‹ La jolie cabotineChapitre 6 sur 20 · LE SERMENT DU PRINCE · texte numérisé non relu

LE SERMENT DU PRINCE

II y avait une semaine que la rencontre au Bois avait eu lieu quand de Mirande se ût annoncer chez sa femme, avant le déjeuner.

— Ma chère amie, dit-il à brûle-pourpoint à la princesse en lui baisant la main, je viens vous avouer des erreurs et vous prier de m'aider à les réparer.

— Je vous écoute, Monsieur, répondit Amélie au comble de l'étonnement.

-^ Voici, continua Son Excellence avec plus de désinvolture que de contrition, et en se laissant tomber dans un fauteuil : j'ai joué au cercle et j'ai perdu, et si vous ne me secourez, je suis un homme compromis.

— Combien vous faut-il ?

— Cinq cent mille francs.

— Oh voulez-vous que je prenne une pareille

somme ? se récria Mme de Mirande qui comprit pourquoi son mari était si aimable;

— Vous avez des valeurs ; vendez-les.

— Elles font partie du capital de ma dot et je ne puis les sacrifier.

— Préférez-vous me sacrifier moi-même ?

— Monsieur !...

— Non, n'est-ce pas ? Or, sachez, ma chère, puisque vous l'ignorez, que pour un gentilhomme de ma race, les dettes de jeu sont sacrées.

— Il ne s'agit pas uniquement de dettes de jeu, monsieur, rétorqua la jeune femme en s'enhardissant.

— Expliquez- vous ! intima le prince.

— Oui, je m'expliquerai puisque vous m'en offrez l'occasion. Il y a onze mois que nous sommes mariés, et il y en a plus de dix qu'après avoir obtenu de moi, et sous le prétexte de le dépenser au mieux de nos intérêts communs, le revenu d'une année de ma dot, trois cent mille francs, vous avez recommencé votre vie de garçon et entretenu des maîtresses avec l'argent que je vous ai apporté.

— Madame!., menaça de. Mirande en se levant.

— Vous VOUS prélassiez au bois, il y a eu hier huit jours, en phaéton, avec une comédienne à laquelle VOUS donnez présentement tous vos soins. Mon père, ma mère et moi vous avons rencontré avec cette fille.

Son Excellence, confuse, courba le front.

— Vos désordres, monsieur, poursuivit la princesse, étonnée de son courage, ont des effets déplorables. D'abord, ils vous discréditent, me rendent ridicule et m'écœurent; ensuite, ils sont ruineux. Vingt fournisseurs m'ont présenté, vendredi et samedi, des comptes que je n'ai pu solder et qui se montent à cent mille francs. Où sont les fonds qui leur étaient destinés et que je vous ai remis?

• — Ces fournisseurs sont des impertinents ; je leur avais défendu de s'adresser k vous; je les remercierai.

— En attendant, il faut les payer. Les cent mille francs que nous leur devons joints aux cinq cent mille que vous me demandez font six cent mille. Ce n'est pas tout. Nos domestiques n'ont rien touché depuis deux mois et je n'ai plus un centime pour subvenir aux besoins quotidiens de l'hôtel. Hier, ne voulant pas mettre mon père et ma mère dans la confidence de mes

misères, j'ai envoyé ma femme de chambre porter au Mont-de-Piété une de mes bagues, pour que la cuisinière eut de quoi faire ses provisions, autrement, on ne mangeait pas chez vous. Si j'ajoute cet arriéré aux nécessités des frais courants, c'est sept cent mille francs qui seraient actuellement utiles ici, aujourd'hui ; il m'est impossible de détruire de mes mains ma fortune, sur laquelle repose votre maison, en vous autorisant, par ma faiblesse, à persister dans un gaspillage destiné à nous ruiner à bref délai.

— Ainsi, vous refusez de me fournir le moyen de dégager ma parole ?

— Je refuse.

De Mirande bouscula son fauteuil et alla à la fenêtre, dont il écarta les rideaux.

La princesse, très pâle et très résolue, se dirigea vers la porte de sa chambre à coucher.

— Écoutez-moi I lui dit le prince, que la colère agilait, en se plaçant devant elle.

— A quoi bon ? fit-elle froidement.

— Vous êtes irritée contre moi, et vous avez raison; j'ai eu des torts, je le reconnais; je n'en aurai plus à l'avenir. Voulez-vous m'empècher

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de VOUS faire oublier un passé qui vous chagrine?

— Ce n'est pas moi qui m'oppose à ce que vous remplissiez vos devoirs.

— Non. Vous valez mieux que moi, je le confesse ; mais est-ce un motif suffisant pour m'écraser de votre supériorité ?

— Vous avez la plaisanterie facile et fâcheuse, monsieur.

— Je n'ai jamais été plus sérieux. Allons, ma chère Amélie, montrez-vous généreuse, pardonnez, et je vous cerliûe que vous n'aurez plus de réproches à m'adresser.

La jeune femme, déconcertée par les habiles prières de son mari, qui, pour la première fois, était repentant, en apparence, se détourna, indécise, et garda le silence.

— La somme indispensable à ma réfeclion est grosse, convint de Mirande, qui s'aperçut de l'efiFet qu'il produisait et en devenant plus pressant ; sur mes aïeux, je la rattraperai à force d'économie et de sagesse, et je vous serai éternellement reconnaissant de me l'avoir accordée. Songez, d'autre part, qu'il s'agit, en cette occurrence, delà bonne tenue du grand nom que vous portez.

— Je ne pourrais, dans tous les cas, monsieur.

aliéner une portion aussi considérable de mes biens, discuta la princesse en faiblissant à vue d' œil, sans Tapprobalion de mes parents.

— Vous n'avez à consulter que votre cœur, repartit le prince en constatant qu'il gagnait du terrain ; votre fortune est à vous, vous êtes, avec mon assentiment, libre d'en disposer, et votre père et votre mère ne doivent pas être instruits de nos embarras momentanés.

Mme de Mirande resta muette pendant quelques secondes, sembla se recueillir, et, vaincue, par sa générosité, dit, en proie à une vive émotion :

— Si je cédais à vos instances, quelles garanties aurais-je que vous changeriez de conduite, que vous lie joueriez plus, que vous vous consacreriez à votre intérieur, que vous rompriez sans retour avec vos maîtresses?

— Mon serment. Dans ma famille, qui est désormais la vôtre, c'est là un engagement que là mort seule peut fausser.

— Et ce serment, vous le faites?

— Solennellement.

— Vous jurez de ne point vous parjurer?

— Je le jure.

— Je VOUS croîs ; je veux vous croire, car il est impossible que vous vous déshonoriez pour me tromper.

— Vous consentez ?

— Je consens.

— Ah ! exclama Son Excellence avec une joie exubérante, en saisissant, pour la couvrir de baisers, la main de sa femme, vous êtes un ange, et je passerai le reste de mes jours à vous faire oublier mes folies.

— La convention est conclue, termina la princesse surmenée par la lutte intérieure qu'elle venait de soutenir.

— Nous irons, après déjeuner, chez votre notaire, qui est prévenu, et de là chez mon agent de change, décida le prince, rayonnant.

Puis, sonnant :

— Qu'on nous serve, ordonna-t-îl au domestique qui se présenta, et que le cocher prépare le coupé.

Une heure plus tard, Son Excellence et la princesse sortaient en voiture, à la stupéfaction de leurs gens qui se répétaient, en les regardant s'éloigner: «Monsieur et Madame ensemble!

Qu'est-ce qu'il est donc arrivé?»

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De Mirande redoubla d'empressement pendant les courses chez le notaire et Tagent de change, èi quand il tint ce qu'il désirait, renouvela ses remerciements et ses protestations.

— Je dîne avec vous ce soir, dit-il à sa crédule épouse en retournant à l'hôtel ; après, si vous le permettez, j'irai au cercle désintéresser mes créanciers.

Durant le repa«, il affecta une prévenance pleine de bonne humeur, ensuite il partit en déclarant qu'il rentrerait avant minuit.

« Est-ce que je puis encore être heureuse ? » se demanda, du bout des lèvres et avec une demi conviction, la princesse, lorsqu'il eut tourné les talons.

« La négociation a été laborieuse, marmottait, à ce moment. Son Excellence en allumant un cigare et en baissant les glaces de son coupé . Ma chère Balbine, tu peux te vanter de m'avoir donné de l'occupation ce tantôt. »

Car c'était en partie pour la cabotine que le noble sire avait tiré celte plume à sa femme.

En réalité, il devait deux cent mille francs au cercle ; mais deux cent mille francs obtenus l'eussent laissé pauvre comme Job.

Accablé de dettes criardes, qu'il ne pouvait se dispenser de payer, s'il voulait maintenir son crédit et conserver sa tranquillité, sans un sou vaillant, engagé dans des dépenses indéterminées au bénéfice de la jolie fille qu'il avait enlevée au théâtre Montparnasse, il lui fallait une somme ronde pour rétablir ses affaires et attendre en paix une veine au jeu ou une entreprise financière quelconque qui le requinquât aux dépens des gogos.

Les cartes lui promettant sans cesse monts et merveilles^ et Grugerolles lui réitérant qu'un jour ou l'autre, grâce à son nom, il entrerait dans le conseil d'administration d'une banque à gros capital où il remuerait les millions à la pelle, il avait réclamé cinq cent mille francs au lieu de deux cent mille qui lui étaient nécessaires, afin d'avoir de la marge et tout en jouissant, de laisser à la fortune capricieuse et irrégulière le temps de le favoriser.

['leine d'illusion, heureuse d'avoir, à prix d'argent, rétabli la concorde dans son ménage, et confiante dans la parole de son mari, la princesse se berça de l'espoir que ses mauvais jours étaient passés et qu'une vie plus douce allait

commencer pour elle ; le souvenir de Tingénieur civil traversa son esprit sans y laisser de traces troublantes, elle s'enveloppa austèrement dans son honnêteté, et contente de ce qu'elle avait fait, se prépara à recevoir son seigneur qui l'avait avisée qu'il reviendrait prendre le thé avec elle.

Mais minuit sonna sans que Son Excellence eut reparu, et quand, le lendemain matin, Mme de Mirande interrogea sa femme de chambre, celleci lui apprit que Pierre, le groom, avait déposé son maître, à une heure du matin, rue Taitbout, chez Mlle Balbine.

La femme de chambre ayant eu à se plaindre du prince, qui s'était montré injuste à son égard, avait, pour se venger, tiré les vers du nez à M. Pierre, dont la fidélité ne résistait pas aux œillades d'une soubrette accorte, et s'était empressée d'instruire sa candide maîtresse.

— Chez Mlle Balbine ! s'écria la princesse frappée de slupeur.

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