NEUVIÈME ENTRETIEN
Toute la journée Mélanie fut triste, et Edouard eut de l'humeur : cependant ils se faisaient un sensible plaisir de revoir leur père, car il n'avait jamais fait, depuis qu'il avait quitté le service , d'aussi longue absence. Après dîner, on alla at-
tendre dans l'avenue ?|ui dbncïtïîsait à la grande route madame dePonlhieu. Sur les sept heures du soir, on entendit les coups de fouet ; et Lafrance , qui courait devant son maître ^ passa en disant que la voiture était à une portée de fusil. Madame de Régéville, ses enfans et l'abbé Ralei: se levant, allèrent au devant du comte et de sa compagne de voyage.
Dès que le comte aperçut sa famille, il fit arrêter, et descendit. Madame de Pottthieu voulut aussi descendre. C'était une femme qui paraissait avoir soixante ans, mais parfaitement conservée : elle étaîi éli habit de voyage très recherché , et au preinier abord, on pouvait .^'apercevoir qu'elle avait le meilleur ton ; elle parlait en très bons termes. Les enfans qui s'étaient fait d'elle ùtiêldée fort désagréaBle, furent tout étonnés de la voir si différente de ce qu'ils la croyaient. Elle avait avec elle une femme de chambre d'environ trente ans, très élégante, et une superbe
Ïl8 I^A JOLIE FERME.
levrette 5 que Von aurait prise ptfut* un chien d'albâtre, tant elle avait la peau blanche et Iransparenle! Du reste , la voiture ctait remplie de cartons , de paquets, de «acs de taffetas de toute grandeur et de toute couleur; mais rien à qui madame de Ponlhieu prit autant d'intérêt qu'a une petite cassette qui paraissait assez lourde: elle la recommanda bien à Camille; c'était le nom de sa femme de chambre. On porta tout dans l'appartement de itiadame de Ponthieu, et on Pinvita à se mettre à table ; car on n'avait fait à Sainl-Lô qu'un déjeûner-dîner 5 afin de pouvoir souper ide bonne heure , et que madame de Ponlhieu pût se reposer. Elle fut très aimable pendant le repas, parlant de toùÈ avec facilité, et témoignant à madame de Régevillele plus vifdésir de lui plaire. L'abbé lui demanda à quelle heure le lendemain elle irait voir la jolie ferme ?
Madame de Ponlhieu. — Je n'y mettrai pas le pied que tout ne soit prêt pour que
LA JOLIE FEilME. l I9
je puisse y loger; je m'en rapporte entièrement à tout ce que feront M. et madame de Régeville. J*ai acheté sans voir, j'irai y demeurer sans en savoir davantage. D'ici là je vous demande la permission de ne pas sortir du château , je déteste la promenade et je crains les intempéries.
ha Comtesse. — -Vous ferez . madame^, tout ce qui vous conviendra: soyez sûre que vous serez ici^comme dans votre pro^ pre famille.
Madarne de Ponlliieu. — J'y compte, madame , et j^ai trop d'obligations à M. de Régeville pour ne pas être cer laine que vous me voyez avec plaisir. On est si bien avec ceux dont on fait le bonheur î On n'en dit pas davantage , et on conduisit madame de Ponthieu dans son appartement, où Camille l'attendait pour la déshabiller.
Les domestiques , qui sont les mêmes partout 5 c'est-à-dire curieux , demandèrent à cette demoiselle Camille qui était
sa maîtresse? — Je n'en sais rien, dit^elle; c'est M. le comte qui m'a placée auprès d'elle ^ et je n'ai vu ma maîtresse qu'aux Champs-Elysées 5 où M. le comte m'avait donné rendez-vous. La voiture s'est arrêtée ; j'ai monté dedans , et me voilà. On m'a dit que madame se nomme de Pontliieu, mais je n'en "Ssais pas davantage. J'igliore ce qu'elle a dans ses malles et dans tous ses paquets ; ce n'est pas moi qui les ai faits : du reste , elle paraît bonne maîtresse; et puis ce n'est pas un mariage. Si je m'ennuie dans sa ferme , je retournerai à Paris. Ce récit ne satisfît pas nos curieux , mais fît prendre de madame de Ponlhieu une idée extraordinaire . Nous verrons par la suite si on avait raison de la croire une femme bizarre.
Le lendemain , de grand malin. ^ M. et madame de Régeville entrèrent chez madame de Ponthieu , et y restèrent enfermés trois heures, pendant que leurs enfans prenaient leur leçon avec l'abbé Ralet.
LA JOLIE FERlMtE> 131
Ils auraient bien voulu lui demander ce qu'il pensait de celle qui avait acheté la jolie ferme; mais ils savaient qu'iln'^imait pas les questions, et que de tous les défauts ^ celui qu'il détestait le plus , était la curiosité. Ils se turent; mais ils pensaient toujours à la famille Sauvigné , en regrettant qu'elle n'eût pas l'agréable habitation qui lui avait été destinée. Le comte vint en sor-» tant de chez madame de Ponthieu, pour chercher ses fils, afin d'aller voir si tout était prêt a recevoir les meubles , qui ne tarderaient pas à arriver.
Cependant Qti fut. deux jours sans que rien ne vînt; dans cet intervalle, madame de Régeville rencontra Pauline et sa sœur sur la place. Elle les aborda et leur dit : qu'il y aurait incessamment unefor,tJ:)elle fête à la jolie ferme, dont la propriétaire se mettrait en possession dans quelques jours. Il est essentiel que vous y veniez. — Mon père ne le voudra pas. — Nous le lui ferons vouloir.
Madame de Ponlliîeu est une veuve riche, sans enfans; elle peut letre utile k. votre famille ; il ne faut pas repousser lea ressources que la Providence nous envoie^
Pauline, — Cela ne sera pas possible j M. Sauvigné ne le voudra pas, et elles se séparèrent. Un soir Marie vint au château ^ et remit à la comtesse une lettre de madame Sauvigné , qui en contenait une autre de sa belle-mère. Je vais les rapporter l'une et Pautre.
Lettre de madame Sauvigné à la comtesse
de Régeville^
Saint-Lô, le 6 niai 182tl^^
'<c Vous serez sûrement, madame la Comtesse, aussi surprise que moi, en li- '^sant la lettre de ma belle-mère. Voilà la première fois qu'elle m'honore du nom de fille ; j'en suis bien satisfaite. M. Sauvigné permet que nous soyons à la fête. La caisse indiquée par la lettre est arrivée ; tout est
du meilleur goût et d'une simplicité charpiante. Ce qui est fort extraordinaire, c'est que tous les habits et les robes sont faits à la taille de ceux à qui ils sont destinés : enfin nous irons a la fête, et nous y paraîtrons très décemment. Excusezmoi auprès de madame de Ponthieu, si je n'ai pas l'honneur de la voir avant le jour de cette agréable réunion; mais je craindrais de la déranger : on dîf qu'elle ne reçoit personne.
y> Recevez 5 madame, les assurances, etc., etc.
y> LuciLE DE Sauvigné. »
Lellre.de madame de Sauvigné à sa bru.
Paris, le 2 mai 1821.
<( Le temps qui rompt quelquefois les unions les plus tendres, amortit aussi les ressenti mens les plus justes et les plus vifs. J'approche dé ma fin, et je veux vous donner une marque que j'ai cessé.
Ij24 X.A JOLIE FERME.
ma fille ^ de vous haïr. Vous recevrez , en même temps que celle-ci , une caisse où vous trouverez tout ce qui peut voiis faire paraître 5 vous 5 votre mari et vos enfans, d'une manière , sinon riche , au moins décente. Vous m'obligerez de vous en servir pour aller à la fête que doit donner madame de Ponthieu. lorsqu'elle s'é^ tablira dans cette jolie ferme que votre mari n'a pas voulu acquérir, je ne sais trop pourquoi, si ce n'est, parce que c'est un original 5 qui Fa toujours été, et le sera tant qu'il vivra. Je désire que vpu$ cherchiez à vous lier avec madame de Ponthieu : c*est ma meilleure amie; noua ne nous sommes jamais perdues (Je ^y^i elle n'a point d'enfans : si les vôtres lui plaisent, elle les adoptera, et réparera les folies de leur grand- père. Dites à moii fils que j'ai reçu dans le temps sa lettre^ que je n'y ai rien compris : c'est lui ou moi qui ne savons ce que nous disons : comme la mère, je réclame la priorité^
surtout à VOUS assurer, mes filles , ainsi qu'Auguste et ses fils, des sentimens que la nature vous donne sur mon cœur.
» Votre mère,
» Eléonore Montbrun de Sauvigné. »
Madame de Régeville appela ses filles, «t leur lut les deux lettres ; elles en éprouvèrent une joie extrême. Nous les vera^ons, ces aimables jeunes personnes, à la fête. C'est alors que nous y trouverons "vraiment du plaisir, et puis nous pouvons nous dire : Il est bien possible que madame de Ponthieu laisse sa jolie ferme aux enfans de son amie, puisqu'elle est riche et n'a point d'enfans. Ah ! quel plaisir si cel)ien pouvait être un jour celui de nos bons amis !
La Comtesse. — Ainsi vous voyez cette Î3onne et aimable femme déjà morte , pour que vos jolies voisines soient en possession du bien qu'elle ne leur laissera peut-être pas. O jeunesse, jeunesse! avec
qttèille légèreté vous parlez des événement les plus graves de la vie ! mais il faut vous laisser cette innoGenlç étourderie. Voa§ rendre par trop circonspecte, se serait oter au papillon ses ailes parées de vives couleurs qui le portent de fleurs en fleurs. La jeunesse et le printemps se rassemblent ; tout y parle à l'imagination, et embellit les sujets les plus tristes, comme la fleur nouvelle croît sur les rochers les plus escarpés, quand le zéphyr ranime la nature
Le Comte. — Fort bien ! ceci est poétique (i), ma chère : vous partagez un peu le délire de nos enfans.
La Cùmtesse. — J'en conviens; îe me sens heureuse du bonheur de la digne madame Sauvigné. Celte bonne mère, quelle joie elle éprouvera en s'occupant de la toilette de ses filles ! comme elles seront
(i) A ceUe époque, on ne se servait pas, dans le style, du mot romantique.
jolies, étant bien mises! C'est beaucoup que le sauvage n'ait pas tout renvoyé. Je vais écrire à Lucile, pour lui faire mon compliment, et lui dire tout le plaisir que nous nous faisons d'être à la fête, puisque nous aurons celui de l'y voir ainsi que sa belle famille ; et elle rentra pour ^écrire et renvoyer Marie. Ses filles la suivirent. Mélanie eût bien voulu aller voir la parure de ses voisines ; Sophie le désirait aussi : mais on craignait que cela ne contrariât le philosophe. Cependant madame de Régeville , qui aimait aller audevant des désirs de ses filles, ajouta, par post'Scripturn^ à sa létftè :
<c S'il n'y avait pas d'indiscrétion , Mélanie et Sophie auraient un grand plaisir a aller passer quelques instans avec leurs aimables voisines, les voir, et les parures que leur aïeule leui3nvoie. » Marie partit et revint aussitôt dire que ces demoiselles feraient beaucoup d'honneur à mesdemoiselles Sauvigné, si elles voulaient venir
chez elles; qu'elles leur eii éviteraient la peine 5 en leur faisant porter ce qui leur est arrivé de Paris, mais que ce serait* bien embarrassant. On se mit aussitôt en cliemin avec Vicloir^ qui était la seule de ses femmes à qui la comtesse confiât ses filles. Marie courait devant pour qu'elles n'attendissent pas à la porte , qu'elle leur, ouvrit aussitôt qu'elles se pre'sentèrent.