I.A VERTU RÉCOMPENSIÊE
Il est pour les Etats , comme pour les individus ^ des époques mémorables, soit en bien, soit en mal, qui changent la constitution des uns et des autres : tel fut en France le temps dont on garde la mémoire sous le nom du système (i). Ce
(i) Opération de banque qui donna une valeur fictive à un papier qui s'éleva tellement audessus de sa valeur réelle, qu'avec fort peu d'argent qu'il avait coûté, on achetait des maisons, des terres, des bijoux, des diamans. On remboursa des sommes considérables , et îl se trouva que ceux qui avaient, n'eurent plus rien, et ceux qui n'avaient pas, accumulèrent des richesses immenses.
temps suivit immédiatement celui du grand siècle. Louis XV monta sur le trône a Tàge de cinq ans : ce fut sous la régence de M, le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, que Ton vit s'élever tout-à-*coup , par le système, des fortunes colossales , et s'anéantir une grande partie de celles qui avaient brillé jusqu'à cette. époque.
M. le comte de Régeville, maréchalde-camp, cordon rouge, possédait la beltel terre de- Saint-Lô , entre Rouen et le Havre. Il avait quitté le service, et s'était relire, ainsi que sa femme, belle et vertueuse, dans son château, avec la ferme résolution d'y fixer leur séjour, et d'y élever les enfans que le Ciel leur avait donnés , pour les préserver ainsi de la corruption du siècle, qui alors était grande. Madame de Régeville avait donné à son époux quatre enfans, deux fils et deux filles. Mélanie était l'aînée; elle venait d'avoir treize ans quand M. et madame de Régeville quittèrent Paris pour se retirer à Saint-Lô:
son frère Edouard en avait douze; Charles, leur second fils , onze; etSophre, la dernière de tous 5 n'en avait pas encore sept accomplis.
Avant de quitter la capitale , M. de Régeville obtint d'un digne ecclésiastique , noixinié M. Raîet, savant modeste, et dont les mœurs étalent aussi pures que douces, de ne point abandonner ses élèves , dont , conjointement avec leur père , il avait commencé l'éducation ; ce dijjne instituteur y consentit avec joie, ayant le plus grand attachement pour toute la famille. Madame de Régeville ne voulut être se-^ condée auprès de ses filles que dans des soins subalternes; elle connaissait le danger de s'en rapporter à une autre pour former le cœur et l'esprit de jeunes personnes 5 qui ne doivent rien aimer à l'égal de leur mère^ et surtout n'accorder leur confiance qu'à celle qui a un si grand intérêt à leur bonheur et à leur bonne conduite. Elle se contenta donc d'amener
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avec elle des femmes de chambre, vertueuses et intelligenles.
Lie comle avait eu le bon esprit de ne donner dans aucunes spéculations , et le bonheur qu'on ne lui fitpoiiit de remboursement en papier ; de sorte que sa fortune était restée intacte : il n'avait pas même, comme tous les habitans de Paris , perdu son argent comptant (i). Ayant depuié plusieurs années le projet de se retirer à Saint-Lô , il y avait fait successivement passer ses économies , avec ordre de s'en servir pour acheter ' des jumens et un superbe cheval arabe , afin de former un karas (^^). Ainsi, lorsqu'il partit le pre-
(i) Au moment du système j il fut défendu d^avoir plus de 3oo livres en espèces chez soi, sous peine de confiscation. On était obligé de porter son or ou son argent à la banque, qui vous donnait des papiers que l'on discrédilait ensuile,
(a) Lieu où l'on élève des chevaux : ceux de Normandie sont les plus estimés.
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inier mai 1721 , il avait quatre-vingt-dix mille livres de rentes, et pour plus de troîs cent mille francs de bestiaux, de grains, cVéquipages , d'argenterie, de meubles, de linge, de dentelles, de diamans, de bijoux, qui alors passaient d'une génération à l'autre ; de sorte, qu'à l'exception de la table , Us auraient pu être plusieurs années sans rien dépenser.
Saint-Lô rapportait cinquante mille livres, et devait revenir en entier à Edouard, suivant la coutume de Normandie (1).; les autres quarante mille livres étaient eu biens, que l'on nommait alors entigLure: tels que maisons de ville, rentes et terres non seigneuriales , qui pouvaient être partagées également entre les enfans; tandis que les fiefs (2) n'étaient pas susceptibles
(1) Loi qui gouvernait spécialement cetteprb- Tince.
(2) Terre qui ne payait point la taille , donnaîî exclusireuient le droit de chasse sur loules les
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detre parlagés, et appartenaient à l'aînée Je n'entrerai point ici dans la question des. avantages et des inconvëniens de la conservationdes grandes propriétés qui n'intéresseraient guère nos jeunes lecteurs; mais si alors des intérêts politiques voulaient que les aînés fussent seuls grands propriétaires, la justice et la tendresse paternelle devaient désirer procurer aux cadets un dédommagement. C'est ce dont s'étaient déjà occupés M. et madame de Régeville, ayant borné leur dépense au seul revenu de Saint-Lô , et placé , depuis la naissance d'Edouard, tout l'excédant de leur revenu pour en faire un patrimoine à sa sœur , et à ceux des autres enfans qui pouvaient naître par la suite. Ainsi les filles de ce vertueux couple ne seraient pas forcées d'ensevelir leurs vertus et leurs charmes dans un cloître , ou de languir dans une
terres qui en relcTaîent, er qui allouait au possesseur du fief des redevances.
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triste médiocrité. Leurs dois de Soo^ooo écus seront comptées d'avance; Charles ne sera ni tonsuré , ni chevalier de Malte , si tel n'est pas son goût : il prendra le parti des armes ou de la robe ; et sûr d'avoir vingt- cinq mille livres de rentes , il vivra honorablement 5 et pourra même épouser
une héritière. Ce n'était pas le seul avan-
tage que M. et madame de Régeville trouvaient dans ce système; avec 5o,ooo liv., surtout dans ce temps, et vivant dans ses terres ;, un seigneur pouvait avoir une maison très opulenle: tout ce qu'on dépense au-dessus n'est qu'un excessif superflu qui, n'ayant plus d'autres bornes que la fantaisie, finit par ruiner les fortunes les mieux établies , accoutume les enfans a ne pas connaître le prix de l'argent qu^ils voient dissiper sans mesure 3 et lorsqu'ils sont appelés même au partage égal de^ la succession , s'ils sont nombreux , la portion qui leur revient, en sùpjjosant même que leurs parens ne se soient pas dérangés , lia
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leur offre qu'une fortune médiocre ^ en comparaison de celle dont ils jouissaient chez leurs père et mère.
M. et madame de Régcville n'avaient point cet inconvénient à redouter^ et en se conformant à la loi de ces temps, qui desti-nait Edouard à être comte de Saint-Lô,ils: pouvaient se dire : Nos autres enfans auront aussi une existeiice indépendante et heureuse , et prenant modèle sur l'ordre ï qui régnait dans leurs maisons, ils ne se regarderont que comme les économes de leurs biens, qu'ils sauront, sans avarice^ améliorer et augmenter : ce que l'on ne connaît plus de nos jours, où l'on voit rarement des fortunes énormes passer à la troisième génération.
Telle était la famille dont j'ai connu , dans ma jeunesse , d'anciens amis. Un d'eux s'était plu à recueillir les traits les plus intéressans de ceux qui la composaient ; sa mémoire lui retraçant jusqu'aux expressions naïves des enfans qu'il avait
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VU élever sous ses yeux ^ il en avait fait de petites scènes dramatiques, qu'il me communiqua. Je lui demandai la permission .d'en copier quelques-unes, celle de Tarrivée des enfans au château de Saint-Lô , puis une autre qu'il avait intilulée ta Jolie Ferme. De longues années me firent oublier ce petit manuscrit. Cherchant, il y a quelque temps , à ôter de mes papiers 'Çe grand nombre de feuilles sans intérêt, qui se glissent presque malgré nous au Hiilieu des choses qui nous sont précieuses, j'allais en condanmer un grand nombre au feu, quand je remarquai ces pages dont le papier jauni par le temps, et l'encre a demi effacée, me frappèrent, parce qu'ils paraissaient contenir des dialogues que les enfans aiment assez. J'y jetai un coup d'œil^ et je me rappelai qu'ils m'avaient intéressé autrefois. Je les relus, et je vis <|u'avec quelques corrections , je pouvais les offrir à celle portion de la société, qui en est l'espérance , quand elle est élevée
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dans Tamour de la vertu. Je crois que ces pages doivent en inspirer le goûi a mes jeunes lecteurs. Puissé-je en même temps les amuser î ce qui devient de jour en jour plus difficile.