ONZIEME ENTRETIEN
Le jour de la fête approchait, et ma dame Sauvigne ne pensait pas sans or
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0ueil que ses jolies, dont rainée avait dixhuit ans et la cadette seize, seraient les* plus jolies personnes de toutes celles qui s'y trouveraient : c'est un frêle avantage que la beauté, et elle attire souvent plus de chagrins que de plaisirs ; cependant il est difficile qu'une mère ne soit pas flattée d'entendre dire que sa fille est belle, surtout si elle unit cet avantage à tout ce qui est fait pour intéresser; un esprit cultivé, un cœur excellent et des vertus que le malheur a éprouvées 5 et dont mademoiselle Sauvigné était sortie victorieuse. La patience, la résignation, son amour constant du travail, quel qu'il pût être, pourvu qu'il fut utile à ses parens; voilà ce qui distinguait Pauline. Adélaïde avait aussi de fort belles qualités : on la trouvait plus orgueilleuse que sa sœur; ayant souffert avec moins de courage qu'elle ^ souvent elle ajoutait aux maux réels, tous ceux d'imagination; elle était plus jeune que
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Paplinç, et Texemple parfait de sa sœur pouvait men suliire pour faire disparaîtra ces légères taches.
Quant au fils aîné, il avait toutes les vertus de son père; son courage ^ son ac-tiyité 5 son intacte probité ; il j joignait rarné^ilé (k sa mère : enfin, Frédéric: était un très aimable jeune homme, et SQO père ne lui reprochait gua de cpnserver un peu trop les manières de la ville*: i~„,Mpj!i fils, lui disait-il, il faut oublier que iious avons eu trente mille livres de rentes ; nous ne sommes plus que de pau-vres cultivateurs. 11 ne pouvait quitter le^ habits à la française, ses cheveux étaient fti$^s et poudrés 1 tandis que ses frères,, beaucoup plus jeunes que lui, trouvaierife Iça yetemens des gens de la campagne Iréâ côiùmodes , et les travaux agresl^es plus agréables , que de passer leur vie à traduire Horace et Ciçéfon, dont ils ne sentaient pas encore les beautés : aussi
s'(3taient-ils bientôt ployés à leur nouveait genre de vie; ils étaient déjà fort bons jardiniers j ce que madame Sauvigné voyait avec chagfin, car elle leur troiï»vait de Tesprit naturel. Ils avaient une mémoire heureuse; il était fâcheux d'em* ployer ces dons de la nature à bêcher, fouiller 5 planter du matin au soir. Au moins, le jour de la fête, elle aura le plaisir de les voir mis en citadins; mais elle craint déjà qu'ils n'aient l'air gauche dans des habits dont ils ont presque perda l'usage, parce qu'ils étaient encore fort jejunes, quand leurs parens furent rui-^ né§.
II ne restait qu'un embarras peu ira^ ^portant 5 c'était d'avoir quelqu'un pôifr friser et coiffer ces dames le jour de la fête : Agathe vint s'offrir, après en avoir .demande la permission à sa maîtresse; et eÏÏe fut acceptée avec un grand plaisir. Victoire voulait aussi venir parer la mère et les filles ; mais la première la remercia.
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en disant qu'elles se rendraient mutuellement le service de s'habiller. Le samedi fut employé en préparatifs chez madame de Ponlhieu et chez madame Sauvigné;, mais ceux de la jolie ferme étaient bien plus considérables. On n'avait point placé lé lit dans la chambre à coucher, afin que cette pièce pût servir de salon, et que Ton mît la table dans celle qui la précédait y x;ar il est à remarquer que toutes les fêles, à la cour comme au village, supposent toujours un grand repas. Le dîner était pour vingt-cinq personnes , et les cuisiniers du château avaient été employés deéÏÏî^ trois jours à le préparer : tout ùù qu'on avait pu trouver de plus recherché "dans la province, y devait être servi. On avait fait dresser dans le verger une tentée sous laquelle on plaça une table de cent couverts pour les paysans, dont la mère Jacques devait faire les honneurs.
Dans quelle inquiétude on passa la nuit du samedi au dimanche! Le jour était
sombre 5 et on craignait la pluie. Dès le matin, Mélanie , réveillée par les cloches qui annoncent la fêle, enlr'ouvre le rideau de sa croisée; car l'impatience ne Jui permet pas de rester dans son lit. Le disque du soleil n'est point encore audessus de l'horizon , et le ciel ne fait pas «dater sa splendeur. Mélanie se persuade qu'il va pleuvoir^ et que le peu de clarté du soleil annonce une journée orageuse; elle réveille Sophie pour le lui dire : celle- ^i, ouvrant à peine les yeux, voit ou croit voir un ciel nébuleux. Mesdemoiselles de iHégeville se désolent : comment feront nos jolies voisines ? Il faut que maman leur envoie sa voiture pour les amener à la ferme ; et l'aînée allait passer chez la comtesse, quand elle entendit l'horloge ;du château sonner cinq heures : — Je suis folle, se dit-elle, il est loin d'être Theure de partir; et ouvrant sa croisée, elle vit le soleil dardant ses premiers rayons, et .le ciel d'un bleu d'azur annonçant aucon-
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.traire que la journée serait Belle; elle alla pour le dire à Sophie , mais elle était déjà yqndormie, Mélanie prit le parti de se ^recoucher; et comme il arrive tVujOurs que quand mie grande agitation a empêché de dormir une partie de la rihît, ,1a nature reprend ses droits, on s'endort a lapointe du jour, et puis on se réveille tard, bien tard ; et c'est ce qui serait arrivé à Pauline, si Victoire n'était venue lui dire qu'il était sept heures.
Est-il possible ! et elle se hâta de se levier et de s'habiller; car madame de Ponthieu avait dit qu'elle vouîàtt 'aller âe bonne heure a la ferme, et y ^donner à déieûner à M. et à rriâdame tle Rëgeyîîte ^ avant que personne ne lut arrivé ; eft quoiqïîi ce fut dès neu
dame de Ponthieu avait décidé que l'on serait tout habillé pour ce moment-là, afin de n'être pas obligé de revenir au château.
Quand Mélanie vit madame de Pon-
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thieu, elle lui trouya quelque chose dans la physionomie de plus doux ef de plus ^nsible qu'elle ne Pavait eu jusque-là.
Elle serrait les mains de madaMe de Ré- ^eville avec une vive émotion; elle lui disait : <^ Ce jour sera le plus beau de ma vie ! et c'est à vous , c'est au cher conùfe que je le dois. » Les enfans ne pouvaient concevoir qu'elle dût tant de reconnais- :sance à leur famille , pour lui avoir vendu un bien à sa valeur. On" se 'i^éiid à la ferme ; la femme Jacques avait eu ordre ^ie préparer le déjeûner; du beurre battu 4ÎÛ malin, fait avec de la crème frâicné'(i), des œufs nouvellement pondus, dès fraises, des galettes de fleur de ïarine, et tout cela, excepté le café, venant du produit
'^'j te' beurre battu du jour peut être fort, 's'il est fait avec de la vieille crème :?c^]f«|, arrive quand on n'a qu'une vache , parce qu'il faut quelquefois attendre quinze jours pour avoir as-
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4$ez de crêmé ^ur mettre dans la baratte.
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de la ferme. Madame de Ponthieu trouva le déjeuner excellent : lorsque le cœur est content, on n'est difficile sur rien y tout est à Tunisson du bonheur que l'on éprouve^ Mais qu'a-t-elle donc , me direz-vous, pour être si heureuse? Je pense comme Melanie et Edouard : il n'y a rien de bien merveilleux à acheter un bien à votre convenance, quand vous avez de quoi le >payer; et cependant elle paraît ravie : on dirait qu'elle a dix ans de moins^ Il n'en -est pas tout-à-fait de même chez M, Sau-
vigne.
On était inquiet , tourmenté d'une crainte peut-être ridicule, mais dont les infortunés ne se garantissent que difficilement. Ceux dont de longues infortunes ont désenchanté la vie, même à l'âge où tout doit paraître sous un aspect riant, ressemblent à ces malades que de longues infirmités retiennent couchés sur le dos; ils souffrent et de leurs maux et de l'effet qu'ils produisent , en leur ôtant la possi-
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Lilité de sortir de leur lit; bientôt ils sont couverts de plaies, qui leur causent de vives douleurs; on ne peut plus les toucher, les remuer, sans leur faire endurer des angoisses insupportables ; de même l'homme que la fortune persécute depuis long-temps, ne voit qu'avec effroi tous les moyens qu'on lui prépare pour sortir de l'abîme où la pauvreté l'a plongé : tout le blesse , son amour-propre est irri^*table, sa sensibilité excessive, et ce qu'il désire , c'est qu'on l'oublie et qu'on ne le force pas à rentrer en lice avec la destinée qil'il ne croit pas lui devoir être favorable : voilà ce qu'étaient M. et madame Sauvigné et Ies;.aînés de leurs enfans. Ea vain leur ^rand'mère leur avait envoyé les choses indispensables pour paraître décemment :
cela change-t-il leur sort? n'en sont-ils pas moins condamnés à l'oubli, à un travail :sans gloire? Ses filles n'ont point d'avenir, et ses fils ne pouvaient en avoir qu'en s'éloignant de la maison paternelle. Sera-
ce parce que ces aimables jeunes gens auraient assisté' t'"une fêle champêtre, qu'ils seraient plus riches, plus heureux? et ne rapporteront-ils pas dans leur pauvre habitation le regret de n'avoir pu être propriétaires de la jolie ferme 5 et celui de n'avoir plus les jouissances du luxe , qu'ils commençaient à oublier, et que Ton dit que madame de Ponlhieu a rapportées dans cette charmante retraite? Marie en avait fait une peinture qui paraissait exagérée , mais qui enfin avait une apparence de vérité. Ainsi, c'était avec une sorte d'inquiétude que M. et madarâe Sau- 5!igné avaient vu naître le jour tant désiré par leurs plus jeunes enfahs, mais dont la tristesse des parens troublait la joie, et on n'osait les faire souvenir qu'il était près de midi ; enfin on se décida à partir.
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