‹ La jolie cabotineChapitre 7 sur 20 · PROJET DE SAUVETAGE · texte numérisé non relu

PROJET DE SAUVETAGE

Prétextant des courses urgentes, des affaires à régler, le lendemain matin, de Mîrande, que GrugeroUes était venu chercher, se fit excuser auprès de sa femme par le valet de chambre, et ne déjeuna pas.

Il recommençait sa vie désordonnée.

Le domestique ne put dire s'il dînerait.

La princesse comprit qu'elle était jouée, et éprouva un tel écœurement qu'il lui sembla qu'elle n'avait jamais ressenti, avant cette catastrophe morale, le sentiment du dégoût.

La perte de ses sept cent mille francs était peu pour elle ; ce qui était tout, c'était la perte de l'honneur de son mari.

Pour se parjurer de cette façon impudente, dans l'espace de quelques heures, il fallait que l'indigne fût tombé bien bas.

Sur la penle rapide où il se Irouvait^ jusqu'où devait-il glisser, jusqu'à quelle fange devait-il pénétrer ?

Le crime a d'abord des degrés, ensuite, il n'en a plus.

A cette pensée, Amélie eut un éblouissement et la frayeur la gagna, puis une révolulion s'opéra en elle et elle se redressa, décidée à tenter l'impossible pour arracher son mari à l'abjection, pour sauver de l'opprobre le nom illustre qu'elle portait.

En face du gouffre immonde qui s'ouvrait béant devant elle, tout ce qui vibrait de noble en son être lui imposait une résolution énergique, en dehors de la voie commune ; cette résolution, elle la prit, et, dès ce moment, elle se transforma. Sa timidité, ses craintes, ses indécisions, ses répugnances, disparurent; elle accepta fermement la tâche que lui dictait son âme, et, sans hésiter, se mit à l'œuvre.

Détacher le prince de la fille qui le poussait à l'abîme, lui parut le travail le plus pressant et le plus efficace.

C'était naturel : l'épouse outragée et humiliée devait commencer par là.

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Une fois Son Excellence séparée de sa maîtresse., le sauvetage du mari coupable et de l'homme déchu ne pouvait, il était permis de le supposer, rencontrer de difficultés insurmontables; c'est donc sur ou plutôt contre la cabotine que Mme de Mirande jugea urgent de concentrer l'ensemble de ses forces.

Mais, abandonnée à elle-môme, comment allait-elle opérer?

Écartante jon on l'idée d'intéresser ses parents à son projet, elle songea à Etienne Maury, qui s'était mis à sa disposition.

« C'est une nature d'élite, réfléchit-elle ; il ne refusera pas de m'aider. »

Et, séance tenante, elle écrivit une lettre dans laquelle, après avoir exposé sa situation et ce qu'elle se proposait de faire, elle donna rendez vous, pourle jour suivant, à l'ingénieur, à trois heures de l'après-midi, dans le parc Monceau, près de la naumachie, et qu'elle se borna à signer de son nom de baplèrae.

De peur d'indiscrétion, elle alla elle-même à la poste.

De Mirande ne rentra pas dîner, on eût cru qu'il considérait comme superflu de feindre, ne

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s'inquiéta point des fournisseurs, qu'il s'élait pourtant chargé de payer, et laissa sa femme aux prises avec eux, espérant qu'elle trouverait, dans ses ressources personnelles, ou auprès de ses parents, qu'elle ne tapait pas assez, selon son expression, empruntée à l'argot populaire, de quoi satisfaire aux exigences de la maison.

« Les vieux Delaplace sont richissimes et n'ont d'autres héritiers que nous, conclut-il en accaparant tout ce que la princesse s'était procuré au prix du huitième du capital de sa dot ; qu'ils financent. C'est une faveur pour des marchands de prodiguer leurs deniers mal acquis à un homme tel que moi. »

Amélie devina ce raisonnement, qui découlait de la conduite de Son Excellence, et comme il lui restait un paquet de titres au porteur suffisant pour faire face aux obligations les plus impérieuses, elle le vendit et régla les fournisseurs et l'arriéré des domestiques.

Toutefois, ses sacrifices devaient avoir une limite : celle de ce qu'elle allait entreprendre pour ramener son mari, sinon à elle, du moins au devoir.

Maury fut exact au rendez-vous ; Mme de

Mirande ]e rencontra à rendroit indiqué, et, le ciel élant nébuleux et les promeneurs rares, put lui parler à son aise, en marchant à ses côtés, dans les allées les moins passantes.

— Vous m'avez invitée à disposer de vous, lui dit-elle sans préparation ; je me suis rappelée votre offre fraternelle, el je viens vous prier de me seconder.

— Parlez, ordonnez et j'obéirai, répliqua-t-il simplement.

Alors, elle paraphrasa sa lettre et aborda le point délicat de Tentretien..

— Le service que j'attends de vous, avouat-elle, vous l'avez deviné. C'est de déterminer Mlle Balbine à renvoyer le prince. La persuasion et l'argent vous permettront d'atteindre ce résultat, i La réconciliation vous servira mieux que le scandale », me disiez-vous, il y a dix jours ; je me suis souvenue de votre sage conseil, et à l'instant le plus critique, à l'instant où. tout me portait à un éclat, j'ai hésité, j'ai étouffé ma colère, j'ai estimé que je devais épuiser les moyens de pardonner avant de punir, et j'ai compté sur vous pour me faciliter Taccomplissement d'une tâche qui serait trop lourde

et trop difficile pour moi seule. Ai-je eu tort?

— Non; répondit chaleureusement Tingénieur^ et je vous remercie de la preuve de confiance que vous me donnez. Quelle que soit la part que vou& me fassiez dans votre généreux dessein, je Taccepte aveuglément.

— Je savais bien que vous seriez avec moi..

Ces préliminaires posés, la princesse entra dans

le vif de la question et, pendant une heure, chercha la meilleure et la plus efficace manière de procéder; ensuite, se sépara de son confident,, de son collaborateur, de son ami, en convenant qu'elle se rendrait quotidiennement, Taprès-midi^ au Parc-Monceau, pour savoir oîi en seraient lesnégociations entamées, et retourna chez elle, laissant l'ingénieur affecté et l'esprit tout rempli d'elle.

Sa grâce exquise, son charme pénétrant, sa beauté si fine et si attachante avaient encore grandi, durant cette dernière entrevue, aux yeux de Maury qui se sentit envahi par Taffliction lorsqu'elle Teût quitté, non qu'il hésitât à remplir sa promesse, mais parce qu'il comprenait qu'il s'était condamné à un supplice continuel en acceptant d'être l'ami d'une femme qu'il ado-

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rail et en consentant, à servir, auprès de celte femme, les intérôts d'un autre homme.

« Nimporte, jura-t-il en faisant un effort sur lui-môme, je la seconderai sans restriction, dusseje en mourir. »

Mme de Mirande tenant à en finir avec une situation devenue intolérable, il se mit incontinent en campagne, descendit aux Variétés, y obtint l'adresse de la cabotine, et à cinq heures, arriva rue Taitbout.

Mlle Balbine se promenait au Bois ; elle était visible dans la matinée seulement, avant son déjeuner, de onze heures à midi, heure à laquelle elle avait toute sa liberté et où Ton pouvait sonner à sa porte sans crainte de la trouver en compagnie galante.

Maury remercia le concierge, qui lui donna ces renseignements, tira de son porte-monnaie une pièce de cinq francs, dont l'effet fut magique, et chargea l'important fonctionnaire d'avertir sa locataire qu'il viendrait, à son lever, lui parler.

— D'un rôle dans une pièce nouvelle I hasarda le portier, fier de sa perspicacité. Monsieur est auteur et veut être interprété par mademoiselle ?

— Précisément.

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— Je ferai la commission de monsieur.

— Vous serez bien aimable.

— Le nom de monsieur ?

— Inutile ; je préfère surprendre noire aimable actrice.

— Comme il plaira à monsieur.

Le portier salua d'un air confidentiel et malin, et ringénieur se retira en se félicitant du contretemps.

Ainsi prévenue, il était probable, en effet, que la cabotine s'arrangerait de façon à être seule.

Un rôle est une aubaine pour une débutante déterminée à marcher sur des chemins plus larges que ceux de la vertu ; quelquefois il suffit . pour lancer à toute vapeur, une jolie fille jusquelà inconnue et sans position, aussi voit-on assez souvent, surtout sur les scènes d'opérettes, des postulantes à la succession d'étoiles filantes, impatientes d'avoir une occasion de se produire, offrir de jouer pour rien ou presque pour rien, tel personnage d'une pièce nouvelle qui, dans des conditions théâtrales normales, exigerait une artiste chèrement payée.

Restait à savoir si Balbine, pour laquelle le prince dépensait quinze mille francs par mois,

accepterait la proposition que Tingénieur était chargé de lui faire.

« Si elle refuse, grommela Maury en regagnant le boulevard, Tinulilité des saintes intentions d* Amélie sera manifeste, et la chère femme n'aura plus qu'à souffrir en silence ou qu'à en appeler à la Justice, qui traitera ses blessures par le fer rouge. Je tâcherai qu'elle ne refuse pas. »

Le lendemain, à onze heures, il retourna rue Tailbout.

— Mlle Balbine est-elle chez elle ? demandat-il au concierge ?

— Oui, monsieur.

— Seule ?

— A peu près. Son protecteur, un grand seigneur très bien, n'est pas encore arrivé. J'ai informé mademoiselle de la visite de monsieur. Monsieur est attendu.

— Merci. Tenez, voici pour votre peine.

Et une seconde pièce de cinq francs tomba dans la main ouverte du cerbère.

— Au deuxième, fit ce dernier en ôtant sa calotte et en saluant jusqu'à terre.

L'ingénieur monta l'escalier.

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