‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 3 sur 22 · CINQ ANS PLUS TABD · texte numérisé non relu

CINQ ANS PLUS TABD

Laissons cinq années s^écouler après les événeroenta que nous Tenons de vous conter. Alors noua aefona en i839, ee qui tous apprend que c'est en 1851 que nous TOUS fisisians assister à une distribution de prix dans ua pensionnat de demoiselles.

Entrons dans une belle maison du faubourg Saint* Honoré, et suivons ces dames élégantes, ces jeunes îsh sbionables qui montent au premier étage etp^ièlrenl dans un superbe appartement où les salons, meublés aTQO autant de ricbesse que de goût, sont alors resplen* dissants de lumières et de toilettes, où des femmes de tout âge semblent se disputer la palme de Téléganee, où des hommes qui ne sont plus jeunes se font remarquer encore par leurs bonnes manières et leur courtoisie, tan* dis que des jeu nés gens, habillés à la dernière mode, jii^ tent fréquemment les yeux du côté des glaces pour s^as* aurer si rien n*est déraegédans Tbarmonie de leur parure.

Nous sommes chez M"* do PooiponRey, ei c'est son jour de réception. Une fois par semaine elle réunit le soir chez elle une brillanle société. Il y a des ban* quiers, des agents de ehsnige, des capitalistes; U y a aussi des aritales, daa gens de lettres, mais dans ce gence «q ne*

roçoU que l69 sommités ; il faut avoir un nom, une rè* putatiop, pour être admis aux soirées de Vt^^ de Pom-» poDoey.

On y joue, mais peu. On y fait de la musique; on y chante la dernière folie mise à la mode par Achard ou Leooiior, Quelquefois on danse, ou Ton fait une lecture^ Le plus souvent une causerie gaie, moqueuse, souvent médisante, quelquefois spirituelle, mais toujours amu* santé, suffit à cette société. D'ailleurs la maîtresse de la maison est Tastre qui fait le jour et la nuit, Torage ou le beau temps. Autour d'elle gravitent les autres planèteci qui reçoivent son influence.

Vous' devinez que M"'* de Pomponney est une jeune et fort jolie femme, trôs-coquette, trés-persuadée de son mérite. Il faut que partout elle règne, que les femmes lui cèdent la palme, que les hommes subissent les lois et soient subjugués par un seul de ses regards.

Les hommes, en général, ne demandent pas mieux que de se laisser subjuguer par de beaux yeux et quelques mines coquettes; mais toutes les femmes ne sont pas d'humeur à céder à une autre le prix de la beauté, de la grâce, de l'esprit. Aussi dans le monde M*»* de Pomponney rencontrait souvent des rivales, mais dans son nion elle s'arrangeait de manière à n*en point avoir.

N'allez pas croire, cependant, qu'à ses réunions il n*y avait qu'elle de jolie ; c'eût été commettre une gaucbe-t rie et risquer de voir peu de jeunes gens dans ses salons; car ce que les hommes aiment avant tout, c'est la diversité ; mais aucune des dames admises dans la société de ll">« de Pomponney ne réunissait, commeelie, cet en-^ semble de charmes d'esprit et de grâces auquel il est diC* ficile de résister.

L'une étaitremarquable par l'élégance de sa taille, mais M figure était désagréable ; celle-ci avait les traita d'uM

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régularité parfaite, mais elle boitait un peu en marchant; TOUS étiez séduit par les charmes d'une jolie blonde, mais en causant avec elle vous vous aperceviez que cette dame ne savait dire que oui et non, rire et montrer ses dents; enfin, cette jeune brune était aimable et rieuse, mais horriblement gravée par la petite vérole. C'est ainsi queM"^ de Pomponney savait adroitement composer sa réunion de manière qu'en rendant justice à chacune de tes dames, c*étaît toujours à elle que Ton devait donner la préférence.

Maintenant, pour faire plus vite connaissance avecM"» de Pomponney, il vous suffira de vous rappeler M"« Hélène de Brévanne, si fière, si orgueilleuse et déjà si vaine de sa beauté dans son pensionnat ; c'est elle que nous retrouvons mariée et faisant les honneurs de ses salons dans le faubourg Saint-Honoré.

Hélène, qui avait quitté son pensionnat à dix-sept ans , en a maintenant vingt-deux; il y a deux ans qu'elle est M«« de Pomponney. Cette demoiselle si jolie, pourvue de talents d'agrément, d'esprit et de fortune, était restée jusqu'à l'âge de vingt ans sans se marier.

Mais ce qui va vous surprendre bien davantage, c'est que M. de Pomponney, le mari d'Hélène, est un homme de cinquante-cinq ans, fort laid, fort sot, libertin, mal bâti, et ayant une passion eflfV^née pour les singes, passion qu'il a contractée dans le Brésil, où il a passé une partie de sa vie à amasser sa fortune.

Cependant la belle Hélène sMtait bien promis, en quittant ses jeunes compagnes de pension, de ne prendre pour mari qu^un jeune homme ressemblant à YHippolyte de Guérin ou au Moiêsonnéur de Robert, ou tout au moins au fleuve Scamandre de Lancrenon; et loin de la contra^ rier dans ses idées, sa vieille tante lui avait toujours dit :

— Tu choisiras, ma chère Hélène, tu le prendras selon ton goût.

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Mais en cinq ans il se passe bien des événements que la sagesse humaine sait rarement prévoir.

Une année s'était écoulée depuis que M"« de Brévanne avait quitté son pensionnat. Ce temps avait passé rapidement, au milieu des fêtes, des plaisirs : recherchée dans le monde, sans cesse eatouréo d'une foule d'adorateurs qui tous mettaient aux pieds de la jeune fille leur cœur, leur main et leur fortune..., quand ils en avaient, Hélène, enivrée d'hommages, n'avait pas songé à faire un choix, ou peut-être tfavait-elle pas encore rencontré parmi ses soupirants un jeune homme qui eût quelques traits d'Hipfolyte ou du fleuve Scamandre.

Tout à coup une nouvelle terrible vient fondre sur cette maison, asile des plaisirs et de la mode. Le banquier chez lequel est placée la fortune d'Hélène vient d'être la victime d^un vol considérable; on a forcé sa caisse, on lui a emporté cinq cent mille francs. Par suite de ce vol, il est obligé de déposer son bilan, et le résultat des comptes est d'offrir aux créanciers six pour cent, payables en vingtcinq ans.

Pour comble de malheur, la vieille tante d'Hélène, qui possédait six mille francs de rentes, avait placé aussi les deux tiers de sa fortune chez le même banquier, parce qu'il payait de plus gros intérêts que ses confrères. P^ur des gens sensés, ce devait être, au contraire, une raison pour ne point mettre là leurs fonds. Mais le monde est avide de jouir, on veut être riche bien vite, et on accueille avec empressement tout ce qui nous promet de gros bénéfices. C'est pour cela que les plus ridicules entreprises ne manquent jamais d'actionnaires.

Hélène de Brévanne se trouve donc tout à coup réduite à n'avoir pour dot que sa beauté et ses talents ; car les deux mille francs de rentes qui restaient à la vieillp tante sufilsaient à peine pour faire subsister deux femmes habi-

tuéeg a toutes les Jouissances du luve, à toutes le^ superfluités de la fortune.

La beauté est un don précieux de la nature, mais elle ne tient pas lieu de fortune, et quant aux talents, ceux que possédait Hélène étalent trop faibles pour lui offrir des ressources, bien qu*ello eût remporté des premiers prix à son pensionnat.

Il fallut quitter un appartement somptueux pour en prendre un foït modeste, il fallut sortir à pied, et ce qui était le plus cruel pour Hélène, ne pas se donner chaque ^-obe, chaque mode nouvelle.

Alors la vieille tante dit à sa nièce :

— Marie-toi, ma chère enfant, choisis un joli garçon bien riche, et tu pourras comme autrefois satisfaire toutes tes fantaisies.

Mais par une fatalité qui semblait étrange à ces dames, une grande partie des adorateurs d'Hélènes'étaient éclipsé^ en même temps que sa fortune. Ceux qui restaient et qui proposaient encore d'épouser étaient quelquefois de jolis garçons, m^is ils n'avaient pas le sou. Us offraient à W^^ de Brévanne une chaumière et leur cœur, et la jeune personne, qui n'avait jamais eu de goût pour les cbau-^ mières, leur répondait d'un petit air dédaigneux : ' -^ J*aime mieux un château et une voiture.

Deux années s'écoulèrent. Hélène maigrissait d'ennui , de dépit, en regrettant sa joyeuse existence passée.

Les jeuniss gens riches et beaux ont pris la mauvaise habitude de;deveivir calculateurs; il est rare qu^ils ne cherchent pas eux-mêmes de riches partis. Nous vivons rians un siècle où l'argent est tout, di^-on ; moi, je n'ai pas grande foi au désintéressement de nos ateux.

(Incore quelques mois passés dans la tristesse et Pennui, el la jeune Hélène aurait sans nul doute vu s^attéror sa ffatcbeur et l'éclat de ses charmes.

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Cest alors qiië \o hasard lui Gt rencontrer dans le mondOi où elle allait encore quelquefois, M. de Pomponney.

L*aspect de ce monsieur n*avait rien qui prévînt en sa faveur : il était gros, court, trapu, cagneux; avait des cheveux épais et crépus comme un nègre, un teint verdâtre, le nez rouge, les dents noires et les yeux fauves; avec cela cinquante-cinq ans bien sonnés, Tassurance d*un sot, Tentêtement d*une mule, la gourmandise d'un chat^ et la paillardise d'un tartuffe.

Mais M. de Pomponney avait aussi son beau côté, ce qui était difficile à croire en le regardant.

11 était veuf, sans enfants,"possédait une grande fortune, avait une voiture, une terre aux environs de Paris, et plusieurs maisons de campagne; avec lui une femme pouvait goûter toutes les jouissances que procurent les richesses, et W^ de Brévanne prisait beaucoup ces jouis* •ances-là.

Lorsque M. de Pomponney vit pour la première fois la belle Hélède, il était fort chagrin parce qu'il venait de perdre un singe qu'il avait ramené du Brésil et dont il était fou. On prétendait que ce singe.avait un jour fait une telle frayeur à M"* de Pomponney en se glissant dans son lit à la place de son maitre, que la pauvre femme avait alors pris la maladie dont elle était morte, et les gens m& chants assuraient que cet événement n'avait pas peu contribué à rendre le singe cher à son maitre.

Les traits de M^^* de Brévanne ne pouvaient avoir au^ eune analogie avec ceux d'un singe ; mais ce jour-là elle portait une robe verdâtre dont la vue fit tressaillir M. de PompoDoey, parce que c'était absolument la couleur de ranimai qu'il regrettait.

Dès cet instant il ne quitte plus des yeux la jeune Hé^ lène; d'ailleurs à son affection pour les singes M. de Pomponney joignait aussi un vif penchant pour les femmes.

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A la vérité ce n'était pas toujours à ia plus belle qa*il donnait la préférence, et quelques laiderons de fort mauyaise tournure avaient eu l'avantage de fixer parfois son cœur. Mais ia laideur n'était pas près de lui tellement en faveur qu'il ne sût aussi s'enflammer pour la beauté.

Après avoir passé la soirée à contempler Hélène sans lui adresser une seule parole, M. de Pomponney s'approcha enfin de la jeune personne qui était près de sa tante, et lui dit, en ouvrant une bouche qui pouvait passer pour un four :

— Ah! mademoise\Ie!... c'est étonnant comme vous me rappelez le singe que j'ai perdu !

Hélène fronça le sourcil, serra les lèvres, prit un air d'humeur et se disposait à répondre quelque chose do piquant à ce qu'elle prenait pour un fort mauvais compliment j heureusement M. de Pomponney s'empressa d*ajouter :

— Mademoiselle..., ce n'est pas par là tète que vous me rappelez mon singe I... Oh! il n'y a aucun rapport..., c'est par la couleur de votre robe..., c'est absolument comme le poil de Zago..., on croirait que c'est la peau de mon singe que vous avez sur vous.. ., de loin j'en ai sauté déplaisir..., puis, tout en regardant votre robe, j'ai admiré le reste.

Hélène ne put retenir un éclat de rire que provoquait le discours de M. de Pomponney, et celui-ci remarquant alors les belles dents de la jeune personne, s'écria :

— Charmante!... ravissante créature!... et une robe comme la peau de Zago ! C'est à en perdre trois cœurs si on les avait !

— Quel est donc ce monsieur si laid ? demanda Hélène en se pench mt \eri la maîtresse de la maison qui était alors près d'elle î

Celle-ci lui répondit tout bas :

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•— Un homme veuf, très-riche ; qui a voiture, terres, châteaux, et qui est capable de vous épouser rien qu'à cause de la couleur de votre robe. G*est un original.

Cette réponse fit réfléchir Hélène, et lorsque M. de Pomponney revint lui parler, elle ne le trctUva pas moÎDs laid, mais elle le reçut beaucoup mieux.

Ce monsieur qui regrettait tant son singe demanda à M"^ de Brévanne la permission d'aller la voir. La vieijle tante accepta. M. de Pomponney se présenta dès le lendemain chez ces dames : il n'ouvrait la bouche que pour dire des balourdises ou parler de Zago, mais il avait des manières de fermier général, de l'or plein ses poches, des diamants à ses doigts, une livrée et une voiture qui Tattendait à la porte. *

Au bout de huit jours, M. de Pomponney, qui se sentait de plus en plus épris d'Hélène, fit la demande de sa main à la vieille tante, et celle-ci s'empressa de communiquer cette proposition à sa nièce.

Hélène poussa un gros soupir, en murmurant :

— Ce monsieur est bien laid ! — Oui, répondit M*""^ de Brévanne, mais il est bien riche, et tu ne Tes plus, mon enfant.

— Ce monsieur m'a semblé fort béte I

— Eh ! ma chère amie, les hommes spirituels ne sont pas toujours ceux qui rendent leurs femmes le plus heureuses.

— H est fou des singes. — Tant mieux ! c'est une passion qui ne te causera pas de jalousie. — 11 n'est pas jeune !... — Qu'importe qu'il soit jeune ou vieux, du moment que tu ne l'épouses que pour sa fortune ? il vaut même mieux qu'il soit d'un âge raisonnable , il ne dissipera pas son bien avec des maltresses.

— Moi, qui m'étais promis d'épouser un très-joli garçon, bien à la mode, bien fashionable.

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— Msi fchère Hélèhe, Hi feras comme lu voudraà.!., linais Teiistehce que nous menons est bien triste pour toi, habituée aux plaisirs, aux douceurs de la fortune. Les jolis garçons riches ne demandent pas là main; ce n*ëst paâ ma Faute.

— ma tante, vous avez raison, leiâ jolis garçons sont ides monstres!... tous les hommessontdesêtres indicés...; mais je me vengerai d'eux... certainémèht...; puisque je suis obligée, pour être riche, d'épouser un homme vieux et laid, que je n'aime pas du tout, je me rappellerai que c'est à l'avarice, à l'ambition de c^s messieurs que je dois cela. Ma tante, mon parti est pris : j'épouse ce monsieur qui est si vilain.

La vieille tante fut enchantée de la résolution de sa nièce, et quinze jours après cette conversation, la jeune et belle Hélène devenait l'épouse de M. de Pomponney.

Le mari d'Hélène laissa sa femme suivre son penchant pour les plaisirs, recevoir du monde, donner des soirées, des bals, des fêtes et dépenser beaucoup d'argent pour sa toilette. M. de Pomponney n'était pas un époux incommodé ; ii aimait à faire ce qui lui plaisait, mais ne contrariait pas les autres dans leurs goûts. Peu jaloux dé son naturel, il avait été pendant un moistrès-amoureux de sa femme, mais ensuite il avait commencé à négliger Hélène pour aller admirer les singes du lardin des Plantes; et, bien loin de se plaindre de l'abandon de son époux, M'"^ de Pomponney n'était jamais plus satisfaite que lorsqu'elle formait une partie â laquelle son mari ne tenait (ias. '

Deux années s'étaient écoulées depuis que ce mariage k'était conclu ; Hélène passait sa vie dans un tourbillon continuel de fêtes, de plaisirs, de spectacles, de bals. Led adorateurs étaient révenus eh foule, chaque jour atiieiiait Uhë nouvelle conquête, un esblavé de plud enchaîné au char de. celle femme à W mbdo. fi!"« de Pompottiiëy réi

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pondaiirelle au senUment qu'elle inspirait:, ou se contentait-ello de rire des tourments qu^elle causait, nous savons qu*Hélène avait juré de se venger des bommes; mais les plaisirs do la coquetterie sont bien dangereux poqr la vertu.

M. ^e Pomponney avait écrit au Brésil pour qu*on lui envoyât un autre singe qui devait remplacer son cher Zago; il venait de recevoir la nouvelle que le bâtiment qui lui apportait l'animal demandé était arrivé au Ha?re. Aussitôt M. de Pompopney était parti pour cèjtei ville, afin de ramener lui-même à Paris son nouveau favori.

L*absence de son mari n*empécbait pas M*"® de Pompon* Dey d'aller dans le monde et de donner de brillantes soi* rées; il semblait au contraire que, pour célébrer la joie que lui causait Téloignement de son époux, la belle Hélène se livrât avec plus d'ardeur à son goût pour les plaisirs et les fêtes.

Et c'est à cette époque que se donnait la soirée où nous allions assister en conimençant ce chapitre.

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