Saavigné, ^-^ Il est trop cher
Le Curé. — Un être bienfaisant qui ^^eut, comme je vous ai dit, donner cent louis de rente pour augmenter le revenu de l'Ecole etdel'Hôtel-Dieu, vous demanderait la permission de placer sur ce bien 40,000 fr. par privilège (1).
M. Sàuvigné. — Ehbienl les4o,ooofr.
restans ? car cette ferme sera vendue 120,000 fr.
Le Curé. — M. Massolier vous les fait
(i) C'est-à-dire, payables ayant toutes autres créances.
LA JOLIE ferme: jS
trouver sans intérêts ^ à la mort de madame votre mère 5 vous les rembourserez.
M. Sauvigné, — M. Massolier, dans le zèle de son amitié pour moi, se forge des chimères. Qui irait prêter une somme aussi forte sur un bien grevé du tiers de sa valeur, et sans inlérêl?
Le Cu7^é. — Le prêteur est trouvé, acceptez y et je vous le nomme.
M. Sauvigné. — Non, monsieur; je n'accepterai pas, parce qu'il ne suffit pas de payer une ferme, il faut encore tout l'équipage; et je vous l'ai dit, monsieur,, je n'ai pas un sou au-delà de la somme qui assure le douaire de ma mère. Ainsi, c'est impossible; remerciez l'être bienfaisant, et que je crois deviner, de ses généreuses intentions à mon égard ; mais il estimpossiDle que je puisse en profiter.
Le Curé.-- Quoi ! monsieur , vous refusëz un aussi grand avantage pour votre famille?
r^>M. Sauvigné. — Oui, monsieur, parce
que je le dois, et que d'ailleurs , j'aime mieux trouver, dans mon travail et celui de mes enfans , mon existence , que de la devoir à un grand seigneur.
Le Curé.— Ainsi, mes pauvres perdront un aussi grand avantage , que celui qu'ils trouveraient par ces arrangemens.
M. Sauvigné. — M. de Régeville trouvera aisément quelqu'un qui acceptera ces offres.
Le Curé. ---Il ne paraît pas; il faut, dit-il, qu'il ait confiance en la personne avec qui il traitera.
M. Sauvigné. — Qui lui en donne en
moi ?
LeCuré.-'WA. Le Roux etMassolier,
qui ont e'crit les choses les plus avantageu-^
ses devons et de votre famille.
M. Sauvigné. — Je les en remercie ^
mais ils auraient mieux fait de garder mon
secreti
Le Care^'. — Eh! monsieur, soyez certain
que le mystère qui n'a comme le vôtre
LA JOLIE ferme; «j5
d'autre cause qu'une extrême délicatesse, n'en est pas moins exposé à la calomnie : l'homme de bien se doit à l'exemple de ses semblables. Ne mettez point la lampe sous le boisseau : laissez-vous connaître , monsieur^ de vos concitoyens ; ils ne pourront qu'y gagner, parce qu'ils apprendront de vous tout ce que la délicatesse et l'honneur inspirent.
M. Sauvigné. — Heureux qui vit ignoré!
si la calomnie s'exerce contre lui, il ne la sent pas, et n'ayant rien à demander aux hommes, il ne les craint pas. (i!/. 8(111-vigne se levant.) Pardon , mon cher pasteur, si je ne vous entretiens pas plus long-temps : mais j'ai un carré de terre à ensemencer; il faut profiter du temps,, peut-être pleuvra-t-il demain.
Le Curé. — Vous ne me donnez pas de réponse.
M. Sauvigné. — Il me semble que j'ai eu l'honneur de vous la faire. Elle est négative, et ne peut être autre. Je vous de-
-yÔ LA JOLIE FERME.
mande seulement une grâce , et j'espère que je Tobliendrai.
Le Curé. — Quelle est-elle?
M. Sauvigné. — Votre ministère vous oblige au secret, j'espère, plus sévèrement qu'un notaire qui cependant devrait aussi le garder.
Le Curé. — Tout honnête homme, s'il a promis de se taire, doit êlre exact à sa parole.
M. Sauvigné. — Eh bien! donnez- moi la vôtre de ne pas ouvrir la bouche à ma femme de toutes ces belles propositions. Je la connais, elle est mère, ses filles souffrent quelquefois : elle en est au désespoir. Ce serait des persécutions à ne point finir.
L^e Curé. — Je suis Normand, et vous^ savez que dans notre pays on ne s'engage pas aisément : tout ce que je puis vou^ dire, mon cher paroissien, c'est que je n'en chercherai pas l'occasion.
M. Sauvigné.-- Si on en parle, si on me
LA JOLIE FERMEi 77
tourmenle , je quitterai le pays : cela me contrariera , me dérangera beaucoup j mais c'est une chose certaine.
Le Curé. — Eh bien ! ne vous fâchez pas, on se taira : mais enfin, si vous faites des réflexions, vous me le ferez dire..* M. Sauvigné , tout en sortant du bosquet, conduisait le curé dans la cour, ouvrait la porte, en disant : Adieu M. le cure, votre très humble serviteur. Le curé, tout étourdi de l'opiniâtreté de son paroissien, réfléchissait que nos vertus sont toujours ternies par quelque défaut qui en dérive. La fermeté de M. Sauvigné, dans ses malheurs, a été admirable ; son entêtement, son orgueil en diminuent le prix; mais, n'importe, nous le servirons malgré lui, ^t surtout nous servirons sa famille.