec du grmid monde.

11 rejeta le journal en tremblant de fureur et courba le front.

« C'est pour Balbine que je me suis empêtré dans ce bourbier, màchonna-t-il en épongeant sa figure baignée de sueur. M'en saura-t-elle gré ? Si je la perdais, je ne sais ce que je deviendrais, car elle est tout pour moi à présent. Et puis, je Taime follement. Grâce au ciel, en dépit de ses défauts, c'est une bonne fille, dont le cœur m'appartient. D'autre part, Grugerolles, qui me doit ses titres de baron et de commandeur^ commettrait une abomination en m'abandonnant dans cette crise. Appuyé sur l'amour, l'amitié et la finance, je suis toujours fort, et je le prouverai à Mme de Mirande qui, probablement, se croit débarrassée de moi. »

Sur le conseil de son avocat, il s'était adressé & une agence clandestine qui surveillait sa femme dans le but de découvrir une preuve des relations de celle-ci avec Etienne Maury ; mais jusqu'alors, il ne semblait pas que cette agence eût réussi. « Il est urgent qu'elle aboutisse, se dit-il, en

se rappelant que son procès était au rôle et se-' rait plaidé incessamment, car, bien que mon duel soit un témoignage de valeur, une constatation d'adultère, ou seulement de tendance à l'adultère, servirait remarquablement ma cause. Il faudra que je lance contre Mme mou épouse et son ingénieur, Arthur Breuzot. Cet ouvrier a pour moi une respectueuse admiration qu'entretiennent les gratifications dont je le comble ; il me contentera. Je l'enrôlerai demain. »

Et presque heureux d'être perdu dans ce café situé en dehors de la' zone du boulevard, il s'abîma dans ses méditations, sans être incommodé par le froid, qui commençait pourtant à pincer.

Pendant qu'il s'isolait de la sorte et que sa maîtresse déblatérait contre lui et se promenait en compagnie du commandeur de Téperon d'or, Amélie était à quelques pas et allait, d'une minute à l'autre, monter dans une voiture qui stationnait précisément en face du café.

De ce côté encore, les indiscrétions des journaux avaient fait des leurs.

A la lecture des articles relatifs au prince, Tavoué de la princesse, enchanté de pouvoir

classer dans son dossier un élément de procédure aussi important que la narration du délit perpétré par Son Excellence, s'était empressé d'en\oyer un clerc à sa noble cliente pour la prier de se rendre à son étude, qui était élablie dans la maison voisine du café où le hasard avait poussé le prince, et, par une coïncidence providentielle, Etienne Maury attiré chez le même officier ministériel par les exigences d'un procès que soutenait la compagnie à laquelle il appartenait, s'était rencontré avec Amélie, au moment où il espérait le moins une pareille fortune, dans les bureaux de Tavoué.

Ce que ces deux êtres séparés par le sort et unis par la pensée, s'étaient dit de la bouche et des yeux, on le devine.

Sur rinstante supplication de Tingénieur, qui lui avait répété avec un accent vibrant de passion qu'il ne vivait que pour elle, et que son bonheur ou son malheur dépendait d'elle, la jeune femme avait promis de reprendre sa correspondance în- -terrompue, de ne plus se cacher obstinément au fond de sa retraite, et de reparaître quelquefois au Bois, puis était enirée dans le cabinet de l'avoué, en autorisant son fidèle, son fervent êtres-

peclueux adorateur, à Tattendre, pour la reconduire jusqu'à son coupé.

La princesse et Tingénieur allaient donc passer devant le prince, parfaitement placé pour les voir dés leur arrivée.

Cinq heures sonnaient; les employés du gaz allumaient les réverbères, les magasins s'illumi*naient, une bise glaciale cinglait le visage des piétons, le ciel se couvrait de nuages noirs ; de Mirande jugea opportun de quitter le lieu de ses réflexions, où il risquait de se coaguler, et de regagner la rue Taitbout, où il comptait trouver des soulagements capables de le dédommager de ses déboires de la journée.

Il tira une pièce blanche de son porte-monnaie, frappa sur la soucoupe de son verre pour appeler le garçon, paya sa consommation, boutonna son paletot, mit ses gants, et, les mains dans les poches et la canne sous le bras, s'éloigna du café.

Il avait à peine fait quatre pas qu'il demeura stupide: sa femme, sortant de chez l'avoué, au bras de l'ingénieur, traversait le frottoir pour rejoindre un remise rangé près de là, contre la bordure de la chaussée.

â9â LA JOLIK CABOTINR

Absorbés par ce qu'ils se disaient, les deux amants platoniques ne l'aperçurent point, et déjà Maury ouvrait la portière de la voilure de la princesse, quand Son Excellence, revenue de sa surprise et en proie à une fureur rouge mêlée d'une satisfaction satanique, se précipita, la canne levée, €t cria, d'une voix étranglée :

— Arrétez-les! arrôtez-les! Cette catin est ma femme, et ce brigand est son complice!

Mme de Mirande se retourna, terrifiée, et le brigand se plaça pour la proléger.

— Partez, partez, il le faut ! dit vivement el à voix basse ce dernier.

La princesse s'élança dans le coupé et le cocher, sur un regard éloquent de Tingénieùr, releva ses rônes et prit son fouet.

— Vous ne vous échapperez pasi vociféra le gentilhomme en sautant à la bride du cheval. A. mon tour de jouer du flagrant délit.

— Cet individu est ivre ou fou, prétendit Maury dont la pâleur était extrême, et en s'adressant à la foule qui se massait sur l'asphalte.

— Vil coquin ! hurla de Mirande, hors de lui, en se ruant contre l'ingénieur auquel il porta un vîoleiit coup de canne qui, détourné à demi par le

parapluie d'un monsieur quelconque, frappa à Yalne, au lieu de frapper à la ligure. .

Maury poussa un « Haï » aigu et eut une crispation de douleur: la canne de Son Excellence était tombée juste sur la cicatrice, très sensible, de sa blessure.

Profitant du tumulte que ce mouvement agressif provoqua et de la liberté qui lui était rendue, le cocher, prévoyant qu*il aurait un copieux pourboire s'il parvenait à s'échapper, fouetta son cheval et disparut avec son véhicule, au fond duquel se cachail, plus morte que vive, Amélie, avant que le prince ait eu le temps de fendre, pour Tempôcher de s'enfuir, le groupe de curieux qui encombrait le trottoir.

L'ingénieur respira lorsqu'il senlit la jeune femme à l'abri, et un sourire de contentement remplaça, sur ses lèvres blêmes, l'expression de souffrance qu'y avait amenée le coup de canné susmentionné.

— Elle s'est sauvée ; mais ce drôle, à qui j'ai infligé, il y a quatre mois, une leçon dont il aurait dû se souvenir, reste et c'est suHisani, reprit de Mirande en se démenant au milieu des spectateurs de la scène qui cherchaient à le

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retenir et à Tapaiser. Vous avez été témoins, messieurs, de ce qui vient de se passer; veuille*^ m'accompagner chez le commissaire et obliger le pleutre que vous voyez là, tremblant, à vous suivre.

— Je tremble, en effet, répliqua Maury que Témotion oppressait, je tremble dlndignation, et me demande si je ne dois pas vous ch&tier coram populo, ainsi que je l'ai fait à Tépoque qu'il vous a plu de rappeler. Quant à aller avec vous chez le commissaire, je n'y mets pas d'opposition ; la justice recherche parfois les grecs, elle me saura peut-être gré de lui en amener un d'antique lignage.

— Monsieur! grinça le prince en devenant livide.

— Seulement, railla d'un ton incisif l'ingénieur, je doute que vous donniez suite à ce projet imprudent.

— Nous nous reverrons ! menaça Son Excellence, en dissimulant sa confusion sous une apparence d'assurance.

— Nous nous sommes vus sur le terrain lorsque vous pouviez tenir une arme loyale, continua de môme Maury ; maintenant que vos mains se

sont salies au maniement des cartes biseautées, il ne saurait me convenir de vous rencontrer comme adversaire.

. — L&che, tu mens ! cria de Mirande en s'efforçant de détromper les assistants.

— Osez donc me répéter cela en face I fit Tingénieur.

— Qu'est-ce qu'il y a? questionna, à cet instant, un gardien de la paix en bousculant les badauds, qui s'élevaient à une centaine, et en pénétrant, le sourcil froncé, jusqu'au centre du rond compacte qu'ils formaient.

— Rien, dit Maury. Cet individu m'a interpellé nsolemment, et je lui ai répondu : voilà tout.

— Allons, circulez ! ordonna l'agent, après avoir reconnu d'un coup d'œil que les deux hommes appartenaient à un monde qui, d'ordinaire, occasionne peu de désordre sur la voie publique.

L'ingénieur se retira le regard haut et ferme, et fila vers la Porte-Saint-Denis ; le prince, que a colère et la honte troublaient, s'éloigna, la tète basse et les dents serrées, du côté de la Madeleine, salué par les remarques ironiques de ceux-ci et de ceux-là.

« Il ne lui convient plus de me rencontrer comme adversaire , articula le descendant dégénéré des croisés en marchant, la mine hagarde et les poings fermés; nous verrons bien! Je lui enverrai, ce soir, tout à l'heure, des témoins : Grugerolles et n'importe qui ; et, s'il refuse de se battre, je le bâtonnerai, je le cravacherai chaque fois que je le rencontrerai ; et je m'arrangerai pour le rencontrer quotidiennement. Alors, il daignera peut-être se mesurer avec moi. Ce qui s'est passé à mon cercle ne le regarde pas. D'ailleurs, il ferait beau voir que l'amant de ma femme, sous le prétexte que j'ai joué d'une façon fantaisiste une partie de cartes, me refus&t les satisfactions auxquelles j'ai droit. Ce serait un comble I Non, non, l'affaire ne se terminera pas ainsi. Elle est trop favorable à ma défense pour que je ia laisse tomber. Voyez-vous celte Saihte-Nitouche de Mme de Mîrande, cette pure, celte Victime, celte chanoinesse, qui, sous le couvert de la vertu offensée, donne des rendez-vous à ce monsieur Maury, à l'individu qui s'est battu avec moi à propos d'elle ! Cela dépasse les boriiesl Heureusement, je connais la maison où ils se réunissent ; de plus, j'ai noté la couleur et

la forme du remise dans lequel Thonnôle dame s'est sauvée : c'est suffisant pour ouvrir une en- -quête dont le résultat me permettra d'appuyer mes conclusions. J'irai demain malin en causer avec mon avocat. II& hà I gens de qualité, épousez des filles de marchands : voilà où ces filles vous conduisent! J'élouffe de rage. L'infernale journée ! Grugerolles viendra certainement ce soir me parler ; je n'aurai ni repos ni cesse quMl ne se soit engagé à me procurer les fonds dont j'ai besoin. Mon nom lui étant nécessaire pour son émission d'actions, il t&chera de me contenter. C'est un bon homme qui m'est très attaché et sur lequel je puis tabler. Lui et Balbine, voilà aujourd'hui mes seuls amis, fialbine, l'adorable maîtresse I Sa grâce irrésistible, sa vivacité, sa fidélité seraient mon excuse si j'étais obligé de justifier ma liaison avec elle. Cher démon I Quel beau cadeau lui ferai-je le jour de l'an, dont nous ne sommes plus éloignés que d'une semaine ? Elle m'a touché deux mots d'une rivière en diamants qu'elle désire... Je verrai le bijoutier, et s'il consent à un arrangement. . . » Tout en s'entrelenant ainsi, à bâtons rompus, il arriva devant les Variétés, le théâtre de sa belle,

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lut rattiche, qui annonçait la prochaine représentation de la revue, et se persuada que cette solennité lui créait des obligations spéciales.

» C'est par moi, se vanta-t-il, que Balbine a été admise à Paris; c'est moi qui ait sollicité le rôle dans lequel elle va débuter; il est naturel, il est juste, que je me saigne pour assurer son succès qui sera mon ouvrage. En dépit de mes embarras, je jure que je la contenterai. »

Le souvenir de sa maltresse, en changeant le cours de ses idées et en détendant ses nerfs, le calma. Il respira plus librement et poursuivit sa promenade, dans une situation d'esprit moins excédante, en se maintenant sur le côté gauche du boulevard, où les promeneurs boulevardiers de sa connaissance étaient en plus petit nombre.

II alla et vint de la sorte jusqu'à six heures et demie. Alors, se croyant redevenu maître de lui, il s'achemina vers la rue Taitbout, « pour ne pas faire attendre sa Niniche^ei vraisemblablement GrugeroUes » avec qui il se figurait qu'il dînerait.

L ATTKNTB

Quelques minutes plus tard, il montait Tescalier de la maison de ractrice.

Sa démarche pénible, son oppression indiquaient que ses visites aux usuriers et sa rencontre avec sa femme et l'ingénieur Favaient non moins rudemen t secoué que son aventure au cercle .

Enchanté de toucher au port après les bourrasques de la journée, c'était avec un soulagement réel qu'il s'avançait vers ce qu'il considérait comnfe le paradis.

Sur le palier, il s'arrêta afin de respirer, s'essuya le front, car il suait, et tira le bouton de la sonnette.

Aussitôt, un bruit de pas retentit dans l'antichambre, et la cuisinière, flanquée de là femme de chambre, de la blanchisseuse et du serrurier, entre-bâilla la porte.

II fit un mouvement pour enlrer.

— Mademoiselle n'est pas là, lui signifia le cordon bleu en Tarrôtant.

— Vous êtes folle, je crois! dit-il en repoussant brutalement Taudacieuse.

La cuisinière, appuyée par ses trois aides, conserva énergiquement son poste.

— Inutile d'insister, avertit à son tour la femme de chambre en montrant sa tête au-dessus de Tépaule de sa camarade : mademoiselle n'y est pas.

— Non, elle n'y e3t pas, répéta, d'un air provocateur, le serrurier.

— Qu'est-ce que c'est que celte stupide plaisanterie? interrogea de Mirande en se disposant à user de sa canne.

— En voilà un goujat ! exclama Mme Breuzot d'un air de veatale outragée.

— Hein ! fil Son Excellence, suffoquée.

— M'man a raison, appuya, de sa place, le serrurier ; on ne traite pas de stupides des gens honorables qui se bornent à observer leur consigne.

— Quelle consigne?

— Celle que nous a confiée ma sœur, et qui

consiste h vous renvoyer d'où vous venez el à vous inviter à ne plus remettre les pieds ici.

— Votre sœur vous a donné Tordre de me congédier?

— Un peu, mon neveu.

— Allons, livrez-moi passage, coquins, ou je vous corrige d'importance I

— De quoi, des menaces ! répliqua le serrurier du ton voyoucratique qui lui était familier; essayez de toucher m'man, et vous verrez!

— Appelez le concierge, brailla la blanchisseuse de plus en plus insolente, et qu'il jette dehors ce grec.

L'illustre gentilhomme éprouva une commotion et faillit tomber à la renverse.

— Au reste, scanda la cuisinière en tirant de sa poche Tépltre de Balbine, celte lettre vous prouvera que nous nous bornons à exécuter les instructions que nous avons reçues.

— Mademoiselle a, de plus, laissé ce paquet pour vous, compléta la femme de chambre en lançant, sur le carré, le linge et les effets préparés par sa maîtresse dans la journée. '

— Et maintenant, bonsoir, ricana la cuisinière en se reculant.

302 LA JOLIB CABOTINE

— Bonne nuit! gaussa le serrurier, en refermant la porte.

Le prince, regardant avec une sorte d'effarement le pli qu'il tenait machinalement d'une main et le paquet jeté à ses pieds, demeura abéti^ tandis que, dans l'antichambre, les quatre personnages prêtaient Toreille pour savoir ce qu'il allait faire, frotta ses yeux injectés de sang, releva sa tête, parut croire qu'il était le jouet d'un cauchemar, ouvrit l'enveloppe et lut, à la lueur du bec de gaz, le billet, si bien orthographié, de la cabotine.

— Infamie! murmura-t-il, lorsqu'il eut fini.

Et revenu à lui, mais agité par une fureur telle

qu'il n'en avait jamais éprouvée de pareille, il redescendit l'escalier.

— 11 s'en va, chuchota, de l'autre côté de la porte, la cuisinière.

— C'est prudent de sa part, prétendit le serrurier en s'attribuant le mérite du succès obtenu.

— Ma fille sera contente! rayotina la blanchisseuse, comme si elle eût accompli un travail d'Hercule.

— Ses instructions étant exécutées, dînons, proposa la femmq de chambre.

LA JOUE CaBOTINK 303

— Dînons, répétèrent les trois autres en reprenant le chemin de la cuisine.

De Mirande était arrivé dans Tallée de la maison; il s'arrêta devant la loge du concierge, et demanda, d'une voix qui trahissait son trouble, à quelle heure Mlle Balbine était sortie.

— A quatre heures et demie, répondit, sans se découvrir et d'un ton quasi impertinent, le pipelet qui, d'habitude, saluait humblement le noble amant de sa locataire. Elle est partie en voiture avec votre ami, le baron GrugeroUes.

— Avec GrugeroUes 1 s*étonna Son Excellence en se retirant, la tête lourde et les jambes tremblantes.

Dans la rue, de Mirande leva les yeux pour voir si les fenêtres de l'appartement de la drôlesse étaient éclairées, et, indécis, pleurant presque, piétina sans savoir quel parti prendre.

«* Allons chez GrugeroUes, décida-Uil tout à coup; et malheur k elle si je la trouve en compagnie de ce porc I »

Un fiacre passait; il sauta dedans, et, à sept heures et un quart, sonna en mattre à la porte du banquier.

— Monsieur n*est pas là, lui apprit la bonne,

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qui lui ouvrit; il est sorli à deux heures en avertissant qu'il dînerait en ville.

— Il m'avait donné rendez-vous, repartit-il, et c'est parce qu'il m'a fait faux bond que je viens aux renseignements. J*ai absolument besoin de le voir.

— Dès que monsieur rentrera, je l'informerai de votre visite, promit la domestique.

— Où Ta-l-îl emmenée?... gronda notre homme en regagnant sa voiture.

Dans l'incertitude où il était plongé, il ne sut d'abord de quel côté diriger ses recherches, se fit conduire dans trois ou quatre restaurants du boulevard où il avait dîné plusieurs fois avec le financier, se rendit aux Variétés, et, finalement, retourna rue Taitbout.

' Les fenêtres de l'appartement de la cabotine étaient toujours sans lumière, et le concierge de la maison, poliment sondé, balbutia, du même air équivoque, que sa locataire n'était pas rentrée et qu'il ignorait quand elle rentrerait.

— Hé bien! je l'attendrai, se dit Son Excellence en se débarrassant de soa fiacre et en résolvant de se promener dans la rue jusqu'à ce -qu'elle sut à quoi s'en tenir.

La nuit était noire; le vent sifflait glacial; la neige tombait par gros flocons et tapissait épalssement la chaussée; les passants devenaient rares; le prince put monter sa faction sans être dérangé.

Sa figure était couperosée, ses lèvres étaient violettes, ses yeux gonflés paraissaient prêts à sortir de Forbite, son cerveau brûlait et son front ruisselait de sueur.

A son tour, il apprenait ce que c*était que la douleur, le désespoir, la torture du cœur.

Que sa maîtresse, ramassée par lui dans un boui-boui de faubourg et à laquelle il avait tout sacrifié : foyer, fortune, considéra lion, le lâchât pour un banquier véreux, vieux et laid, sa créature, presque son laquais, îl ne pouvait le digérer; cela lui semblait encore plus humiliant et plus atroce que Tamour de sa femme pour Tingénieilr; aussi, par moment, se sentait-il pris de vertige, voyait-îl rouge et lirait-il fébrilement à demi, et comme pour s'assurer qu'il sortait bien de sa gaine, le stylet emmanché dans sa canne.

Dix heures, puis onze heures sonnèrent, sans que la cabotine ni son cavalier, le commandeur de l'éperon d'or, parussent.

« Est-ce qu'il l'aurait entraînée chez lui?... grinça de Mirande à bout de patience et accablé de faligue. J'attends encore une demi-heure ; si, à onze heures et demie elle n'est pas revenue, je volerai chez M. le baron de l'escroquerie et de la lâcheté, et il faudra bien que le traître daigne me recevoir et causer avec moi de ce qui me touche. »

Mais l'heure s'écoula sans qu'il songeât sérieusement à s'éloigner de cette maison près de laquelle le retenaient son ressentiment, son esprit en feu et ses sens.

Cependant, à minuit, n'en pouvant plus, il allait se résoudre à mettre à exécution son projet de relancer le ravisseur dans son antre, lorsqu'on tournant la tête du côté du boulevard, il vit arriver une voiture.

« Les voilà! » ût-il avec un tressaillement.

Et aussitôt, sa vue s'obscurcit et ses tempes battirent.

C'étaient effectivement le banquier et la cabotine qui, après un copieux dîner dans un cabaret en renom, avaient achevé leur soirée aux Folies-Dramatiques et venaient passer leur nuit rue Taitbout.

LA JOLIK CABOTINE 307

Son Excellence se blottit dans le reDfoncemeat d'une porte cochère, et se tint aux aguets, respirant avec peine et prèle à se venger d'une façon tragique de la double trahison dont elle était victime.

Le coupé s*arr6ta devant le numéro 48; le commandeur en descendit, suivi de Mlle Balbine, paya le cocher, qui s'éloigna immédiatement, et sonna.

— Je ne me trompais pas ; ce sont eux, frémit le prince en sortant de sa cachette et en se glissant le long des murailles, pour surprendre les deux tourtereaux.

— Sonnez donc encore, mon cher Gustave, dit Balbine énervée; le concierge dort probablement.

Gustave resonna.

—'Vils coquins! s'écria, à cet instant, deMirande en sautant, le stylet au poing, à la gorge de Grugerolles.

La cabotine poussa un cri et se jeta de côté ; le commandeur saisit le poignet droit de son agresseur, le serra et le tordit pour le paralyser.

— Scélérats ! hurla le prince écumant, vous ne m'échapperez pas !

— Laissez-nous ! souffla le banquier en se défendant.

— Vous êtes des misérables I

— Relirez-vous, ou je vous fais empoigner.

— Tu me ferais empoigner, loi, escroc I

— Oui, moi, grec !

— Tiens!

Et la main gauche de Son Excellence s'abattit sur la joue ronde et flasque du baron.

— Ah ! tu me frappes ; attends !...

Pendant que ce pugilat et ce dialogue rapide

se continuaient contre le mur, Balbine, effrayée, avait carillonné, et la porte de la maison s'était enfin ouverte.

— Délivrez-vous de ce forcené, Gustave, et rentrez, recommanda-t-elle en se précipitant dans Fallée.

Gustave, désireux démontrer sa vigueur à sa tendre compagne et de se dégager des griffes du furieux qui tentait de le tuer, rassembla ses forces, envoya, d'une violente poussée, le prince rouler dans le ruisseau, se sauva, referma vivement la porte derrière soi, et rejoignit au bas de Tescalier la cabotine qui, appuyée sur la rampe, reprenait haleine et suppliait le concierge, ac-

couru à sa rencoutre en caleçon, en bonnet de coton et un bougeoir à la main, de ne pas laisser pénétrer dans la maison le gentilhomme évincé.

— Soyez tranquille, mademoiselle !... déclama Thomme au cordon, en éclairant, jusqu'à son palier, sa locataire et le nouveau protecteur qu'elle ramenait, protecteur dont, sur le point de redescendre, il reçut une pièce de cinq francs, à titre d'indemnité de veille.

— Maman, et toi, Arthur, annonça Balbine^ en rentrant chez elle et avant toute autre explication, vous coucherez ici. On vous fera deux lits dans le salon, sur les divans. J'ai failli ôtre assassinée en bas, par le prince, et je veux être gardée cette nuit.

— Vous le serez, chère belle, et de la bonne façon, ronronna GrugeroUes en essuyant sa joue rouge de la gifle qu'il avait reçue.

— Malheur, j'aurais voulu être là!... exclama le serrurier, enchanté de l'importance de son rôle dans ces circonstances, et en se disposant à raconter, à sa manière, l'expulsion de Son Excellence avant le dîner.

En bas, dans la rue, tout s'était lu.

Le vent soufflait et mugissait sini$lrement,

on n'entendait plus aucun bruit de pas, etil semblait que de Mirande, abandonnant avec mépris une femme qui ne pouvait plus lui élre de rien et un faux ami dont il n'espérait plus rien, avait quilté la place.

A minuit et demi, pourtant, des voix résonnèrent devant la maison : c'étaient deux gardiens de la paix en tournée qui poussaient du pied une masse à forme humaine couchée dans le ruisseau et que la neige couvrait.

— C'est un homme, dit l'un des agents.

— Oui.

— Il est blessé à la tempe.

— Sans doute d'un coup qu'on lui aura donné.

— Peut-être est-ce un ivrogne qui a trébuché et s'est fendu la tête contre la bordure du trottoir.

— Kmportons-le au poste.

Et les deux gardiens de la paix, ramassant l'individu, le prirent, l'un par-dessous les bras, l'autre par les jambes, et disparurent avec lui.

Le surlendemain, on lisait dans les journaux l'information suivante :

« L'avant-dernière nuit, vers une heure du malin, deux gardiens de la paix ont trouvé, rue

Taitbout, étendu dans le ruisseau, un homme de quarante-cinq ans environ, bien vêtu, qu'ils ont emporté au poste. Malgré les secours les plus empressés, cet homme n'a pu être rappelé à la vie.

» On crut d'abord qu'il s'agissait d'une attaque nocturne, les rôdeurs et les souteneurs étant nombreux dans le quartier depuis quelque temps ; après un examen médical, on reconnut qu'on était en présence d'un malheureux frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante, qui avait dû se blesser en tombant et être achevé par le froid. En l'absence de papiers de nature à établir son identité, le mort a été envoyé à la Morgue. »

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