‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

UN AMOUR POMPADOVR.

On était alors à l'époque du carnaval. Les rues de Paris étaient tapissées de grandes afGches sur lesquelles on lisait en caractères monstrueux : Bal paréy bal masqué^ bal de nuiiy et une foule d'autres bals qui tous promettaient une série de plaisirs. Mais Alexis passait sans s^arréter devant toutes ces affiches, et, depuis huit jours, il n'était pas retourné chez M"« Julienne et n'avait pas aperçu Durozel.

Un matin, son concierge lui montre une lettre à son adresse. L'écriture lui est inconnue. Il brise le cachet et voit des caractères imprimés, son nom seul était écrit à la main ; il lit :

a M. et M"»» de Pomponney prient M. Alexis Ranville de a leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux a jeudi prochain ; on dansera.

Et plus bas, il lit encore : a On ne sera reçu que trace vesti. »

Alexis relit plusieurs fois ce billet; il est tout surpris, tout joyeux. — Une invitation de bal... pour moi..., adressée à moi ! se dit- il en regardant la lettre. Il y a bien : M. Alexis Ranville... Ohl... c'est bien pour moi... Hélène ne m'a donc pas tout à fait oublié, puisqu'elle m'en- « ■

voie une invitation de bal... Cependant je n'étais pas retourné chez elle depuis le jour de mon arrivée à Paris..,;

DU FAL'BOtRti. 117

ce n^est pas très-poli de ma part.. C'est ce Diirozelquicn est cause... Pourquoi Tai-je écouté, aussi... Elle pense à moi» puisqu'elle m*invite...Si Durozel était là, il trouverait encore moyen de me prouver que cette lettre-là ne

signifie rien... Oh I mais, je ne veux plus Técoutcr..., et j'irai au bal chez Hélène... Oh ! quel bonheur ! je la verrai..., je danserai avec elle.. .^ je Tinviterai pour toutes les contredanses... Oh ! que je suis content !

Et Alexis se met à sauter, à danser dans sa chambre ; tous ses chagrins sont oubliés, sa cousine raime encore ; elle n'a pas d'intrigue avec M. Dartigue, c'est par hasard qu'elle Ta rencontré aux Champs-Elysées ; Durozel la calomnie, et en ce moment c'est avec lui qu'il se battrait s'il lui répétait de tels propos.

Le jeune homme ne peut se lasser de relire son billet d*invitation ; il remarque alors ces mots : « On ne sera reçu que travesti. »

— Travesti!... seditÂleiis. C'est donc un bal costumé, masqué... Oh! tant mieux, on doit être bien plus à son aise..., cela permet plus de liberté ! Je me déguiserai. . . Mais quel costume mettrai-je... pour être. bien, pour plaire à ma cousine?... Ah! mon Dieu, quel costume dois-je mettre?...

Alexis passe la journée entière à réfléchir au costume qu'il doit prendre, et le soir, en se couchant, il n'est pas encore décidé. Le lendemain il se dit : Allons chez plusieurs costumiers ; je verrai, je choisirai. . ., je demanderai ce qui est le plus à la mode maintenant.

Le jeune homme sort, il se fait enseigner les costumiers les plus en renom ; il s'y rend, et là on étale sous ses yeux une foule de travestissements ; à chacun le costumier lui dit:

— Toilà qui est très-joli, qui va très-bien, et qui se porte beaucoup. ^

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£t Alexis flnit par se dire : Il parait que toiis les costumes vont bien et se portent beaucoup.

Après avoir été chez six costumiers, avoir fait étaler devant lui plus de cinquante costumes, Alexis rentre sans s*étre arrêté à aucun.

Cependant, quand on a vingt et un ans, qu'on est bien bâti et joli garçon, tous les travestissements doivent aller.

Maïs lorsqu'on est très novice, Irès-amoiireux, qu'on a le plus ardent désir de plaire, on voudrait se travestir de manière à être plus beau que tous les autres, à éclipser tous les autres, et on finit presque toujours par mettre un costume sous lequel on est ridicule, gauche et embarrassé.

Le jour du bal approchait^ et Alexis n'avait pas encore son costume; toute la journée il pensait à des GrecSi à des Espagnols, à des Turcs; la nuit, il rêvait Arlequin, Débardeur et Titi. Jamais jeune homme n'avait été aussi malheureux pour se rendre à un bal, où il espérait beaucoup s'amuser.

Enfin, le jeudi est venu, et Alexis, qui, la veille, avait encore mis sur sa tète des calottes grecques^ des turbans, des casquettes, des toques et des casques, pour voir ce qui lui conviendrait le mieux, se rend chez uii élégant costumier, et là, de Tair d'un homme désespéré, lui dit :

— Monsieur, c'est ce soir quiB je vais au bal, il me faut aujourd'hui un costume... Depuis huit jours j'en ai essayé cinquante, et je n'ai pas pu me décider; dotinez-irt*en un à votre idée... Je m'en rapporte à vous, seulement tâchez que je sois gentil. Je ne regarde pas au pris-.

— Alors, monsieur, soyez tranquille, et fiez-vous à moi, répond le costumier, vous serez superbe..., vous serez très-))rillant... Attendez, queje prenne votre mesure... Oh! c'est cela..., j'ai votre affaire..., un costume tout neuf...

JeVavais t^\i faire pour un monsieur qui n*en a pas voulu, parce qu'il a craint de s'enrhumer dedans.

•— Oh ! iiqoj, je ne crains pas de m'enrhumer I

— Et vous avez bien raison ; d'ailleurs, à votre $ge, pn a toujours assez chaud. Ce soir, monsieur, pn s^ra chez V0U9 à l)uit heures avec le costume et tout ce qu'il faut pour vous habiller complètement.

— Est-ce que vous ne me faites pas voir ce que c'est maintenant? — Non, monsieur. D^abord, il y a quelque chose que je ferai refaire..., regarnir de paillettes; d'ailleurs, je veux que vous ayez le plaisir de la surprise ; fiezvous à moi, monsieur, je vous garantis que sous mon costume vous ferez des conquêtes, vous séduirez toutes les femmes...

— Je ne veux plaire qu^à une seule ! — Raison de plus, monsieur 1 Quatid on plaît à toutes, pas une ne nous échappe. Ace soir, monsieur, vous serez content. —N'ai* lez pas m'oublierl — Oh! monsieur, n'ayez aucune inquiétude, /e vais m'occuper de vous.

Aleiis rentre chez lui très-intrigué. Les paroles du marchand lui reviennent à l'esprit : — On a eu peur de s^enrhumer dedans* Quel peut donc être le travestissement dans lequel on a peur de s'enrhumer? Il se casse la tète pour deviner. 11 lui est impossible de dîner. La journée lui semble d'une longueur insupportable. EnGn, dès que le soir est venu, il se met à sa fenêtre, quoiqu'il fasse nuit, espérant voir plus vite arriver son costume.

Sur les huit heures et demie, le costume paraît enfui, assisté d'un garçon qui porte up carton et un paquet. Aloiis fj|it un bond de joie; il dévore (les yeux le paquet qui renferme son costume; il veut le défaire, mais le marchand l'arrête ^^n lui disant :

— «Un moment, monsieur, un moment, je vous en prie, laissez-moi vous habiller..., voiis le verrez sur vous,

liO LA JOLIE FILLE

cela vous plaira bien davantage... Ces costumes-là, il faut être dedans pour les juger.

— Alors, monsieur, mettez-moi vite dedans, répond Alexis qui se meurt d'impatience.

— Veuillez vous déshabiller, monsieur.

— Qu'est-ce qu'il faut que je garde sous le costume que je vais mettre ?

r- Rien du tout, monsieur. Gomment, rien du tout? — Non, monsieur, il faut vous déshabiller entièrement. — Quoi! je ne vais pas garder dé bas... Ah! cjest que vous m'en apportez d'autres, probablement, et qui sont faits pour le costume.

— Non, monsieur; avec ce costume-là on ne garde pas de bas; ça gênerait. — Je vais conserver ma chemise, an moins?— Non, monsieur; on ne garde pas de chemise... ; ça fait des plis, ce serait disgracieux.' — Pas de chemise ! s'écrie Alexis en regardant avec étonnement le costumier. Comment donc allez-vous me travestir!

— Vous serez content, monsieur..., déshabillez- vous.

Le sang-froid imperturbable du costumier, Vair impassible de son garçon redoublaient Timpatience d'Alexis, qui craignait déjà d'avoir eu tort de s'en rapporter à un autre pour le choix de son déguisement; enfin il se décide à se déshabiller.

— Après avoir ôté bottes, pantalon, gilet, bas, et n'avoir gardé que sa chemise, Alexis s'arrête et dit: — Je n'en ôterai pas davantage avant de savoir ce que c'est que votre costume.

— Comme il vous plaira, monsieur, répond le marchand, qui est allé prendre le paquet, l'ouvre, et en tire un maillot en soie couleur de chair qu'il présente à Alexis, en lui disant : — Veuillez entrer là-dedans, monsieur, é

Alexis examine le maillot.

D€ FAUBOURG. '-i \%\

' — Qa'est'CC que c^est donc que ce travestissement là , s'il vous plaît?... — De grâce, monsieur, passez vos jambes là-dedans... Gela doit vous coller comme un gant. . Alexis entre dans le panta'on à pied, se regarde et s'écrie :

— Mon Dieu ! mais j'ai Pair d'être tout nu !

— C'est bien ce qu'il faut, monsieur ; mettez à présent l'au tre partie du mailiot..., entrez vos bras... Vous voulez garder votre chemise..., vous avez tort, cela fait des )>1is sur votre cuisse... j ce n'est pas nature...

— Nature !... Haisilmesemble que je vais être beaucoup trop nature, avec votre costume... — On ne l'est jamais trop, monsieur ; d'ailleurs, rassurez-vous; vous n'êtes pas encore habillé... — Ahl à la bonne heure... C'est donc en sauvage que vous me déguisez? — Non, monsieur ; c*est bien plus joli, ma foi..., bien plus galant..., c'est eu Amour. — En Amour !..^ —Oui, monsieur, mais Amour- Louis XY, Amour-Pompadour, si vous aimez mieux.— Comment, est-ce que TAmour n'est pas toujours représenté de même? — Non , monsieur; l'Amour-Louis XV a une perruque poudrée... Oh! c'est bien plus original ! d'ailleurs, c'est la grande mode, on ne fait maintenant que des Vénus avec des paniers..., des Grâces en chignon, du Louis XV, enfin.

— Ah mon Dieu I s'écrie Alexis ; comment I je vais être en Amour, et en Amour poudré ?

Et .le jeune homme pousse un gros soupir, il n'a pas l'air satisfait du choix de son costume, mais il n'y a plus à reculer, et il s'abandonne à ses deux habilleurs, en disant : — Faites de moi ce que vous voudrez.

Le costumier lui ôte sa chemise, parce qu'il tient beaucoup à ce que son Amour ne fasse pas le plus petit pli.

On enferme Alexis dans un maillot de soie qui lui coo- Tre tout le corps \ on lui met par-dessus une espèce de

Jupon de gazQ 4 pailteHea, fliié^près lui par une eefplure derosea; on lui atlucbe deg «îles, uncarqnois; on la cbausflo de sQuIiera roses à Uloni Irèa-bauta , et en lui met aur la té(e une perruque poudrée à blane , donlle volume est énorme, et qui est coupée autour de la této' par le bandeaq que le personnage devrait avoir sur les yeui; enflo, on lui plaee dans la main un are et une flèche , et le costumier le conduit devant une § laee , en lui disant :

— Regardez-vous, monsieur.

Ale^^is se regarde , il ne sait ce qu*ii vpit , il ne peut parvenir à se reconnaître, et il s'écrie ;

— Mon Dieu I qu'est-ce que c*est que ça !««. Est-il pofl* sible que je sois affublé de la sorte ! est-ce que je n*ai pas Tair bien ridicule ?

^ Ridicule l.„ ob I non, monsieur} voqs étescbarfnant comme cela I*.* Sans compliment , voun faites un fort joli Amour,

•^ Vraiment..,, voua trouver ?..« mais je n*oserai Jamais entrer comme cela dans un salon rempli d^ monde ; il me semble que je suis nu..., que ç*est indécent de se montrer ainsi,

— Iln*y a rien d'indéoent dans votre costume, mon*sieur ; est-ce que vous n*avcz pas été au tbéâtre, est-ce que vous n*avez pas vu des Amours à FOpéra , dans des ballets ?

«^ Si fait !.,. mais sur un tbéitre, o ert bien différenl«,.; il y a Tillusion de la scène, ««, on n^est pas 4 côté du specta* teur..., tandis que dans un salon...

— A un bal travesti, monsieur, tous les costumes de. tbédtre sont admis. J*ai Tbonneur de vous assurer qu'on voit maintenant beaucoup d'Amours en société,.., surtout des Amours-Louis XY..,, c*est la mode. Vous verrez, monsieur, qu9 TOUS recevrea des compliments pour votrsi

costume, et que demain vous me remercierei de vous avoir choisi celui-Jà.

— Allons, monsieur, puisque vous me l'assures.. .» je vous crois. D*allleurs maintenant il serait trop tard pour changer d^avis..» ; mes Jambes sont un peu grêles..., re-^ gardez donc..., je n*ai guère de mollets. . •

•— Nous pouvons vous en fkire avec du. co(on, il est en* core temps... »— Oh ! non, je ne veux rien de Ikux..., je resterai ainsi. — Au surplus, monsieur^ TAmour n*est pas di»ligé d'avoir de gros mollets; si Vous représentiez uki Jupiter, un Mars, je ne dis pas) mais TAmour est un enfant... — Dois-je mettre du rouge avec ce costume? — C*est comme vous voudrez, monsieur; dans un bal de société ob se travestit souvent sans mettre du fard. Cependant, comme vous êtes un peu pâle, du rouge et des mouches iraient mieux avec la perruque. . ., j'en al ap* porté, je puis vous en mettre. <-« Oh! oui, monsieur; dé« guises aussi mft figure; si on pouvait ne pas me irecon- Mitre.. .| j'Aurais plus de hardiesse... Ah ! st je mettais un masque. -^ Oh ! tlon, monsieur ; on ne met pas de masque dans un bal de société.— Alors du rouge et des mouches en grande quantité.

Le costumier couvre la figure d^ Alexis d'une épaisse couche de l^rd; ensuite II y colle des mouches de toutes les fbrmes, et quitte enfin le jeune homme, en lui disant:

— Demain je veux venir moi^-même rechercher moh coatume, parce que je suis sûr de recevoir vos complimeiita et vos remerciements.

Alexis est seul dans sa chambre. La toilette ft été fort longue à faire, et,neuf heures ont sonné depuis longtemps» Le jeune homme, qui a une glacé sur sa cheminée et une •tt-desaus d'une commode, ne cesse d'aller se regardel* de Tune à l'autre, il monte sur des chaises pour mieux se voir. Le costumier, sur sa recommandation! lui $ tolteniéiit

Ui . LA JOUE FILLE

mis (lu ronge, que ses joues, son menton et une partie de son nez semblent plutôt appartenir à un diable qu*à un Amour.

Le pauvre garçon ne peut s^habituer à son costume ; rénorme perruque poudrée le gène beaucoup, on la lui a attachée derrière la tète, de façon à ce qu'il ne peut tour* nerle cou sans sentir quelque chose qui le retient et le pique fortement. 11 n'ose pas s'asseoir de crainte de chiffonner son jupon de gaze ; ses ailes et son carquois bal^ lottent sur son dos quand il marche; enOn il est fort embarrassé de Tare et de la flèche qiiMl doit tenir à sa main.

11 y a des moments où Alexis est presque décidé à ne point aller au bal de sa cousine; mais manquer une occasion de revoir Hélène, de pouvoir danser avec elle, ce serait une maladresse, une impolitesse. En lui envoyant un billet d*inyitation, n'est-ce pas lui prouver qu'on a le désir de le revoir? 11 ira au bal. D'ailleurs, ce costumier doit savoir son état; puisqu'il fait des costumes d'Amour, c'est que probablement on en porte. Alexis peut donc sans crainte se présenter sous le travestissement qu'on lui a fait prendre.

En ce moment Alexis se rappelle Durozel, il regrette de ne pas l'avoir près de lui, il sent combien ses avis lui seraient utiles pour se présenter dans le bal ; mais Durozel n'est pas là; il faut se passer de lui et faire son début en Amour dans un bal costumé.

Dix heures sonnent, Alexis envoie chercher une voiture par son concierge qui fait un saut en arrière en voyant le jeune homme déguisé, et s'écrie : Ah! cré coquin, monsieur, vous ressemblez à ma femme quand elle va se coucher. . . , parce qu'elle a beaucoup de cheveux et qu'ils sont tout blancs. . ., ce qui joue la perruque à s'y méprendre ; et puis elle met justement un ruban comme ça noué autour de sa tète.

Alexis D est pas enchanté de la comparaison, mais il prie son concierge de se hâter ; il est gelé sous son costume d'Amour, et quoiqu'il ait du feu chez lui, il conçoit qu'on puisse s'enrhumer en maillot. Enfin, la voiture arrive. Alexis prend son manteau sur son bras, mais il n'ose pas le mettre sur son dos, car cela abîmerait ses ailes. Il faut donc qu'il descende son escalier et sorte en Amour. 11 se sent grelotter; il se jette dans le fiacre, et dit à son concierge de le payer, car les Amours n'ont pas de poche et par conséquent ne peuvent pas avoir d'argent sur. eux.

La voiture est partie. A chaque instant Alexis sent sa timidité augmenter; quand il se regarde, quand il voit sous sa jupe de gaze son maillot qui colle sur ses cuisses et )e reste de son corpsj il se sent envie de pleurer et se dit : Je n'oserai jamais entrer comme cela dans les salons de ma cousine !. . . Mon Dieu! que vais-je dire. . ., que vais-je iSire en arrivante. . . Ces ailes me ballottent et me gênent horriblement! avec ça qu'elles sont fort grandes. . . Et cet arc qu'il faut que je tienne à la main. . . J'ai oublié de demander si je pouvais m'appuyer dessus. . . Ob! non..., un arc n'est pas une canne... Et cette flèche..^ Oa'est-ce que je ferai donc de cette flèche?. . . J'ai peur de blesser quelqu'un avec. . . Quel infernal costume cet homme m'a fait prendre! . . . Moi , qui me promettais tant de plaisir à ce Sal..., je voudrais déjà en être revenu... Allons, du courage...; je m'amuserai peut-être beaucoup..., on ne sait pas... Ah! Dieu..., je n'ai plus froid..., nous approchons..., je crois que je suis en sueur maintenant. . . C'est là... Dieu ! quelle file de voitures. . . , il paratt qu'il y a bien du monde.. .-Nous prenons la file... Ahl tant mieux..., j'ai encore un peu de temps devant moi. . . Mon Dieu ! que c'est bête d'avoir peur comme ça!

La voiture entre dans la cour de l'hôtel, on ouvre la portière. Il y a là des valets pour aider à descendre de voi-

lié tk iouE nuÉ

Itoro. U pérïstjfle et l^cscalier sont fedt>l^t^<iiMft^ ^^ lumfèfd. 4l«iiiVapour sAuter en hàa dé èôû flàêrOi ^àrêqu'il se rsppelle son manteau qu'il allait oublier | H se retourne ) le prend, puis s^dppréte à descendre; tiléis ti*ayant pas baissé la tète autant qu*il le milait^ il ftccrocbe sa perruque au bdut de la toiture. Gomme elle était for^ •tenient attachée derrière sa nuque^ elle ne se détacbe pâé^ et recule seulement de quelques pouces, laissant soA front beaucoup trop à découvertt Aleiis s*afréte, défàcb<) sa coiffure, 8*eSbrce de la remettre comme elle était^ puis, s*élànçant enfin sous le péristyle^ il donilie ion manteau au vestiaire et monte rescalief comme un orimiuel qui marcherait au supplioe.

Le costumier n'avait point menti A Alexis en lui disant qu'on se déguisait en Amour; mais plus un déguisement est original, hardi, plus il faut de gaieté, d*ertjDuement, de grâces, d'aisanée pour le porter^ Sous le costume de 1*Âmour le petit Frison eût étéfortbien, parce que sa vivacité, sa gentillesse, et surtout son audàcei auraient animésc^U personnage, et fait oublier ce qu'il pouvait avoir de risqué. . Mais figureZ'Vous un jeune homme timide, qui n'a pas l'habitude des bals du grand monde, qui va dans Une réunion où il ne connaît personne que la mattrcsse de là maison I dont il est amoureuse fou, et à laquelle il craint de déplaire; voyei*-le sous un costume dans lequel il est hofriblement mal àson aise -, coiffé d'une perruque qu'un malheureux accident vient de poser de travers, le firent pile, les joues chargées de rouge et de mouches, ténatit dans ses mains un are et une flèche dont il 40 sait que faire ; accrochant avec ses ailes toutes les persoiines qui passent près de lui, ne sachant quelle figure faire, pinçailt sa bouche, gonflant son nés, baissant les yeux eu regar»dant d*un air effaré autolir de lui. Tel est Alexis entrent dans le salon de M°»« de Pomponney.

U y âtAlIlà des costtiiiles fortbisarresr^es trAvesUsscmèntA oflginaui, mais ((Ui étaient potléê )>ar des gens «yant rhabitude de se déguiser. Sous le bavolet dHtne paysanne^ la grande dame avait de la grftce, de l'aisance ; la jeune personne la plus limide prenait au bal la coquetterie d'une Gamargo ou la vivacité d'une Espagnole ; te dandy était superbe en brigand; Tbomme raisonnable portait fort convenablement la robe du magicien otl la toge du juge. Chacun était à son aise, quoictue traveêtf. Un seul personnage venait d'arriver là» qui ftiisail dlèpft* rate avec los autres : c'était ce pauvre Amour, ne aacbant que dire, que faire, ni quelle contenance tenir au milieu de cette foule qui l'entourait.

Chacun s'arrêtait pour regarder Alexis. Les Uns riaient, les autres chuchotaient en le montrant au doigt; puis, comme jl y a toujours dans un bai travesti de ces bouteen-train qui attaquent tout le monde, de ces myétifica- (eUrs qui cherchent à montrer de Tesprit aux dépens des autres, bientôt plusieurs personnages s'attachèrent aux paa du pauvre jeune hôromo qui entendait dire à ses oreilles : — ' Ah I cet Amour ! . . . d'où sortait dond ? comme il est rou« geaud... — * Il nVn a pas Talr plus gai<.., c'est un Amour malheureux^.. — li porte son arc comme un parapluie... —On dirait qu'il vient de se battre.»., aa perruque est tout de travers !

Alexis suait, il étouffait ; mais il avançait toujours dans les salonsi.cherohant sa cousine qu*il n'avait pas encore aperçue,

— Il n'est pas mal ce jeune homme, dit une sultane en passant prés d'Alexis ; mais il a l'air bien niais pohr un Amourl.u

— tl aurait dd se mettre en Jeantiot, ce monsieur, dit i deml-iroix unTtU élégant... le crois que cela lui trouve*

naît mteuii.

128 • LA JOLIE FlLLfî

— Ah.! mais^'est aiïreux..., c'est horriblement indécent!. ...dit une vieille coquette déguisée en petite laitière, et qui affecte de détourner la tête en passant près d'Alexis. Je ne conçois pas qu'on ose se présenter dans un bal: de bonne compagnie sous un tel costume!... Âh Dieu ! que je suis contente de n'avoir pas amené ma fille! ...

Alexis se sent défaillir; pour comble de malheur, il accroche avec une de ses ailes le bonnet de cette dame qui trouve son costume indécent, mais dont la mauvaise humeur vient de ce que personne encore ne Ta invitée à danser.

La vieille laitière jette les hauts cris en sentant s'envoler le petit bonnet à barbes que Ton a mis plusieurs heures à fixer sur sa perruque. Elle saisit Alexis par le bras, en s'écriant :

— Ah ! monsieur ! c'est indigne ce que vous faites là !.. . m'enlever mon bonnet..., voilà une bien mauvaise plaisanterie, et qui est digne de votre déguisement. ..

Alexis reste tout saisi ; il regardé la vieille laitière et ne comprend rien à sa colère. Cependant on se presse, on s'arrête autour de TAmour et de la laitière décoiffée. Un jeune hpmme à figure réjouie qui est déguisé en paillasse et qui s'attache aux pas d'Alexis, s'écrie :

— C'est l'Amour qui a fait des siennes ; il a percé le bonnet de M"« de Formont, non pas de sa flèche, mais de son aile... L'Amour, mon cher ami, vous ne $avez donc pas votre métier î Vous avez le droit d'enlever des cœurs, mais non pas des bonnets!...

Cependant un Chinois s'empare de la coiffure qui était accrochée sur le bout d'une aile de TAmour, et il présente le bonnet à la vieille laitière qui le prend avec dépit et s'empresse de sortir du salon pour aller se recoiffer. .\lexis, échappant enfin à la foule qui l'entoure, parvient

DU FÂUBOCRG.^ 129

âso faufiler près de sa cousine qu*il vient de reconnaître dans une charmante Ecossaise.

Hélène était entourée d*une foule do jeunes gens qui, sous leur déguisement, s^efTorçaient d*être aimables, gais, spirituels, afin d'obtenir un sourire de la déesse du bal. Le beau Dartigue, vêtu en brigand napolitain, semblait se partager avec Hélène les suffrages de la foule. Le costume qu'il avait choisi et qu'il portait avec beaucoup d'aisance, faisait ressortir l'élégance de sa taille, tandis que ses favoris noirs et ses moustaches bien brillantes s'accordaient parfaitement avec le chapeau retroussé et la résille du chef de bandits.

Alexis se présente devant Hélène, et, tournant dans ses mains son arc et sa flèche, balbutie :

— Bonsoir, ma cousine... ; je me suis empressé de me rendre à votre invitation.

La belle Ecossaise regarde cet Amour qui vient de se planter devant elle, et part d'un éclat de rire qui se prolonge assez pour l'empêcher déparier pendant quelque temps.

Le pauvre Alexis était re^té immobile, attendant que sa cousine eût fini de rire, et, pendant ce temps, obligé do supporter les regards moqueurs de tout ce monde qui entourait Hélène. Enfin la belle Ecossaise peut parler.

— Gomment! c'est vous, mon cousin... mon Dieu! que vous êtes drôle comme cela I...

— Ah!... vous me trouvez drôle, ma cousine?...

— Je vous assure qu'il est impossible de vous regarder saosrire... Cette perruque est mise si singulièrement... Ah ! voilà H. de Pomponney, il faut que je vous présente à lui .. Monsieur de Pomponney, venez donc un peu... ; il ne m'écoute pas ! Je suis sûre qu'il cherche son vilain Caporal... Mais venez donc un peu, monsieur. .

La. belle Ecossaise s'adressait à un monsieur revêtu :

ttd LA lÔUÈ riLLE

tout Bimptem^Dt d*uné robe de eommissairè» et tenëûl à la main une énorme lorgnette avec laquelle il exàitiinàit les dames de fort près. Il approche enfin d'HélèAé, qui lui dit :

^^ f eilez , monsieur, voilà mon petit cousin dont Je vous ai padé et que je vous présente... Il s'est mis eki Amour» ^é, mais it a l'air bien novice* Je vous te técom-« mande, monsieur.

•*-* Belle ËGossaise, le quadrille va commencer, dit uti jeune postillon en présentant sa maiii à HélêAe ; éélte-^ét Tàcoepte et s*éloigne, en dldaiit  Dartigùe :

— Diavolo, c*est avec TOUS la suivante.

Alexis est resté devant II. de Pompoiiney. yAmôur et le commissaire se regardent fortatteiititemetlt; sous leur déguisemeût, ils semblent rappeler leurs souvenirs et chercher dans quelle autre circonstaticé ils se sotit déjà rencontrés tous deux.

Tout à coup, la mémoire revientà Alexis} il se rappette oelte jeune fille qu*il a protégée un soir et soustraite iut insultantes obsessions d*un homme âgé. Cet homme, qu'il a si rudement envoyé contre jine borne^ il vient de lé reconnaître dans le mari de sa cousine. De soti doté, M. de Pomponney fait une singulière grimace en regardant Alexis, et murmure : -^ Ah I c^est TAmour qui est le côulin do ma femme.. « Ahî c*êst singulier.. é, je oontiais cet Amour-là..., je l'ai vu quelque part..., sa figure m'a frapper..

Puis, soit quMI Tait reconnu, soit qu'il ne se soucie pas de fiauser avec lui, M. de Pomponttey vient de tourner le dos à PAmour et s'apprête à s'éloigner, lorsqu'un monsieur, déguisé en Espagnol, l'arrêté en s'écriant :

-^ Ah I monsieur de Pomponney...^ enchanté de vous rencontrer. . . Nous arrivons avec ma fille. * . ïhénali est

«n odillà(iu6i..| oUê ciùse avec votre épouse, son amie...

11^ f4Çi^llM. III

Votre bal cit mm^ !m« quelle foule l^,. «m hq iieul pM marcher. . . ; el des déguisements mugpiflQuei, « , N^if j^«« irais enyié 4q Qie mettre en Coiaque.,,! inai9 H in^aurait fallu un ebevai. < .; un Cosaque à pied, cela n*a pa^ de camçtére,,.; mais je ne pouvais pas veniràQbçYalM-»P*eit dommage!... Vous êtes partetitement bien en commissaire.,, on vous prendrait pour un juge de paii(«

C'était Bobertin qui venait de s'emparer de M- de Pom-» ponney, et qui, pour venir à un bal travesti, avait loué un costume espagnol sous lequel il se croyait superbe.

Il s*était fait attacher derrière |a tète des cheveux qui tombaient eu boucles sur sa fraise à la Henri IV. Sur Tei^trémité de sa perruque blonde, il avait posé une petite loque surmontée d*une longue plume, dont la pointe re^ tombait devant son œil gauche; eniin, pour dissimuler les rides de son visage, il l'avait enduit de blanc, de rouge, de bleu, et s*était mis une barbe si épaisse, qu'elle lui cachait la moitié des Joues, et qu'en parlant il était continuellement obligé d'en retenir uqe partie qui s^obstinait à entrer dans sa bouche.

Pour plaire à son père, Thénaïs avait été obligée de prendre un costume d'odalisque, quoiqu'elle eût préféré un déguisement plus simple et sous lequel il lui eût été plus facile de se livrer À la gaieté de son caractère. Foroée d'obéir, elle avait eu soin de supprimer de son costume tout ce qui aurait pu la faire remarquer, et de le rendre d'une extrême simplicité; enfln, quoiqu'elle ne fût paa jolie, la fille de Bobertin avait une physionomie vife et gaie qui plaisait généralement.

M, de Pompoimey, qui n'a pas eu l'air d'écouler Ro'* bertin, et semble toujours préoccupé de l'Amour, quitta l'Eipifiiol en lui disant :.

<— Ah ! bonsoir, monsieur... Oui, nous avens beaueouil de monde... le Ylif YCiirM Caporal eat sage... Tenez,

voilà un Amour que vous devriez faire daiïser...; ça Tamusera et vous aussi.

M. de Pomponney s*est éclipsé, et Robertin se tournant vers Alexis qu'il n'avait pas encore remarqué et qu'il prend pour une demaiselle, probablement à cause de son jupon, va lui offrir la main en lui disant :

— Belle Yénus, si vous daignez m'accepter pour cavalier, je vais vous conduire à la danse... Mes moustaches me gênent un peu, mais pour danser ça ne Tait rien.

Alexis pense encore à la manière dont sa cousine Ta reçu, à cette envie de rire que sa présence a provoquée, puisa la singulière circonstance qui l'a déjà fait se trouver avec M. de Pomponney. 11 n'a pas fait attention à Robertin, et celui-ci, se persuadant toujours avoir affaire à une dame, prend le bras de T Amour, le passe sous le sien et le conduit à la danse.

r<)'ayant jamais été à un bàl travesti, ignorant comment on doit s'y conduire, Alexis se laisse emmener par l'Espagnol qu'il ne reconnaît pas pour l'avoir déjà vu en citadine, parce qu'en effet, sous son déguisement, Robertin ressemblait plutôt à une vieille femme qu'à un homme.

Robertin, suivant son habitude, perce la foule et parvient à l'un des plus beaux quadrilles où il se place avec l'Amour, qu'il prend pour une Vénus, en criant : — Un quatrième, un vis-à-vis, quelqu'un en face de moi et de Vénus.

iTe jeune homme déguisé en paillasse n'avait pas perdu de vue Alexis, il le suivait toujours, persuadé que sa gaucherie donnerait lieu à quelque scène plaisante. En voyant Robertin se placer à un quadrille avec l'Amour, le jeune paillasse court à un jeune homme habillé en garde-française et lui dit :

— Dumerville, viens danser avec moi.«.

Dr FACBOURG. 133

— Eh! tu es fou, répond le gardc-françsîîse, est-ce que les hommes dansent ensemble, maintenant !

'— Â un bal travesti, cela est permis. — Oui, quand il y a un homme habillé en femme, mais nous ne sommes Di Tun ni Taiitre déguisés ainsi.

— Viens toujours, je te dis qu*il s*agit de rire, de faire des folies... Il y a ici un jeune homme déguisé en Amoiir, qui aTairde sortir de son village et dont il faut un peu s'amuser.

— Ah! je l'ai aperçu... , il a même manqué de me crever un œil avec sa flèche...-, heureusement il n'apercé que mon chapeau.

— 11 accroche tout le monde..., il a emporté avec son aile le bonnet de la vieille M™« de Forment...; il paraît décidé à décoiffer toute la société. Mais, ce n'est pas tout! il y a de plus ici un grand monsieur déguisé en Espagnol. . . Ah ! mon ami ! tu as vu quelquefois le cortège du bœnf gras, tu as remarqué ces bouchers travestis en chevaliers. . ., eh bien ! ce n'est rien encore auprès de notre Espagnol!... Figure-toi un corps long et grêle qui rappelle Don Quichotte, une barbe postiche, dont le malheureux Espagnol mange continuellement une partie. . ., le restedu costuma à l'avenant ; un petit manteau qui ressemble au collet d'un carrick, une fraise qui monte jus* qu'aux oreilles..., un haut-de-chausse tellement boufîaut, qu'on est obligé de s'apercevoir que ce monsieur a mis un faux derrière. Eh bien ! c'est devant tout cela que je vais te faire danser. L'Espagnol a pris l'Amour pour UDe femme; il l'appelle Vénus et s'est empressé de' le conduire à un quadrille. . . Refuseras-tu encore de leur faire vis-à-vis î

— Non, il n'y a pas moyen de refuser; tout ceci doit toe trop curieux.

' Pendant que ce colloque avait lieu, Robertin et Alexis

iU l'A iOMIt VIUE

fuient tQiijoufg çn place, attendant qirjl leur vint un visà-vis. Alexis, croyant que dans un bal travesti un homuiQ |K)uvKit danser avec un autre* s*était résigné à danser avec rSspa([qQ|, d*autant plus que sa belle cousine était du même quadrille, et que tout eq dansant il pourrait la regurder.

Cependant Vorchestre a donné le signal, les danseurs sont partis, TEspagnol et TÂmour seuls ne bougent pas faute de vis-à-vis, lorsqu*enfin le paillasse et le garde-^ française viennent se placer devant eux.

— Qu'est-ce quec*est, s'écrie Robertin, J'ai un gardefrançaise pour vis-à-vis ! ... ça ne peut pas aller. . . , il me faut une dame devant moi. . .

-^ Allons donc I sautons, tournons, mon bel Espagnol! disent les deux jeunes gens en entamant la figure, nous ne sommes pas là pour causer. , .

Robertin se décide à danser tout en murnourant : -* Je sais bion qu^ un bal masqué. . . on peut se. . • -^ Prenez g«rde, vous mangez votre fraise, crie le garde-française, tout en allant en avant. — Çj| me trouble de danser de** vaut un bonuno, reprend Robertin, je ne sais plus où J'en suis, • .,j*oublie les figures. . . — Et moi, donc, dit le pailluise, en dansant devant vous, est-ce <iue vous croyei que ça me fait illusion? Allons, mon jeune Amour, écb^uffons^nous un peu, et prenons garde à nos ailes. . • nous allops encore éborgnerquelqu*un...,Touroonf, tournonsl

««* Kon Jeune Amour! dit Robertin en regardant Alei^is plus iittentivement ; comment. . , , est-ce que cette Vénus poudréQ serait un bomme ?. . .

En ce moment Alexis, qui n'avait pas encore dit un mot à Robertin, revient vers lui d'un air colère, et lui dit 4 Voreille, d'une voix qu*on ne pouvait pas prendre pour celle d*une femme :

«- Mwileur. 9 1 , cei| Jeunes g^ns qui sont poi via»A<Tis

DU FACMIJIIG. ia&

nous font tourner et balancer d'une fiiçon bien singulière. . .; si cela est permis dans un bâi masqué, Je tiédirai rien . • . , mais s'ils se moquent de tious, je ne le 9o\it* frirai pas. '

-*Âh mon Dieu! s*écrle Hobertln, c*estunbomme!... Vous êtes un homme, Vénus? -^ Eh) oui, monsieur, Je suis un homme. . ., après? «^ Comment, après? mais il fallait me le dire quand je vous ai invité â dansef • . . «^ Vous ne répondez pas à ce que je viens de vous dire, monsieur. .• — C'est que c'est fort désagréable. . ., j'ai l'air très-béte, alors. . . Pourquoi vous laissez^vous inviter par un cavalier ?. . . — Eh I monsieur, sais-je les usages d*un bal travestit. . . — On prévient, on dit : Vous êtes dans Terreur, je suis un homme. — Je vous demande si nos vis-à«vis se moquent de nous..., s'ils oitt desseiti de nous insulter ?. . .— Nous insulter! . . . par exemple. . . , quelle idée !. . é Mais j'ai envie de ne plus danser, i .«-^Monsieur, nous Unirons le quadrille. . . -^ Ma foi hôn. • ., J'en ai as* sez. . ., vous, n'êtes pas une dame, je ne danse plus. . •; d'ailleurs vous m'accroches continuellement avec vos ailes.

«-» Monsieur, répond Aïeuls en saisissant Robertin par le bras, vous resterez avec moi et vous me ferez danser jusqu'à la fin du quadrille, sinon j'irai dire à ma cousine de quelle manière vous parlez d'elle lorsque vous êtes avec des dames en citadine. . ., et je doute qu'elle vous invite encore à venir k sesbals^

Hobertin est stupérait, il rentre la moitié de sa figure dans sa fraise, en se disant:

— C'est le jeune homme qui a renversé la tabatière de M*« Crokmilove ! . . . Et moi qui l'Invite À danser 1 . • . Qui diable aussi l'aurait reconnu, avec sa perruque poUdréa ?

•^ Allons donc. Amour ! Espagnol ! . . . la pastourelle... Voyons donc, i notre danse, ça ne va pas du tout !

I3ft LA JOLIE FILLE

C*était le paillasse, qui riait aux larmes de la figure que faisait Robertin, et qui s'adressait ainsi à ses vis-à-vis. Le malheureux Espagnol ne songe plus à quitter la danse, il se dévoue, et, saisissant TAmour parle mili^ du corps, il tâche de mettre toutes les grâces possibles dans la pastourelle ; tandis qu*Alexis, toujours poursuivi par Tidée qu*on se moque de lui, conserve en dansant un air de colère qui ajoute encore au comique de son costume.

Le quadrille finit. Robertin, épuisé, harassé, parce que le garde-française le faisait continuellement sauter et tourner, va se réfugier dans Tcmbrasure d\ine fenêtre.

Alexis n'a pas perdu de vue sa cousine. La contredanse achevée, il s'empresse de la rejoindre, et lui dit d*une voix émue :

— Ma cousine, aurai-je le plaisir de danser avec vous la prochaine?

•^ Non, mon cousin, répond Hélène en jetant un regard sur Darligue qui vient de s'approcher d'elle Je suis engagée.

-'Alors ce sera donc pour celle d'après? reprend Alexis.

— Pas davantage!... Je suis encore invitée..., retenue pour toute la nuitl... — Gomment! je ne pourrai pas danser une seule fois avec vous?... — mon Dieu! non..., c*est impossible I... n-est-ce pas, Diavolo ?

— De toute impossibilité ! répond Dartigue en jetant sur Alexis un regard ironique. L* Amour aura beau faire! je ne pense pas qu'il soit vainqueur ce soir ; notre belle Ecossaise ne saurait d'ailleurs donner la préférence à un Amour rococo!

Alexis sent son sang s'allumer; il jette sur le beau Na« poUtain un regard courroucé en murmurant:

— Un Amour rococo... Qu'entendez-vous par là, monsieur?.,.

ou FAUaOUAS. 137

— Mon Dieu, mon cousin, reprend Hélène, monsieur fait allusion à votre costume... Vous êtes en Amour- Louis XY ; eb bien ! cela s'appelle aussi Pompadour ou ro« coco...

— Ab ! c'est différent, ma cousine... Et vous me refusez une seule contredanse?... --Je vous ai dit que c*était Impossible !... et puis, en vérité..., j*ai peur de vos ailes..., de votre flécbe... On dit que vous avez déjà causé beaucoup 4^ ravage ici !.. .

En ce moment, Dartigue se pencbe vers la belle Ecossaise, et lui parle à Toreille. En écoutant le brigand napolitain, M«* de Pomponney laisse écbapper plusieurs éclats de rire, et s'écrie :

— Oh! quelle idée!... ce serait cbarmant!... délicieux !... Il n*y a que vous pour avoir de ces pensées-là !...

— Alors c*est convenu ? dit Dartigue. — Si cela se peut, je ne m*y oppose pas!... il y aura de quoi mourir de rire .. mais 11 faudrait prévenir M. de Pomponney. — Je suis certain qu*il ne demandera pas mieux... Justement, je Taperçois.

M. de Pomponney venait de traverser le salon ; mais, en apercevant TAmoul*, il avait sur-le-champ rebroussé chemin. La vue du coiisin de sa femme semblait produire sur lui un effet peu agréable; ilse rappelait la rencontre dans la niella manière dont le jeune homme l'avait jeté sur one borne, et, quoique bien résolu à ne pas avoir Tair de connaître déjà Alexis, il conservait un violent désir de se venger de lui.

Dartigue est parvenu à rattraper le commissaire; il lui parle avec feu. La ligure de M. de Pomponney se déridé, bientôt il se livre à une gaieté immodérée. Le jeune homme déguisé en paillasse et son ami le garde-fk^ançaise s'approchent pour connaître la cause de ces ris. Dartigue semble les mettre dans la confidence, et tous quatre sorts.

tent du salon eii ayant Tair enchanté de oe qu^lfl viennent de projeter^ tandis que, de son côté» Hélène a été parler lias et chuchoter avec plusieurs dames qui se repassent de Tune à l'autre la confidence qu'on vient de leur foire»

Pendant que tout ceci se passait, Aleiis était demeuré assis dans une petite piè<ie qui servait de communication i deux salons où Ton dansait. 11 n'osait plus bouger ; les reftis de sa cousine, le ton railleur dont elle lui avait parlé, sa familiarité avec Dartigue et l'air moqueur de celui-ci, tout se réunissait pour adcabler le pauvre jeune homnie ; il lui Semblait que chaque personne qui passait devant lui le regardait en riant, ou le montrait du doigt en parlant À Toreille d*une autre.

Bientôt l'orchestre donne le signal de la danse; mais cette fois les danseurs 5 au lieu de se disséminer dans di« verses pièces, se précipitent tous vers le plus grand des salons. Là, un seul quadrille est formé; le reste de la société l'entoure et se contente de regarder, eommes'it s^agissait d'assister à un spectacle curieux»

Alexis n*a pas bougé de sa place, car il n*a plus envie dé danser; ce n'est donc pas sans une vive surprise qa*il Voit M. Dartigue s'approcher et lui dire :

-^ Monsieur, il manque un vis-à-vis au quadrille qui vient de se fornker dans le salon. .«, ce sera un des plus brillants de la soirée..., on vous attend.

-« Je ne veux plus danser, répond sèchement Alexis.

J^ brigand napolitain semble Un moment déconcerté, mais il reprend bientôt :

— M*"* de Pomponney est de ce quadrille, et elle m'a chargé devons dire qu'elle désirait que vous en fussiez aussi.

Prononcer le nom de sa cousfne, c'est letnoyen de bouleverser sur-leKsbamp toutes les résolutions d'Alexis. U se lève et suit Dartigue en lui disant :

-- Mâiê Je n^ài pas de dan8eu6e««-Je V«i^ vous dn Irouveruoe, répond celui-ci.

Le beau Napolitain conduit Alexis dans le laloil) él^ 8*arrêtant devant un groupe de jeunes gens qui sembtehl cacher quelque cbôsC) s'écrie :

— Où est la danseuse pour TAmour ?

Les jeunes gens s*écartent, et Alexis aperçoit un domiilô rose qui a la této entièrement couverte par son capuchon, et le visage caché par un masque, quoique tout le monde dans le salon eût la figure découverte ; mais, sans faire attention à celte circonstance, Aletis s'approche dit domino rose, tandis que Dartigue lui dit :

— Celte demoiselle est masquée parce qu'elle est très-* timide, mais elle danse fort bien. Invitex-la»

Alexis prononce la formule ordinaire ; pour toute ré* ponse, le domino rose lui présente une main recouverte d*un gant blanc. Le jeune homme la prehd, et 11 est surpris de la façon singulière dont cette main serre la sienne, mais il n'en conduit pas moins sa danseuse vers 16 qua* drille. Tout le monde s^écarte pour leur faire place ^t les laisser passer. Alexis croit remarquer que le domino rose sautille au lieu de marcher, il pense que cette demoiselle a une extrême envie de danser puisqu'elle n'attend pas powr cela qu'elle soit en place.

On se pressait pour voir le quadriUe, et tous les yeux étaient tournés sur Alexis et sa danseuse. Pour vis^à^vis, il avait sa cousine et Dartigue ; derrière eux, il aperçoit M* de Pomponney, le paillasse, le garde-française et Ro« bertin ; enfln toute la société semblait réunie là. . L'Amour 80 sentait rougir, trembler; pour cacher son embarras, il essaye de causer avec sa danseuse^ et lui dit:

— Mademoiselle, vous aurez afi^ire à un cavalier assez novice, mais j^espère que vous voudrez bien être induJfinte.

liO' " LA JOUE FILLE

Le domino rose se contente de faird*un petit mouvement de tôte, puis, s*emparant de Tare et de la flèche que rAroour tient à sa main, il les jette à terre et piétine dessus.

Alexis reste tout interdit, il ne sait que penser de Faction de sa danseuse, et son embarras augmente en entendant rire aux éclats autour de lui.

Mais la musique joue la première figure, Alexis veufc prendre la main du domino rose, il ne peut y parvenir, déjà sa danseuse s'est élancée ; elle saute , elle gambade, elle fait des cabrioles au milieu du quadrille. L'Amour court après elle et veut en vain la retenir, la rattraper ; le domino fait des sauts extraordinaires, et au moment où Alexis croit le saisir, il lui saute sur le dos, et lui arrachant sa perruque poudrée, la met sur sa tète après s'être débarrassé de son masque et de son camail.

Les éclats de rire sont universels ; les dames se pâment, les jeunes gens se roulent ; Hélène est allée se jeter sur un sofa, ne pouvant plus tenir à sa place ; M. de Pompoaney pousse de gros eh! eh! eh! en se tenant le ventre; enfin Robertin se frotte les mains en disant : — G^est impayable! c^estdélicieux! c'est un tableaiidôntje me souviendrai...; j'en ferai le croquis !

Alexis, qui est resté tout interdit en sentant sa danseuse lui grimper sur les épaules et lui enlever sa perruque, relève la tête et s'aperçoit qu'il porte sur son dos, au Heu d'une jeune demoiselle, un gros singe que l'on avait déguisé, masqué, ganté, chaussé, et qui maintenant fait des grimaces effroyables sous la perruque de l'Amour, tandis que M. de Pomponney lui crie : — Bravo , Caporal ! bravo, décoiffe l'Amour!... arrache*lui ses ailes!... Oh! oh] oh! qu^il est gentil en perruque. Caporal !

Le jeune homme sent qu'il a été le jouet de la société ; il se rappelle maintenanl4outcs les circonstances quiont

DU FAUBOURG. Ut

précédé le quadrille; il ne, doute pas que Dartigue ne soit fauteur de la mystification qu*on vient de lui faire subir, et se débarrassant du singe en le jetant à terre, il court vers le beau Napolitain, puis, d'une voix étouffée par la colère, lui dit :

— Monsieur..., c'est vous qui avez fait tout ceci:.., , vous ni*cn rendrez raison ! . . .

—Eh bien, eb bien, mon cousin, vous vous fâcbez pour une plaisanterie I dit Hélène en se plaçant entre Aleiis et . et Dartigue ; mais vous avez donc Tesprit bien mal fait... Du reste, je vous avertis que c'est moi qui ai eu Tidée de cette scène.. , c'est donc sur moi seule, monsieur, que doit retomber toute votre colère. Voyons, maintenant, voulez-vous encore vous venger?

Alexis reste muet, il ne sait plus ce qu'il doit faire, lorsqu'un "monsieur babillé en Auvergnat, et qu'il n'avait pas encore aperçu dans le bal, lui prend le bras et l'en*, traîne vivement, en lui disant à Toreille :

— Venez, venez, mon ami, les rieurs ne seraient pas de votre côté..., il faut attendre une meilleure occasion . pour prendre* votre revancbe.

Alexis a reconnu la voix de Durozel, et il se laisse em« mener hors des salons de sa cousine.

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