‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

UNB AVCKTUBE DE FBISON.

Durozel a fait moliter Alexis dans un fiacre, et 11 le ramène chez lui. Pendant les premiers moments qui ont suivi sa sortie du bal, le jeune bomme n'est pas en état de parler; son exaspération est si forte, qu'il ne trouve potot de paroles pour s'exprimer.

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Lorsque eâfin ses idées un peu calmées lui permettent d'épancher son cœur, il se jette dans les bras de Duroieel, en lui disant :

^ Ah! mon ami ! quelle scène..., quel raffinement dfa méchanceté !... se servir de moi pour le but de ses mo* queries... Parce que je né connais pas encore le monde..., que j'y suis gauche, timide..., me faire bâfîouer par toute sa société... Gesjeunes gens qui lui font la cour, elle semblait leur dire... ! c^estunsot, un niais..., je neTai invité à mon bal que popr me moquer de lui... ; plus vous le rendrez ridicule, plus je serai contente. Âh ! ma cousine! qu^ai^je donc fait pour être ainsi traité par vous? quel est mon crime? Je vous aimais de toutes les forces de mon âme , comme on aime pour la première fbis, avec un eœur brûlant qui fait d'une femme un dieu, un ange pour lequel on donnerait sa vie. Il me semblait que dans tout lunivers aucune femme n'était aussi belle, aussi gracieuse, aussi accomplie que vous^ Enfln, je croyais que tous m'aimiez aussi*. » Avoir eU cet orgueil, voilà sans doute ce que vous ne pouvez me pardonner... Ah ! si vous étiez aussi pure que vous êtes belle, je compren* drais encore que votre vertu s'offensât des espérances que j'avais formées !... Mais je vois trop bien que d'autres ^ontplus heureux que moi; vous ne semblez pas môme vouloir prendre la peine de le cacher ; et pour moi vous n*ave7 nulle pitié, vous m'accables de dédain, de railleries; d'humiliations! Ah! Durozel! c'est fini, je vous le jure. Je n*aime plus ma cousine... Non! oh I je la hais maintenant. J'ai honte de ma faiblesse passée..., mais soyez tranquille, je suis guéri, bien guéri $ j'en aimerai une autre, j*ert aimerai dix autres. Vous me conduirez au bal, au spectacle; nous y mènerons des dames, des demoiselles, des grisettes».. Je serai aimable..., je serai gai... Je ferai la cour à toutes les femmeii car je v«ux

surtout que tout la uioude anehe que je H'f^jmA plui m9 eouiiiie.

Ouroiel • laissé parler Aleiis sans Tinterrompre ; il lui éebappe méiue un léger mouvement de tète, qui semblerait indiquer qu'il n'est pas bien persuadé que son jeune ami soit entièrement guéri de son amour i mais il se garde bien de le liii dire,

^11 faut d*abord vous calmer, mon amii lui répond-il ; ensuite nous agirons en homme, et nous ferons bien.

— !• Est-ce que vous ne me croyez pas, Durozel ; çst^e que vous n'ajoutez pas foi à mes parole^? Mais puisque je vous répète que e'est fini..., bien fini..., que je u'^ime plus Hélène..., que je la bais maintenant,

— Mon cberÂle](is, si vous ne raimiez plus, vous ne la bairiez pas ; vous n'auriez plus pour elle que de l'in** difTérence. I^s extrêmes se touchent, dit-on, et cela est vrai surtout daQS nos passions. Bien n*est souvent plus près de l'amour que la haine. Au reste, je ne dis pas cela pour vous décourager. Votre amour-propre a reçu ce soir une bien rude atteinte; et comme ce sentiment est celui de tous qui pardonne le moins, j'espère qu'il vous soutiendra dans vos bonnes résolutions, et vous aidera à vaincre une passion qui vous rendrait malheureux, parce qne vous ne savez pas encore aimer tomme on aime dans la bonne compagnie.

^ Soyez tranquille..., j'aurai du cœur maintenant. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas laissé me venger de eeM. Dartigue..., de cet insolent qui a eulMdéedeme filtre danser avec un singe..., ear e*est lui, oh ! j'en suis bien certain, c'est lui qui a formé ce complot^.., je Ta! vu parler bas à ma cousine, et elle a ri en disant s Ca sera délicieui..», il n'y a que vous pour 9Voir de ces idéei-li!

•* Ouo ee soit M. Parligiio ou M^' do Popupçnnpy qui

lii -LA JOUR FICLR

ait imaginé cette mystification, quimporte?... vousn-'aviez aucune vengeance à en tirer chez votre cousine ; vmis ne savez donc pas que votre colère vous rendait encore plus ridicule aux yeux de ce monde qui est toujours enchanté lorsqu'il peut se moquer de quelqu'un ? Si vous aviez pu prendre la chose en riant, cela eût bien mieux valu ; si, prenant le singe dans vos bras, vous vous étiez mis à danser avec lui le galop dans tous les salons, on eût trouvé cela charmant, et tous ces messieurs qui voulaient vous mystifier eussent été bien attrapé^. Mais il aurait fallu pour cela avoir une habitude du monde que vous n*avez pas, et surtout ne pas être amoureux comme un fou d^une femme qui se moque de vous. Une provocation, une scène chez votre cousine ne vous aurait pas vengé. Je vous le répète, il faut attendre, et lorsqu'une bonne occasion se présentera de rire à votre tour aux dépens de ceux qui vous ont baffoué, soyez bien certain qu'alors je serai le premier à vous engager à ne point la laisser échapper.

— Mon bon Durozel..., que je suis heureux de vous avoir retrouvé..., moi qui m'irritais de vos conseils... Vous n'êtes plus fôché contre moi?

— Je ne Tai ja/nais été. — Par quel hasard vous ai=je rencontré à ce bal? — lf"« de Pomponney m'avait envoyé une lettre d'invitation, et j'y suis allé, parce que je me suis douté que je vous y rencontrerais.

•^ Âh I si je vous avais revu plus tôt, je n'aurais pas mis cet infâme costume qui m'a valu toutes ces mésaventures... Maudit costumier, quand il viendra demain, je le jetterai en bas de l'escalier I

<— Vous auriez grand tort; le déguisement n'était pas laid du tout ; il ne s'agissait que de savoir le porter ; ce n'est pas la fàùtê du costumier si vous ne savez pas en-

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core faire TAmour dans un salon, au milien de deux cents personnes.

—Et ce II. de Pomponney, le mari de ma cousine, que je croyais voir hier pour la première fois ! Je Tai reconnu , cet homme... Croiriez-vous, mon cher Durozel, que le mari d*ilélène..., d*une femme... si belle, car enfin, quoique je la déteste maintenant, je n'en dois pas moins lui rendre justice; eh bieni le mari d'une femme si jolie est ce même homme que j*ai vu le soir dans la rue, suivant une ouvrière..., car ce devait être une ouvrière, voulant s'emparer de son bras..., Tinsultant..., enfin celui que j'ai jeté sur une borne.

— Il n*y a rien là d'extraordinaire ; quand vous connaîtrez mieux le monde, vous ne vous étonnerez plus de tout cela. Rien de plus commun! Le mari d'une jolie femme la néglige, la délaisse, fait près d'elle le malade, puis en secret poursuit quelquefois une femme laide, commune, près de laquelle il fait l'aimable , le galant, tandis que chez lui il est maussade, froid et indifférent. Nous voyons aussi des femmes en faire autant à leurs maris. Cependant, du côté do ces dames, je dois convenir qu'il fant souvent quUm motif quelconque les pousse à changer, tandis qu'il n'en faut aucun aux hommes pour tromper leurs femmes. Quant à M. de Pompk)nney, ce que vous me dites ne m'étonne nullement; sa réputation est faite : c'est un vieux paillard. Au reste, je pense que vous vous êtes bien gardé de lui rappeler votre rencontre dans la rue.

-~ Je n'ai pas encore été si maladroit.

— > S'il vous a reconnu , comme c'est présumable, parce qu'on remarque la figure de quelqu'un qui nous jette sur une borne, il a dû être enchanlé de trouver l'ocoasion de se venger de vous, et je ne m'étonne pas qu'il iit consenti à laisser mettre un masque et un dominb à

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son rinsa* Mitinten^nt, mon «mi, oalmese^voui, reposez^ vous, tftcbez de persister dans vos bonnes dUpoution», et pe j^tax pas demain le eostumier sur les escaliers, car il vous 9, peuMtre rendu cette nuit un service éminent,

-^ Durozol, demain nous irons chez M^*' Julienne, n'estce pas T et puis MMe Amandîne devait donner une soirée... Et ne pourrions-nous pas aussi conduire ces demoiselles à quelque bal.,., les mener dtner..., puis au spectacle?... le vous le répète, je veux beaucoup m*amuser...,je veux être galant..., je veux avoir plusieurs maîtresses..., les adorer toutes... Gela se peut, n'est-ce pas?

Durozel se contente de sourire, de serrer la main de son amii et le quitte en lui disant : •— A demain, nous causerons de tout cela.

Alexis tâcbe de trouver dans le sommeil Toubli de ses tourments; mais les divers sentiments qui se combattent dans son cour ne lui laissent pas goûter de repos, et lorsque ses yeux se ferment un moment, il se croit en Amour, il voit le singe sur son dos , et s'imagine entendre enpere les rires moqueurs de sa cousine, et sa bouobo murmure ;

<* Ob I je la bais t je U déteste maintenant autant que je Taimais autrefois'

Mais le profond soupir qui suit cette pensée n'annonce pas une entière guéridon.

I^ lendemain de grand matin, Alexis est cbez Durozel^ î| veut déjeuner au café Anglais, dîner au Palais-Royal •' il veut courir les spectacles ; il ne parle plus que de plaisirs. Mais ce n^est pas avec cette franchise, cette gaieté d'un In^mme qui nô pense qu*à se réjouir ; c'est avec cette agitation d'une personne que la fièvre agite, et qui veut s'efforcer de dissimuler 9on mal*

mm Soit, amuaoui^neus ! dit Durozel ; moi, j*y suis tout diiposé ! A propoa, montez^vous à cheval ?

0d f AUftoUfte. U1

-^Unpeu, comme on monte à la cAmpagrté.. , je sàië IDC tenir, mais Je ne ttiis pas fort.

•^ Tant mieux ! nous irons louer des chevauï après dé^ jeûner, et nous ferons une petite promenade. Vous saurez, mon cher Alexis, que Téquitatioti est utié des meih leures distractions qu'on puisse se donner quand oti a quelques chagrins de cœur, et moins on est bon écuyer, plus le remède est eflicace ; car lorsque, placé sur Un cheval, on est sans cesse obligé de faire attention à bien se tenir en selle, à ne pas perdre les étriers et à n*écraser personne, on a fort peu le temps de penser à autre chose.

-« £h bien I allons à cheval après déjeuner*.* liais si je me laisse tomber?-— Ce sera encore une distfactioUi Un petit mal physique guérit quelquefois un grand tuai moral ; et toutes les chutes ne sont pas dangereuses ! Cepen^ daotil n'estpas absolument nécessaire que vous tombiés«

En sortant du café Anglais, les deux amis SO fondent chez un loueur de chevaux. .

— Donnez-m'en un bien doux ! dit Alexis.

** Non! non! pas trop doux ! s^écrfe Durozel, ça ne vdUA occuperait pas assez I il ne vous faut pas un cheval mé'* chant, ombrageux ; mais prenez une monture vite, alertOi fringante..., cela vous rendra bon câvalien

Alexis fait ce que son mentor lui conseille, et ces mes-** sieurs sont bientôt dans les Champs-Elysées, chevauchant i quelques pas Tun de Tautre ; Durozel caracolant avec grâce sur son coursier, et Alexis faisant son possible pour se bien tenir sur le sien.

On est en hiver, mais le temps est beau, la promenade est fréquentée; les piétons viennent s*hiverner et admirer les équipages, les cavalcades, les toilettes de la saison que les petites-maîtresses étalent au fond d'une calèche ou d'un coupé.

£n pasaant près de Fendroit où il a rencontré Hélèiie

avec Dartigue, Alexis pousse un profond soupir et dit à son compagnon : — C'est là où je l'ai vue avec ce monsieur.

Pour toute réponse, Durozel donne un coup de cravache Sur le cheval d'Alexis ; le coursier prend un temps de galop, et le cavalier est obligé d oublier ses peines de cœur pour s'affermir sur ses étriers.

Tout à coup, à un endroit où quatre routes se croisent, Alexis pousse un cri ! Durozel se retourne avec anxiété et lui dit:

— Quoi donc. . . , étes-vous tombé ? — Non...., mais ce tilbury qui vient à droite... — Eh bien?... — Regardez..., c^est ma cousine et son mari qui sont dedans. . . , et à côté d'eux..., à cheval, c'est M. Dartigue. . .

-^ En effet... Alors un temps de galop. . . Allons, saprc* dié! il faut les couper..., il faut leur faire voir que l'Aipour sait monter à cheval. ~ Oh ! oui. . . A lions..., centre à terre I...

Alexis a donné de l'éperon à sa monture, c'est tout au plus si Durozel peut le suivre; mais les deux cavaliers coupent le chemin au moment où le tilbury allait passer, ils frisent presque la tête du cheval dd M. de Pomponney qui est obligé de reculer, tandis que le coursier d'Alexis passe sur une mare d'eau, et couvre de crotte Télégant Dartigue qui s'est arrêté près du tilbury.

Un cri de surprise est échappé à Hélène, un jurement à Dartigue, et une expression de terreur à M. de Pomponney. Mais déjà les deux cavaliers sont bien loin. Lors- 'qu'enfin Alexis est parvenu à ralentir l'allure de son cheval, il se rapproche de Durozel et lui dit :

— Ah! mon ami, je suis transporté de joie! — Vraiment ? — J'ai éclaboussé Dartigue, je l'ai couvert de boue, lui et son cheval. — Foft bien, c'est déjà une petite vengeance...; au reste, je vous fais mon compliment, vousallici^ comme le vent, et vous n'êtes pas t'^mbé ; voilà une

DU FAUBOURG. liO '

exGelteoto leçoo d^équitation. — Pour passer devant ma cousine, j'aurais franchi les plus hautes barrières... Si nous courions après leur tilbury pour les couper encore ? •—Non ! une fois c'est bien, mais deux, ce serait y mettre de l'affectation; prenons cette autre route, et retournons à Paris. Vous devez être fatigué. — Oh! je ne sens pas la fatiguci je suis si content d*avoir éclaboussé Dartigue... Et ma cousine, pensez-vous qu'elle m'ait reconnu?...— Nous avons passé assez près d'elle, il est impossible qu'elle ne nous ait pas vus... — Ah ! Durozel, quelle bonne idée vous avez eue en mè proposantd'alier à cheval! — Oui, mais maintenant, je vous le répète, allons doucement.

Les deux amis suivent une route qui les ramène vers la porte Maillot. Ils ne vont plus qu'au petit trop, et passent devant un cabriolet de louage qui est arrêté près do rentrée du bois de Boulogne, et dans lequel est une jeune femme et un cocher.

Sans faire attention à cette circonstance, ils continuent d'avancer; mais à cent pas environ du cabriolet, ils aperçoivent devant eux un jeune homme qui court de toutes ses forces du côté de Paris.

— C'est singulier, dit Durozel, comme ce jeune homme qui court là-bas a la tournure du petit Frison .

— En effet, dit Alexis, ce doit être lui...

— Parbleu, il faut nous en assurer ; avec un temps de galop, il nous sera bien facile de le rejoindre, et nous saurons alors ce qui le fait courir ainsi.

Les deux cavaliers pressent leurs chevaux ; ils ne tar- dent pas à rejoindre le monsieur qui courait devant eux. En entendant les pas des chevaux, il s'est arrêté, retourné. C'est bien le jeune Frison, qui part d'un éclat de rire en reconnaissant les deux cavaliers, et leur crie :

— Ahl sapristi, messieurs, vous m'avez fait peur... Je vous ai pris tous les deux pour un cabriolet !

liO LA JOLIB PJLLB

— Ëhl que diable a vez-Y0U8 i courir aîDii, monaieur Fri$on?...

•— Ge que J'ai< • .^ ob ! parbleu, j'ai de fameueea rai« 'aoDSi.i Est-ce que yous n'avez pas vu un cabriolet arrêté là-bas<.«, et une jeune femme dedans.. .^ et un cocher?

-^ Oui. — ' Et tout ça ne bougeait pas ?... ils étaient tou^ jours arrêtés... ^ Oui. -^ Bon...; c'esrtégal, ilfautgagner du terrain^.* Ah ! ahl ah !... Ti^venture est dràie, alle2^.«.| il y a de quoi rite... Âh ! fichtre, je crois que le cabriolel revient par ici.*., oui..^, il revient. Qui est-ce qui me prête son cheval, que je me sauve., i Messieurs, je vous en prie ! c'est urgent! vous saurez pourquoi...; un cheval..., je fous le rendrai t je ne remporterai pas..., je vous le promets.. « Mali un cheval bien vite.

Durozel met pied à terre, et déjà Frison a sauté en selle, et il s^éloigne au galop, eti criant aux deux amis :

— Je vais vous attendre sur la place Vendôme. Frison ne tarde pas à disparaître sur la route, et Alexis,

qui s'est arrêté pour attendre Durozel, lui dit :

— Qu'allons-nous faire maintenant?... M. Frison nous donne le rendez-vous un peu loin... -r Oui, il est tout i fait sans gêne ; moi je croyais qu'il allait nous attendre contre la barrière, ou du moins dans les Champs-Elysées... C'est un petit farceur ; je crois qu'il s'est nKX]ué de moi, et qu'il était seulement bien aise d'aller à cheval. — Vous 9e pouvez pas aller si loin à pied, vous devez être fatigué..., voulez-vous monter à ma place? — Non, car ce g^ait toujours là même chose, c'est vous qui seriez dans Fembarras. -^ Voulez-vous que je vous prenne en croupe ? .-*• Oh ! non..., je vais aller à pied jusqu'à la barrière. Là, il fout espérer que je trouverai une voiture. — Je vais aller au pas pré» de vou^.. Ah! voilà le cabriolet dont Frison avait peur. La dame qui est dedans semMe en effet le chercher sur U route.*. U ne noua a pas raeniti.

Le eabiiol^t arrive contre AleiiB$ la Jeune femme qui est prés du cocher penche sa tête en dehors, et s*AdrcS'« lanî à Dorosel, lui dit d'un ton Irés^Klégagé :

^ Monsieur, vous n'auriec pas aperçu sur Votre chemin un petit jeune homme en redingote olive.»., parttAlon grid à BOUs-pieds, et des gants beurre t^ais..., trës^brun de peau..., pas les gants, le jeune homme.

Ce signalement était bien ceibi de Frison -, mais Durozel répond avec un grand sérieux :

-^ Je n'ai rien vu, madame.

-— Ah ! bien! Dieu merci, s'il met tout ce temps-là pour satisraire un petit besoin! Il avait donc un clyso-pompe dans sa culotte, et à jet continu encore!... C'est égal, allons toujours... Merci, monsieur.

Le cabriolet s'éloigne ; Durozel regarde Alexis en riant:

— Comment trouvez-vous cette dame... -, elle ne nous en a pas dit long, mais c'était bien !

— J'en suis encore tout saisi.

— Avançons, avançons, je voudrais déjà être à la place Vendôme pour connaître l'aventure de Frison.

Le piéton presse le pas. Ils arrivent à la barrière. Là, Durozel monte dans un cabriolet, et les deux amis sont bientôt à la place Vendôme, où M. Frison s'amusait à faire caracoler son cheval autour de la colonne.

Durozel renvoie son cabriolet, remonte sur son cheval que Frison ne lui rend qu'à regret, parce qu'il se trouvait très-gentil dessus, et on lui dit : -^ Vçtre histoire ?

— Je vous la conterai en dtnant, si vous voulez que nous dînions ensemble. . . -— Volontiers. — Mais ne cral* gnez rien, messieurs, je suis en fonds, nous ne sommes qu*au 2 du mois. Allez ramener vos chevaux».., je vais vous attendre au Palais-Royal, devant la Rotonde.

On est exact au rendez«-vous. Ces trois messieuri vont

s'altablef chez Véfour, et, tout en faisant honneur au dîner, le jeune Frison entame son récit :

— Messieurs, vous saurez qu'il y a deux jours./., vous voyez que ce n*est pas vieux, j*aperçus, au cirque de Franconi, cette jeune beauté que vous avez vue au jour* d*hui dans le cabriolet... Elle est gentille, n*est-ce pas?... Obi vous avez beau secouer la tète, elle est gentille : la taille bien prise..., une poitrine magnifique..., et c'est très-rare depuis quelque temps; un œil noir, vif, un peu hardi peut-être, mais qu'importe ? je ne me flattais pas d'avoir. fait la conquête d'une nonne; j'avais donc lancé des œillades qu'on m'avait renvoyées à brûle-pourpoint. La particulière était avec un monsieur dont les cheveux ressemblaient parfaitement au poil d'un caniche, et la figure à une tête de veau lorsqu'elle est encore dans son état naturel. Je présumai que ce devait être au moins lo parrain de ma donzelle. 11 la bourrait de marrons et de châtaignes pendant les entr'actes, et elle les mangeait avec une grâce dont je me sentais ému. Je me disais : certainement ce n'est pas une duchesse, mais ce peut être une bonne petite bourgeoise ou une demoiselle de maga« sin. Tout cela m'allait.

Le spectacle terminé, je suis ma conquête, je me dis : Certainement, ils s'en iront à pied; un homme qui fait manger des châtaignes à une femme ne la ramène pas en voiture. Il n'y a pas besoin d'être grand économiste pour savoir cela. En effet, on chemine à pied, et on me fait aller jusqu'à la me deCharonne... ; c'était un p^ loin, mais quand on exerce le métier d'homme à bonnes fortunes, il ne faut pas avoir de cors aux pieds. Tout en suivant ma belle, je me disais encore : Si le monsieur à la tête de veau est son mari, son protecteur, son oncle..., son je ne sais quoi, enfin s'il demeure avec elle, je regarderai bien la maison..., je ferai une croix blanche sur le mur. . .;

DU FAUBOUBG. 153

j*ai toujours à cet elTet un morceau de craie dans ma poche, et demain je viendrai aux informations. Mais je n'eus pas cette peine. Arrivé devant une porte d*aUée, on s'arrête, la tète de veau dit adieu et s*en va; et, comme vous le devinez bien, la demoiselle mot tellement de temps pour pousser la porte qu'on vient d'ouvrir, que je la re* joins avant qu'elle soit entrée.

ie vous ferai grâce de notre conversation, vous savez ce que Ton dit à une femme en pareille circonstance..., toujours les mêmes bêtises : Je vous adore, permettez-moi devons revoir. -7 Oh! non, monsieur.., cela me compromettrait...; les jeunes gens sont si indiscrets..., si volages ! — Moi, mademoiselle, je ne suis pas comme les autres. — Oh! vous ne valez pas mieux!... et cœtera, et cœtera. Cependant, je dois avouer que ma conquête so montra peu cruelle; elle ne pouvait pas, disait-elle, me recevoir chez elle, vu qu'elle demeurait avec sa tante, mais elle m'accorda un rendez-vous pour le lendemain. J'en conclus que mes regards de flamme avaient fait une profonde blessure à son cœur.

Le lendemain, c'était hier, je me rends sur le boulevard Bourdon, lieu de notre rendez-vous. Ma belle ne tarda pas â venir; en la-voyant pour la première fois au jour, j'avoue que je fus un peu désenchanté. H y avait sur son visage une foule de taches de rousseur que je n'avais pas aperçues la veille ; et puis, la conversation n'annonçait pas une éducation complètement achevée ; c'est égal, le vin était tiré, il fallait le boire, et pour le boire, je veux emmener ma conquête chez un traiteur des boulevards Neufs. Mais on n'avait pasje temps, on unissait de broder un chfllede barége qu'il fallait rendre le soir même; bref, on ne pouvait aller avec moi que le lendemain. Quoique jecommençasse à cioire que ma Dulcinée travaillait plu* tôt dans les torchons que dans les baréges, je conviens

ifti LA iOLIB FILLI

d'un rendes- VOUS pour le lendemain. C'était aujourd'hui. Je retrouve mon infante, à trois heures» au môme endroit que la veille. On av^it fait une toilette : un chapeau de paille reteint et un boa qui ressemblait à cinq queues de chats liées ensemble* Je médis en moi'^méme: Je ne^te promènerai pas aux Tuileries, toi; c'est égal» ne nous, atta* chons pas au dehors. Je dis à ma belle : Vous dînerez avec moi. — Volontiers* — Ou irons*nous? — Où vous voudrez..., mais un peu loin, il fait si beaiié.., si nous pouvions aller à la campagne?... -^ C'est très-facile. Ai* mez-vous le bois de Boulogne? — Oh! j^aime tous les bois..., surtout quand ils sont bien touffus!— Âh! fichtre, me dis-je.» cela promet! Malheureusement toutes les feuilles sont tombées..., il serait difficile de les voir à Ten^ vers ; n'importe, je les hii ferai voir à l'endroit. Allons au bois de Boulogne, nous nous y promènerons, puis, nous reviendrons dtner chez Havel aux Champs-Elysées. Prenons un cabriolet pour nous mener au bois de Bou« logne.

Je passe mon bras sous celui de ma bergère, et je me dirige avec elle vers une place de cabriolets. J*étais en fonds, j'avais touché mon mois d'avant-hicr, et quand j'ai de l'argent, ça va très-bien, je le fais rouler.

Nous trouvons un cabriolet, nous montons, je me place au milieu, entre ma belle et le cocher, et je dis à celui-ci: Au bois de Boulogne*

Le cocher, auquel j'avais fait assez peu d'attention en montant dans sa voiture, était un jeune homme d'assez bonne mine, bien gras, bien rouge, l'air bien commun, et eostume analogue à son état.

Nous cheminions depuis quelque temps, moi, tâchant de dire des choses aimables à ma conquête, lorsque je crois remarquer que cette demoiselle portait assez fré« qi^emment 3e$ regards sur notre cocher. Dabord, je n'y

no vxtfBèORA; t5ft

fais que peu attention ; mats bientôt Je m'aporQoja que notre Autoroédon jette aussi en dessous des œillades à ma belle, puis ces œillades sont suivies d'un léger sourira. Enfin, comme nous entrions dans Tavenue des Champs** ÉJysées, voilà mon objet qui s*écrie : Mais, je no me trompe pas! C'est toi, François! — Oui, mamxelle Nonora, c'est moi, répond le cocher; oh! je vous avais ben reconnue tout de suite. «-* Oh! ce hasard!... il y avait si longtemps que nous ne nous étions vus..., ce pauvre Franco s L..— Dame, pas depuis le jour où nous devions nous marier... — C'est vrai que tout était décidé, et sans ma tante, qui a changé d'avis comme une girouette, je serais fa femmo à présent..., et j'aurais peut-être une trôlée d'enfants. — Ce serait ben possible 1... -^ Ce cher François..., ça me fait plaisir de le revoir... Te rappelles-tu ce jour où nouf avons été aux I lias ensemble... Ah Dieu! nous sommesnous amusés! — Ah! je crois ben que je me le rappelle, il faisait plus chaud qu'aujourd'hui.

Pendant cette conversation entre ma belle cl le cocher, voyez-vous d'ici la figure que je faisais?. . J'en avais bien assez de M"« Nonore, et au moment où nous tou-* ehions à la porte Maillot, je dis au cocher :

^ Monsieur François, vouIez*vous me faire le plaisir d'arrêter un moment..., je suis obligé de descendre pour satisfaire une de ces petites infirmités auxquelles l'homme est sujet.

Le cocher arrête; je descends, je passe derrière le cabriolet, et là, je prends mes jambes à mon cou en me dirigeant vers Paria, laissant W^^ Nonore libre de se rappeler ses anciennes amours avec M. François. C'est alors que vous m'avez rencontré.

— Et en effet on a couru après vous, dit Durozel ; votre demoiselle nous a même demandé si nous vous avions vu , en nous donnant votre signalement.

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— Voyez-vous que j'ai bien fait de prendre votre cheval et de me sauver! M**" Nonore in*a tout Tair d'une gaillarde qui m'aurait fait une scène ou obligé de lui payer à dîner. Heureusement elle ignore mon adresse et ne viendra pas me réclamer chez moi. Ceci, messieurs, me rendra un peu plus circonspect; à Tavenir, je serai moins prompt à offrir mon cœur et mon dtner. Je vous demande le secret, surtout chez M"*" Julienne..., car on aurait trop beau jeu à se moquer de moi.

. Après avoir ri de Taventurc arrivée à Frison, les trois jeunes gens sortent de chez le restaurateur et se rendent au faubourg du Temple.

11 y avait longtemps qu*AIcxis n'était allé à la réunion de la fleuriste, aussi les jeunes filles laissent-elles échapper un cri de surprise en le voyant. Cet étonnement devient bientôt une vive satisfaction lorsqu'on remarque le changement qui s^est opéré dans les manières du jeune homme.

Au lieu de rester dans un coin où il ne disait rien, Alexis va maintenant causer avec ces demoiselles; il examine Touvrage de Tune, adresse un compliment à une autre, tâche enfin d'être aimable avec toutes. Et, bien que tout cela soit fait d'une manière un peu forcée, les grisettes n'en sont pas moins charmées de ce changement d'humeur. Elles se regardent entre elles et se disent tout bas :

— Comme il est devenu aimable, gentil... Ce n'est plus le même !

Désirée la rouge ajoute : On pourrait bien gagner la prime à présent, et, s*approchant de Durozel , elle lui dit à l'oreille :

— Le châle tient-il toujours ?

— J'en promets même deux maintenant, répond Du« rozel.

— T>eiix î... c'est un peu insolent, ça..., mais vous pourrez bien les perdre.

— Je le désire.

^Est-ce qu*ii veut leur faire la cour à toutes? dit Frison à Durozel. Qu'est-ce qu'il a donc aujourd'hui le jeune Alexis?... est-cele cheval qui lui produit cet effet-là? Il devrait se mettre postillon alors.

Cependant le cheval avait produit sur Alexis un effet autre que celui supposé par le jeune Frison, et plusieurs fois, en voulant s'asseoir, Télève de Durozel avait fait une grimace qui trahissait une douleur qu'il aurait voulu dissimuler.

M"« Amandine, qui vient de remarquer une contorsion du jeune homme, lui dit avec Tair d'un tendre intérêt :

— Qu'avez-vous donc, monsieur Alexis, est-ce que vous avez mal quelque part?

— Non, mademoiselle, non, je n'ai rien.

— Mais, en effet, dit Julienne, voilà plusieurs fois que je remarque combien M. Alexis semble souffrir par moment...

Durozel sourit en s'écriant : Oiii, mesdemoiselles, oui, il a probablement mal quelque part; mais il n'ose pas vous dire où... C'est que nous avons été à cheval fort longtemps aujourd'hui, et quand on n'a pas Thabilude de cet exercice, il a des suites, mais qui ne sont nullement dangereuses..., seulement cela gène pour s'asseoir.

— Et je pense, dit Frison, que maintenant ces demoiselles savent où M. Alexis est endommagé.

Lesgrisettes se mettent à rire, Alexis devient rouge et gronde Durozel ; Désirée s'écrie :

— Il paratt toujours que cela fait bien sojffrir... Est-ce qu'il n'ja pas de calmants pour ça?

^ Le meilleur, c'est de s'y mettre de la farine, dit Durozel

1&8 LÀ loME Pttifc

<^ De la farine ! ah ! tJend, j*cn ai Jnstemefit une deinU livre dans mon cabas, que j'avaisacbetée pour me fairede la bouillie... Si monsieur Alexis la veut...

— Je crois même, dit Prison, que M"« Désirée serait bien aise d'appliquer le remède elle-même, et de soigner la partie blessée.

— Monsieur Zonzon, vous me prenez probablement pour celles que vous fréquentez... J^ofTre â monsieur ma fariné, il me semble qu'il n*y a aucun mal à cela... Je n*af pas demandé à remployer moi-même. •— Pardon, belle Désirée, J*avais cru que vous vouliez modeler le bienséant de monsieur. — Venez encore me demander à vous recoudre un bouton, et je vous recevrai bien, vous I

Alexis remercie Désirée, en protestant toujours qu'il n*a rienj et Âmandine s'écrie :

— A propos de farine, c*e$t après-demain que je donne ma grande soirée, que je pends la crémaillère chez moi. Messieurs, me ferez-vous le plaisir de venir? — Volontiers, dit Durozel.

— Est-ce qu'on mangera de la farine? demande FHson.

— Mon Dieu, que vous êtes bête! Il y aura... ce qu'il y aura... On tâchera de vous bien recevoir. Ainsi, je compte sur vous, messieurs.

En disant cela, M^'» Amandine regardait particulièrement Alexis, dont le changement d humeur lui avait paru de bon augure. Ces trois messieurs promettent de nouveau de se rendre à cette invitation, puis ils ne tardent pas à dire bonsoir aux jeunes filles; et, tout en jurant toujours qu'il n'a pas de mal, Alexis fait une Singulière grimace en marchant.

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