DIXIEME ENTRETIEN
Pauline. — Ah ! mesdemoiselles y que j'ai de plaisir à vous voir! Venez dans la chambre de maman , où nous avons étalé tout ce que raa bonne maman nous envoie 5 et qui est charmant.
Mêlante. — Nous nous faisons un grand plaisir de partager ^ffi^e satisfaction.
Jdélqïde. — On ne passe plus par la cuisine. Papa a fait ouvrir une porte-fenêtre sur le jardin. En effet, on tournait
l'angle de la maison , et oîi se trouvait sur un petit parterre sur lequel donnait cette porte. La chambre était tendue en toile bleue et blanclie; avec les rideaux pareils; les chaises de canne avaient remplacé celles de grosse paille , qui étaient les seules qui y fussent , quand madame de Régeville et sa fille vinrent au secours de Lucile : enfin tout avail pris un aspeét moins âpre, et on voyait que M. Sauvigné se laissait peu a peu gagner par le désir de rendre sa femme et ses filles plus heureuses.
Madame Sauvigné reçut les filles de sa bienfaitrice avec l'expression d'une sincère afFeclion , et cependant elle était loin de savoir tout ce qu'elle devait à leur joaère. On fut enchanté des ajustemens qui étaient destinés pour la fête. Si j'en faisais la description, on aurait peut-être peine à comprendre comment cela pouvait être joli; car ces mêmes parures, si agréables alors, seraient aujourd'hui bien
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ridicules ; des mousselines des Indes doublées de taffetas couleur de rose pour les filles, de taffetas jaune pour la mère; des Perses d'une extrême finesse , mais à grands ramages ; des robes à plis , rattachées par une ceinture à boucles ; un manteau à grande queue ; des manchettes de dentelles ou de blondes à trois rangs 5 des écharpes de dentelles noires , d'autres de taffetas blanc , garnies de blondes ; des bonnets montés avec des rubans de couleur, des échelles pareilles ; des nœuds démanches, des aigrettes pour les jeunes personnes, des bouquets de fleurs d'Italie ; enfin des paniers , qui , parce que c'était pour la campagne , n'avaient pas plus de deux aunes de tour. Joignez à cela des esclavages de perles, des colliers de grenat, des boucles d'oreille de diamans pour la mère , de perles pour les jeunes personnes, des boîtes à mouches, des flacons, des ciseaux , des dés d'or ou le métal n'était pas épargné^ mais dont
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là forme n'avait rien de Télégance dés bijoux que Ton suit à présent. Que Ton juge du plaisir que ces aimables enfans éprouvèrent, en retrouvant, ainsi que leur mère, une partie de ce qu'elles avaient sacrifié à Tarrangement des affaires des deux successions, dans lesquelles, loin d'avoir hérité, leur père s'était chargé des dettes qui excédaient les fonds. Mélanie voulut que Pauline essayât une des robes ; elle lui allait à ravir. C'est une chosç extraordinaire, disait madame Sauvigné , que ma belle-mère ait pu avoir nos mesures pour faire nios robes ' âùssi bien à nos tailles ! Les habits de mon mari et de mes fils vont de même parfaitement bien; et ce qui est singulier, c'est qu'elle ne m'a jamais vue ni aucun de mes enfans. — C'est fort surprenant, disËif Melanie. On offrit à ces demoiselles de se rafraîchir : elles acceptèrent une tasse de lait , qu'elles trouvèrent meilleur que celui du château 5 et cela pouvait être. Un
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troupeau considérable ne peut jamais être soigné , et surlout nourri , comme une ou deux vaches. Mesdemoiselles aéRégeville ne virent point MM. Sauvigné ; ils étaient sortis dès le matin pour vendre des luzernes qui leur restaient de la derîiière récolle. Mélanie n'en fut pas fâchée; elle n'aimait pas le père, et s'erabarras- ^ait peu des fils. Victoire avertit ces demoiselles que l'heure du dîner approchait : elles quittèrent avec regret la mère et les filles , désirant vivement que le jour de la fête ne fût pas retardé. On revint au château rendre compte a la comtesse de tout ce que l'on avait vu.
Sophie. —- Oh î maman , comme tout ce que madame Sauvigné a envoyé à ses filles est beau et du meilleur goût !
Mélanie. — 11 n'y a pas que des parures 5 il y a aussi une grande malle pleine du plus beau linge. C'est bien singulier qu'elle leur ait donné tout cela après avoir été vingt-cinq ans sans vouloir voir ses
enfans , qui depuis deux ans étaient ré-^ duits à la pauvreté, pour qu'elle pût rester dans Taisance.
Madame de Pontlûeu. — Je me suis intimement liée avec madame Sauvigné ; je ne disconviens pas qu'elle a eu de grands torts : cependant elle n'a point eu celui qu'on lui attribue , de la dureté envers sa famille: son fils lui a toujours laissé ignorer de quelle manière il avait liquidé les successions; elle croyait qu'il avait conservé assez de bien de sa ferme pour vivre dans une situation tranquille et douce, et il n'y a*que fort peu de temps qu'elle sait qu'il a condamné sa femme et ses enfans aux travaux les plus pénibles, pour assurer à sa mère une position agréabl^i.; elle en a été fort touchée, çt au moment où elle a su que j'avais acheté la jolie ferme dans le voisinage de la maison qu'habitaient ses enfans, elle m'a bien priée de veiller à ce que ses petites-filles et leur mère ne manquassent de rien; elle s'e&t
plu à leur faire retrouver une partie de ce qu'elles ont perdu pour elle : ainsi, ma*? demoiselle, vous voyez qu'à présent elle tâche de réparer, autant qu'elle le peut , le mal qu'elle a causé sans le savoir.
Mêlante. — Pourquoi ne veut-elle pas voir son fils? Comment une mère peut-elle se résoudre à vivre séparée de ses enfans ?
La Comtesse. — Je suis ^ ma phère Mélanie, fort étonnée que vous vous permettiez déjuger la conduite de madame Sauvigne 5 et plus encore que vous vous en expliquiez si légèrement avec madame ^ que vous savez être sOtU amie.*
Madame de Ponthleu. •— Laissez , laissez-la parler librementî on n^apprend, hélas ! que trop tôt à déguiser la vérité»
Mèlanie. — Madame m'excusera, mais c'est que j'aime beaucoup Pauline. Oh!
je n'oublierai jamais l'instant ou elle m'a arrêtée dans la ruelle, pour me dire que sa mère se mourait. Si vous aviez vu , madame, quel profond désespoir se pei-
gnait dans ses traits. Pauline est belle ; mais il y a surtout dans sa physionomie quelque chose de si touchant, qu'on ne peut la regarder sans mêler ses larmes aux siennes ; et puis, si vous aviez été là quand elle soignait sa mère. Quelle tendresse! quel dévouement! On voyait dans ses regards qu'elle ne comptait la vie qu'autant qu'elle pouvait être utile à sa mère. Oui, je suis sûre qu'elle serait morte , si ma'dame Sauvigné eût succombé à sa maladie. En voyant ces deux intéressantes créatures souffrir autant, je vous avoue que j'en voulais au mari de les condamner à autâtit de peines; mais puisque vous as- *surez , madame , que madame Sauvigna changera de conduite avec ses enfans > je tiié' raccommoderai avec elle. Quant à M. Sauvigné , Marie dit qu'il est bien plus aimable depuis que sa femme a été malade.
La Comtesst}^— Comment le sait-elle?
Elle n'entrait pas avant dans la maison*
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Mêlante — C'est Adélaïde qui le lui a dit.
La Comtesse. — Ainsi vous avez eu avec elle une longue conversation ?
Mélanie. — Non, maman ; j'ai entendu qu'elle le disait à Victoire.
La Comtesse. —Je suis fâcliéej ma fille^, que vous donniez à madame une aussi mauvaise opinion de votre éducation. A quoi a-t-il servi que je ne vous aie pas abandonnée un instant aux soins de mes femmes depuis votre naissance, si vous profilez d'un peu plus de liberté que la campagne vous donne, pour entrer en relation avec des personnes qui peuvent être estimables , avoir même des vertus supérieures à celles de notre classe, mais auxquelles le défaut d'instruction donne un bavardage que malheureusement trop de femmes ont acquis dans leur jeunesse , par l'exemple de leurs fifouvernantes.
Mélanie. — Maman , j'ai eu tort ; je ne l'aurai plus ; mais je vous assure que je
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n'ai été entraînée que par le vif intérêt que mesdemoiselles Sauvigné m'inspirent.
Madame de Ponthieu. — Et que j'espère que les petites-filles de mon amie mériteront toujours. Venez , ma chère Mélanie, que je vous remercie, au nom de mon amie , de vous être réconciliée avec elle; peut-être un jour aura-t-elle l'honneur de vous connaître, et alors vous verrez qu'elle n'est point dure, et encore moins méchante : elle adorait son fils , et avait mis en lui ses plus chères espérances; mais elle était vaine et légère ; défaut que l'adulation des hommes et une grande fortune portèrent au plus haut degré. Elle en a été punie; elle veut en réparer les suites funestes. A ces titres, j'espère qu'elle méritera l'estime d'une famille comme la vôtre , si jamais elle vient dans ce pays.
Mêlante. — Oh ! maman, vous devriez bien lui écrire que nous aurions tous un grand plaisir à la voir; elle trouverait sa bru et ses petites-filles si aimables !
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La Comtesse. — Ga que madame, qui est l'amie intime de madame Sauvigné , n'a pu encore obtenir, je n'aurais pas la |)rétention qu'on me l'accordât. Laissons faire au temps, qui peu à peu cicalrise les plaies. L'orgueil maternel a peine à faire des démarches qui le blesseraient. En général, mes enfans, je le dis devant madame , parce qu.^elle pense sur cela comme moi : rien de si fâcheux que d'avoir eu tort : c'est pourquoi il faut tâcher de ne l'avoir que le moins possible ; car on se trouve entre deux extrémités pénibles, ou de persister dans sa faute, ou d'éprouver l'humiliation d'en convenir.
Cependant pour une âme Jionnête^ ibn'y a pas à balancer : aussi je suis bien sûre que madame Sauvigné cédera un jour au besoin d'êlre mère ; c'"est à madame seule que nous devrons ce miracle.
Pendant que ces dames s'entretenaient ainsi, MM. de Régeville revinrent. Les chariots qui portaient les meubles et les
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malles de madame de Ponlhieu, étaient arrivés ^ et l'abbé Ralel était resté à les faire décharger. — Il demande , madame , dit le comte, en s'adressant à l'amie de la mère de la famille Sauvigné, que vous vouliez bien lui dire de quelle manière vous désirez que l'on place les meubles, tant au premier qu'au second. Si vous aviez voulu aller jusqu'à la ferme , il fait beau.
Madame de Ponihieu. — Je ne suis pas habillée ; je crains de rencontrer du monde.
Le Comte. — Vous ne rencontrerez personne en passant par le parc ; vous y serez tout de suite.
Madame de Pontkieu. — Il faut faire ce que vous voulez. Attendez-moi, je vais remonter dans mon appartement pour changer de robe ; je suis à vous.
Le Comte. — Le goût de la parure est le dernier que perdent les femmes, longtemps après qu'elles n'ont plus la possi-
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bilité de plaire: elles en cherchent les moyens, qui souvenj Içiir nuisent plus qu'elles ne se l'imaginent.
La Comtesse. — C'e$t. votre faute, messieurs ; vous faites trop de cas des agrémens extérieurs pour que nous ne cherchions pas à les acquérir, même aux dépens de ceux que le temps n'enlève pas.
Le Comte. — Je connais une femnie qui a su les réunir, et celles qui lui ressemblent sont seules des compagnes dé- i
siraibles.
Madame de Ponthieu revient, la robe attachée avec la ceinture et le mantgau relevé, une calèche de tafiet;^,|r^j>; avec un petit parftsol pareil, monté sur une canne^fi^ès haut^^^pl, tojji c|k^ï|oar ^traverser un chemin de quelques toises , et ^e rendre dans une ferme , au milieu djS^ tous les embarras d'un emménagement. ■ Camille suivait sa maîtresse, l'air aussi bégueule qu'il le fallait pour lui^ippi^yenir. Le comte donne le bras à sa voisine. Ma-
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dame de Regeville le suit avec ses filles , qui étaient fort aïses^'dêviiir tout ce que madame de Ponlhieu avait fait venir dé Paris. Camille portait les clés de tous les coffres et de toutes les malles, qui étaient fort considérables, et contcnaientles choses les plus curieuses. Madame de Ponthieu, qui n'avait pas vu son acquisition, ?e fî^jurait qu'elle ressemblait à tous les bâtimens de ferme qui, ordinairement, constrùiis* pièce à pièce et à mesure que l'on a besoin d'agrandir le local, n'offrent presque ïjamais rien de régulier; elle fut frappée d'étonnement, en entrant dans la cour, de la symétrie qui y régnait.
Un pavé fort large bordait les bâlimeîis , éf 'pai" sa disposition en pente ^ et le soin de le tenir toujours propre , on péwaît, s^iis se mouiller les pieds, faire le t56ur âè Ik cour. Le fumier se trouvait autour de l'abreuvoir, où se jouaient les oies, les èàiiiai'dr et niême une fort lielle paire de cygnes qui avaient au bord leur
niaison; le colombier, bâti en tourelle, se trouvait au midi ; la fontaine au nord; l'entrée de la ferme , au couchant , et la maison, au levant. C'était un corps de logis double , ayant neuf croisées de face, et donnant, comme nous l'avons dit, sur la cour et sur les vergers. Tout ce qui était Nécessaire à l'exploitation, était au rez-de-chaussée ; et contre l'usage des fermes, on trouvait l'escalier à une extrémité de la maison , rendant dans un petit vestibule, où l'on avait placé au fond une statue de Cérès.
Les deux appartemens du premier et du second, étaient distribués avec beaucoup de goût, et étaient extrêmement commodes. Au premier, était un antichambre, un fort beau salon, une très belle chambre à coucher, un cabinet de toilette, une chambre de femme de chambre et même un boudoir. Madame de Ponthieu fut en* chantée de son logement, et ne supposait pas qu'à cinquante lieuqs de Paris,
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dans une campagne isolée, on put être aussi bien.
Le second était composé de moins grandes pièces , mais pouvait contenir beaucoup plus de personnes. On choisit, comme de raison , les meubles les plus riches pour le premier, que madame de Ponthieu devait occuper; mais il en restait encore de très agréables pour le second. Au premier, des tapisseries d'Aùbusson , un lit , des rideaux de damas cramoisi, les commodes, les secrétaires du fameux Boule (i) et de la Chine. Au second^ tout sera meublé en perses et de meubles de palissandre.
On descendit dans ce qui était réellement la ferme. Madame de Ponthieu en fut très contente ; tout y plaisait par Tordre et l'extrême propreté qui y régnaient. La mère Jacques et sa famille furent pré-
(i) Un des plus fameux et des plus habiles ébénistes de ce temps.
sentées par la comtesse à leur nouvelle maîtresse j qui les accueillit avec bonté. Marie se trouvait chez sa mère, et elle ouvrait de grands yeux en voyant toutes les belles choses que madame de Ponthieu avait fait venir de Paris. Mélanie dit à la nouvelle propriétaire , que cette bonne fille servait madame Sauvigne' :
alors madame de Ponthieu demanda des nouvelles de la famille. Marie assura qu'elle se portait bien, surtout les demoiselles, depuis que leur bonne maman leur avait envoyé tout plein de parures. JSIIe chargea Marie de faire ses compïimens à M. et à madame Sauvigne, et de leur dire qu'elle les attendait ainsi que leui^ enfans dimanche prochain, jour où elle viendrait habiter îa ferme.