DOUZIEME ENTRETIEN
On s'ennuyait à îa ferme de ne pas les
•^oir venir* et le comte et son fils, pour seconder l'impatience de madame de Pon-
^»thieu , vinrent au devant d'eux ; ils les trouvèrent au moment où ils étaient près de sortir. Le comte offrit son bras à madame Sauvigné, et toute la famille suivait : on avait peine à la reconnaître, tant <!lle était embellie par la parure. â^/i^
Le Comte. — Vous allez, madame, causer une grande satisfaction a madame
'>^e Ponthieu : celle de voir réunis autour d'elle les enfans de madame Sauvigné;
-c'est pour elle, je vous jure , une joie extrême.
^ Madame Sauvigné. -^^ Elle est beaucoup trop bonne de prendre tant d'inlérêt à des êtres qui ne peuvent lui être bons à rien.
Le Comte. — Et croyez-vous, madame, qu'on ait besoin d'autre raison pour être
l56 3LA JOLIE FERME.
utile à ses semblables, que le plaisir réel qu'on en reçoit ? vous ne le pensez pas , madame ; vous qui en trouvez tant à soulager les malheureux , à les consoler dans leurs peines. Pourquoi madame de Ponibieu n'aurait-elle pas le même plaisir à voir réunie une famille aussi respectable, qui a tant souffert?
Madame Sauvigné. — Je ne veux point
m'occuper de ces tristes souvenirs; cela
m'empêcherait de me prêter aux amusemens de cette journée , où je ne vous cache point que je ne mets d'intérêt que pour jnes enfans , qui peuvent trouver dans madame de Ponthieti un appui auprès de, leur aïeule.
Le Comte. — Elle en sera un plu$ puissant que vous ne ponvez l'ima-o^iner. Elle me parlait de vous, madame, avec une admiration extrême; et elle ne prononce pas votre nom, sans que ses yeux ne se remplissent de larmes.
Madame Sauvigné. — Voilà, dussiez-
VOUS me regarder comme au moins aussi originale que mon mari, ce que je ne peux comprendre ! Qui peut donner à madame de Ponlhieu tant de sensibilité pour nous? je l'en remercie de tout mon cœur; mais je suis forcée de vous dire que je serais faGhée qu'elle nous aimât trop ; car nous avons tellement concen-tré nos sentiraens entre nous, qu'il est impossible quenous aimions vivement une étrangère.
Le Comte. — Vous aimerez madame dé Ponthieu tout autant qu'elle vous chérira r ne vous défiez pas sur cela de la sensibi-^ lité de vos cœurs, ils ne peuvent être ingrats. ^
Cette conversation se passait en avan-çant vers la jolie ferme; Edouard et Frédéric causaient affectueusement; raùlîrie et Adélaïde étaient à côté de leur mère, et entendant ce qu'elle disait à M. de Régeville, elles l'approuvaient et trouvaient qu'elle avait raison^, et que leurs senti-
rnens étaient d'accord avec ceux de Lucilc^,, quand ib furent arrêtes dans leur m^çhe. piiricelle des habilans de S^int-Lp,> gui tous, en habits de fête et chamarrés d%^ rubans, portaient des guirlandes ,<|ç.jpeui:^^l dont ils couvrirent la famille Sauvigné. . Une.musique champêtre des plus agréa^r blesse fit entendre; elle était interrompu^ par des décharges de mousqueterie r, — Qu'est-cje , dit M- Sauvigné , ^u^.^pqs; veulent ces braves gens? ils se trompent^, la fête est pour madame de Ponthieu , et nullement pour nous^^. ^
Le Comte.— Ils exécutent ses ordres; et il fallait bien qu!il|,§y^fs%s^i^ p^ég^ der par les paysans , qui paraissaient en-^ chantés de les voir si braire^. ..^^^^^^^
On arriva enfin dans la cour, où ma-dame de Rége ville , Mélanie çt douze
datoes des environs , tout^,\^[^s ^4AA^f^ fêtas blanc, avec de rubans roses, bleus, jaunes, suivant leur âge, présentèrent des bouquets à mesdames Sauvigné, et les
LA JOLIE FERME^- 1 Sg
conipTiméiitêrent en très jolis vers dont la pensée était : que le Ciel éprouvait ceux qu'il voulait récompenser de leur patience dans les tribulations qu'ils avaient souffertes. Tout cela était autant d'énigmes pour lëé enfans de l'amie de madame de Ponlhieu. Ils ne pouvaient se livrer avec une certaine confiance à ces pronostics , qu'ils regardaient comme des chimères.
Cependant on les invite à monter chez madame de Ponthieu, qui ne paraissait pas.
La Comtesse s' approchant de madame Sativighé. — C'est ici, madame, que vous allez donner la mesure de la fermeté de vStre caractêîê^ îliie suffit pas ae savoir supporter le malheur , il faut encore être disposé à soutenir avec égalité d'âme toutes les chances de la vie.
"Madame S auv igné. — Il me paraît, d'auprès ce qui nous est annoncé , qu'elles ne seront pas fâcheuses : en vérité , tout est ici énigmatique ; mais, sous votre égide.
l60 I^A JOLIE JFERME.
le mot ne peut être qu'avantageux pour ma famille.
Ou monte les degrés , on traverse l'anlicliambre, la perle du salon s'ouvre; madame de Ponthieu est assise en face le curé ; l'abbé Ralet , M. Roux, et M. Mas-solier sont auprès d'elle; mais Auguste ne les voit pas, un seul objet Fa frappé, il s'élance vers lui , tombe à genoux , et s'écrie : O ma mère , ma mère ! et il presse les genoux de celle que nous avons jusqu'à présent appelée madame de Ponthieu, et qui n'est autre que madame Sauvigné la mère ; sa bru et ses enfans ont imité M. Sauvigné; ils sont tous aux pieds de celle qui lui a donné le jour. Elle ne sait à qui adresser ses premières caresses -^ elle les relève tous, les serre contre son cœurj elle retrouve avec transport les premières émotions qu'elle a ressenties pour ce fils, que son orgueil lui avait fait clroire si longtemps coupable, pour s'être uni à une femme belle et vertueuse. C'est surtout
auprès d'elle qu'elle veut réparer ses torts. Elle rappelle sa fille, sa chère et estimable fille. Elle sait que c'est faire plus pour son fils que ce qu'elle pourrait lui lui dire à lui-même; car, qu'est-ce qui peut faire plus de plaisir que de voir honorer, chérir ce que l'on aime? elle donne :â chacun de ses petits -enfans un témoignage d'affection , mais surtout elle distingue Pauline et Frédéric.
Lorsque les tendres et vives émotions xîommencèrent à se calmer, M. et madame «de Régeville, leurs aimables enfans et leurs amis , qui avaient pris part à cette précieuse réunion , eurent d'Eléonore , chacun en particulier , un mot plein de grâce, d^esprit et de sensibilité ; car personne ne savait comme elle saisir l'à-propôs : chacun était curieux d'apprendre comment tout~à*coup madame Sauvignê était devenue si tendre^ si affectueuse pour un fils dont elle ne voulait pas même entendre parler; mais elle leur dit : Je
6ati§ferai votre curiosité : j'ai trop désiré de rendre liommage à tQutce qup je;dois k M. et à madame deRégeville, pour a'en jfjas. ^isir rocQafiqn,,avi?G,çmprQs§Q|]|ii3pt ; mais comme ce récit est en quelque sorte l'histoire entière de ma vie, il me prenj^sâx^ aujourd'hui trop de temps. Cette journée- ci est tout entière consacrée au bojxlieur : n'y mêlons point 4e, douloureux souvenirs; car il n'y en a pas de plus tristes que ceux de nos fautes , et j'en ai de grandes à me reprocher.
Auguste^ avec vivacité. — - Ma mère, ne parlons que de vosJbif^fejJa^.^p, j*çtour de votre tendresse pour vos enfanë, qui consacreront toute leur vie *yy^#s chérir, à vous respecter.
Madame Saavigné la mère. — Mon fils , il est utile que l'on conwfiiss||4e.s motifs de ma conduite; cette révélation apprendra à ceux qui l'entendront , à quel point ïa passion aveugle sur les plus importans^ des devoirs, eu écartant l'être né poui?
^'la vertu hors du sentier de la justice; mais, je vous le répète, nous remettrons ces détails dans deux jours. Aujourd'hui, après avoir rendu à Dieu de solennelles actions de grâces pout lés bierïfàits dont il m'a comblée , nous reviendrons ici
^prendre part, au moins par notre pré- ^sence, à la joie naïve de nos enfans, qui, ^^près le dîner, se mêleront aux danses et
-laux jeux des bons habilans de Saîfil-Ij8^
On approuva ce plan, et on se rendit à l'église, ou le cure avait devance pour faire parer l'autel où il devait chanter rhyhine d'actions de grâces, et prier pour
des deux familles qui comblaient ses paroÎBsienë de bonté.
Madame Eléonore Sauvigné marchait, entourée de ses nombreux enfans , aux^ quels se mêlaient ceux de madame de Regeville, qui semblaient ne former qu'une famille, brillans les uns et les autres de Téclat de la jeunesse et des grâces, surtout par Texpressioii touchante de vertus
l6A I.A JOLIE FERME.
et de l.a sensibilité. Les douze dames suivaient ce groupe 5 et accompagnaient la comtesse , qui donnait le bras à M. Massolier, ce digne fonctionnaire public, dont le zèle et l'attachement pour la famille Sauvigné^ avaient paru, dans toutes les circonstances, mériter bien cet honneur.
M. Le Roux marchait près du comte , à qui il n'avait cessé de donner des marques constantes de son dévouement. Ainsi, ces respectables plébéiens trouvaient à Saint- Lô des amis sincères, qui, malgré les distinctions qui existaient alors, n'en témoignaient pas moins d'égards à ceux dont ils honoraient les vertus.
Le digne M. Ralet semblait dire , par la pieuse hilarité peinte sur sa physionomie, que les vertus mondaines suffisent rarement pour changer les cœurs , et que cg miracle n'appartient qu'à la religion.
Ce cortège arriva à l'église, et y fut suivi de tous les habitans de Saint-Lô, qui prirent tous une part sincère au bon-
LA JOLIE FERMBï^ l65
heur de M. Sauvigné et de sa famille , dont ils avaient plaint les malheurs.
On revint dans le même ordre à la ferme , que l'on visita dans tous ses détails qui faisaient honneur à l'intelligence, à Tactivité et à la propreté de la famille Jacques. On monta de là dans l'appartement de la bru et du fils, où leur mère s'était plue à réunir tout ce qui pouvait leur être commode et agréable. Ils ne cessaient l'un eL l'autre de témoigner leur reconnaissance à madame Sauvigné et à madame de Régeville, à qui ils devaient tant de bonheur. On vint avertir que le dîner était servi; il fut excellent, et la plus douce cordialité y présida : le reste de la journée se passa comme Eléonore l'avait dit, à danser et a des jeux pour tous les âges. Chacun y prit part^ principalement Sophie et les jeunes fils de M. Sauvigné, qui sautèrent , coururent tout le soir, mais a qui, cependant, on ne permit pas de veiller. Les habilans de
:t66 'mmjM'^EmE.
Saint-Lô avaient un fort beau dîner; ce fut la mijaurée i\gathë qui fitieis honneurs du repas aux paysans et aux femmes de madame de Régeville, qui ne dédaignèrent pas de s'y asseoir. La fête finie, la mère et les enfans se trouvèrent seuls sous le même toit; et au réveil, le lendemain matin , ils furent heureux de leur bonhetir Teciproque. On déjeûna en famille, et on se rendit à midi au château, où une fête était préparée ; elle fut brillante , et ^e termina par un fort beau feu d'artifice, et l'illumination du parc ; on dansa jùs- ^^'au jèîtîr. il fallait donc donner tout le lendemain au repos; et enfin, le jour suivant, on se réunit dans un bosc|;ùet d'ar- Bres odoriferâhs^ que la saison embellissait alors de fleurs nouvelles; madame Sau vigne la mère commença ainsi le récit que ses enfans et leurs amîs désiraient vivement d'enléndre :
Uistaire d'Eléoiîore de Mantbrun^ veuve de M. Sauvigné ^ receveur-général des finances.
C'est un don funeste qu'une grande beauté , parce que l'on se persuade facilement qu'avec elle on peut se passer de tous les autres. D'ailleurs elle n'a point , comme différentes qualités, besoin 4,6 temps ni de circonstances pour se faire connaître. Elle plaît à tou^ lçs,ji^ux ^ e^le reçoit les hommages de tous les hommes, de toutes les classes, de tous les âges; c'est un murmure aussi flatteur que continuel, ^ue l'on entend autour de soi. Enfin , la vanité n*a pas un instant de repos ; san^ cesse de nouvelles attaques provoquent l'amour-propre; et remarquez qu'elle s'annonce à l'âge où la raison est à peine développée, où toutes les impressions sont les plus profondes. Une belle et jeune personne, enivrée du funeste encens qu'on lui
l68 ïiÀ JOLIE FERME.
prodigue 5 si un guide éclairé ne vient pas à son secours, perd son jugement : il est faussé pour le reste de ses jours ; car elle se persuadera qu^êlre belle est tout.
On n'accusera pas une femme de soixante ans d'avoir la sotte vanité de se plaire à direy 'ai été belle^ quand il n'en reste plus aucune trace , comme si le passé pouvait vous toucher encore. Je le dis donc avec franchise , j'ai été une des plus belles femmes de Paris, et la plus adulée qu'on puisse imaginer. Aussi ce frivole avantage m'a été plus nuisible qu'aucun autre.
Ma mère, qui n'avait point été jolie, trouvait que les hommages qu'on me rendait, la dédommageaient de n^en avoir jamais reçu, et qu'ayant donné le jour à mie créature si parfaite, c'était pour elle un mérite personnel , dont elle savourait toute la douceur ; elle ne s'occupait donc que de me faire valoir ; la recherche de ma parure, à l'âge où, même sans beauté, on n'en a pas besoin, faisait l'objet de ses
complaisances ; autant elle était simple et négligée dans la manière de se aietire, autant elle voulait que je fusse magnifique, quoique sa situation ne le 1 ui permît guère ;, car le ciel qui, disait-on 5 m'avait dotée par les agrémens de la figure (i), n'avait pas cru nécessaire de m'accorder ceux de la fortune. N'importe, ma mère me menait sans cesse à toutes les fêtes , au spectacle ^ me faisait remarquer de ceux qui^ selon elle, ne s'en occupaient pas assez; et elle m'aurait plutôt confiée à un inconnu pour me faire placer au premier rang, que de souffrir que je ne fusse pas en évidence ; et quelquefois cela me^ faisait juger très défavorablement. Enfîa elle fit tant, que M. Sauvigné, receveurgénéral des finances , et alors en grande
(1) On voit que malgré ce que disait madame Sauvigné, elle répète, avec affectation et la plu5> grande complaisance, qu'elle avait été belie^
Vanité des vanités , tout n'est que vanité.
faveur auprès du ministre, devint éper-^ duement amoureux de moi, et me demanda en mariage. H avait hérite de son père, outre sa charge, de 3o,ooo fr. de rentes. Il avait du mérite et un extérieur qui ne repoussait pas : pour un bourgeois^ on pouvait dire qu'il était bien; mais ce n'élait pas une chose faite. Si ma mère était fîère de mes charmes, mon père rétait bien plus de ses parchemins, et il ne pouvait supporter que mademoiselle de Montbrun épousât le petit- fils d'un laboureur j et moi, je l'avouerai, prendre un nom où il ny aurait pas un de^ me paraissait la chose la plus fâcheuse; mais^ enfin , ma mère avait fait tant de dépenses pour me faire paraître dans le monde avec éclat, qu'elle fut obligée d'avouer à mon père qu'elle avait contracté des dettes, qu'elle ne savait comment les payer, et dont M, Sauvigné se chargeait, si on lui accordait ma main. Mon père, après avoir jeté feu et flammes, consentît à notre
union , qui ne fut jamais heureuse. Vaine, coquette, orgueilleuse, je cherchais, en me laissant entraîner au tourbillon, à remplir le vide de mon cœur. Ma len-dresse pour mon fils vint l'occuper, lorsque je ne le fus plus par le désir de plaire; mais alors l'ambition obscurcit encore mes lumières naturelles. Je ne rêvai plus qu'au moyen de faire quitter a mon fils le nom de son père, et de lui obtenir le droit de porter le titre d'un marquisat, que je voulais que M. Sauvi{jné achetât, à quelque prix que ce fut, pour cet enfant que je regardais comme ma plus chère espérance. Vous savez que, loin de seconder mes vues, il épousa la compagne vertueuse , qui seule l'a aidé à supporter les maux dont je fus cause. Vous^ n'ignorez pas l'issue de cet événement, 4ont je ne crus pouvoir me venger, qu'en cessant de m'occuper de lui, et en me; conduisant comme ayant cessé d'êlre mère: Je voulais jouir de tous les plaisirs que
l'jZ I^A JOLIE FERME.
pouvait offrir la société. Je n'étais plus jeune; je me liai avec des gens de lettres, je devins bel esprit ; et comme les philosophes, en prêchant la sobriété, sont en p*énéral assez gourmands , je voulus avoir une table très recherchée ; on sait à quelles dépenses elle entraîne. En perdant les agrémens de la première jeunesse, j'eus besoin d'une toilette plus magnifique, et par conséquent plus dispendieuse. Le caissier de M. Sauvigné, qui me devait sa place, me donnait tout l'argent dont j'avais besoin , et le remplaçait par des bil-lets dont, à l'échéance, il payait un gros intérêt. Cependant il m'avertit qu'il fal-^ lait apprendre à mon époux le désordre de sa caisse, dont j'étais la seule cause. Je ne le voulus point, et je crus pouvoir réparer ce désastre en tentant la fortune. Je jouai , et je perdis des sommes assez; considérables. Le caissier me fournissait toujours de l'argent ; mais enfin, il me déclara un jour que le lendemain, si je
ne parlais pas, il parlerait. Cette menace me fît trembler, mais il ne put refFectuer. M. Sauvigné tomba malade dans la nuit même ; il ne fut plus /possible de lui parler d'affaires, il avait une fièvre maligne et un délire continuel; il succomba le quarantième jour, sans avoir repris un inslant la connaissance. A sa mort , je me serais trouvée réduite à la misère, sans mon fils, qui n'a fait que son devoir, dit Auguste. — Avais'je fait le mien? Mais poursuivons : Plusieurs années se passèrent. Je me consolais difficilement de la perte de ma fortune, car celle que mon fils m'avait assurée, quoiqu'elle fût entièrement due à sa générosité , n'était pas suffisante pour vivre dans le monde. Je me retirai à Tabbaye de Panthemont, où je me faisais appeler madame de Montùrurty et -où je vivais en société avec des femmes de la cour; on me crojait veuve d'un homme de qualité, et^ pour rien au monde, malgré le désir que j'en avais
Î74 '^^ JÔtiE FERME.
quelquefois au fond du cœur, je n'aurais voulu revoir ce fils qui n'était pas même gentilhomme, et qui, s'il l'avait été, aurait dérogé (i), ayant pris Télat de son beau-père : comment convenir que j'étais sa mère ?
M. Leroux venait exactement m'ap-porter le quartier de ma pension; il me parlait de mon fils ; je signais ma quittance et ne répondais pas; enfin je restai dans celle éiat d'insensibilité jusqu'au moment où je reçus la lettre de mon fils; elle m'irriîa, ne la prenant que pour une ironie. La colère qu'elle me donna , alluma mon sang , et je tombai dangereu-
(h) On perdait la noblesse lorsqu'on était marchand détaillant , et par une bizarrerie de nos anciennes coutumes, le roi la donnait tous les ans aux deux plus habiles négocians en gros : comme s'il ne fallait pas vendre par partie ce qui est en magasin. Pourquoi punissait-on dans i'ua ce que l'on récompensait dans Taùtre ?
sèment malade. Je passe sous silence les sollicilalions qui m'avaient ëtë faites de me réconcilier avec Auguste , et auxquelles je n'avais fait aucune attention ; mais les approches de la mort m'ou- A^rirent les yeux. Je jugeai ma conduite comme je devais craindre qu'elle le fût parle juge suprême , et je promis à celui qui tient dans ses mains le fil denosjours, que si je revenais à la vie, je réparerais, autant qu'il serait en moi, le mal que j'avais fait à mon fils. Dieu daigna recevoir ce vœu , et me donner le moyen de le remplir plus exactement que jamais je ne pouvais l'espérer.
J'étais à peine en convalescence , que M- le comte deRégeville me fit l'honneur devenir chez moi avec M. Massolier, et il me proposa l'acquisition de la jolie ferme. J'étais déterminée à y consentir, malgré les sacrifices qu'il me fallait faire pour me réunira ma famille, qui eût été assez mal à l'aise, et obligée à un travail
l'^G LA. JOLIE FERME.
encore ^fort pénible ; mais j'avais appris avec un grand chagrin, que ma bru avait €té très mal , et que c'était en mon nom' que M, le comte de Régeville , car il faut bien que vous îe sachiez , avait trouvé le moyen de lui ôter une partie delà fatigue qu'elle éprouvait depuis qu'elle habitait Saint-Lô.
M. Sciuvjgné. ' — Quoi! M. le comte ^ c'était vous qui me faisiez payer cette rente de 600 fr. ?
Le Comte. — J'avais espéré que madame votre mèfe ne parlerait pas de cette mi- :sère, dont au surplus j'ai été entièrement remboursé par elle : ainsi que votre amourpropre 5 monsieur, qui est aussi un peu chatouilleux, ne s'alarme point !
M. Sauvigné. —Non , ce sentiment ne peut tenir contre une si touchante générosité. Puis-je donc oublier que c'est à cette ruse que je dois la santé , peut-être la vie de ma chère Lucile !
Le Comte. — Qui n'aurait pris à elle un
LA JOLIE FERMEV ^ I77
vif intérêt? mais laissons continuer madame Sauvigné.
Le jour que ces détails me furent donnés par MM. Massolier et Leroux, je reçus une lettre de Brest, qui m'apprenait que le vaisseau marchand le Prudent y était entré dans le port avec une riche cargaison 5 dont une grande partie m'appartenait. En effet , un frère de ma mère avait passé avec un de ses neveux dans rinde, où il avait fait une grande fortune* Il y est mort , et a institué mon cousin son légataire universel, et m'a laissé cependant 30O5O00 fr. en argent de France, quidevaient être prélevés d'abord sur tout le bien , chargeant son neveu , dont il connaissait toute la loj^auté , de l'exécution de son testament.
En effet , les intentions de mon oncle ont été exécutées avec la plus parfaite exactitude , et ce legs que je n'attendais pas^ est arrivé sans le moindre retard ; alors j'ai dit à M. le comte, qui me demandait
à quoi je me décidais , que je ne changerais rien à mes premiers plans ; seulement je priai M. de Régeville de me permettre de rembourser en entier tout ce que la jolie ferme lui avait coûté , et je la donne à ma bru pour la dédommager des sacrifices qu'elle a faits sur la succession de son père, pour liquider celle de mon mari. J'ai conservé mon mobilier, ma vaisselle , mes diamans , que j'aurais vendus pour payer en entier ce bien. Le reste de ma fortune sera à mon fils. Je ne lui demande que de prélever 50,000 fr. pour la dot de Pauline ^ lorsqu'elle rencontrera un homme digne d'elle , et que ses plus jeunes frères soient envoyés à Rouen pour reprendre leurs études. Quant à Frédéric, en le laissant s'occuper de l'agriculture , je crois lui assurer des jouissances plus tranquilles, et conserver à son père un ami précieux. Pour moi , je renonce à jamais à Paris , et veux finir mes jours dans cette douce retraite, où je verrai arriver les
LA JOLIE FERME. l'Jg
infirmités de la vieillesse sans les redouter; puisque les soins de mes enfans les adouciront, et qu'en mourant je pourrai me dire : Mes derniers jours ont été les plus beaux de ma vie, puisque ce sont les seuls où j'ai rempli les devoirs importans de mère , et goûté la douceur de l'être.
Tous ses enfans rassurèrent qu'ils se flattaient que le ciel leur accorderait le bonheur de la poséder encore de longues années , pour lui prouver leur amour et leur respect.
Sophie, qui avait fort à cœur de savoir comment les robes et les habits s'étaient trouvés si bien pour chacun de ceux pour qui ils étaient, ne put s'empêcher de le demander à Eléonore, qui convint que la comtesse , qui était dans la confidence , avait eu par Marie les modèles des robes et des habits qu'elle prenait chez madame Sauvigné, dont Victoire se servit pour faire des patrons que l'on envoya à un
l8o XA JOLIE FERME.
tailleur el à une ouvrière , qui les ont faits ainsi. Vous vojez^ ma chère petite, que tout cela n'est nullement diabolique.
La famille Régeville , le curé , l'abbé E.alet et leurs amis de Paris, félicitèrent îa mère et les en fans d'être rendus les uns aux autres. Depuis ce jour, les deux familles furent constamment unies, et étaient presque toujours ensemble, soit au château, soit à la jolie ferme. Il existait une grande émulation entre les enfans, tant pour exquérir des connaissances utiles, que pour croître en sagesse. Sophie remercia madame Sauvigné de la complaisance qu'elle avait eue de lui expliquer ce mystère.
Madame Sauvigné la mère vécut fort vieille , et renonça de bonne foi à l'ambition et à l'orgueil. Comme les années l'avaient forcée à renoncer au vain désir de plaire , son fils et sa bru lui rendirent les soins les plus toucbans, Leurs enfans
LÀ JOUE FERME. l8
suivirent leurs exemples, et Lucile et son époux trouvèrent dans leur tendresse la récompense de ce qu'ils avaient fait pour leur mère. Il en fut de même de ceux de M. de Régeville, qui, élevés dans les senlimens les plus vertueux , après avoir été formés loin des dangers du monde , y brillèrent ensuite moins par leurs rangs que par leurs qualités personnelles.
Ainsi Dieu bénit ces deux maisons. Le château de Saint-Lô, qui était regardé comme protége&nt tous les malheureux de la contrée, conserva long-temps leclat qu'il avait reçu de ses anciens propriétaires. La jolie ferme rappelait avb vieillard, qui le redisait à ses enfans^ par combien d^épreuves la famille Sauvigné avait passé pour parvenir à une situation douce et heureuse ; et en parlant de Pauline, de sa mère, que la plus vive tendresse unit jusqu'au dernier jour, car mademoiselle Sauvigné survécut de peu d'années à celle qui lui avait donné la
l82 I^A JOLIE FERME.
vie, il disait : Si après leur réconcilialion avec madame Sauvigné, elles ont été riches et heureuses, on peut bien dire que c'était la Vertu récompensée^ ^
stii^Dsiisas
IIIS ronflllES lYî \ KR^lITE
/^^%'t^^^Sf t2^>^<^;^ yi/zr o c^^i^Z^^^iLJ^