‹ La jolie cabotineChapitre 4 sur 20 · SUR LÀ ROUTE DE SCEAUX A PARIS · texte numérisé non relu

SUR LÀ ROUTE DE SCEAUX A PARIS

Minuit allait sonaer; la chaleur de la journée avait attiédi la température nocturne ; le ciel était étoile et sans lune ; des senteurs pénétrantes s'élevaient des champs couverts de luxuriantes cultures, et des jardins qui s'étalent en damier dans le vallon et sur la pente du coteau au-dessus des- .quels s'étend Sceaux.

Tout dormait dans la tranquille petite ville : point de lumières aux fenêtres des maisonnettes blanches de la grand'rue, point de passants attardés sur le trottoir, point de bruit dans les villas, sauf les aboiements, vite étouffés, de chiens de garde défiants.

Seuls, les sabots du cheval frappant le pavé et le roulement du tilbury, troublaient le silence de cette douce soirée faite pour les amoureux.

— Vous m'avez enchanté dans votre rôle, dit de Mirande d'une voix câline, en prenant la parole après avoir mis son cheval au trot.

— L'emploi des jeunes premières de drame n'est cependant pas le mien, répondit Balbine en se rengorgeant ; je suis bien mieux dans les Judic.

— Alors, vous devez être inimitable dans ces derniers rôles, car je vous ai trouvée parfaite dans la Belle Gabrielle, dont vous avez le physique. Je doute même que la maîtresse du Béarnais, mon compatriote, fut aussi jolie que vous.

— Monsieur le prince ...

— Une artiste de votre mérite ne doit pas rester à la banlieue ; et si vous m'y autorisez, puisque j'ai eu la bonne fortune de vous rencontrer, je vous mettrai en lumière sur une des meilleures scènes de Paris, par exemple au Gymnase, aux Variétés ou au Vaudeville.

— Monsieur le prince, vous me rendriez, de la sorte, le plus grand service, repartit la cabotine qui sentit une bouffée d'orgueil lui monter au cerveau.

— Vrai ? hé bien ! vous pouvez vous considérer comme pensionnaire d'un des théâtres en

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question, à votre choix. Je compte des amis parmi les gros actionnaires de ces trois scènes, je n'aurai aucune difficulté à réaliser Toffre que je viens de vous faire.

Balbine eut un nouveau frémissement de joie et vit, dans un mirage étincelant, l'accomplissement de tout ce qu'elle avait souhaité depuis qu'elle était au théâtre ; la fumée de la gloire l'enivra, elle se crut sur le pinacle et, involontairement, redressa fièrement la tèle et sembla dire à une foule imaginaire et applaudissante : « Regarde-moi, public ; je suis une étoile, et j'ai pour protecteur des princes qui sont honorés de me promener dans leurs voitures. »

Le tilbury traversa Bourg-la-Reine, oîi tout était aussi paisible qu'à Sceaux.

Le prince laissa son cheval ralentir le pas, pour la montée de la côte, se débarrassa de son fouet, et saisit et baisa à plusieurs reprises une main qu'on ne songea pas à retirer.

— La belle nuit, fit la jeune première, en respirant à pleins poumons.

— Pas si belle que vous, roucoula de Mirande en passant son bras autour de la taille de sa compagne.

— Où demeurez-vous? s'enquit capricieusement cette dernière.

— Avenue de Villiers.

— Vous êtes marié?

— Et je vous aime.

— Un homme marié n'est pas libre.

— Je suis pourtant, je vous l'attest(î, absolument indépendant.

— Votre femme ne vit pas avec vous ?

— Non. Ou plutôt, elle y vit si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Et vous, ma chère, où demeurez-vous ?

— Chez mes parents, rue de TOuest, presque au coin de la chaussée du Maine.

— Que font-ils, vos parents ?

— Mon père est peintre en bâtiment, ma mère est blanchisseuse, et mon frère, qui a vingt-trois ans, est serrurier.

— Voilà une famille laborieuse ; je penserai à elle dès que je vous aurai casée.

Et comme le tilbury cahotait sur le pavé défectueux. Son Excellence profita d'un heurt violent pour donner, à tort et à travers, trois ou quatre baisers qui ne provoquèrent aucune protestation.

— Nous voici en haut de Bourg-Ia-Reîne, remarqua Balbine de sa voix argentine.

— Déjà ! nous filons donc plus vite que le vent ?

Le cheval reprit le trot.

— Une idée, dit de Mirande, persuadé qu'il avait affaire à une novice dont Témancipation dépendait de la circonstance, excité par Tattrait du fruit nouveau, et en opérant pour arriver sans encombre à ses fins.

— Laquelle ?

— Plusieurs de mes amis, co-propriélaires des Variétés, soupent, cette nuit, chez Brébant ; allons souper avec eux et nous les déciderons à proposer votre engagement au directeur de la scène du boulevard Montmartre.

— Je ne suis pas en toilette assez convenable, se défendit la cabotine, touchée au vif.

— Laissez donc, fit le prince avec désinvolture et en embrassant encore, mais sur les lèvres, vous êtes plus jolie sous ce simple accoutrement que les femmes & la mode les plus vantées de Paris.

— Que penseraient mes parents en ne me voyant pas rentrer ?

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— Vous rentreriez vers quatre heures du matin, et vous diriez à votre mère, pour expliquer votre retard, que votre omnibus a versé ou que vous avez accepté, de gens du monde, vos admirateurs et vos protecteurs, une collation, un médianoche.

Balbine baissa la tête et parut réfléchir.

— Ne refusez pas, insista de Mirande, devenant pressant ; il s'agit de votre intérêt plus que de ma propre satisfaction.

— Hé bien !...

— Vous acceptez, c'est entendu, acheva le prince avec un vif contentement et en étreignant, en embrassant à nouveau la jeune première ; vous êtes un ange, et je vous aime de tout mon cœur.

Le tilbury atteignait la route de Bagneux, endroit désert bordé de champs dans lesquels s'ouvrent des carrières en pleine exploitation ou abandonnées et devenues des champignonnières, et de Mirande se disposait à mettre son pur sang au galop lorsque quatre robustes gaillards, à mine sinistre, armés de bâtons, de couteaux et vêtus de haillons, débouchèrent brusquement de derrière quatre grands peupliers, arrêtèrent

la voiture, et crièrent délibérément : « Halte-là I les amoureux, on ne s'embrasse pas comme ça les uns sans les autres. »

Balbîne blêmit et faillit s'évanouir ; le prince essaya d'enlever son cheval pour le lancer à fond de train ; mais deux poignets d'acier l'empêchèrent d'exécuter cette manœuvre et cette fugue et l'immobilisèrent sur sa banquette.

— Pas de résistance, ni d'enfantillage, lui conseilla rudement un des bandits en brandissant un couteau à large larme.

— Que voulez-vous ? de m an da-t-il terrifié.

— Ton argent et tes bijoux parbleu ! ce n'est pas pour te souhaiter le bonsoir que nous t'avons arrêté.

— Au secours 1 cria Balbîne aflblée en cherchant à se dégager des griffres de l'escarpe qui venait de la saisir.

— Qu'est-ce que c'est ? rauqua celui-ci en lui serrant la gorge et en levant un poignard sur sa figure.

— Ne lui faites pas de mal 1 pria de Mirande, et prenez ce que vous désirez.

Les bandits enlevèrent à Son Excellence son portefeuille, sa montre, la menue monnaie

qu'elle avait dans la poche de son gilet, sa bague qui ne glissant pas assez vite faillit provoquer Tamputation du doigt qu'elle ornait, lui arrachèrent ses boutons de chemise eu diamants, fouillèrent dans les poches de son infante, et, leur buttn ramassé, en moins de temps qu'il n'en faut pour décrire l'opération, sautèrent sur la chaussée, et s'enfuirent dans la direction de l'aqueduc d'Arcueil.

Des voitures de paysans à destination des halles, apparaissaient sur la route, au-dessus de Bourg-la-Reine, et au milieu d'elles brillaient les deux lanternes à réflecteur de l'omnibus des comédiens.

— On vient à notre aide I exclama la jeune première extraordinairement agitée.

— Trop tard, objecta le prince en affectant du calme ; nous sommes dévalisés et nous devons nous estimer heureux d'en être quittes au prix de quelques bijoux. N'ayant pas prévu que je passerais, à cette heure, sur cette route fréquentée parles rôdeurs, près de ces carrières, refuges de vagabonds et de repris de justice, je ne me suis pas muni d'armes et n'ai pu opposer aucune résistance à ces gredins. Bah ! con-

clut-t-ilen s'efforçant de surmonter son émotion, plaie d'argent n'est pas mortelle. L'important, c'est que nous soyons sains et saufs.

— Ce brigand a failli m'étrangler, haleta Balbine suffoquée, en t&tant sa gorge meurtrie*

— ^ Pauvre chérie ! Nous allons gagner au plus vile la porle d'Orléans, où nous trouverons, au poste d&Toctroi, de quoi vous remettre.

— Non ; j'ai trop peur ! Ne nous éloignons pas des voitures qui arrivent derrière nous ; il pourrait y avoir d'autres assassins entre ce point et les fortifications.

— Comme il vous plaira, consentit de Mirande en ramenant au petit trot son cheval qu'il avait mis au galop.

Après l'agression qui venait d'avoir lieu, il ne pouvait plus être question de souper chez Brébant.

D'abord, le prince ne possédait plus un centime ; ensuite, la jeune actrice, bouleversée par l'attaque soudaine des quatre chenapans, eut été une déplorable convive ; enfin, Son Excellence elle-même, après cet assaut, se sentait peu disposée à la plaisanterie.

Il ne faut prendre une femme que lorsqu'elle

se donne volontiers et lorsqu'on la reçoit avec joie, autrement, adieu les sensations pénétrantes qui constituent le plaisir de l'amour au point de vue des sens.

D'un accord commun et tacite, c'était donc partie remise.

— Quand ferez-vous votre déposition ? questionna la jeune première, toute tremblante et en fouillant du regard les moindres anfractuosités de la route.

— Demain, repartit de Mirande, qui voulait étoufFerTafFaire pour ne point provoquer de scandale ; j'irai dans ce but à la préfecture de police.

— Est-ce que vous aurez besoin de mon témoignage ?

— Non. Ne parlez même de rien jusqu'à nouvel ordre ; ce sera préférable, dans l'intérêt de la répression.

— Nous voici aux fortifications, soupira Balbine soulagée et en se retournant du côté de Bagneux.

Le tilbury s'arrêta à la grille de la porte d'Orléans.

— Vous n'avez rien à déclarer ? grogna un gabelou à moitié endormi, en l'examinant d'un oeil vitreux.

— Non, répondit de Mirande.

— Passez.

Le pur sang continua sa course par l*avenue d'Orléans et enfila la chaussée du Maine.

— C^est là, annonça la cabotine en désignant, à rentrée de la rue de TOuest, une maison d'assez laide apparence, comme presque toutes les constructions du quartier.

— Le prince fit halte à Tendroit indiqué, et aida sa conquête à descendre.

— Au revoir, monsieur le prince, dit celk-ci d'un ton doucereux.

— Quand vous reverrai-je ?

— Quand vous voudrez. Je joue demain et pendant huit jours de suite à Montparnasse.

— A demain, alors ?

— A demain.

La porte s'ouvrit, et la jolie fille disparut dans les profondeurs de l'allée noire deia maison.

€ Quelle baroque aventure ! » pensa de Mirande en fouettant son cheval et en reprenant le chemin de son hôtel.

Deux heures du matin sonnaient.

LE TUÉAT1IE JfOTTPARTCASSE

Enfiévrée par des évéoemeots qui semblaient devoir modifier radicalemenl son existence, notre héroïne ne dormit pas, vit sans cesse devant ses yeux : le prince, les Variélés promises, les voleurs de grands chemins, le succès, la fortune et, le matin, se sentit tellement fatiguée qu'elle ne put se lever et que sa mère dut aller prévenir qu'elle ne répéterait pas.

— Voilà ce que c'est que de fréquenter de grands personnages quand on n'en a pas l'habitude, plaisanta le comique.

Et durant toute la journée, sur la scène, au foyer et dans le petit café du théâtre, oîi se réunissent les acteurs richissimes qui ont de quoi s'offrir un mazagran ou une absinthe, on n'appela plus la jeune première que « la princesse », et l'on raconta à tout venant l'histoire de la veille.

Balbîne resta couchée jusqu'à quatre heures de Taprès-midi, a6n d*étre, le soir, en possession de tous ses agréments physiques et de tous ses moyens, et lorsque six heures sonnèrent, partit pour « aller jouer », avec la gravité d'une prétresse antique se rendant au temple.

A son arrivée, la concierge la salua d'un air significatif et complaisant, mélange de félicilation et de sollicitation, et quelques-uns de ses camarades s'enquirent, en souriant, auprès d'elle, de la façon dont elle avait fait le trajet de Sceaux à Paris,

Elle répondit à peine aux uns et aux autres et monta s'habiller, absorbée par ses pensées.

— Hé bien, lui demanda, à l'oreille, la duègne, tout s'est-il passé à ton gré ?

— Sans doute, repartit-elle sèchement : le prince m'a très poliment reconduite à mon domicile oîi il m'a laissée aune heure du matin, et il est rentré chez lui en me renouvelant ses excuses et en sollicitant l'autorisation de venir prendre de mes nouvelles.

— Ah ! fit la duègne surprise.

Puis retournant à sa place :

a La petite est plus forte que je ne croyais »,

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mâchonna-l-elle entre ce qui lui restait de dents.

Les musiciens accordaient leurs instruments, les stalles, les banquettes se garnissaient peu à peu, et peu à peu aussi les racontars de derrière le rideau circulaient parmi les spectateurs et les spectatrices, pour la plupart des habitués.

Du parterre aux galeries, on se répétait que Balbine avait été remarquée par un prince qui se proposait de la faire engager à Paris, que ce prince assisterait à la représentation, et qu'il fallait s'attendre à une avalanche de fleurs.

Une ouvreuse prévoyante émit, à ce propos, l'avis qu'il serait bon de prévenir Mme Vitry, la plus habile fleuriste du quartier, de cette circonstance exceptionnelle, afin qu'elle tînt prêts de beaux bouquets, et de conseiller au contrôleur de réserver une avant-scène que le prince prendrait certainement.

A sept heures, « la chambrée » étant presque complète, le régisseur frappa les trois coups sa- -cramentels, le chef d'orchestre entama, avec les quatre musiciens qu'il dirigeait, une symphonie de sa composition, que le public bruyant écoula distraitement, et le spectacle commença.

Le théâtre Montparnasse, un des plus vieux et

des plus courus des théâtres de l'ancienne banlieue, qu'on réédiQa, une première fois en 1836, dont Tautorité préfectorale ordonna la fermeture en 1886, et que Mme Larochelle, sa propriétaire, fit reconstruire cette même année sur un plan plus vaste et plus en rapport avec les exigences modernes et les prescriptions des ordonnances de police, le théâtre Montparnasse* était, depuis trois quarts de siècle, à Tépoque récente ou se passe ce récit, un monument dans la rue de la Gaîté, rue bizarre, une des élrangelés de la capitale, où Ton retrouve presque intact un coin de ce Paris de barrière qui a disparu avec les grisettes de Paul de Kock et les lorettes de Gavarni.

La rue de la Gaîté commence par des marchands de vin et finit par des marchands de vin.

Des estaminets, des restaurants, des gargottes, oîi Ton a conservé la tradition du lapin sauté, des pâtisseries agrémentées d'étalages en plein vent, des bals, des cafés-concerts, et au milieu, à gauche, en montant, le théâtre, avec sa façade modeste et basse, voilà cette tapageuse artère de quatre cents mètres de longueur, abondante en pochards, qui servant de trait-d'union entre le sixième arrondissement et le quartier populeux

de Plaisance, esl conlinuellement encombrée d'une foule affairée.

Le théâtre est situé derrière le cimetière, dont un espace de quelques mètres le sépare, si bien que les morts, s'ils avaient des oreilles, entendraient les tirades qui s'y débitent et s'offriraient gratis, du premier janvier à la saint Sylvestre, «ne distraction tantôt exhilarante, tantôt sentimentale, tantôt mélodramatique, qui semble avoir été, en cet endroit, inventée pour eux. Bah ! la vie n'est-elle pas une comédie où se mêlent le bouffon et -le tragique, et la meilleure place pour la voir n'est-elle pas le champ du repos ?

La salle, emprisonnée entre deux murailles, comme une fille forte dans un corset qui la serre trop, contenait, lorsqu'elle était bondée, sept cent personnes. Elle avait trois galeries, plu? un parterre précédé de quelques rangs de fauteuils d'orchestre, et l'or ni les peintures n'y offusquaient la vue. C'était une salle de faubourg, sans parure, comme les bastringues des alentours, où Ton pouvait s'asseoir en bonnet ou en casquette. La nouvelle salle est capable de recevoir douze cents spectateurs.

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La scène avail des proportions exiguës analogues à celles des planches de Sceaux, néanmoins, on y donnait imperturbablement les pièces à spectacle du Ch&telet.

11 est vrai que la décoration y était réduite à sa plus simple expression, et qu'on ne craignait pas d'y faire représenter le peuple, la foule murmurante, par deux figurants.

Il était neuf heures et le prince n'avait pas paru, ce qui arrachait à quelques voyous du poulailler, initiés aux bruits des coulisses, des exclamations de ce genre : « Il ne viendra donc pas, ce mec-là ! » lorsque, pendant Tentr'acle du troisième au quatrième tableau, de Mirande entra dans l'avant-scène des premières, côté droit du public, qui était demeurée vide.

Aussitôt il y eut de la houle dans la salle, et de toute part on entendit des voix qui répétaient : « Le voici ! Il est arrivé ! »

Trois ou quatre loustics, pour « blaguer» cette curiosité enfantine, osèrent même brailler, à rinstar des marchandes de poissons : « Il arrive, il arrive I » cri qui provoqua des rires grossiers auxquels ne prit pas garde celui qu'ils visaient.

La nouvelle passa promptement de la salle sur

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la scène, el Balbine, qui déjà désespérait, se rasséréna.

La présence de son adorateur n'était-elle pas de nature, en effet, à la rassurer sur la puissance de ses charmes, dont elle avait douté, et ne lui rouvrait-elle pas les magnîfijnes horizons de la nuit précédente ?

En réalité, le prince était amoureux d'elle.

Sa beauté piquante et sa jeunesse avaient produit une vive impression sur le puissant seigneur, qui ne s'était risqué dans le bouis-bouis de Montparnasse que parce que la tarentule du caprice obsesseur le piquait. Dès qu'elle parut, Son Excellence eut une sensation de plaisir et la dévora des yeux, enfoncée dans le coin de sa loge, et de son côté et quoiqu'elle se contînt, se sachant observée, elle adressa, à diverses reprises, à son illustre poursuivant, des regards qui trahissaient la joie qu'elle éprouvait à le voir.

Lors deTentr'acle, ainsi que cela était prévu, de Mirande pria une ouvreuse de lui procurer le plus beau bouquet qu'on put acheter dans le quartier; l'ouvreuse revint, au bout d'un quart d'heure, avec une superbe botte de roses artislement disposées el enveloppées ; le prince glissa entre

les fleurs sa carte sur laquelle il écrivit au crayon : « Je vous attendrai à la fin de la pièce », jeta le bouquet à Tinstant opportun, et demeura dans son avant-scène uniquement occupé de la jeune première, et sans s'apercevoir de Tattention soutenue dont il était Tobjet de la part des spectateurs et des spectatrices de toutes les places. k minuit moins un quart, il piétinait sous la véranda du théâtre, en fumant un cigare, lorsque Balbine accourut.

— C'est aimable à vous d'être venu, lui dit l'attrayante comédienne, encore fardée, avec le sourire le plus gracieux.

— Soupons-nous ensemble, ce soir? demandat-il ; mon coupé est à deux pas.

— Ce soir? non ; je ne puis me dispenser de rentrer chez nous.

— Alors, jamais ? se récria-t-il d'un air chagrin.

— Si, répliqua- t-elle presque tendrement.

— Quand ?

— Nous causerons de cela démain.

— Où?

— Dans le jardin du Luxembourg, contre la fontaine de Médicis, à trois heures de l'aprèsmidi.

— J'y serai. Au revoir méchante.

— Voici ma mère et mon frère ; je me sauve !

Et quittant précipitamment Son Excellence

désappointée, la cabotine rejoignit la mère et le frère annoncés, et remonta, en leur compagnie, la rue de la Gaîlé.

« Le diable m'emporte, je crois que je Taime! » grommela de Mirande en la suivant des yeux.

Le lendemain, l'entrevue promise eut lieu, en plein air, sous les regards prolecteurs des passants, à Tombre des grands arbres de la fontaine de Jacques Desbrosses, et les préliminaires sérieux d'un accord furent posés.

Le surlendemain, les choses allèrent un peu plus loin : on se promena, en coupé, au parc de Montsouris, pour ne pas s'éloigner de Montparnasse.

Enfin, au bout de quinze jours de parfait amour, supérieurement filé. Son Excellence ayant fait ce qu'on désirait qu'elle fît-, Balbine, rayonnante, apprit, un beau soir, à ses camarades, qu'elle était engagée aux Variétés, pour deux ans, qu'elle avait loué, rue Taitbout, un appartement de six mille francs par an, que son tapissier meublait, et qu'elle cherchait une bonne cuisinière.

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— Quand Jupiter descend en pluie d'or chez une femme, celle-ci lui ouvre toujours la porte à deux battants, avança sentencieusement le comique après cette avalanche de nouvelles et en roulant une cigarette. »

l'hÔTSL de M[UANDE

k deux mois de là, de Mîrande causait, un matin, dans son cabinet de travail, en son hôtel de Tavenue de Villiers, avec le banquier Grugerolles, financier véreux auquel il avait eu souvent recours avant son mariage et qu'il négligeait depuis, ce dont celui-ci se plaignait.

— Franchement, Monsieur le prince, lui disait ce dernier avec un reste de respect, vous me traitez aussi mal que possible, et pourtant, vous savez les preuves de dévouement que je vous ai données. D'un autre côté, vous n'ignorez pas combien le dernier krack m'a éprouvé.

— Au lendemain de mon mariage, repartit Son Excellence, sans s'émouvoir autrement, tous mes créanciers me sont tombés sur le dos, persuadés que j'avais épousé le Pérou, et j'ai dû me saigner pour les arroser. Je vous ai arrosé comme

les autres, puisque vous avez reçu cinq mille francs sur quarante cinq mille que je vous devais. Mais je vous déclare que je suis très gêné, trois cent mille francs de rente étant insuffisants pour la vie que je mène. Je ne puis donc vous offrir la moindre somme.

— Au moins, discuta GrugeroUes, appuyezmoi au Vatican.

— Ha ha ! pour ce titre de baron et cette croix de commandeur que vous désirez.

— Cela me serait utile auprès de la clientèle que je recherche.

— Je tâcherai de vous satisfaire.

— Si vous m'obteniez ces faveurs assez à temps pour que j'en tire profit cette année, je déchirerais les reconnaissances que vous m'avez signées et vous auriez ainsi quarante mille francs de moins à éteindre.

— Mon cher GrugeroUes, soyez persuadé que je ne négligerai rien pour aboutir, répondit de Mirande que la proposition tenta. Aujourd'hui même, je verrai mes amis de la nonciature, et j'espère que bientôt vos clients vous appelleront monsieur le baron et monsieur le commandeur.

GrugeroUes rougit de plaisir, se leva et se confondit en remerciements.

— Alors... quand vous reverrai-je ? terraina-l-il.

— Dès que j'aurai du nouveau, je vous enverrai un mot.

— Monsieur le prince, ma reconnaissance sera éternelle.

— Nous verrons cela. • •

Le banquier se relira en multipliant les saints.

— Il paraît, marmotta narquoisement de Mirande en le regardant s'éloigner, que les parchemins du pape ont encore de la valeur aux yeux des gogos et des boursiers. Hé bien I nous lui en procurerons ; nous lui en procurerons pour quarante mille francs.

GrugeroUes s'en alla, enchanté, car il attachait beaucoup d'importance aux distinctions honorifiques dont il venait de parler.

Celait un homme de cinquante-cinq ans, brun, un peu obèse, de taille moyenne, portant moustaches et favoris, qu'il teignait, et dont la face jaune, bouffie, éclairée par deux yeux gris de chat, tenait du dogue et de la fouine.

Financier sans scrupule et viveur, il avait mis

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dedans tant de gens, qu'il éprouvait des difficultés à faire de nouvelles dupes et que, pour continuer à voler les naïfs, il lui fallait repeindre son enseigne et jeter de la poudre aux yeux.

Baron et commandeur du pape, il devait pouvoir lancer avec un plein succès, dans le public conservateur, les affaires les plus abracadabrantes, et c'est pourquoi il sacrifiait à ces titres, de même valeur que ceux qu'il émettait fréquemment, sa créance sur le prince.

« Bon, fredonna-t-il en sortant de l'hôtel, je me rattraperai d'une façon quelconque avec lui. D'ailleurs, ces quarante mille francs ne seront pas perdus, au contraire ; puis, Thonnetir que j'en tirerai vaut quelque chose. »

Au moment où la porte de l'hôtel se refermait derrière lui, un valet en culotte courte, bas blancs, souliers à boucles d'argent et livrée armoriée, avertit le prince qu'il était servi.

— C'est bien, fit Son Excellence d'un air maussade et en passant dans la salle à manger où l'attendait sa femme, la princesse Amélie, belle personne de vingt-trois ans, à l'œil franc et expressif, à la bouche sympathique et spirituelle, à l'oreille petite, aux mains fines et douces, aux che-

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veux châtains abondants, et dont la mise élégante et simple annonçait un goût exquis.

En la voyant si charmante et si distinguée, on se demandait comment son mari pouvait courir après des cabotines, avoir des maîtresses, la délaisser.

Elle portait dans la physionomie, une aménité attachante qui rendait plus surprenant cet abandon trois fois immérité, et dont sa beauté, sa sagesse et sa fortune auraient dû la préserver ; mais les mariages d'intérêt ont presque tous la même issue : Tenfer dans le ménage d'où l'amour est absent.

Son père, M. Delaplace, qui venait d'atteindre sa soixante-douzième année et s'était enrichi dans les nouveautés, ne rêvait que titres et décorations ; sa mère, élevée au couvent et ayant constamment entretenu des relations avec un monde très aristocratique, nourrissait des idées identiques, et c'est de cette conformité de sentiments qu'était née son union avec le prince de Mirande, union qui devait être la savonnette à vilain de ses parents à courte vue.

Ses illusions avaient duré juste une quinzaine.

Après ce temps, son mari, peu fait pour la vie

régulière, ayant mis la main sur le revenu d'une année de sa dot, s'était empressé de s'émanciper pour vivre au cercle et avec des filles, et depuis dix mois, oubliée ou malmenée, elle n'avait connu que les regrets et les pleurs.

Quant aux remontrances, qu'elles vinssent de sa femme ou de son beau-père et de sa bellemère, Son Excellence les recevait si haulainement qu'on n'osait en faire, de crainte de provoquer des scènes violentes.

Dans la demeure luxueuse que le noble et triste ménage habitait et qui tenait à la fois du palais italien de la Renaissance et de l'hôtel parisien de bon genre, le prince s'était taillé un appartement de garçon qui rendait plus effective la séparation de corps qu'il avait adoptée, et lui garantissait une indépendance absolue dont il abusait, sans le moindre souci de ses devoirs «matrimoniaux.

Lorsqu'il entra dans la salle à manger, la princesse, qui regardait par la fenêtre à balcon, s'avança vers lui et s'informa de l'état de sa santé.

— J'ai mal dormi, répondit-il froidement.

Puis il s'assit et réclama ses journaux.

Le valet de chambre lui présenta, sur un pla-

tean d'argent, plusieurs feuilles du matin de diverses opinions, et servit.

Son Excellence déchira les bandes de ces feuilles et se mit à lire, tout en mangeant et sans s'inquiéter de la noble créature qu'il avait en face de lui.

Celle-ci supporta en silence un affront auquel elle était habituée.

— Votre cuisinière se néglige, dit, au bout de quelques minutes, de Mirande.

— C'est votre faute.

— Comment, c'est ma faute ?

— Si vous dîniez plus souvent ici, vous la styleriez et elle profiterait de vos observations.

— La cuisine est votre affaire, elle n'est pas la mienne.

La jeune femme ne répliqua point, car le domestique allait et venait et entendait tout.

Le déjeuner fini et la table desservie, le valet apporta le café et se retira.

— Dînerez- vous ce soir à la maison? questionna timidement la princesse, qui tremblait de tout ses membres devant son mari.

— Non, déclara de Mirande, en allumant un cigare. Pourquoi?

— Parce que je vous aurais prié, si vous eus-

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siez dîaé à l'hôtel, de me conduire à la soirée de madame de Villeneuve.

— Allez sans moi à celle soirée ; je vous laisserai le coupé.

— Sans vous ; toujours sans vous !... On croirait presque que vous rougissez de moi.

— Je ne rougis pas de vous, et je vous mènerais volontiers dans le monde du faubourg Saint- Germain, qui est le mien, si je n'appréhendais de vous faire faire un pas de clerc ; habituée à la société des commerçants et des filles de commerçants, vous seriez certainement dépaysée au milieu de gens qui appartiennent aux plus anciennes familles de France, et c'est pour vous épargner une gêne que je m'abstiens.

La princesse essuya ses yeux.

— Des larmes ! fit le prince avec impatience.

— Ce ne sont pas les premières, vous le savez. Quand vous me dédaignez, quand vous portez ailleurs votre affection, comment voulez-vous que je ne pleure pas? Je ne me suis point mariée pour vivre comme une pénitente. Je remplis mon devoir, je suis digne deTamour démon mari, et je revendique cet amour.

— Vous êtes excessive, repartit de Mirande en

se levant, et vous conviendrez que votre mine, toujours allongée, est une cause suffisante pour m'éloîgner. Au reste, vous ne pouvez prétendre que vous êtes malheureuse ; je ne suis point un tyran et je vous laisse toute la liberté dont peut jouir une femme de votre rang.

— Que m'importe une liberté dont je n'ai pas besoin? C'est mon mari que je veux.

Le prince haussa les épaules, se dirigea vers la porte en disant avec un gros soupir insultant :

— Au revoir, ma chère.

Et s'éloigna.

Un quart d'heure plus tard, il sortait de l'hôtel en phaéton.

La princesse s'élalt réfugiée chez elle et sanglotait.

« Ah ! s'écria-t-elle avec désespoir, est-ce que mon existence d'épouse, qui commence, durera longtemps ainsi ? Est-ce que l'humiliation et la douleur sont mon lot ? mon père ! ô ma mère 1 pourquoi m'avez-vous mariée à un homme qui ne m'aimait pas et ne voyait en moi que la dot que vous me donniez ? »

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