‹ La jolie ferme, ou La vertu rompenséeChapitre 10 sur 17 · SEPTIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SEPTIEME ENTRETIEN

Je ne peux concevoir^ disait madame de Régeville à son mari , comment madame Sauvigné mange tranquillement 4^000 fi\ de rentes à elle toute seule, pendant que son fils gagne sa vie à la sueur de son front ?

Le Comte. — L'orgueil est de tous les

vices celui qui endurcit le plus le cœur.

Cependant 3 je voudrais bien la ramener à

des sentimens plus humains^ et me servir

d'elle pour forcer son fils à accepter ce que je lui propose.

La Comtesse. — Cette entreprise me paraît bien hasardeuse; si vous y réussissez, mon cher ami , cela m'étonnera.

I^e Comte. — J aime les choses difficiles^

je le tenterai toujours ; il n'est pas encore temps , nos bâtiraens ne seront couverts qu'à la fin de la saison. Edouard a mis beaucoup d^ zèle à suivre les ouvriers : pourtant il estbien fâché que sa jolie ferme ne soit pas pour la famille Sauvigné , mais il n'ose plus le dire. Si je réussis à faire accepter à notre voisin mes arrangemens , ce sera pour mon fils une grande surprise,, car il croit bien que j'y ai renoncé.

En effet, le bâtiment avait pris un aspect fort agréable : trois corps de logis entouraient la cour, et étaient séparés par de petites cours intérieures , pour les éducations particulières de la volaille ^ des porçg, des lapins. Au milieu de la grande cour se trouvait un abreuvoir alimenté par une fontaine , dont Teau est excellente, et qui est adossé au bâtiment où sera la laiterie. Quatre arbres ont été plantés auprès pour la garantir de Tardeur du soleil, et ce sont les mêmes dont

il est parlé au commencement de ces Entretiens. Pouvait-on les placer avec plus de sûreté que sous la garde de la reconnaissance? une forte palissade les garantira des bestiaux qui pourraient, tantqu'ilssont jeunes 5 les ébranler. Leur transplantation a fait une fêle , à laquelle tout le village prit part* Les quatre arbres enlevés du parc furent portés en triomphe par quatre jeunes garçons , que madame de Régeville a fait habiller à neuf. Les arbres étaient entourés de rubans aux couleurs de la livrée de Saint- Lô, et quatre des plus jolies filles et des plus sages du village, vêtues de blanc, en tenaient les bouts de rubans qui flottaient, et la musique d'un régiment en garnison au Hâ-i vre, donnait une teinte militaire à cette fête champêtre; ce qui n'y nuit jamais. Après qu'on eut planté les arbres symboliques, on passa dans le verger dont je parlerai bientôt. On y avait dressé de longues tables où tous les habitans pri-

reiit place, ainsi que les musiciens. Le repas fîni^ on dansa jusqu'à la fin du jour; la famille Régeville, qui avait paru plusieurs fois à la fêle, reçut Taccueil le plus flatteur ; parce que c'était du cœur que partaient les vœux pour leur prospérité 5, qui faisait celle de tous leurs vassaux.

La famille Sauvigné entendit de leur enclos la joie naïve qui animait les convives de la jolie ferme, c'était ainsi qu'on la nommait, et les enfans disaient: Qu'ils sont heureux !

Je me suis interrompu dans ma description; je la reprends. La maison du cultivateur est parfaitement distribuée, et exposée au levant. Elle est composée d'un rez-de-chaussée et de deux étages.

On se hâtait de poser les charpentes, pour que l'on pût couvrir avant le mois de novembre. C'est Edouard qui a fait tous les marchés des pierres, des bois, de la tuile, des briques, du plâtre. Il payait toutes les semaines les ouvriers, et en rendait

compte à M-^Ralet^ qui tenait un état général de la dépense.

M. Sauvigné aj^ant été à Rouen pour quelques emplettes , traversait le village : il était avec son fils aîné, qui pouvait avoir vingt-deux ans (i). Il engagea son père à s'arrêter un moment pour voir la jolie ferme. Edouard, qui y était dans ce moment 5 pria ces messieurs de lui dire leur avis , et s'ils croyaient que rien n'avait été oublié pour rendre cette ferme commode. Auguste entra avec son fils :

il ne put disconvenir que, dans toute la province, il n'y avait pas un bâtiment aussi bien distribué, et aussi commode pour l'exploitation. Quel malheur, disait Frédéric , que nous ne soyons pas en position de la louer ! car ma mère, ma sœur, s'y plairaient, j'en suis sûr, beaucoup. Ce qui faisait l'agrément de cette habitation.

(i) A celle époque, on ivélaît majeur qu'à vingl-cinq ans.

c'est qu'elle avait une vue superbe, étant placée à mi-côte , et entourée de vergers immenses, dans le plus grand rapport.

Je conçois , répondit Auguste , qu'elle nous conviendrait bien ; mais elle est trop chère : comment monter une ferme aussi considérable quand on n'a pas de fonds? — Monsieur, dit Edouard , si vous la désirez à bail, je suis bien sûr que papa vous préférerait à tout autre. — Je désire acheter dans quelque temps un bien pour le faire valoir. — Papa vous cédera celuici; il y laisse un fonds de 2j4ûo francs de rente , ainsi vous pourriez bien facilement trouver le reste.

M. Saavigné. — Quand il faut payer la rente d'un bien, vous n'en jouissez qu'en: tremblant. Tant d'accidens arrivent ; une ^sécheresse, qui fait périr le blé; des pluies, qui causent des inondations ; la grêle, enfin; que sais-je? on ne peut jamais être sûr de payer.

Edouard. — Si vous achetiez de M. Ré-

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geville, vous seriez bien certain que, s'il vous arrivait des accidens , il partagerait ïa perte avec vous : c'est ce qu'il a toujours fait avec ses fermiers,... Ah! si vous saviez , monsieur , comme mon père est juste, généreux et facile en aflaires, vous aimeriez à traiter avec lui.

Frédéric. — Mais, vraiment, papa, vous pourriez peut-être....

M. Sauvigné. — Non, mon fils; cela ne se peut pas. Je vous ai dit que cela ne se pouvait pas , ne m'en parlez pas davantage ; surtout n'allez pas mettre ces belles chimères dans la tête de vos sœurs.

Edouard. — Je suis fâché, monsieur, de vous en avoir parlé, si cela vous fait de la peine ; je croyais au contraire....

M. Sauvigné. — Je vous remercie , monsieur, et vous sais gré de vos bonnes intentions k mon égard ; mais jen'aime)point que mes enfans insistent, quand j'ai dit que ie ne voulais pas telle ou telle chose : et prenant le bras de son fils, il l'emmena*

'Edouard. -Se plains Frédéric ; son père paraît bien sévère. Quelle différence avec papa !

M. Raie t. — Il n'en est peut-être pas moins bon père. Il faut connaître le caractère des enfans, pour juger la conduite du père : tel demande beaucoup de douceur, tel autre beaucoup de fermeté. Ainsi, M. Sauvigné a peut-être raison d'en imposer à son fils par des manières graves.

Edouard, — Je parierais que c'est le père ^i a tort; Frédéric a l'air si bon , si raisonnable.

M. Ralet. —

JVe jugeons pas les gens sur Tapparence ,

^a dit La Fontaine, et surtout ne nous pressons jamais de juger; car c'est là ce qui fait les jugemens téméraires, faute plus grave qu'on ne pense ; car si on se contentait intérieurement d avoir une opinion sur telle ou telle personne, l'avoir mauvaise serait blesser la charité , mais au

go LA JOLIE FERME.

moins elle ne se communiquerait pas :

mais nous en parlerons , nous voulons même la faire adopter, et ainsi vous seriez bien aise que je crusse M. Sauvigné un père dur el sévère, quoique vous n'^en ayez vous-même aucune cerliludeisi je me laissais persuader par vous, je voudrais aussi en persuader d'autres, et ainsi, avant huit jours, ce pauvre M, Sauvigné aurait la réputation d'un homme intraitable; car, remarquez bien que le mal va toujours croissant , et je ne serais pas surpris qu'au bout de six mois ou assurât que c'est un méchant homme, et qui fait mourir de chagrin sa femme et ses enfans.

Edouard. — Oh ! mon bon ami, quelle peinture vous nous faites de la précipitation dans les jugemens j je vous assure que dorénavant j'y prendrai bien garde : et, en effet, depuis ce jour-là, Edouard fut prudent dans ses discours, et donnait ainsi à ses parens et à son digne instituteur, la satisfaction de le voir croître , de même

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que son frère, en vertus et en connaissances utiles. Mélanie ne donnait pas moins de consolations à sa mère; en s'appliquant a imiter le modèle que la comtesse lui oP-* frait , on devait avoir la certitude qu'elle: l'égalerait un jour. Elle avait surtout son activité, quand il s'agissait de rendre service; elle en donna une preuve dans une occasion qui se présenta quelques jours après la conversation de M. Sau vigne avec JEdouard.

Il y avait , au bord de la rivière^ la veuve d'un pauvre pêcheur qui était malade de^ puis plusieurs mois, et à qui madame dé Régeville envoyait des secours, parce que cette femme qui avait plusieurs enfans , ne pouvait se résoudre à les quitter, pou# se rendre a PHÔtel-Dieu de Saint-Lô, qui «tait alors très bien administré. La oinûîesse qui, non-seulement était bonne ^ maïs même sensible, ce qui n'est pas Wûjours la même chose, ne voulait pas chagriner cette veuve, et elle lui envoyait son

médecin^ se chargeant de faire elle-même les drogues ; les tisanes dont elle pouvait avoir besoin , et la laissant ainsi soigner par ses filles ;, dont celte pauvre mère ne pouvait pas se séparer.

La comtesse allait presque tous les jours savoir des nouvelles de la veuve du pêcheur, mais à cet instant elle avait beaucoup de monde chez elle, et qu'elle ne pouvait quitter sans manquer à la politesse; elle chargea Mélanie d'aller avec Victoire s'informer de l'état de sa malade, lui porter du bouillon et une potion que le médecin avait ordonnée. Il fallait pour s'y rendre, passer par la ruelle où demeurait la famille Sauvigné. On était à la fin de novembre, et le temps était mauvais.

Mélanie et Victoire descendaient avec peine la côte; étant en face de la porte, on l'ouvrit avec précipitation. Pauline en sortit, et s'adressant à Mélanie avec la plus vive émotion : Pardon, mademoiselle, si je vous arrête; mais ma mère se meurt^

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mon père et mon frère sont absens; ne sachant à qui m'adrfesser^ je vous ai aperçue par la fenêtre de ma chambre, et j'ai pensé... — Oui! oui, mademoiselle, vous me rendez justice. Victoire, portez à la femme Jacques ce que maman lui envoie ; moi, je cours au château. —Toute seule, dit Victoire? — Oui, toute seule ; maman ne me grondera pas. Soyez sûre^ mademoiselle , que vous aurez de prompts secours ; et déjà elle était à moitié de la montagne, et en un instant on ne la vit plus.

Pauline , par un mouvement aussi prompt, rentra dans la maison pour revoler auprès de sa mère. Victoire, restée seule, disait : Madame me grondera; mais aurais-je pu la suivre, et encore moins l'arrêter ; elle aurait eu des ailes , qu'elle n'aurait pas été plus vite. Quel cœur, que celui de cet enfant-là! Mais allons chez la mère Jacques aussi vite que je pourrai, car le chemin devient bien

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mauvaisj et puis je retournerai au château pour rester avec ces demoiselles , car madame la comtesse va sûrement venir ici.

Et cette bonne fille descendit la ruelle. Mélanie était déjà arrivée sur la grande place du village, sur laquelle se trolive la grille de la première cour du château; elle la franchit avec une telle rapidité, qu'elle ne voit rien de ce qu'elle rencontre, €t qu'à peine on l'aperçoit. Enfin, ellq traverse la seconde cour et est au péristile, n>onte les marches avec la même vivacité, se trouve dans le salon où elle ne voit que sa mère, et vient tomber presque sans haleine dans ses bras, en lui disant : Madame Sauvigné se meurt; sa fille, que j'ai vue, demande du secours. Elle n'en put dire davantage , tant la rapidité de sa course l'avait suffoquée ; la sueur coulait de son front. La comlesse voit tout à la fois le danger de madame Sauvigné et l'extrême fatigue de sa fille ; elle confie celle-ci à une de ses parentes, qui était

avec beaucoup d'autres femmes dans le salon : lui demande d'exiger de sa fille de changer de linge , de boire un verre de sirop de capillaire dans de l'eau chaude, et surtout de ne la laisser sortir du château qu'après une demi-heure. Quelque chose que Mëlanie pût dire pour suivre sa mère , celle-ci n'y consentit pas. Sophie voulait aussi suivre sa mère ; car déjà elle aimait aussi à être utile ; mais la comtesse le veut encore moins.

Madame de Régeville fait avertir le médecin de riicspice, prend des eaux spiritueuses, et, avec presque autant de vivacité que sa fille , sotft de chez elle, en s'excusant vis-à-vis les étrangers qui s'y trouvaient , et , suivie d'un domestique de confiance, elle se rend chez; madame Sauvigné, où elle craint d'arriver trop tard : c'était une des raisons qui ravaient engagée à donner l'ordre d'empêcher sf:s filles de se rendre chez la malade. Elle craignait qu'elles ne fussent

LA JOLIE FEKMÈ.

témoins d^une de ces scènes déchirantes qui 5 dans la grande jeunesse , frappent trop vivement l'imagination , et peuvent avoir le danger , ou de familiariser trop tôt avec les grandes calamités et y rendre insensible , ou à émouvoir si vivement l'esprit d'une jeune personne, qu'elle en reste frappée pour le reste de sa vie : je l'ai dit dans d'autres ouvrages ; mais je ne me lasserai jamais de le répéter : on ne saurait trop ménager des organes si tendres, que le moindre choc peut déranger pour toujours. Mais revenons à madamq lâè Régeville.

Elle prit des mains de Lafrance ce qu'il avait apporté, lui recommanda de rester dans la cour jusqu'à ce qu'elle l'appelât. Elle sonna à la porte ; et Adélaïde, le visage baigné de larmes, vint lui OjUvrir. — Ah! madame, que vous êtes bonne ! ma mère.... O mon Dieu! nous ne savons si elle vitj elle est depuis deux heures sans mouvement, sans connaissance! — Ayez con-

fiance en Dieu , mademoiselle ; il vous rendra votre respectable mère. Et elle suivit la jeune personne qui lui dit;, en l'arrêlant un moment dans la cuisine qui précédait la chambre de madame Sauvigné : Vous allez voir, madame, que nous sommes bien mal logés; mais vous ne direz pas à papa que vous êtes venue. — Non, mademoiselle, soyez tranquille • et madame de Régeville se dit intérieurement: Pauline aime mieux sa mère, que ne l'aime Adélaïde; l'amour-propre cède à une vive tendresse : et ouvrant la porte, eUe aperçut Pauline les chevaux épars, à genoux près du lit de sa mère, la soutenant d'une main , et semblant épier de~ l'autre le premier battement de son cœur. Elle a les yeux fixés sur l'objet qui absorbe toutes les puissances de son âmeil en tombe quelques larmes rares et Hru« lantes; sa bouche est entr'ouverte, elle voudrait de son souffle la réchauffer, elle lui parle, lui donne tous les noms les

plus tendres, ou prie à voix basse celui qui frappe et qui guérit, qui donne la vie et rôle à son gré, dé lui rendre sa mère : il est des instans même où elle croit que son malheur est à son comble. Elle n'a point vu entrer la comtesse ; elle se souvient à peine qu'elle a prié Mélanie que sa mère vînt à son secours, quand tout-àcoup elle l'aperçoit. — Ah ! dit-elle, sans changer de position, madame, dites-moi s'il faut que je meure ? Elle n'a point osé articuler la cause qui la ferait mourir, elle peut dire qu'elle mourra;' mais jamais, jamais. elle ne pourrait prononcer ce mot terrible!... a-t-elle cessé d'être? — Vivez, mademoiselle (i), pourvoira

(i) On fera observer dans tous ces dialogues^ que M. et madame de llégeville appellent tout ce qui compose la famille Sauvîgné, monsieur^ madame et mademoiselle ; non qu^ils ne sentissent pour eux une grande affection, mais parce qu'ils craignaient qu'un ton amical, dans la posi-

iintëressanle malade , qui n'est qu'évanouie. — En êtes- vous sûre, madame? 4:^ Tout me le fait croire ; il y a encore de la chaleur. Les traits ne sont point changés ; mais, enfin, M. Talmont nous instruira mieux qu'un autre. — Vous l'avez fait avertir , madame ? II

est sûrement tout près d'ici. Et Pauline prenait les mains de la comtesse, les serrait contre son cœur, voulait les baiser? mais madame de Régeville ne le souffrit pas : elle s'occupait à faire respirer de l'eau de la reine de Hongrie (i) à la malade , qui restait toujours dans la même insensibilité.

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tîon où ils se trouvaient avec eux, ne parût celui 4'une fanailiarité méprisante; ce que l'on doit éviter soigneusement^ lorsqu'on oblige des geas au-dessus de la classe commune.

(i) Eau fort à la mode alors , qui a pour base le romarin distillé; l'eau de Cologne l'a remplacée.

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Enfin 5 MV Talmont arrive ; Agathe lui ijjdiqiie la porte (lu corps-de-logis^^j if trouve facilement îacîiàmbre oùl^oris^ëffih pressait, sans succès, à rappeler madatriè Sauvierné à la vie.

Le médecin est frappé de l'extrême maigreur de la malade, qui ne lui paraît point âgée. La pauvreté derameubleméiït lui indique la cause de ce marasme, excès dp travail et une mauvaise iiôWrîtufe^ Il avait apporté des cordiaux : il lui desserre les dents avec beaucoup de peine, et tait couler quelques gouttes de cet élixir dans la bouche de madame Sauvigné; mais^ elle n'avalait pomt : il crygriartlâ^lt^-^ lysie du gosier. Madame de Régeville lirait dans Içs yeux du docteur, qu'il la trouvait très mal ; et la comtesse en ressentait une profonde douleur. Il écrivit une ordonnance, que madame de Régeville perla à Lafrance, en lui disant de prendre le cheval du fermier, dont la ferme était au bord de la rivière, pour ne pas perdre de

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temps en remontant au château. Elle connaissait sqç\ zèle; elle savait qu'il irait ventre à terre. A cet instant, Victoire reaaionlait la ruelle ; elle vit la comtesse, lui demanda ses ordres. Retournez prompte- .ment au château , lui dit-elle, pour tran^- <juilliser mes filles ; puis elle ne s'occupa qu'à seconder les soins du médecin. Lés jeunes personnes n'osaient l'interroger; mais leurs alarmçs croissaient à chaque instant. Adélaïde y joignait celles dli rè^tîour de son père ; mon Dieu ! que dira- .t-ij en voyant des étrangers dans sa niài- .son? Pour Pauline, elle ne pensait qu'à sa ji^Jiçe^ ,(ji^'à l'horrible idée de la voir s'é- . leindre : elle lui réchauffait les pieds et les mains qui étaient glacés. Adélaïde, non .||^oin^ aLçjive, quoique plus orgueilleuse, -faisait chauffer des linges pour mettre sur ^^^ jstomac de $a mère ; et celle-ci ne revenait ç ^pas. Enfin, Lafrance apporta le spécifique , xlemandé; la malade n'avait pas encore <donné le moindre signe de connaissance.

Uâ camféssét W qui te'di^dëciiî àVâît d enanglais, qu'elle seule entendait-, que si lef ^temède 5 qu'il' avait envoyé chercher k Rouen 5 ne réussissait pas, il n'y avait plu^ d'espoir, se hâla^ dès qu'elle entendit entrer dans la cour, de venir prendre la bouteille des mains de son domestique, pour la' {)orter au médecin , ne négligeant pas toutefois les soins pour ce zélé serviteur, qu'elle fit entrer dans -la cuisine où il y â^Sît du feu. 11 tombait une pluie froide qui l'avait trempé, et elle lui dit de se sécher et d'attendre.

M. Talmont eut bien de la peine à faire pénétrer une cuillerée de cette potion dans îa bouché' de la malade, qui en éprcruva un effet si prompt , qu'elle put avaler j elle ouvrit aussitôt les yeux ; mais elle fut si inquiète en voyant la comtesse et le médecin, qu'elle les referma aussitôt, et fît un profond soupir. — Ne craignez rien , lui dit alors la comtesse, avec l'accent enchanteur qu'elle avait reçu de la nature^

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VOUS êtes avec des amis, qui se retireront dès aue leurs soins ne vou§ serQjxt plq$ utiles 5 et sûrement avant le retour de M. Sauvigné, Alors, la physionomie de la malade prit un caractère si touchant, q^e jamais la reconnaissance ne s'était moxitvée sous des traits plus sublimes. Sou regard dévoila dans ce moment à la comtesse toute son âme, que celle-ci était digne d'entendre. Le médecin trouva de la fièvre , et ordonna beaucoup de repos, ide l'excellent bouillon , de la crème de riz, des gelées de viande, et pour boish-, son du vin de Bordeaux, coupé avec de -l'eau de squine. Madame Sauvigné dit en secouant la tête : — Toute cette recette €st excellente; mais je. nq pourrai la fair#, parce qu'il faudrait dire qui me Ta donnée. Au nom de Dieu ! madame la comtesse^ «tvous, M. Talmont, je vous oonjurer, ^u'on ne sache pas que vous êtes ven^-s ici! Mon mari et m es fils sont absens,il& ne jreviendronlque sur les huit heures du soir>

-r- Eh bien! dît madame de Régeville^ îîoas avons le temps de vous procurer tout cela, que vous prendrez sans que seule^ ment ils s'en doutent. Retournez au château 5 mon cher docteur ; faites- en apportej:!toutce que vous avez ordonne, et dites à ma fille qu'elle vienne , mais sans Sophie, i

M. Talmont ne perdit pas un instant^ Mélanie et Victoire arrivèrent un moment après. Victoire resta dans la cuisine ; Meîanie entra seule, et elle était si joyeuse de trouver madame Sauvigné rendue à la vie, qu'elle le témoigna à la mère et aux filles avec une vive aflfection. •

Victoire apportait tout ce qui avait été demandé. Pauline s'en empara et le serra dans un grand coffre que son père et ses frères n'ouvraient jamais. Il fut convenu que l'on se trouverait a la fontaine pour avoir des nouvelles, les donner au médecin qui suivrait la maladie, qu'il avait assuré n'avoir d'autres causes que la fati-

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gue et une nourriture trop lourde et pas a$sez substantielle. On resta jusqu'à huit heures du soir. La malade avait fait usage de ce qu'elle devait aux soins et à la générosité de madame de Régeville, et lé mieux était sensible. Elle ne quitta cette intéressante famille , qu'en assurant la mère et ses deux filles que leur sort changerait, et sous peu de temps. — Je ne le crois pas, dit madame Sauvigné; mais je n'en conserverai pas moins une vive reconnaissance de ce que vous faites pour moi : et on se promit un attachemeht sincère et réciproque.

«^^Kr^^^s»

it§ÎTIÈ9IE ENTRETIEN.

Ces dames revinrent au château, et racontèrent à M. de Régeville et au bon.

abbé Ralet, tout ce dont elles avaient été témoins; mais, ajouta madame de Régeville, il n'y a pas un moment à perdre,

lo6 LA JOLIE ferme;

si l'on veut sauver madame Sauvîgnë, ou elle mourra de consomption.

Le Comte. — Que faut-il Mt'e? YaM voyez comme sa femme et ses filles craignent M. Sauvigné ; il sera impossible de le fléchir.

La Comtesse. — J'ai une idée que je Tais vous communiquer, et qui , j'espère^ réussira au moins pour remédier aux plus pressans besoins. Faites partir demain Lafrance; qu'il aille en poste à Paris avec une lettre de vous à M. Roux : il faut qu'il écrive à madame Sauvigné, que sa belleînèrê a appris qu'elle était malade de fatigues 5 qu'elle en était très touchée : sî cela n'est pas, cela doit être ; qu'en conséquence elle renonce à 600 liv. de son revenu pour que sa bru ait une servante ? alors je placerai chez elle la fille de la veuve Jacques, qui nous servira à faire entrer chez madame Sauvigné tout ce qui lui sera nécessaire, b G idée parut excellente , et dès la

pointe du jour Lafrance partit avec la lettre du comte. Trois jours après, xnadame Saun vigne reçut la lellre de M. Roux. Elle était encore bien faible; et son mari, qui avait ëlé bien affligé quand il avait su qu'elle avait été si mal , consentit à ce qu'il croyait que sa mère désirait, et il lui fit une réponse fort touchante et pleine des senti-*' mens de la plus sincère reconnaissance; il la terminait ainsi : a Je n'avais calculQ que la moindre portion de douleur que la privation totale de la fortune peut faire éprouver; car je n'avais pas pensé ce que l'on soujffre en voyant les jours de ce qu'on aiilie menacés, sans moyen de pouvoir .y porter remède; mais grâceà vous, ma mère, disait-il 5 ma respectable compagne sera exempte de travaux au-dessus de ses forices^* C'e^t avoir fait ptyixr moi bien plus qu'eue me donnant la vie. Que ne me permettez'*^ v^T^ de vous en témoigner ma reconnais-^ sance, en vous serrant dans mes bras ! Beïm dez, rendez à votre fils la tendresse que

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vouè^avîfez atifï'efbîs pour lui ^ èl"éoïî'î?espect égalera 5 etc,^.* »

^^^ Celte missive arriva^ à imadame Sauvi^ gné la mère, el je laisse à penser Tétonnenient qu'elle causa à cette dame qui ne savait ce que voulait dire une telle lettre de son fils, qu'elle prit pour une dérision ; ce qui Tirrilaplus encore contre lui. Celuici ne recevant pas de réponse, vit bien que c'était en vain qu'il s'était flatté de voir revènît sa mère à des sentimens d'amour taaternel , et qu'il fallait y renoncer.

Cependant la fille de la mère Jacques était établie chez madame Sauvigné, et elle la servait avec d'autant plus de zèle, que madanié de Régeville pàysiîï a sa mère une petite pension, pour la dédom- •tnager de ce que sa fille eût fait d'ouvrage pour elle. Marie venait, en courant, chercher au château, quand elle sortait pour aller à la fontaine,, ce que le médecin ordonnait. La santé de madame Sauvigné se rétablit entièrement.

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et mesdemoiselles de Régeville eurent la satisfaction de la voir à l'église ^ et de lui dire quelques mots en sortant, qui lui prouvaient le tendre intérêt qu'elles pr^r naient à elle et à sa famille.

La ferme était construite ; il ne fallait plus que s'occuper de Tintérieur, et d'y mettre des bestiaux. Déjà M. de Régeville avait acheté la récolte de la derjpîièrç année du bail (i). Déjà les chevaux^ les vaches, les moutons étaient dans les bâtir mens. On avait établi la mère Jacques et ses enfàns pour les soigner, et commencer les labours ; car Taîné de «es fils avait dix-huit aiijs, et était déiu bon chai:retier>

Quelque temps après ces opérations^ J^. 4^^ Régeville fit un voyage | P^ari^ où il passa près d'un moisj ce qui ennuyait

(1) On paie au cultivateur les frais de labour et d'enseiDencement , on le décharge de la reJeyance, et on fait la moisson comme si on avait culiivé.

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beâticbtip s^s%n#rl$; Ed<Màrd n'avait plus rien à faire à la ferme , et on ne s^occupait pas de meubler la maison du fermier. A rexceptiôn de la cviisinc , de la laiterie et de la chambre de la mère Jacques ^ tout était vide. On n'avait fait que d^ gros linge 5 et il n'était plus question du trousseau de la famille Sauvigné , dont on semblait ne plus s'occuper ;, ne faisant autre chose pour elle que de faire payer par M. Roux lés 6oo fr. avec une grande exactitude , et d'envoyer par Marie des choses saines et délicates à madame Sauvigné : du reste ^ on ne parlait plus de les établir dans la jolie ferme. M. Ralet mêmje disait qu'il croyail que le comte était allé à Paris pour la vendre , et cela chagrinait beaucoup les enfans, qui déjà disaient: Si papa vend la jolie ferme 3 nous ferons enlever nos arbres ; certainement nous ne les confierons pas à des étrangers.

Edouard. — Bien sûrement : si j'avais su de quelle manière tout cela tournerait Je ne

xoe serais pas levé tout l'été dernier à trois heures du malin^ poursuivre les ouvriers; je ne me serais pas privé de la chasse , de la pêche, enfin dt^, tous les plaisirs que j'aurais pu goûter avec papa ; je n'aurais point négligé mes études , pour faire avan* ccr les travaux, et tenir en ordre la.d,ér pense qu'ils occasionaient. Ah ! j'y ai bieu du regret.

.^.Labbé Ralet. — Vous avez tort, mon ami ; on ne doit jamais se repentir d'avoir fait une chose utile, et y a-t-il rien qui le soit davantage qu'un bâtiment propre à une exploitation rurale j les connaissances que vous avez acquises, jeu pç^ genre, ne sont-elles rien pour celui qui est ap-pelé a être un jourj^ropriétaire de grands domaines? connaissances qui vous mettront à même de n'être pas trompé ^dans; les réparations que vous aurez sans cesse à faire, et sur lesquelles vous gagnerez > ^ant pour le prix que pour la solidité , et qu'en arrivera-t-il ? qu'en faisant sur cet

1i;2 LA JOLIE ferme;

objet de véritables économies , il vous restera plus de moyens de soulager les malheureux. Croyez-vous que quelques heures de sommeil de moins , et quelques plaisirs qui auraient passé aussi rapidemen^t que le temps, ne sont pas bien payés par .ces avantages?

Charles. — Je ne sais comment cela se fait 5 mais mon bon ami a toujours raison; car , en dernier résultat , que celte ferme soit à Pierre ou à Paul , cela doit nous être bien indifférent , pourvu qu'elle soit bienbâtie, bien commode, comme celle-ci : pour moi , je ne regrette pas les soins que je me suis donnés.

Edouard. — Ils n'étaient pas considérables 5 car tu aimais mieux dénicher les oiseaux dans le verger , et faire des bouquets pour Méîanie , que de voi4: compter les tuiles, les paquets de lattes, peser le fer , le plomb , mesurer les pièces de bois et les pierres , etc.

Charles. — Vous suffisiez , monsieur

ï.jt JOLIE FERlMtE. -Il3

anoil frère aîné, à ces soins , et je n'aurais pas voulu vous en ôter le mérite. Moi , je montais sur les arbres pour mieux voir si les ouvriers travaillaient bien, et ne perdaient pas de temps.

"^ Edouard. — Voilà une plaisante manière de surveiller des ouvriers.

Mélanie , accourant avec Sophie. — O mes amis ! voilà une bien triste nouvelle; la ferme est vendue.

Edouard. — Et à qui ?

Mélanie. — A une vieille dame de Paris, tjui n'est point une fermière, à une femme riche ; mais ce qui me désole, c'est qu'elle apporte tout ce qui est nécessaire, meu-bles, linge, argenterie j et moi je n^aurai plus rien à faire, et mes pauvres petites amies ne viendront pas habiter cette demeure que j'ai vu bâtir avec tant de plaisiri

Uabbè Kaki. — Mais cette dame a peut-être des enfans?

Mélanie. — Non, maman, m'a dit qu'elle est toute seule ; point de mari,

^l^ JuA JOLIE FERME.

point d'enfans, riche, voilà tout. Je* suis tçûrç qu'elle est on ne peut pas plus desar gréable ; elle va s'établir auchâleau tout le temps que Ton meublera la ferme; mais elle ne s'en occupera pas. Maman a déjà dit que ce serait moi qu'elle en chargerait. En vérité , je ne m'en soucie guère. La famille Sauvigné m'intéressait : je me serais volontiers donné de la peine pour elle; mais pour cette vieille femme : oh ! si maman ne l'exige pas, je n'en ferai rien. ,

.^L'abbé Ratet. — Vous ferez toujours, dit-il en rentrant dans le château pour VQÎi: |a lettï^e.du comte .ce qui, sera bi^ni car vous êtes raisonnable et complaisante*

Sophie. — Tu as raison, ma sœur; à ta plax^Cj je ne ferais rien du tout. Cette' vieille dame ne trouverait rien à son gré: le suis sûre qu'elle est tracassièrcj, jaaaussade.

La Comtesse arrivant dans le bosquet.

— De qui parles- tu donc?

LA JOLIE FEKl!îIE. t iS

Sophie. — Je disais que lorsque l'on se mêle des affaires des autres , souvent on s'attire des tracasseries maussades,

La Comtesse. — Vraiment. Eh bien! je croyais que c'était de madame de Ponttîieu que tu parlais, et tu aurais bien tort 5 car ton papa m'écrit que c'est une femme charmante : elle a été d'une grande beauté, et conserve encore une physionomie noble et gracieuse; elle a beau- ^eoup d'esptît, detalens, a toujours vectl dans le plus grand monde : ce sera pour moi une société .très agréable , et qui' ne pourra que vous être utile ^ elle vient ici finir ses jours dans la solitudç^ poiîr^si'y ociéil]ièrdeDieu èt^ lSï>wiMlr dfe ses seml>lables; elle gardera la famille Jacques.

Charlesi^^Ah ! tant mieux ; ce sont de ^î honnêtes gens !

Mêlante. -^^^'^t vous n'éprouvez pas, ma mère, du regret, en voyant que là famille Sauvigné n'habitera pas la jolie ferme?

Il6 LA, JOLIE FERMJÇ.

La Comtesse. — Apparemment ce n'était pas dans les desseins de la Providence, qui fait toujoijçs^^ tout pour Jbe mieux. Mais rentrons pour déjeûner, et nous nous occuperons tout de suite de faire préparer l'appartement de madame de Ponthieu. Je crois qu'elle arrivera ce soir avec mon mari. Toi , mon cher Edouard, dis à Jacques qu'il nettoie parfaitement la maison de la ferme, le premiei? j^ Je second , pour que le frotteur puisse, dès ce matin, mettre en couleur et cirer les parquets. Ces ordres donnés, on rentra.

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