QUATRIÈME ENTRETIEN
Edouard et Charles se levèrent de bonne heure; le bon abbé Ralet, qui était tou-
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jours, hiver comme été, levé à cinq heures du matin, ayant toutes •les peines du monde , dans les grands jours, à faire lever ses élèves à six heures, fut tout étonné, en entrant dans leur chambre, de les voir tous habillés et prêts à se rendre à la ferme. L'abbé les en félicita , et leur proposa , puisqu'ils étaient si diligens , d'entrer dans l'église où le pasteur disait la messe tous les jours à celte même heure, pour attirer les grâces du ciel sur une entreprise que lui seul pouvait faire réussir.
Malgré l'empressement d'Edouard et de Chârleis d'être siir le terrain, et de voir employer pour la pratique la théorie qu'ils avaient étudiée sous leur précepteur, ils modérèrent leur ardeur pour plaire à leur cher instituteur, et prièrent en effet avec lui, pour que M. Sauvigné ne mît aucun obstacle à la bonne volonté du comte à son égard ; puis ils se i^endirent, avec un grand empressement, sur ce terrain qui
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n'était couvert que de décombres. Cepenilant M. l'abbé Ralet s'était muni des instrumens nécessaires pour lever le plan.
Un jeune domestique qui s'était attaché à M. de Régeville , portait la chaîne €t les piquets; mais c'était Edouard à qui son instituteur faisait tracer sur le papier les lignes qui donnèrent les dimensions exactes de ce vaste terrain. Cette opération dura jusqu'à près de midi. L'abbé avait fait apporter dans une corbeille le déjeuner. On avait interrompu un moment le travail pour manger, et on l'avait repris avec la plus grande activité. Charles^, copiait ce que son frère faisait j> et ral^]p;é rectifiait les fautes que l'un Qij l'autre pouvait avoir faites.
On revint au château, tQUtâElaiûeiix <d'avoir commencé une chose qui devait faire le bonheur de tant de personnes; mais à dîner il y avait des étrangers ; ce qui contraria Edouard , car il n'était jamais permis de parler des bonnes œu-
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vres que Ton avait le bonheur de faire , ou même de projeter. Cependant l'occasion se présenta de parler de M. de Sauvigne. Quelqu'un de ces hommes qui aiment toujours mieux croire le mal que le bien, prétendit qu'il savait de bonne source que ces personnages mystérieux étaient des banqueroutiers qui se cachaient dans ce village sous un nom supposé. — Vous vous trompez étrangement^^ dit le comte, et je peux à l'instant vous prouver qu'il n'est point d'homme d'une probité et d'une délicatesse au-dessus de celle de M. Sauvigné. — Quoi ! vous le cfônnaissez? — Non, mais j'en crois sur eux le témoignage d'un agent de change et d'un riblaire de Paris, qui tous deux connaissent parfaitement cette famille, et ont pour elle la plus grande estime^ L'homme, fottfetohnè de ce quele comte disait, voulait encore insister : alors M. de Régeville leur lut la lettre que nous avons rapportée*
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L'homme aux faux rapports fut honteux, et dit que sûrement il s'était trompé de nom ; qu'il était fort aise de voir qu'il y avait encore tant de délicatesse et de loyauté en France ; qu'il était bien fâché de ne pouvoir rester plus long-temps, mais qu'une affaire importante l'appelait au Havre , et il donna ordre à sou domestique de seller son cheval. On pense bien que M. de Régeville ne le retint pas.
CINQUIEME ENTRETÏEHT.
x4près que le curé eut rempli les devoirs de son ministère, il s'occupa de ce dont M. de Régeville l'avait chargé. En sortant de l'église, il se rendit à la maison que M. Sauvigné occupait. Elle était située dans une ruelle fort étroite qui d^$-: cendait à la rivière , et au milieu de laquelle coulait un ruisseau d'eau vive, qui dégradait toujours Tespèce de pavé que
Von y avait fait. L'été^ on s^en tirait asse2; bien ; mais i'hiver, c'était le plus m auvais chemin possible. La maison se trouvait presque au bout de la ruelle; une grande porte cochère, en assez mauvais état 5 menait à une cour. A gauche étaient une étable et un poulailler couvert en chaume ; à droite , un bâtiment où il n?y avait qu'un seul étage, composé de quatre pièces, une cuisine, un fournil et deux chambres ; au-dessus un grenier; les fenêtres donnaient sur la cour; et le jardin, qui avait environ trois arpens , était entièrement cultivé, et ne produisait que des plantée utiles en légumes et des graines ;, de pliis , un fort beau verger : il n'y avait pas un pouce de terre qui ne rapportât^ et pas un employé en agrément. Malgré cela* l'aspect de cet enclos était agréable, parce'' qu'il était ^à' cet instant couvert d'arbres fruitiers qui promettaient une abondante récolte,
Ge ruisseau, si incommode dans le
chemin, M. Sauvigné l'gyait Cait entrer dans son jardin, et en recueillait les eaux dans un lit étroit et bordé d'herbes, ou il faisait un très bon effet; lorsqu^il avait serpenté dans le verger, il allait former au milieu du potager un assez grand bassin, dont le trop plein s'échappait par une rigole qui portait celte même eau dans un lavoir, d'où elle était conduite par un tuyau qui traversait le mur, et reprenait son cours au milieu de la ruelle , et allait tomber dans la Seine.
C'était dans cette agreste demeure que M. Sauvigné avait fixé sa résidence^ qjt celle de sa famille. Là, le travail le plus assidu faisait produire à ce terrain, fort bon par lui-même , la subsistance de sept personnes. Une vache, des poules et un porc, la rendaient abondante, et Vexçé^^i^t du produit de l'enclos et de la basse-cour , payait le blé que madame Sauvigné faisait moudre, pour en faire elle-même leur pain, et avoir du son pour leurs animaux.
C^elle vie est dure, mais indépendante et tranquille. Cependant, il faut en convemr, il est très rare que surtout les femmes, ^ui n'y ont pas été élevées , y résistent : c'est unreve de tous les gens pauvres, mais qu'il ne faut pas essayer a réaliser, quand on n'a pas la ferme résolution de renoncer à toutes les jouissances de la vie molle de nos citadins. II faut se lever avec le jour, s'exposera toutes les intempéries, renonxiev à un beau teint, à une jolie main , même à un pied mignon : il faut porter ^es fardeaux pesans qui déforment la taille, avoir une manière de se mettre commode pour ces travaux, mais qui n'a nulle élégance ; je ferai observer que c^était ainsi qu'élâierit vêtues madame Sâùvigné et ses filles, dans l'intérieur de la maison ; car on ne mettait les babits de ville, que lorsque l'on sortait pour une chose ou pour une autre, et c'était ce qui avait fait prendre à cette respectable famille la résolution de ne point laisser entrer chez eux
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personne, pas même le curé. Cependant il fallait qu'il parlât à M. Sauvigné. Il cherche comment il le déterminera à ouvrir sa povte, et il lève le marteau sans sa^ voir s'il sera admis. Auguste vient , ouvre un petit guichet ^ et voyant le curé , est fort emba^^rassé : il faut pourtant lui demander ce qu'il veut. — Que vous me rendiiez un important service. -^ Je vais aller chez vous , M. le curé. — Non , c'est très pressé. — Ne pourriez-vous me dire au travers de la petite grille ? — Je vous demande pardon ; c'est que je suis dans ce moment-ci fort occupé, et je ne pourrais. .. — Ah ! M. Sauvigné, c'est au nom de bien des infortunés que je vous demande de m^'entendre, et il faut que je sois tête-à-tête •avec vous. — Avec moi? — Oui^ avec vous , et dans ce moment. — Mais , mou Ûîèu! attendez donc, je vous prie; je ne serai pas long-temps. En effet, au bout d'un quart d'heure, M. Sauvigné vii|t pavrir- Il avait un habit fort propre , élait bien
cîiaussé, sa perruque bien peignée (1). — Je vous demande pardon , monsieur , de vous avoir fait attendre; mais cela ne se pouvait autrement; — et au lieu de conduire le curé dans la maison dont tous les volets étaient fermés, et pas un enfant dans l'enclos que défendait^ par ses aboieanens, un chien superbe et fort méchant, dont une chaîne répondait; il le mène dans le seul endroit qui ne rapportait rien^ ainsi j'avais exagéré en disant qu'il n'y ava'it pas un pouce de terre qui ne fut utilisé; mais qui ne sait que
Qui raconte exagère.
jCe petit coin d'où , au travers des branches de rosiers et de jasmins, on apercevait la Seine, qui, en s'approchant du bas de sa coursie, est deux fois plus large qu'à Paris, rend le paysage magnifique. Qudr
(i) A celle époque, presque toqs les hommes porlaîent des perruqueg frisées et poudrées à blanc.
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ques côtes peu élevées, couvertes de pommiers et de jolies maisons de campagne, présentent un tableau charmant que les nombreux bestiaux qui paissent dans la prairie, animent et embellisent tout à la fois. Là 5 est un banc de mousse que l'aîxié. des fils de madame Sauvigné a disposé pour elle et ses sœurs. C'est là qu'elles viennent, dans les longues soirées d'été, se reposer des fatigues du jour, et essayer si leurs doigts roidis par les rudes travaux du jardinage , peuvent encore pincer la corde du luth, et accompagner une ballade dont elles se rappellent , comme dans un temps déjà très éloigné, parce qu'il est sans espoir de retour.
Ce bosquet qui n'est pas sans prétention, donna l'espérance au curé, qu'il pourrait ramener notre philosophe à sentir qu'il s'était miposé, ainsi qu'à sa famille, de trop dures occupations, et que le plan qu'on lui proposait , sans rendre ses enfans oisifs, leur procurerait une vie
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douce et active, étant en état de faire faire les gros ouvrages par des domestiques qui, Lien payés , bien nourris , se trouveraient îieureux de faire chez eux des travaux dont ils ont l'habitude.
Le Curé ^ — Vous avez, monsieur, une habitation agréable, et dont vous avez tiré un grand parti.
M. Sauvigné. — Elle est assez bien; mais que voulez-vous, mon cher pasteur ?
Le Curé: — Je vous l'ai dit : un service important ; mais avant de vous en entretenir, j'ai besoin de me reposer. La vue^ est charmante ici. Comment se portent madame Sauvigné et vos aimables enfans ?
M. Sauvigné. — Fort bien} ils sont sortis.
Le Curé. — J'en suis fâché ; j'aurais désiré les voir, parce qu'ils m'eussent aidé a obtenir de vous le service que j'ai à vous demander.
M. Sauvigné. -— Si c*èsf une chose qui
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dépende de ma volonté, vous ivavez besoin, monsieur, de personne auprès de moi; il suffit que vous désiriez une chose ijui ne peut être que juste, puisque c'est vous qui la demandez, pour que je fasse tout mon possible pour y réussir ; mais je vous ferai observer que je ne conçois pas comment je puis rendre service à qui que ce soit; je suis pauvre, inconnu dans ce pays , et n'ayant point de relations avec aucun homme en place.
^:^e Curé. — - Eh bien ! monsieur , il n^en est pas moins vrai que vous pouvez procurer à cette paroisse une rente en blé de èy^ooivsLncs.
M. Sauvigné. — Si je ne connaissais pas la gravité de votre ministère, et si je n'avais pas, monsieur, très bonne opinion de vous, je croirais que vous voulez faire une plaisanterie qui , vu le peu de liaisons <jue j'ai avec vous, me paraîtrait assez singulière.
Le Curé. — Si je vd us disais, monsieur.
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que moi j'en ai avec M. Massolier^ notaire à Paris.
M. Saiivig?îé. —Vous connaissez M. Massolierî elqu'a-l-il pu vous dire? Je croyais que la discrétion....
Le Curé. — Elle ne peut enchaîner la la langue, lorsqu'il est question de rendre hommage à la vertu; et M. Massolier a pu dire et écrire que vous êtes, monsieur, un exemple rare de délicatesçe et de probité.
A/. Sauvigné. — J'ai fait mon devoir; reste à savoir si M. Massolier a fait le sien, en trahissant des secrets de famille. Mais revenons au service que je pourrais vôiîs rendre^^ serait-ce d'hypothéquer quelqi^es dons^ qu'on doit vous faire sur morf; bien?
Le Curé. --^ A quelque chose près.
M. Sauvigné. — Mais, monsieur, j'ai une nombreuse famille , et puisque vous savez que j'ai un fonds de 80,000 francs, car je vois que le cher homme a tout dit.
il a dû VOUS apprendre aussi que c'est le bien de ma femme qui lui appartient et à mes enfans.
Le Curé. — Et qui vous dit que Ton veut l'exposer? au contraire, on ne cherche qu'à l'assurer. Vous connaissez la ferme de Failli ; on veut, et c'est M. Massolier qui le désire , que vous achetiez ce bien.