‹ La jolie cabotineChapitre 8 sur 20 · CHEZ BALBINE · texte numérisé non relu

CHEZ BALBINE

L'appartement occupé par la cabotine se composait de six pièces : salle à manger, salon, chambre à coucher, boudoir, fumoir et salle de bain, plus d'une grande antichambre et d'une cuisine spacieuse et bien éclairée.

Un tapissier en renom, dirigé par le prince, l'avait meublé richement et artistenaent.

Le vieux chêne sculpté, Tébène, le bronze, les tentures de laine ou de soie s'y mariaient avec goût, et Ton pouvait dire que le nid était digne du charmant oiseau qui l'habitait.

Une femme de chambre en prenait soin, conjointement avec une cuisinière faisant fonction de bonne.

Balbine s'y était vite accoutumée, les gens de théâtre sont rarement empruntés dans les changements de position sociale, s'y trouvait com-

modément et, sauf un groupe d'amis de son protecteur, n'y recevait que peu de monde.

Sa mère et son frère y étaient venus, dès le principe, dans le but avéré de profiter de sa fortune ; malheureusement, leur tenue trop faubourienne ayant choqué le prince, elle avait dû les reléguer à la cuisine, où ils entraient par Tescalier de service et déjeunaient trois ou quatre fois par semaine.

Quant à son père, qui faisait le fier et brillait par son absence, ce qui ne la chagrinait pas outre mesure, il se contentait de siffler, en vrai peintre en bâtiments, les flûtes de bon vin que Mme Breuzotlui rapportait invariablement chaque fois qu'elle allait rue Taitbout.

N'oublions pas un acteur des Variétés qui, depuis une quinzaine, se montrait quotidiennement, aux heures oîi Son Excellence était absente, et dont la vue excitait au môme degré la colère et la jalousie de la mère et du frère de la jolie cabotine, quoi qu'il se présentât sous le prétexte plausible de mettre sa camarade au courant de la manière spéciale de jouer du théâtre de genre auquel elle appartenait.

La mère le traitait d'Alphonse, le frère de cra-

pule, et Tun et l'autre lui en voulaient d'autant plus qu'à diverses reprises il avait déjeuné dans la salle à manger, assis vis-à-vis de Balbine, tandis qu'ils se voyaient, eux, forcés de s'attabler près des fourneaux, en face des casseroles de cuivre.

La présence de ce comparse n'avait, du reste, rien d'anormal ; partout où il y a une fille surgit un amant de cœur.

Le souteneur, qui n'est qu'un soutenu, est le parasite inévitable de la prostituée.

C'est l'insecte qui vit sur la bête.

Très amoureux de sa nouvelle conquête, le prince consacrait à celle-ci la moitié de son temps , paraissait fier de l'avoir auprès dé lui au théâtre ou au bois, et s'appliquait à la combler à peu près de tout ce qu'elle souhaitait.

Régulièrement, il dépensait pour elle x[uinze mille francs par mois.

C'était un budget établi.

Mais il lui arrivait de faire le paroli chez le couturier ou chez le bijoutier, car Balbine n'avait point de trousseau, il fallait lui en constituer un, et ces sortes de constitutions coûtent gros avec une femme capricieuse et coquette.

Pour l'encourager dans ses générosités, Thabile

sirène le choyait, le flaltait, lui prodiguait les caresses et les protestalions d'amour, et toujours gaie, complaisante, spirituelle et lascive, s'appliquait à s'emparer exclusivement de son cœur et de ses sens.

Aussi, la trouvai t-il beaucoup plus amusante^ beaucoup plus attrayante que sa femme, ne négligeait-il aucune occasion de lui prouver sa préférence, et commençait-il à traiter chez elle, indice qu'il était à sa dévotion.

« Elle ira loin », avait prophétisé orgueilleusement sa mère & une voisine habituée du théâtre Montparnasse.

Et de fait, elle était embarquée pour un voyage au long cours brillant.

Mme Breuzot et son fils, arrivés depuis une demi-heure, se disputaient dans la cuisine au sujet de Tacleur des Variétés, lorsque Etienne Maury sonna.

— C'est lui ! s'écria le frère en se levant, les poings fermés ; je vais lui parler.

— Pas de bêtises, fit la femme de chambre, vous vous brouilleriez avec votre sœur.

Le serrurier se rassit sur sa chaise en maugréant et la domestique alla ouvrir. •

— Mlle Balbine est-elle visible ? demanda l'ingénieur.

— Je vais voir, monsieur. Qui dois-je annoncer?

— La personne dont le concierge a parlé hier: M. Etienne Maury.

— Ah ! bien. Entrez.

Une minute après, la femme de chambre reparut.

— Mademoiselle va être à vous, monsieur, assura- 1- elle.

— Merci.

Et la porte du salon se referma.

Maury regarda autour de lui, vil que le prince faisait magnifiquement les choses, et en conclut logiquement que Tamour de Son Excellence devait être proportionné à l'étendue des sacrifices pécuniaires qu'il supputait.

Il achevait à peine son examen quand Balbine entra, chaussée de mules brodées, vêtue d'un élégant peignoir de soie bleue garni de dentelle, qui laissait voir, voluptueusement estompé, le dessin de ses hanches et de ses jambes, et coiffée délicieusement.

D'un coup d'œil, l'ingénieur comprit qu'elle devait exercer un empire tyrannique sur un vi-

veur tel que le prince, et qu'il ne serait pas facile de ramener à composition.

— Vous êtes venu hier, monsieur, lui dit-elle d'un air affable pendant qu'il la saluait, pour me causer d'un rôle dans une pièce reçue à mon théâtre, et que vous avez, sans doute, écrite en collaboration avec un des fournisseurs ordinaires des Variétés, car je n'ai pas encore eu le plaisir d'entendre prononcer votre nom, et je sais que les directeurs ne reçoivent point d' œuvre s d'auteurs nouveaux. Je vous suis extrêmement reconnaissante d'avoir pensé à moi, inconnue, et je vous promets tout mon zèle. Veuillez vous asseoir.

Maury, un peu embarrassé, rougit, s'assit sur le fauteuil que lui avança la cabotine et, pendant que celle-ci roulait un siège et prenait place k côté de lui, répondit d'un ton légèrement . teinté d'hésitation.

— On vous a imparfaitement renseignée sur moi, mademoiselle ; je ne suis pas auteur dramatique.

— Vous n'êtes pas auteur dramatique ! exclama Balbine surprise etpresque indignée; alors qu'êtesvous donc ?

— Je suis le mandataire de Mme la princesse de Mirande.

— De la princesse de Mirande !

— Oui, mademoiselle.

Ce fut au tour de la cabotine d'être gênée dans son attitude.

— Et je viens auprès de vous faire appel à vos bons sentiments.

— Je vous écoute, monsieur, balbutia la jeune première, troublée et appréhensive.

— M. de Mirande s'est pris pour vous d'une passion qu'on s'explique lorsqu'on vous voit; depuis, il ne s'occupe plus de sa maison, court à sa ruine et condamne à l'isolement sa femme qui est cependant digne, au suprême degré, de son affection. Celte situation douloureuse et dangereuse ne saurait se perpétuer : il faut que le prince opte entre la princesse et vous.

— Et si le prince optait pour moi ? fit l'actrice en se redressant avec un mélange de crânerie et d'impertinence. .

— Mme de Mirande le laisserait libre, mademoiselle ; seulement, elle lui couperait les vivres.

— Ahl

— Oui. M. de Mirande n'a pas ou n'a plus de fortune ; il vit du revenu et aussi du capital de la dot de sa femme, et si sa femme verrait les cordons de sa bourse, ses ressources se réduiraient à zéro.

— A zéro I protesta Balbîne.

— A zéro, répéta affirmativement l'ingénieur.

— Oîi voulez-vous en venir, monsieur ?

— A vous apprendre,, mademoiselle, que l'argent que vous dépensez sans compter n'est pas celui du prince, est celui de la princesse, et à vous proposer un moyen simple et avantageux de rentrer en même temps en possession de votre indépendance et de l'estime des honnêtes gens, qui vous sera d'un grand secours dans la carrière que vous avez choisie.

— Expliquez-vous plus clairement, monsieur.

— Mademoiselle, persista Maury en mettant les points sur les t, Mme la princesse désire que vous vous sépariez de son mari.

— M. de Mirande ne me casserait aux gages que pour avoir une autre maîtresse, car avec ses goûts et ses habitudes, il ne saurait se contenter du pot-au-feu conjugal.

— Mademoiselle, Tamour ne se commande pas.

Le prince retrouverait certainement des femmes disposées à Técouter, il ne retrouverait pas une personne qu*il pût aimer comme vous.

— Conclusion : je suis un obstacle qu'il faut écarter ?

— Oui, mademoiselle.

— Je comprends que Mme la princesse soit impatiente de rentrer en possession de- son mari, que je n'ai pas recherché, monsieur, croyez-le ; mais j*ai ici un train de vie organisé pour M. de Mirande plus que pour moi, et je ne consentirai point à me jeter dans de graves ennuis d'argent afin d'être agréable à une dame que je ne connais ni d'Adam ni d'Eve et à laquelle je n'ai pas de motif de m'intéresser.

— Mademoiselle, Mme de Mirande aurait pu s'adresser contre vous à la Justice ; rien ne lui était plus facile que de vous faire avvèteT /lagrcmte delictù avec son mari; ^ cet expédient violent, qui aurait inévitablement eu un mauvais retentissement, elle a préféré la conciliation ; c'est vous dire qu'elle a prévu votre objection et qu'elle est en mesure d'y répondre. J'ajoute jque si la princesse se résolvait à plaider, vous seriez

fatalement privée des mensualités dont vous faites valoir l'utilité, puisque M. de Mirande, ne pouvant plus disposer de la caisse de sa femme, serait au dépourvu.

— Enfin, monsieur, reprit Balbine, frappée par cette raison topique, qu'exigez-vous de moi ?

— Je n'exige rien mademoiselle ; je vous invite, au nom de Mme de Mirande, à rompre avec Son Excellence.

— Rompre tout simplement, sans préparation et sans compensation?

— Non, pas sans compensation. Mme la princesse s'engagerait, par acte notarié, à vous verser une somme de cent mille francs, si vou s ne receviez plus le prince.

— Cent mille francs I

— Cent mille francs; cent mille francs en billets de banque.

— M. de Mirande m'a fait ma position, discuta Balbine; le traiter avec ce sans-géne blessant, cette ingratitude....

— Aimez-vous mieux le voir appréhender chez vous et avec vous, par le commissaire de police, ou, cas plus grave, le voir dans la détresse?

La cabotine baissa le nez.

— Et, reprit-elle, Mme la princesse me donnerait tout de suite la somme ?

— Non ; elle vous la remettrait au bout de deux ans d'épreuve. C'est donc cinq mille francs de rente que vous auriez à votre disposition, à ce moment.

— Et jusque-là, comment vivrais-je ?

— Avec le produit de votre talent et le revenu des cent mille francs, revenu qui vous serait remis mensuellement ou trimestriellement, à votre choix.

— Je gagne soixante francs par mois, et mon engagement m'oblige à me fournir les toilettes de ville dont j'aurai besoin dans les rôles qu'oii me distribuera. Or, le moindre de ces rôles me coûtera quatre ou cinq mille francs de vêtements, trois ou quatre mille francs de plus que mes appointements !

— Jolie comme vous Têtes, vous ne resterez pas sans appui. Quoi qu'il en soit, mademoiselle, je vous ai exposé ce que Mme de Mirande attend de vous ; à vous à présent à décider ce qu'il convient que vous fassiez. Permettez-moi, en terminant, de vous rappeler qu'en repoussant la proposition que j'ai l'avantage de vous soumettre,

VOUS VOUS exposeriez à provoquer rintervention de la police chez vous et la ruine de celui donl TabaDdon soulève vos scrupules.

— Monsieur, dit Balbine après quelques secondes d'hésitation, je vous répondrai catégoriquement dans vingt-quatre heures.

— Dans vingt-quatre heures, mademoiselle, vous aurez consulté le prince qui, naturellement, vous incitera à résister ; je vous supplie de vous prononcer dès maintenant.

— Hé ! monsieur, vous me posez le couteau sur la gorge.

— Mademoiselle, Mme la princesse a perdu la patience. Ou vous accepterez l'offre généreuse et loyale qu'elle vous fait par ma bouche, ou elle saisira le parquet.

— Le parquet !

— Oui, mademoiselle. N'oubliez pas qu'en outre, elle tarira, du môme coup, la source de vos revenus.

La cabotine, mise au pied du mur et partagée entre la crainte et le désir de posséder les cent mille francs offerts, souscrivit, bien qu'à regret, au pacte proposé.

— Mademoiselle, affirma Maury avec un éclair

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de satisfaction, c'est la sagesse qui vous a dicté cette réponse.

— Quand aurai-je l'acte notarié ?

— Demain, si vous voulez.

— Demain, soit.

— L'acte sera signé dans la journée, à quatre ou cinq heures, chez le notaire de Mme de Mirande et en présence de Mme de Mirande, et le soir vous romprez avec le prince.

— C'est entendu.

— Vous plaît-il, mademoiselle, que je vous conduise chez le notaire?

— Oui.

— Je viendrai donc ici, demain, à quatre heures.

— Je serait prête.

— Mademoiselle!...

— Monsieur!...

Et les deux personnages, après s'être salués, se séparèrent froidement.

— Ou'est-ce que c'est que ce type-là? bougonna le frère aux aguets dans la cuisine.

— Bah! fit Balbine en rentrant dans sa chambre, j'ai tort de me tourmenter ; c'est peut-être une bonne affaire.

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