LA VERTU ENSEIGNÉE PAR L* EXEMPLE
Madame Clevelan allait un dimanche malin, visiter, suivant sa coutume. Técole établie depuis peu pour les pauvres de la paroisse , lorsque d'un élégant équipage qui passait rapidement près d'elle, elle entendit une femme s'écrier: C'est ma tante ! c'est elle \ j'en suis certaine. Xe carrosse aussitôt s'arrête ; un domestique qui était à cheval mit pied à terre, et ayant ouvert la portière , deux jeunes personnes, dont la plus âgée paraissait avoir quinze ans et l'autre une année de moins , sautent précipitamment de la Toiture, et, courant après madame Clevelan, lui disent en l'embrassant: Sûrement, madame, vous ne pouvez avoir oublié Emma et Elise,
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Mes chers enfans, mes bonnes nièces , dit cette aimable femme en les pressant tendrement contre son cœur , que de plaisir me procure cette rencontre imprévue ! Je ne vous remets encore vraiment pas ; vous êtes tellement changées depuis quatre ans que je ne vous ai vues, que je serais 5 je vous jure, passée devant vous sans me douter que vous fussiez mes nièces. Mais où est M. Fitz-Henry ? pourquoi voyagez- vous sans lui?
Cette lettre, ma chère tante, répliqua Emma Fitz-Henry, en tirant un grand paquet de sa poche , va vous instruire de tout, et mettre à répreuve cette tendresse que vous avez pour nous et que vous tenez de notre chère maman comme vous Tavez souvent dit à notre père. Si quelque chose était nécessaire pour réveiller en moi cette tendresse , ce serait la ressemblance frappante que vous avez avec votre respectable mère. Mais M. Fitz-Henri ne pouvait me donner une
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plus forte preuve de son estime et de son artiitié , ni me faire un plus grand cadeau, qu'en vous confiant à mes soins , et si les circonstances répondent à mon attente , nous ne nous séparerons pas de sitôt.
Mais retournons au château; vous devez, mesenfans, après un aussi pénible voyage, avoir besoin de vous rafraîchir.
Madame Clevelan fit servira ses nièces ^U café , des fruits et des gâteaux, et se retira ensuite dans son appartement pour j- lire la lettre que lui avait remise sa nièce. Mais quel fut son étonnement loi*squ'ellé vit que M. Fitz-Henry avait accepté le gouvernement d'une île dans les Indes Orientales , et que ne sachant pas si ce séjour pouvait convenir A de jeunes personnes, il avait pris le parti de confier ses filles à madame Clevelan, jusqu'à ce qu'il ait pu s'en assurer luimême.
Celte nouvelle la^surprit et l'affligea ; elle commença à craindre que ce qu'on
lui avait appris des extravagances de son beau-frère depuis la mort de son aimable femme, ne fût que trop vrai, et pensa qu'il n'entreprenait ce voyage que pour réparer les brèches considérables que le jeu avait fait à sa fortune.
A la mort de madame Fitz-Henry, madame Clevelan avait témoigné un grand désir d'avoir ses nièces ; mais leur père n'avait pu y consentir, parce que, disaitil, il ne pouvait vivre sans elles. Il les mit d'abord en pension à Queen-Square, €t il les faisait venir chez lui tous les samedis ; mais il y avait à peine six mois qu'elles y étaient, qu'il prit pour elles une gouvernante française^ et dès ce moment elles ne le quittèrent plus.
Depuis la mort de madame Fitz-Henry, sa femme-de-chambre avait tenu la maison; c'était par madame Langlane que madame Clevelan avait été instruite du train brillant que menait son frère. Ses iiièces lui écrivaient bien quelquefois.
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mais comme leurs leUres étaient évidemment de la façon de leur gouvernante,' elles ne lui avaient jamais fait un bien grand plaisir.
Madame Clevelan ne pouvait revenir de l'étonnement où Pavait jetée ce qu'elle venait d'apprendre, et tout en cherchant à en deviner la cause, elle resta fort longtemps dans son cabinet de toilette sans s'en apercevoir, et elle y fut restée encore davantage si le bruit que firent ses nièces en frappant à la porte ne l'eût tirée de
sa rêverie.
Eh bien, ma tante! lui dit Élise, que pensez-vous du projet qu'a formé mon père de passer aux Grandes-Indes? — Je pense, ma bonne amie, reprit madame Clevelan, que j'y gagnerai beaucoup, et j'espère que vous n'y perdrez pas. Cependant, je ne puis vous dissimuler ma surprise devoir une personne jouissant d'une fortune aussi considérable que votre père, renoncer à son pays et à ses plus chères
affections , dans la seule vue de ràûgmenter encore.
Sa fortune est sans contredit considérable, dit Elise, mais je suis portée à croire qu'il en a dissipé une partie : c'était du moins l'opinion de madame Lemoine, qui en savait là-dessus plus que moi. Au moment même> le carrosse de ladj Luton s'arrêta devant la porte , et madame Glevelah se dispose à la recevoir et à lui présenter ses nièces* Aussitôt après le dîner, madame Clevelan invita Emma et Elise à l'accompagner à l'école du dimanche en leur disant que leur arrivée Tavait empêchée de sy rendre, car elle était en chemin au moment où elle eut le plaisir de les rencontrer. A l'école un dimanche! dit Emma, ah madame! je pensais qu'à une aussi grande distance de la capitale, on avait trop de dévotion pour s'occuper un dimanche ; au surplus, celte méthode est excellente, et je suis presque sûre que ce sont les parties de cartes qui se font à Londres qui ont
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fait naître aux paysans la pensée de s'occuper un jour que leurs aïeux passaient entièrement à chanter des psaumes et à prier.
J'espère 5 Emma, dit madame Clevelan en îa regardant d'un air sévère, j'espère que voire père n'a pas voulu , dans un âge aussi tendre , vous plonger dans un vice destructeur de tout sentiment de piété et de vertu.
Comment, madame! dit Emma, avezvous donc oublié mon âge? je puis vous certifier que j'ai pendant quinze mois au moins présidé à une table de jeu.
L'étonnement où cette réponse avait jeté madame Clevelan éclata dans ses regards ; elle expliqua à ses nièces ce qu'on faisait le dimanche à l'école , et leur demanda une seconde fois si elles voulaient l'accompagner.
Nous sommes, madame, bien sensibles à votre politesse, dit Emma d'un air embarrassé ; mais comme je ne vois pas quel
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plaisir nous aurons à entendre une poignée d'cnfans mal-propres lire et réciter leur catéchisme^ permettez-nous de différer notre visite jusqu'au temps ou Pair de la campagne, les occupations champêtres et votre exemple, pourront nous don^ ner du goût pour ces sortes d'amusemens.
Madame Clevelan ne répondit rien à ce sarcasme , elle se contenta d'ordonner à un laquais de tenir le thé prêt pour son retour. Elle mit son mantelet, et se ren- <3it à l'école. Ce qu'elle venait de voir du caractère de ses nièces, n'était pas propre à lui inspirer d'elles une idée avantageuse j mais ayant réfléchi que leur mère était la femme du monde la plus aimable, elle n'attribua leurs défauts qu'à la mauvaise éducation qu'elles avaient reçue , et forma mille projets pour en détruire les funestes effets.
Madame Clevelan ne resta à l'école que le moins de temps possible , elle passa le reste de la soirée à questionner ses nièces
sur la manière dont elles s'occupaient habituellement à Grosvenor- Square, Sans paraître chercher à connaître leurs inclinations^ elle parvint, à force de peines , à découvrir que la grandeur, le faste et l'éclat, étaient le goût dominant d'Emma; qu'Elise, au contraire, paraissait: préférer l'utile au brillant 5 sans avoir cependant d'éloignement pour ce qui faisait les délices de sa sœur.
M. Fitz-Henry, en se séparant de ses filles , leur avait donné à chacune 5oo liv,. sterlings pour leur enî retien et leur menus plaisirs, avec la promesse de leur faire tenir une somme considérable , si elles ne venaient pas le retrouver aux Indes. *
Madame Clevelan jouissait d'une fortune très considérable, et quoique jusqu'alors elle s'en fut toujours fait honneur, elle résolut , à l'arrivée de ses nièces^ d'augmenter sa maison. Elle prit alors un laquais de plus, commanda un nouvel équipage, et fît venir la fille d'un fermier^
pour servir de femme-de-chambre à mesdemoiselles Fitz-Henry.
Madame Clevelan aimait passionnément la musique, et jouait avec beaucoup de goût et de facilité de la harpe et du piano. Elle fut d'autant plus mécontente du peu d'habileté de ses nièces qu'elle savait qu'elles avaient eu les meilleurs maîtres. Tantôt les demoiselles ne voulaient pas jouer du tout, tantôt elles ne voulaient jouer qu'un quart-d'heure. Leur tante toléra d'abord cette nonchalance ;mais s'apercevant ensuite que loin de diminuer, elle ne faisait que croître, elle leur signifia que son intention était qu'elles^ consacrassent leurs matinées à l'élude*^ Comme elle était assez familière avec l'his-toire, la géographie, l'italien et le français^ elle se faisait un plaisir de leur donner elle-même des leçons, et de leur faire lire les auteurs qu'elle croyait les plus propres à leur former l'esprit.
Madame, reprit Emma avec vivacité >
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je suis sûre que rintention de mon père n'a jamais été de faire de vous notre institut rice. Au reste, je puis vous assurer que madame Lemoine a pris tant de soin de noire éducation, qu'il ne nous reste plus que peu de choses à apprendre.
Ce que vous venez de me dire m'enchante, répondit madame Glevelan ; mais comme vous avez beaucoup à perdre, et qu'il serait terrible, après vous être donné tant de peine, d'éprouver un si grand malheur , faites-moi le plaisir, ma bonne amie, d'aller dans ma bibliothèque y prendre le premier volume de Métastase:
c'est mon auteur favori , je serai bien aise de vous l'entendre lire. Emma lui répondit qu'elle détestait l'italien , que sa sœur le lisait beaucoup mieux qu'elle. Elise, dit-elle en même temps à sa sœur, allez; chercher ce hvre.
Si vous le lisez mal , reprit madame Clevelan d'un ton sérieux, c'est une raison de plus pour lire souvent; d'ailleurs,
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ma chère 5 îe suis habiluée à être obéie de tout le monde, et je ne pense pas qu'une jeune personne de quinze ans veuille me contester ce droit.
Emma se rendit à la bibliothèque, eix rapporta le livre et se mit à lire , mais dur ton le plus monotone; son accent et sa prononciation parurent si détestables à sa tante, qu'ennuyée deFentendre, elle lui ôla le livre des mains en lui disant qu'elle lui était très obligée de rattenlion qu'elle avait eue de faire ce qui pouvait lui être agréable; mais qu'elle était fâchée d'être oblip*ée de lui dire quelque chose qui pourrait ne pas lui faire de plaisir, c'est aue bien sûrement madame Lemoine ne connaissait pas du tout Titalien. Je suis^ ma chère, ajouta-t-elle, folle de cette lanp*ue, et j'ai eu le bonheur d'avoir un des meilleurs maîtres. Si vous voulez prendre la peine dem'entendrehre, vous jugerez à ma prononciation combien la vôtre est éloignée d'être bonne.
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Je vous suis, madame, dit Emma, fort oLligée de la peine que vous voulez bien prendre, mais je n'ai aucun goût pour les lectures 5 et comme j'ai le bonheur de posséder une fortune assez considérable pour me passer de ces talens, que Ton a coutume de faire envisager comme indispensables aux filles d'une naissance moins élevée que la mienne, je ne veux pas prendre la peine d^ m'y livrer; souffrez donc que je n'accepte point l'offre que vous voulez bien me faire.
Madame Clevelan doutait si elle veillait en entendant la réponse déplacée que lui fît sa nièce ; elle se disposait à lui témoigner son mécontentement, lorsqu'un laquais entra et lui remit la lettre suivante :
Ma chère sœur,
Tourmenté par mes remords et réduit au désespoir, comment m'y prendrai-je pour vous faire part d'une nouvelle affreuse
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que VOUS ne manqueriez pas de savoir tôt ou lard !
Je ne veux point, par de longs discours, vous préparer à apprendre mon malheur;^ je Vous dirai donc en deux mots que je suis ruiné. Oh ! mes eiifans ! comment pourrez-vous entendre celle horrible vérité ! Elevées dans le luxe , encouragées à la dépense , comment pourrez-vous supporter le coup fatal qui vous plonge dans l'infortune et vous réduit à la mendicité !
STe vis Pabîme où j'étais sur le point de tomber, et je n'eus pas assez de courage? pour- ra'ètlif éloigner. La connaissance que j'aide la situation critique de mes affaires, a pu seule me déterminer à accepter un emploi aux Grandes-Indes. J'ai vendu mes biensfonds pour en placer le produit sur la banque , voulant que dans fe cas où je viendrais à mourir, mes filles pussent sans peine et sans embarras relîllir leur fortune. Ce matin même je
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me croyais le maître de ôoo^ooo livres sterliiigs, somme qui eût paru immense à beaucoup de personnes , mais que je considérais comme fort peu de chose, en ayant dissipé trois fois autant au jeu. Dans un moment malheureux je retournai au tripot où j'avais commencé ma ruine, et j'eus le malheur de l'achever.
Je me résigne à partir pour les Indes , je veux cacher dans quelque Heu ma tête coupable , et finir mes jours dans le repentir* et la pauvreté. Gardez-vous bien ^dem'écrire, car votre pitié et vos reproches me seraient également a charge.
Ayez soin de mes enfans, je vous le demande au nom de leur mère , et lâchez de leur inspirer de l'horreur pour une pas* sion qui a pour jamais troublé le repos de leur infortuné père.
Adolphe FiTz -Henry.
Ijcs larmes de M. Fitz-Henry avaient îitliré l'attention d'Elîse ^ et le changement
qu'elle aperçut dans la conlenance de madame Clevelan pendant qu'elle lisait celle lettre , lui avait fait concevoir des craintes.
Mon père est-il malade, madame , s'écria^-t-elle, ou bien que peut-il vous avoir mandé qui vous ait si fort agile? Madame Clevelan lui répondit que son père se portait bien; au même instant elle se mit à dire d'un ton de voix étouffée par les larmes et les sanglots: Pauvres enfans ! pauvres enfans!
Emma et Elise entendant ces paroles regardèrent leur tante avec une curiosité mêlée d'étonnement, et semblaient craindre de lui demander lesujet de sa douleur*
La façon de penser qu'Emma venait de manifester immédiatement avan^ 'aryixég de cette lettre fatale, convainquit madame Clevelan qu'elle regarderait la perte de sa forlune comme le plus grand de tous les malheurs. D'un autre côté, le peu de plaisir qu'elle et sa sœur avaient pariç trouver dans une vie tranquille et raisonnable.
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lui prouvail; assez clairement qu'elles avaient un goûl décidé pour la dissipation, le plaisir et la dépense.
S'il y avait eu la moindre probabililé qu'elles pussentse trouver heureuses d'avoir changé de genre de vie, madame ClevelanV loin de s'affliger du malheur de leur père, ^ ^'enfùt réjouie, car elleytrouvaitune occasion de leur témoigner sa tendresse et son amitié ; mais comme elle les entendait journellement faire éclater leur mécontentement et regretter leurs plaisirs passés, elFe conçut pour l'avenir de vives alarmes sur leur compte, et adopta le plan qui lui parut le plus propre à leur faire trouver de l'agrément dans leur nouvelle manière de vivre;
Elise eut à la fin le courage de mander à sa tante le sujet de son chagrin. Si sa sœur et elle , lui dit-elle , nè^' pouvaient le dissiper lout-a-fait, elles voulaient au, moins le partager.
Le partager, ma chère enfant! reprit madame Clevelan, le partager! Plût à
Dieu que la chose ne vous regardât pasî car quelque malheureuse qu'elle soit pour moi 5 elle Test encore bien plus pour vous. Juste ciel ! s'écria Emma , qu'est-il donc arrivé ? Je vous en supplie, ma tanle, ne me laissez-pas plus long-temps dans cette cruelle incertitude. Puis d'un ton de voix mal articule: Mon père aurait-il perdu sa fortune au jeu? Madame Clevelan ne lui répondit que par un signe de tête. Mais 5 madame, continua Emma, les biensfonds, ils sont à Elise et à moi; un autre signe de tête de madame Clevelan lui fit voir que tout espoir était perdu. Elle ne put tenir à ce dernier coup; la douleur lui fit jeter des cris affreux et la fit tomber dans de violentes convulsions. On la transporta alors dans sa chambre ; madame Clevelan s'y rendit ; et lorsqu'elle fut revenue à elle , elle employa vainement tout ce que la religion et la raison purent lui suggérer pour la convaincre qu'il n'y avait que les méchans qui fussent
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tout-à-fait malheureux. Mais lorsqu'elle vit que tous ses discours ïie produisaient aucun effet, elle se retira dans son appartement pour réfléchir au projet qu'elle avait conçu.
Lorsque l'heure du dîner fut arrivée, Emma et Elise, s'excusèrent de se présenter à table. On leur envoya un poulet dans leur chambre. Madame Clevelan fît servir le thé chez elles , et elle eut l'agré^ ment d'observer qu'elles paraissaient plus tranquilles et plus résignées à leur sort qu'elle n'avait eu lieu de Fespérer. Pour les amener peu à peu vers le but qu'elle s'était proposé , elle commença par parler! de l'incertitude des plaisirs de ce monde €t de la folie qu'il y avait à faire consister son bonheur dans leur jouissance. Quant à moi, dit-elle, je m'étais bercée de l'espoir de passer ma vie dans cette paisible retraite et de m'assurer une existence heureîise en contribuant de tout mon pouvoir^ à soulager les besoins d'aulrui; mais à
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présent tout est changé, et ma foi^une actuelle exige d'autres arrangemens. L'imprudence de votre père me jette dans des embarras qui me forcent à choisir pour rna retraite un pays où l'on vive a bon marché, et où je puisse, malgré la médiocrité de mon revenu, faire encore du hien à mon prochain.
Madame Clevelan aurait pu continuer plusieurs heures de suite sur le même Ion, sans craindre d'être interrompue par «es nièces, tant elles étaient consternées devoir que leur père avait, par son imprudence, endommagé la fortune de la seule personne sur ramitiç^ de laquelle elles avaient droit de compter. Elle finit par leur dire qu'elle avait depuis longtemps dessein de faire un voyage dans le pays de Galles, et qu^ellc n'avait différé jusqu'à ce jour, que parce qu elle n'avait trouvé personne qui voulût l'accompagner : mais que dans ce moment elle voulait faire par prudence ce qu'avant elle
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n'eût fait que par goût ; qu'elle était en un mot dans l'intention de se fixer dans le pays où l'on vit à meilleur compte que partout ailleurs. Elle ajouta qu'elle engagerait lady Luton à habiter son château pendant qu'elle ferait faire au sien les ré-parations considérables qu'elle avait projetées depuis long-temps, et qu'elle n'avait retardées que faute de trouver dans les environs un local qui lui convînt. Elle les exhorta ensuite à supporter leur malheur avec courage et résignation, en les assurant que le bonheur n'est que dans le cœur, et dépend moins des événemens que le vulgaire ne se l'imagine.
En moîiis de quinM Jours tout fut prêt pour leur voyage. Madame Clevelan, à la demande de ses nièces, prit le nom de madame Ow^ne, pour empêcher qui que ce fût de découvrir la triste situation de leurs affaires.
Au moment où madame Clevelan se disposait â quitter son château, tous les
domestiques de lady Luton furent attaqués de la fièvre putride. Deux en moururent, et les autres allèrent, après leur guérison, passer quelque temps chez eux pour changer d'air. Madame Clevelan saisit celte occasion d'offrir ses gens à son amie. Comme il devait naturellement paraître fort étrange aux voisins et aux domestiques de madame Clevelan de la voir ainsi voyager en chaise de poste, sans aucune suite, pour prévenir toutes les conséquences qu'ils auraient pu en tirer, elle répandit le bruit qu'elle allait passer six mois à une maison de campagne de M. Fiiz-Heni'j, et qu'ainsi elle n'avait besoin ni d'équipage^ ni de domestiques.
Il ne se passa i-ien de remarquable pendant leur voyage ; le quatrième jour elles arrivèrent à Barmouth en fort bonne santé, avec l'esprit très tranquille.
C'était sur la description que fait M. Prutt de la beauté de ce pays et de
la simplicité des mœurs de ses habitans, que madame Owne (car nous la nommerons ainsi à l'avenir) s'était décidée à s'y fixer. Elle trouva en y arrivant une petite maison située sur le bord de la mer qu'elle loua sur-le-champ. Voilà donc mesdemoiselles Filz-Henry, accoutumées jusqu'alors à habiter une maison aussi vaste qu'un palais, confinées dans une simple chaumière avec une servante et un valet pour tout domestique.
La pauvreté des paysans qui habitent les environs de Barmouth, fournit à madame Clevelan mille occasions d'exercer sa bienfaisance j et la reconnaissance que témoignaient, pour les secours les plus modiques, les infortunés à qui elle les donnait, prouvait assez le besoin qu'ils en avaient et quel prix ils y attachaient.
Emma et Elise, privées de toute so* ciété qui pût les distraire, eurent recours, pour passer leur temps, aux oc-
cupations qu'elles avaient autrefois dédaignées. La lecture et la promenade devinrent leurs amusemens favoris. Eu parcourant les rochex^s et en gravissant les montagnes dont les environs de Bar- | moulli sont couverts , elles oublièrent les jardins de Kingston. Lorsque l'hiver approcha, Emma témoigna à sa tante le désir d'avoir un piano: c'était, disaitelle, un moj^en de distraire et de chasser l'ennui qu'eussent pu lui causer les longues soirées.
Eh bien, dit madame Owne, je consulterai mes moyens, et s'ils nie permettent de vous satisfaire sur ce point, soyez sûre que je le ferai ; maïs j'ai promis ce matin de prendre avec nous la petite Sally Burfond, fille du pêcheur, que votre sœur et vous paraissez aimer beaucoup; cela vous procurera quelque amusement. — Oh! le cher petit ange!
dit Emma; avez-vous de votre vie rencontré une beauté aussi accomplie? —
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Il est vrai, reprit madame Owne, qu'elle est charmante; mais ce ne sont pas ses charmes qui m'ont intéressée en sa faveur : le pauvre Burfond a sept enfans, ^l ce n'est qu'avec une peine incroyable qu'il peut pourvoir à leurs besoins, quoi- K]ue quelques-uns d'entre eux soient déjà ^n âge de gagner quelque chose. Eh bien, malgré tant de peine, ces pauvres gens sont si conlens de leur sort et si résignés à la volonté de la providence, que je regarde comme un devoir pour vous de 4es soulager, et comme je me suis aperçue que vous aviez une prédilection marquée pour îa petite Sally, je mç suis décidée & la prendre de préférence, quoiqu'elle soit dans un âge si tendre que vous serez en quelque façon obligées de lui seryir de nourrices. Eh bien, soit, ma chère tante, dit Elisa , nous lui servirons de nourrices €t même de servantes; pourvu que nous ayons ce petit ange avec nous, je serai -contenté. Nous pouvons dès à présent
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conimencer nos fbnçlions en lui faisant des habillemens neufs. no^
On fît venir Sally sur-le-champ , Qt nos deux nouvelles nourrices, avec Taide de madame Owne, completlèrent son petit trousseau avant qu'il ne fût l'heure de la coucher. Le lendemain rnat^pEaima se leva une heure plus tôt que de côut utile, pour avoir le plaisir de l'habiller.
Dans les premiers jours de ijiQvembre, Emma vit un matin deux hommes portant une grande caisse^ qui s'acheminaient vers leur chaumière. Quels fujijejij sa joie et son étonnement lorsqu'ils furent entrés, et que la caisse fut ouverte, de voir qu'elle renfermait un superbe piano neuf! Elle fut charmée de trouver un inslrument dont elle s'était peu. soi;ci4çf P^J^^trée de reconnaissance pour la complaisance de sa tante^ e^Q cj:^i|j*Ut Jl jq^ partement pour lui en faire ses remercîmens; elle défit en même temps un grand paquet de musique que Ton avait apporté
avec le piano; elle sejmit]a jouer des sonnâtes de démenti, et lorsque sa tante arriva, elle la supplia de vouloir bien oublier sa conduite passée et de prendre la peine de lui donner des leçons. Ma* dame Owne l'embrassa tendrement et lui fil compliment du changement qui s'était opéré dans toute sa conduite. Elle exé- •cula à l'instant même un moi^ceau que sa aiièce joua ensuiXe d'une manière qui annonçait un talent supérieur.
La lecture, la musique, la promenade «t la géographie , occupaient alternativement leurs heures de loisir. Le babil -agréable de la petite Sally, était à la fois pour elles une source de plaisir et un rejoaède contre la mélancolie.
La bonté de madame Owne ne $'étendait pas seulement sur la famille de Burfond, beaucoup d'autres y avaient part , et l'exemple qu'elle donnait à ses nièces les rendit charitables.
A la première nouvelle de la ruine de
212 HISTORI)ETTE|
M. Fitz-Henry, elles remirent à leur tanle 5oo livres sterlings qu'elles possédaient, en la priant de les placer sur la banque; elle leur promit de leur donner tpu^ 4es ans trente guinées pour leurs menus plair sirs. Quelque modique que paraisse cette somme, ellç était plus que suffisante peur leurs besoins, et les mettait en état de donner des secours non- seulement aux parens de Saîly, mais encore à beaucoup d'autres pauvres famillesT
Il y avait déjà près d'un an qu'elles vivaient dans cette retraite, lorsque madame Owne commença à sentir quelqu'envie de retourner dans un lieu qu'elle chérissait sous plusieurs rapports ; et comme elle était persuadée que ses nièces avaient perdu le goût des plaisirs et de la dissipation, elle commençait à se i*^iç§ des reproches de les priver si long-temps des amusemens qu'il était si naturel de chérir à leur âge. Elle prit aussitôt la résolution de leur faire connaître au vrai
d'un iERMITE. 21 3
la situation de ses affaires, et de leui^ expliquer les motifs qui l'avaient engagée à feindre avec elles.
Au moment même ses deux nièces entrèrent dans sa chambre ; la douleur et la pitié étaient peintes sur leurs figures : elles venaient annoncer à leur tante que le pauvre Burfond, en sautant de son canot à terre, s'était heurté le pied contre une pierre , et qu'en faisant des efforts pour ne pas tomber, il s'était foulé la jambe et démis la rotule. A présent, <lit Elise, ses pauvres enfans vont mourir de faim, car quelque peine que se donne leur mère , elle ne gagnera jamais assez pour les soutenir.
Sans doute, mon amie, reprit madame Owne, nous dëvt)hs tout employer pour
prévenir un malheur aussi affreux que celui que vous paraissez redouter; mais tout en plaignant le sort de ce pauvre Burfond, je dois me féliciter de voir que vous avez le cœur sensible et bon , et que vous
ai4 HISTORIETTES
n'avez pour les malheurs d'aulrui , ni inclifFérence> ni insensibilité. Il m'est impossible, continua cette aimable femme, de vous exprimer la satisfaction qdè j'éprouve en considérant l'heureux changement qui s'est opéré dans votre façon de penser et d'agir. Si votre respectable mère vivait encore, elle ne serait pas plus contente et plus fîère en vous avouant pour ses filles, que je ne le suis en vous déclarant que, quoique je n'aie pas le nom de votre mère, j^en ai au moins le cœur et la tendresse. Je me fais d'avance une fête de vous présenter à la société comme mes filles adoptives et les héritières de 80,000 1. sterlings. Héritières ! s'écria Elise. — 80,000 liv. sterlings ! dit Emma, quel grand changement, ma chère tanle^ nous a rendues si riches!
Il n'y a rien, ma chère^ de nouveau dans tout ceci, reprit madame Clevelan (car nous ne voulons plus à l'avenir la nommer madame Owne): lorsque vous eûtes le
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malheur de perdre voire aimable mère , je fis mon testament , et à l'exception de quelques legs de peu de conséquence , j'a* bamdonnai tous mes biens à votre sœur et à vous. Elle leur expliqua ensuite les raisons qui l'avait engagée à dissimuler avec elles ; puis les ayant tendrement embrassées , elle leur tint le discours suivant :
Après avoir passé une année à Barmoutli, dans la solitude et dans la retraite, je n'ai plus lieu de craindre que vous vous plaigniez de la monotonie du château de Clevelan ; mais si en sortant de Grosvenor- Square , vous y eussiez été tout-à-coup reléguées, je suis sûre que ce changement vous aurait donné du dégoût et du mécontentement. Au lieu d'éprouver la satisfaclioii de vous voir heureuses, étant seules avec moi , j'aurais eu le plaisir de vous entendre vous plaindre et murmurer. Votre façon de penser et d'agir est, par bonheur, totalement changée; vous avez éprouvé le malheur et vous avez appris à
le plaindre; VOUS avez conlracté rhabilude de vous amuser toutes seules sans le secours des plaisirs bruyans. Maintenant V.OUS allez retourner dans le monde avec un caractère propre à en goûler les plaisirs avec modération, et à en essuyer les disgrâces avec résignation.
O madame! reprit Emma, comment pourrons-nous jamais nous rendre dignes de votre bonté et de votre indulgence?
Mais combien notre conduite a dû vous déplaire ! que nous avons dû vous paraître méprisables! Vous ne vous êtes pas content(^e^de nous appr^iidre a devenir aim||blés, votre exemple nous a forcées à Têfre. Je vais retourner dans la société, et sij y ressens jamais le moindre penchant a ToPr gueil et à la vanité, je penserai à Barmouth et ie redeviendrai humble*
Vous êtes, en vérité , une bien aimable fille, répartit madame Clevelan, j'ai le plaisir de découvrir chaque jour en vous quelque nouvelle qualité qui me force à
\^ous aimer et à vous admirer davantage. Les défauts que j'ai autrefois remarqués en vous , n'étaient que les effets des mauvais exemples et ^des mauvais conseils.
Votre gouvernante , de qui vous aviez, conçu une si liante opinion, ne s'appliquait qu'aux qualités superficielles, sans chercher à former votre cœur. Mais allons^,mes enfans^ chez ce pauvre Burfond , et nous verrons ce que nous pourrons faire pour hii.
En arrivant elles trouvèrent le malheureux en proie à de si vives douleurs,, que madame Cleveîan craignit qu'il n'eût la jambe cassée. Toutefois elle eut la satisfaction devoir que la compresse qu'elle avait fait mettre sur sa blessure, lui avait procuré beaucoup de soulagement; qu'elle avait fait disparaître l'enflure, et Burfond* était convaincu que sa jambe n'était pas.^ fracturée. Ce pauvre diable apprit avec beaucoup de regret le départ de madame Cleveîan. La promesse qu'elle lui fît de lui
Il 8 HiSTOHlETTES
donner tous les ans dix liv. sterlîngs, ne put le consoler.
Il y avait déjà un mois que le châteaa de lady Lûtbn était entièrement^ Wj[)aré ^ lorsqu'elle reçut la nouvelle du retour de son amie. Tous les domestiques furent transportés de joie en songeant (p'iîs at-laient revoir une maîtresse pour laquelle ils avaient tant de respect et d'attachement.
Quoique madame Clevelan eût chargé lady Luton de distribuer pendant son ab* sence les aumônes qu'elle avait coutume de faire, la manière dont celle-ci donnait^ faisait regretter madame Clevelan. Elle n'avait pas comme elle le talent de rendre ses largesses plus précieuses par Ta manière de les distribuer.
Le jour où elle devait arriver fut pour tous un jour de fête. Les cloches commen- <îèrent à sonner avant le lever du soleil ^ les enfans de l'école de charité mirent leurs habits du dimanche. Tous les villa-
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^eoh :assemblés sur la place , attendaient avec ampalience le retour de leur bienfaitriiôe. Jis lui témaignèrent, à son arri^ Tée, î<3ur fidélité, leur attachement et la joie qu'ils avaient de la revoir, d'une manière si naïve et si respectueuse , qu'elle ne put retenir ;ses larmes tanl elle en e'faiÈ attendrie.
4èo HISTORIETTES
L'INNOCENCE JUSTIFIEE
ET
L'APiTIFICE DECOUVERT.
PREMlîiRE PARTIE.
Madame Gavendish , se promenant avec sa fille Malhilde, pendant une soirée d'été, sur les bords de la Tamise^ dans le$ environs de Kingston , aperçut une femme habillée à la chinoise ,^ assisse sur l'herbe, et ne détachant pas ses yeux 4'"^ panier d'osier qui flottait sur l'eau , et que la marée en descendant faisait vogupir.J|u|ement. La curiosité l'engagea à s'approcher du bord delà rivière et à examiner le panier qui semblait disposé de manière à fixer l'attention des étrangers. Un coup de vent qui se leva tout-à-coup, l'éloi-
insiouiFTTrs î) in ER.xn»'.
ïl
gna du rivage et trompa ses vœux et son attente.
La curiosité de madame Cavendish, excitée d'abord par la singularité de cet objet, fut de suite augmentée par l'impossibilité de la satisfaire. Pendant qu'elle réfléchissait sur ce qu'elle venait devoir, la femme dont nous venons de parler s'approche d'elle avec précipitation: elle suivait le panier , et tout annonçait eu elle l'impatience et l'embarras.
Dans ce moment arriva un pêcheur qui se mit à détacher un petit canot amarré à un poteau.
Bbhhoiïimè, lui dit madame Caventlish, je suis fort inquiète de voir ce que renferme ce petit panier d'osier; il vous sera facile de l'atteindre en menant votre <SLnoi à la rame., et si vous me l'apportez , soyez sûr que |é vous récompenserai de vos peines.
Cet homme saute aussitôt dans son <:anot , ôte son habit , et en moins de cinq
mmuîés^ktièïnt le panier, le prèhiî'dms 5on canot, et se met en devoir de retourfier promptenaent vers maaâihie Càféîidîsh. Dès que la Chinoise s'aperçut de ce inéiiPvement^ elle quitta le bord de M Hyière et prit tranquillement le chemin de Londres.
Quand le pécheur fut de retour à l'endroit d'où il était parti , il rattacha soxk kîanôt, puis i^aluant madame CavendiA, lui dit: Je suis sûr. Madame, que ce joli ^upon appartient à cette coquine qui vient de décamper dès qu'elle m'a vacher^ cher à le rattraper.
Un enfant ! s'écria madame Gavendish, «n considérant le panier que 4é batelier tenait encore; comiçie l'^nnocenee est peinte dahs tous séfs tMts f iqfiï^l: a l'air suppliant! comme son sourire est chartnantl mon cœur compatit déjà à i^a %itto tion malheureuse. Mon ami, continua-t- *elle en parlant au batelier, mettez-la cet ^sifanl et tâchez de m'àmener cette mal-^
Heureuse qui a poussé rinhunianité au point de chercher à faire périr c^tte aiaiable créature.
Cet homme exécuta sur-le-champ Tordra de madame Cavendish ; , eu iiioins ^'un quart- d'heure il fut de retour avec <cetle femme qu'il amenait de force. Sitôt qu'elle s'aperçut que madame Caveiadish tenait son enfant entre ses bras , elle tomba à ses genoux, et, sans répondra au:^: dtiverses questions qu'on lui fit , elle gai*4*^ît <;e.lVe gUitude humiliante* Ce ne fut que lorsque madame Cavendish la tira par $on vêtement, en lui demandant si cet enfant était à elle, qu'elle répondit: Mon ^enfant î mon enfant ! Oui , ee pauvre eni5int.ç.at à moi.
En ce cas , répliqua madanx<3 Cavendish,
comment avez^-vouus pu pousser la cruauté
^ rinhumawité assez loin pour abandpn-
jaer cette innocente c>réature à la m^rci
j^>d|s flots? il f^Ut qu^e^ous sojez une bieu
méchante femme, et vous méritez bien
d'êlre punie , suivant la rigueur des lois.
Moi pas méchante , moi bien aimer mon enfant; mais moi n'avoir ni pain ni riz, ni rien à lui donner, et moi vouloir pas voir lui mourir de faim; pour cela, moi exposer lui comme on fait en Chine, parce que moi espérer quelque âme charitable prendre lui et lui donner ce dont il a besoin; alors pauvre Ousanque se coucher et mourir, et ne plus crier après soa cruel mari.
Madame Cavendish fut vivement touchée du récit ingénu de celte malheureuse femme. Elle se rappela aussitôt que c'était efFectivement la coutume en Chine d'exposer ainsi les filles lorsqu'on n'avait pas le moyen de les nourrir. L'horreur 'que lui avait inspirée cette action se changea en compassion poiir la malheureuse qui l'avait commise. Elle se mit à la questionner , et apprit d'elle que sa beauté avait séduit un matelot de la suite de lord Mâcartney, que ce malheureux avait ac-
d'un ermite. 2^5
qiiis une assez grande connaissance de la langue de ce pays pour la tromper par l'énergie de ses discours 5 qu'il l'avait engagée à s'habiller en homme et à demander au capitaine de la passer en Angle-^ terre. Cette inforlunée n'eut pas de peine à obtenir cette grâce ; elle abandonna son pays, ses parens et ses amis pour un infâme séducteur qui l'abandonna dès que l'équipage fut payé, et monta sur un au*<f: tre bâtiment destiné pour les Indes, la laissant en pays étranger, sans amis, sans argent , en nn mot sans le moindre secours.
La maîtresse de l'auberge où elle logea à Portsmouth, touchée de son malheur, luL-donna quinze scheliings, quoiqu'ellelui en dut environ vingt-cinq pour sa dépense , et lui remit une lettre pour lord Macartney, à qui elîè faisait part de là situation affreuse de cette infortunée, et le^ suppliait de venir a son secours. Elle serfiit en route pour Londres avec la lettre dans
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sa poche et son enfant altaclié derrière son dos : elle était déjà arrivée près deRingston^ lorsqu'elle fut attaquée et assommée par des voleurs , qui lui prirent son argent, ses hardes et la lettre qu'elle avait pour lord Macartney.
Elle eut, selon toute apparence , terminé alors sa vie et sa misère, si le ciel iu'eût fait passer par là le cocher d'une voilure publique, :Ce brave homme la voyant étendue par terre, sauta aussitôt de son siège 5 et touché de sa malheureuse situation, la prit et la mit dans son carrosse, qui, par hasard, se trouvait alors vide; il la conduisit à la première auberge, pria la maîtresse du logis d'en avair soîfï, et lui promit de lui payer le lendemain , en îàepassant , la dépense qu'elle pourrait faire. Ce dessein généreux ne put être mis ^^xécution, car à peine notre cocher ^tait-il à dix lieues de Kingston , que ses chevaux effrayés prirent le mors aux dents pt entraînèrent la voiture contre une bar«^
d'un EUMKTC. 2^7
rière, avec tant de violence, que le pauvre diable fut renversé de son siège et se cassa la jambe.
La pauvre Ousanque ainsi abandonnée, réduite à la dernière misère , se mit k errer dans les environs de Kingsto^.
Li'état dans lequel elle se trouvait appro- ^chait de la folie. Il était encore aggravé par les cris que la faim faisait jeler à son enfant, et la douleur qu'elle ressentait de n'avoir rien à lui donner, car tout le jflLjOflde, insensible à son malheur, re£usait de le soulager. C'était alors qu'elle s'était déterminée a exposer son enfant, et les suites de cette action furent aussi heureuses poui: elle que pour lui. Pendant ;QHe jQixs4^.o Çavendish écoutai t attenti^veraent le récit de celte pauvre femme ^ Malhilde s'amusait à admirer la beauté de ^on enfant. Sitôt qu'elle entendit sa rpère dire qu'elle voulait prendre avec elle la mère ,etjr,ejp^^t, &a jqie çxjjiata dgas jLpvt son extérieur j elle lui assura qu'elle vou-
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lait elle-mêaie élever renfant et qu'elle ne voulait plus jouer avec des poupees.
Le costume singulier de cette femme et de son enfant av^tît' ëkcité son attention et son étonnement; mais quand elle %^it que cette pauvre petite était si fort àérrée dans son maillot , qu'elle ne pouvait se remuer, elle fit éclater son mélitoMentement en disant qu^il efil'^élé moins cruel de la noyer que de Parî*ângfer de la sorte, car au moins elle ^ferait délivrée de tous tés iMûx/àii^H^^ qu'elle était ainsi dans des souffrances perpétuelle^^.
' Madame Cavendish représenta à sa fille que c'était la coutume en Chine de serrer ainsi lèis ènîans dé peur qu'en îës laissant librement agir dans les maillots, leurs *inembres ne vinssent à préfiBre une mauvaise forme en grandissant, et qu'on leur serrait surtout les pieds d'une manière toute particulière, parce qu'à la
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Chine on faisait plus de cas d'un petit pied que d'une jolie figure»
La pauvre Ousanque ne savait con>ment exprimer sa joie et sa reconnaissance enyers madame Cavendish, lorsqu'elle lui promit de la recevoir chez elle^ et de faire connaître sa déplorable situation à lord Macartney. Elle tomba aux pieds de sa bienfaitrice , baisa le bas de sa robe. Elle semblait la prendre pour mie divinité.
^.1, Mathilde pria sa mère de faire habil^Çf l'enfant à l'européenne, et de lui laisser le plaisir de faire sa layette. Madame Ca- \endish en fut d'autant plus étonnée, que ;j&a. fille n'avait jusqu'alors m on l ré aucua ^oût pour le travail.
Madame Cavindish tint la parole qu'elle avait donnée à Ousanque d'écrire à lord Jlacartney pour l'engager à veuir ,à son jecours. Elle n'avait pas encore reçu de réponse^ lorsque cette infortuixée/ut toij|à-çoup attaquée d'une maladie grave.
â6b histcMetté^
On fit veiiir aussitôt un médecin qui, d'après les sjiïip|ônies de la maladie > déclara que c'était la pelite-v^foîë^. t5n s'aperçut le lendemain qu'il ne s'était pôiiit trompé. Au bout de quelques jou'rè le mal éclata avec tant de violence, que Foli commença à craindre pour les jours de la Malade, On lui prodiguia tduà léfe sbiils que riiumanité prescrivait; elle en était si pénétrée, que, dans les momens de relâche que lui donnait la fièvre, elle ai* témoignait a ^^bienfaitrice toute sa i^ôrinaissance en des teifînes ii iii^tttis el si expressifs, que celle-ci se trouVarit ^îivéfit obligée de quitter sa ehambre pour cacher soil^ émotion oêÉ répandre des larmes sur l'état malheureux de cette
^àuvi^îeïï^é^.
Le dbcteur Longford avait, au eomf^ iti^nceto^t de cette maladie, jugé qtee les suites en seraient funestes, et qii'il n'y avait aucun moyen de sauwr la malade. Il fît part de son opinion à
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madame Cavpndish, et révénemeht prouva qu'elle avait été fort juste.
L'enfant tomba malade le jour de la mort de sa mère. Madame Cavendish^ qui dès-lors regarda comme un devoir sa-n cré pour elle de l'élever et d'en avoir soin, résolut, s'il en réchappait^ .de lui donner une éducation qui lui prÔ% curât une existence à la fois honnête et douce.
Le premier soin de cette respectable
femme, après la mort de la mère, fufde
faire baptiser l'enfant . Elle pria M. et
madame Fowler, ses amis intimes , d'en
être Itî parrain et la marraine. Malhtlde
voulait qu'on lui donnât son nom; mais
sa mère lui ayant démontré ks incon-
véniens qui en résulteraient, il fut à la
fin décidé qu'on rappellerait Pékin, pour
rappelei? lé, -souvenir de la^ patfie de sa
malheureuse mère.
Quoique la maladie de la petite PéKin fût très gravfe et très dangereuse, elle
eut pourtant les suites les plus heureuses, car au bout de six semaines elle n'avait plus la moindre marque de petile* vérole.
La tendresse que Malhilde avait pour cette enfant augmentait tous les jours , et la pauvre petite lui en témoignait sa reconnaissance.. Dès qu'elle put parler y Malhilde entreprit de lui montrer l'alphabet, et à peine avait-elle quatre ans ^ qu'elle était déjà en état de lire quelques historiettes de madame Trimmer, aussi bien que son instilutrice^^ui^^nti^^^^ dans sa dixième année.
Le plj^s jeune frère de madame Cavendish avait 5 au grand mécontentement de toute sa famille , épousé la fille d'un marchand Se village dont la beauté l'avait séduit et qui avait sa se contrefaire au point 4e lui en ipiposer sur son peu* d'intelligence. Il était alors enseigne au 42® régiment, et quoiqu'il fût d'une^bonne famille, il jouissait d'une fortune fort mpdique , ce
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qui rendait sa démarche d'autant plus imj)olitique et imprudente.
Aucun de ses parens, excepté ma- -dame Gavendish ne voulait avoir de correspondance avec lui ni avec sa femme , €t quoique dans le fond, elle ne fût pas moins mécontente que les autres de son mariage , elle l'invita cependant à venir avec sa femme passer l'été près d'elle à Kingston.
Les manières communes de madame Hoper, la bassesse de son esprit, Taffec-r tation et la dissimulation qui perçaient dans toutes ses actions, avaient tellement frappé madame Gavendish, qu'elle ne pouvait concevoir qu'un jeune homme de dixneuf ans même pût devenir sa dupe. Son malheureux frère n'eut pas le temps de ^e repentir de sa sottise ; cinq mois après 50n mariage il fut attaqué d'un rhume violent qui affecta sa poitrine et le con-, cluisit au tombeau en peu de jours. 11 mourut pendant qu'il était chez son aimable
sœur; il lui recommanda sa veuve elTeniSint qu'elle portait.
Madame Gavendish était alors en deuil de son mari qu'elle avait tendrement aime. Si sa belle-sœur eût été une tout autre femme, c'eût été pour elle un grand avautage que sa société , car Mathilde n'avait alors que sept mois ; mais il y avait entre leurs caractères et leurs manières une différence trop frappante pour que madame Cavendish pût se résoudre à la prendre iphez elle : elle préféra lui proposer une pension de loo liv. sterling, dont elle |)Ourrait jouir à sa volonté , espérant par là rengager à retourriéï dans sa famille.
Mais madame Rdpéf entendait t^^ :sès intérêts pour s'éloigner ainsi de sa belle- ^œur. Sous prétexte d'un violent altachefuent pour elle , elle lui fit seiilir qu'elle iie pouvait avoir de bonheur qu'en reïrpuvaut les traits de son cHer Edmond dans <:eux de son aimable sœur.
Elle, loua, en coiiséiijueiîcFe , ijin petit
appartement au premier étage, à Kingston , et, à Taide de divers prétextes, elle parvint à doubler presque son reveiiu.
L'enfant dont elle accoucha était une Hlle qui ressemblait singulièrement à son |)ère. Madame Cavendish l'aimait presque aussi tendrement que si elle eût été sa iîlle , et comînd il n'y avait qu^un an de diîFérence entre Charlotte ( cal* c'est ainài qu'elle se nommait) et sa cousine Mathîlde , elles passaient ensemble la plus ^ande partie du temps, quoique la difFéjl^ence de leurs caractères occasionnât en^ i£rè elles de fréquentes querelles.
Du montent que madame Cavèàdish adopta la petite Pékin, madame Roper perdit sa joie et son repos ; ce n'était qu'a* tec une peine infinie qu'elle pouvait prenne sur elle de Jrl^ point faire éclater son liiécontentement en présence de sa bellesœur; mais au reste elle se dédommap'eait bien de cette contrainlç pendant son ab- ^«ce, ^ar elle ne cessait de répéter à sa
îîlle que Pékin était un obstacle invincible à sa fortune et à son bonheur. Elle ne parlait à ses connaissances que de son propre malheur et des injustices dont elle prétendait avoir à se plaindre de la part de înadame Cavendish , qui prodiguait un hi^xi qui n'appartenait qu'à elle et à Charlotte, à une vaurienne 5 à une petite vagabonde, qui ne saurait reconnaître toutes ses bontés que par] le mépris et l'ingratitude. Tout le monde sait, disait-elle, quelle race affreuse sont ces Chinoises , qui ne ^e plaisent qu^à piller , voler et tromper tout le monde, et Dieu sait si jusqu'ici, cette petite coquine a démenti les qualités de ses compatriotes. ^^mp^^ Tels étaient les discours de madame |iQper en l'absence de sa belle-sœur : en sa présence, c'était tout autre chç^gg , Jg^j^kygi,, ^lait la plus jolie créature du monde, et> madame Cavendish, la plus aimable de.
toutes les femmes. Charlotte-, qui n'était |)as encore d'âge a cacher sou mauvais
T. A •lOJ.IE I ER3IE
leneA^ T^a/^n^ i^^^^la^ n^s arân^s.
d'un ermite. 2
naturel sous le voile de Thypocrisie, jouait à celte pauvre petite Pékin les tours les plus perfides. Celle-ci supportait tout sans en rien dire; jamais il ne lui échappait la moindre plainte, ni le moindre murmure ; car, quoi qu*en pût dire madame Roper, c'était l'enfant le plus accompli que l'on eût pu jamais rencontrer.