‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 4 sur 22 · UNE PASSION D^ÉCOLIER · texte numérisé non relu

UNE PASSION D^ÉCOLIER

— Madame de Pomponney est cbarmante ce soif ! dit un mqnsioiir qui cnuse avçc iin jeune homme dans un coin du salon .

— Mais i| me semble qu'elle n'est jamais autrement, répond le jeune homme en poussant uq léger soupir ; c'est une (eipme délicieuse, ravissante...; q'est dommage qu'elle soit si coquette... Heureux le ipoptel qui ^auc^ toucher son coçurl...» Wpjs on dit <iuq Dartigiio est ce mortel-lâ... rr Qui ^^ Dartigue? — Ce beaif brup, qui a de bçUea p^MN moustaches noires... p|; \\m jplie* main.

très-blanchc, dont il est aussi vain que pourrait Têtre une femme, et qui en ce moment est assis sur une causeuse près du piano. — Comment! on le donne pour amant à M»« de Pomponney ? — Qu'y aurait-il là de surprenant? Dartigueest un beau cavalier, un homme à la mode...; il a deTesprit, ou du moins beaucoup de brillant, de jargon !... Î1 est fat, mais avec une coquette, il faut souvent être fat pour réussir. Après tout, avez-vous jamais pensé qu'une femme aussi jeune, aussi belle, serait fidèle aune espèce de poussah comme M. dePomponney? — Non, je ne dis pas cela... mais... — Hais vou3 auriez voulu être l'heureux vainqueur..., n'est-ce pas..., car vous êtes un des adorateurs de cette dame.-., convenez-en, Raymond? Le jeune homme dissimule son dépit et tâche de rire en répondant :

— Hoil... amoureux!... ah ! pas si bête..., je me moque pas mal des femmes !... aussi je vais boire du punch...

Et le jeune homme, faisant une demi-pirouette, passe

• dans une autre pièce.

- Le monsieur qui lui parlait, et qui peut avoir de

vingt-huit à vingt-neuf ans, va s'asseoir près d*une jeune

dame qui serait assez bien si elle ne louchait pas, et qui

lui dit en se tournant vers lui :

— Ah ! venez causer avec moi, monsieur Durozel, vous serez fort aimable de me tenir compagnie..., je connais peu de monde ici , ce n*est que la seconde fois que j'y viens...; du reste. M*»' de Pomponney me fait beaucoup d'accueil... 11 est impossible d'être plus aimable qu'elle ne Pest avec moi.

— Cela ne m'étonne pas, répond Durozel, en réprimant un mouvement de lèvres un peu sardonique.

— Pourquoi cela ne vous étonne-t-il pas ?

— Mais, parce que vous le méritez. — Ah ! je ne sais..., 'filais on aurait dit que vous pensiez une méchadceté !...

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— Ah,madainc !... — Vous en êtes incapable, n'est-ce pas?

— Je ne dis pas cela..., mais si je pense parfois des... méchancetés, du moins je ne les dis jamais ! — ^Hum !... c'est selon..., vous avez quelquefois une franchiseun peu âpre !

— La franchise fait toujours cet effet-là, parce qu'on n'y est pas accoutumé. — Mais, mon cher Durozel, si Ton était toujours bien franc dans la société, convenez que l'harmonie en serait souvent bannie. » Oh ! j'en conviens parfaitement..., car, tenez..., en ce moment M»*" de Pomponney est obligée d'écouter les fadeurs et les déclarations de ce vieux notaire, qui se croit toujours jeune parce qu'il est habillé par un des meilleurs tailleurs de Paris. Certainement si la maîtresse de la maison disait ce qu'elle pense, elle lui répondrait : Monsieur, vous m'ennuyez beaucoup, je vous trouve laid et ridicule, vous devriez bien me faire le plaisir de ne plus causer avec moi... Et là-bas, près du piano, cette jeune personne grande et niaise, qui vient de chanter fort mal une romance, reçoit les compliments d'une de ses amies : Tu as chanté comme un ange..., entendez- vous..., c'est ce qu*on lui dit, et cela signifie : Ah ! ma pauvre amie, quand on chante comme toi, on devrait bien se taire..., il n'est pas permis d'écorcher les oreilles de cette force- là !... Et plus loin..., tenez, voyez cette dame qui présente sa fille âgée de sept ans à un monsieur qi\i a toujours le sourire sur les lèvres ; le monsieur pousse une exclamation et s'écrie: La jolie fille..., ce sera tout le portrait de sa mère! cela se traduit par : Quel petit monstrel pas d'yeux, un nez épaté, l'air bête ! comment peut-on amener cela en société ?

— Ab! Durozel, vous êtes désespérant. . .; avec vous, il faut donc ne croire à rien î — Pardonnez-moi , mais il faut croire à ce qui est croyable; c'est bien assezj'^t l'on risque encore de se tromper souvent.

-;:: Ify iiloDgtein{)s qpe vous connaissez M*»? dq Ppmpqfipey? — Il p'ya p^^ très-longtemps que je viens ici, mais j'ai çon^i) un pep cette dame avai^t .qu'elle fOt mariée; M^^r Hj^jène de Brévanne ^. up petil cQp9in quia ét<^ mon ca|i)arad(^ de classe ; quqiqiie plus ftg^ qu^ ce jei|ne )]OfprBe, je Tainie j)eaucQup ... ; c'est une âme toute candi(|e» tou^e franche I. . . que le inonde n'a pas encore gâtée. . .; cela viendra sans doute, ipais ce n'est pas encore venu, du moins jp le crois, car il y a plps ^e deux ans que je n'^i vu le cousin d^ M^^^ flélèpe, qui est aujourd'hui M*"'' de Ponffponpey. C'est lui qpi m'avait mené deu^ o\x trois fois che;; sa cousine ; députa j'ai reyu cette danie daiis le ippn4e ; elle m'a engagé à venir 4 ses soirées, je suis yenu. Je suis sans conséquencp fnqi, je ne fais la cour 4 personne; je ne tiens jaipais le dé dans la conversation, je laisse chacun briller, se mettre en ayant, faire du bruit, de l'embarras, de l'esprit ! . . . moi, je rne mets dans un coin..., je regarde, j'écoute; je trouve plus amusapt d être spectateur qu'acteur.

— Vous êtes bien plus dangereux que les autres ; car vous êtes observateur. — Ma foi, si je le suis, c'est sans y mettre aucune prétention. Je crois qu'il en est del'obseryation comme de la gaieté : c'es^ un don de la nature ; quelqu'un qu| se rendrait dans qpe réunion, en se disant : Je vais observer, serait fort embarrassé de sa personne, et pourrait passer tout t>opnement pour uncprieux in-discret.

— Et M. de Pompopney n'est donc pas à Paris? je ne l'ai pas encore vu ici.

— il est au Havre : il attend Tarrivée d'un b^tiinent qui doit lui apporter iine cargaison de singes..., orang-ou- Ujings, chimpanzés, gUQpons; il en a fait une commande.

— Ah I mon Dieu ! qu^ fera-t-il de tout cela? — 11 vous les présentera ; il le$ fera QQurir, sauti'r dans le salon. -~

Il e«( dQQc fop cef hoinqie? — Pa§ du tpi)(; niais il niiD^

les singes ; c*est un^ n^aniQ comrnourip qutre. Npfis ayons

VDe foule ^e divines qui sont bien au(reinen( rjdiqples

a\ec leui:^ cbîçns t Mais H se fait ^u mquvefpent ^^os l^

salon. . . — Ce sont des dames qui arrivent.— C'est M»* D»-

perrier, fepime sur le retqup, quiaétéexc^ssiyepçnU^ lie...; mais c^est au pqssé. Je ne connais pas la^arne qui est avec elle. — Celle-là est jeune et jolie. . . Afe ! j'entepds !!»• Qup^rripr q^i (}i); ^ M™? de Eoinponney : Yqulez-vou me pe|ripç|;tre (je vous présenter ma nièc^ î — Qjji ; §t j^ maîtresse dç Qj^ans l'ai^ un salut gracieux ^ )§ nouvelle venue... Mais, voyez comme il y a quelque cl|osp de contraint daps ses manières. . ., coqiime son front sq rembrunit. .., tandis qu'elle s'efforce de squrire. — En pRet, ll«e ^Q Pomponney i)'a plus Tair aussi gaj..., auss| gracieux que tout àrbeure..., et yous attribues; cela à Tarrivée de cette nouvelle dame ? — Assurément, -f- Pourquoi donc? — Ah ! pourquoi?... Si je vops le disais..., cela pourrait vous fâcher... — Dites donc..., je ne me fâche jamais. — Vous me trouverez malhonnête. — Non; je suis prévenue. — Eh bien! M™" de Pomponney est vivement contrariée qu'on lui ait amené cette jeune dame, parce que celle-ci est fort jolie; que, par conséquent, les hommes lui feront la cour, et que la brillante Hélène ne veut pas qu'une autre femme lui dispute, du moips cho^ elle, la palme de la beauté.

— C'est-à-dire que M»»® de Pomponney ne reçoit bien et n'invite à ses réunions que des femmes laides!*.. You§ êtes galant.

— Je ne dis pas cela...; mais vous me comprenez. Elle yeut bien que l'on soit jolie, mais pas assez pour lui porter ombrage... Tenez, en ce moment, voyez comme elle examine avec attention la nouvelle venue... , elle cherche quelque partie dérectueuse dans ça personne, il parait

qu'elle ne trouve rien, car sa physionomie ne s'éclaircit pas... ; elle jette à la dérobée des regards vers les jeunes gens... Elle s'apercevra bien vite de l'effet produit par une rivale... Ah ! cette jeune dame parle à son introductrice. •

— Et les traits de M™* de Pomponney sont redevenusradieux, aimables... ; son sourire est charmant!... D*où vient donc ce changement subit?

— Gomment, vous n'en voyez pas la cause?... La dame qu'on vient de lui présenter..., si jolie quand elle ne parle pas et se contente de sourire, perd de moitié quand elle ouvre la bouche... : elle a de vilaines dents.

— Ah I vous avez raison !... — Et maintenant. .., tenez, M"« de Pomponney se rapproche d'elle..., lui fait mille politesses..., glisse un tabouret sous ses pieds. Yoilà de vilaines dents qui cimenteront Famitié de ces deux dames ; et malheureusement il en est souvent ainsi : nous aimons à trouver des défauts dans nos amis, au physique comme au moral. .

La réunion était devenue très-nombreuse; le jeu, la musique, les conversations particulières occupaient tout ce monde, et M™« de Pomponney, tout en échangeant de courtes phrases avec M.^ Dartigue, trouvait moyen d'ctre aimable avec ses autres adorateurs, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et un doniestique dit à sa mattresse :

— M. Alexis Ranvllle demande s'il peut présenter ses hommages à madame.

Hélène fait un mouvement de surprise, en s'écriant : — Gomment, mon jeune cousin est à Paris !... Mais certainement, il peut entrer..., nous sommes toute disposée à le recevoir.

Alors un jeune homme qui touche à sa vingt et unième année, mais n'a pas l'air d'en avoir plus de dix-huit, pa-

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raU à la porte du salon où il s^arréte d'un a|r timide et embarrassé, paraissant saisi à la vue de tant de monde et ne sachant pas s*i1 doit avancer ou reculer.

Tous les regards s*étaient tournés vers l'entrée du salon, on voulait voir ce petit cousin dont on n^avait jamais entendu parler à M"* de Pomponney . L'attention que chacun mettait à l'examiner n'était pas faite^pour diminuer l'embarras du jeune homme. Il tourne et retourne son chapeau dans ses mains, le laisse tomber à terre, et, en voulant le ramasser, renverse un plateau de pâtisserie qu'an domestique allait remporter.

Quelques éclats de rire moqueur retentissent dans le salon. Désolé de ce qu'il vient de faire, Alexis se baisse et veut ramasser les gâteaux, quoique le domestique lui dise : — Ne vous donnez pas la peine, monsieur.

Mais en courant après une meringue, le pauvre jeune homme écrase le pied d'un monsieur, et accroche la robe d'une dame. Le monsieur pousse un cri en retirant son pied, la dame retient fortement Alexis par le bras pour qu'il n'emporte pas un morceau de sa robe, et le petit cousin, devenu rouge comme une cerise, ne sait plus quelle contenance tenir ni à quel saint se vouer pour sortir d'embarras.

— Voilà un jeune homme qui promet d'être fort divertissant! dit le beau Dartigue en regardant Hélène, et celleci, tout en souriant, répond :

— C'est un écolier..., il faut avoir pitié de lui... Il arrive du fond de sa province, qu'il n'a quittée que fort peu depuis cinq ans... Il ne sait pas encore entrer dans un salon. — On s^en aperçoit.

Hélène s^approche d^Alexis en lui disant :

— Eh bien I mon cousin , avancez donc, est-ce que TOUS allez rester là ? i

A la voix de sa cousine, le jeune homme pousse assez

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brusquement quelques personnes qui lui barraient le passage, et, parvenu près d^Hélène, sa ligure prend une expression de joie, d'ivresse, qui en cbasse la timidité. U fixe sur M""* de Pomponney des regards dans lesquels se peint tout0 son ftme ; on s'aperçoit qu'il ne peut se lasser ÛQ la contenipler, et que maintenant il ne voit plus qu'elle dans le salon. ,

Hélène, tout babituée qu'elle soit à inspirer de l'admi* ration, n^ peut s'empéchqr de sourire de l'extase dans laquelle Alexis est plongé en la regardant. Pour l'en tirer, elle se hâte de lui parler.

^ Depuis quandétes-vousà Paris, mon cousin 2 —Depuis ce matin seulement, ma cousine; mon grand père est mort, alors j'ai quitté la Francbe-Gomté, je mç) suis bâté de revenir à Paris.

— ie vous sais gré jd'être venu me voir aussi vite.

— Ab! ma cousine, cela ne doit pas vous étonnqr... Croyez-vous donc q\xe j'aie été uq jour sans sqngeir ^ vo^s?... depuis que l'année dernière vous êtes v^nue nous voir dans notre province, je n'ai plus efi qu'une^ pensée, c'était...

— Pardon, n^on cousin, pardon ; il faut que je fasse cbanter ce monsieur, qui a une voix ravissante |

fin disant ces mots, Hélène laisse là son petit cousin, et va parler à d'autres personnes de la société.

Le jeune Alexis est resté au milieu du salon ; il semble surpris que sa cousine Tait quitté si vivement, ipais il la suit des yeux, et au bout d'un moment, l'apercevant assise sur ufi divan et cavfsarit avec une dame, il sq h^t^ d'aller s'asseoir sur le divan à côté de M""^ de Pofpponney.

Celle-ci n'avait pas l'air de s'^percevojir que son jeune parent fÇ^t près d'elle. Saisissant enfin up moment où Hélène ne causait plus, Alexis lui dit à deini-vpix :

-1^ û i{ia cbère cousine, que je si)is contient de me trou-

Ter eiifiii l^rëé dëtdus!:.: fétï'aipis oublié uiié Âëiitë parole de là c6titei*satibii que nous eûmes ensemble dans le jardin de itibn grand-père..; ; vous ih'àvez dit.:.

— fotië tie jouez pa»â la bouillotte; Alëiis t dit M»* de PoMpoÉiney, qui ti'a pAs eu l'air d'écouter ce qiië son bbùsih lui disait.

Le jeune homme s'arrête, regarde Hélène, et ne trouve pas un mot, tant il est surpris de là façob singulièris dont on répond à ses discours.

— Oh non I reprend Hélène d'uti air tfbtiique, Vous autrès proyinciaui; il faut tout tous apprebdre..; le Vais former une autre table.

Et la maîtresse de la maison quitte le divan pour se rendre àTautre extrémité du salon.

Alexis est encore assis sur le divan; ses traits ont pris une expression de tristesse, mais ses yeux suivent toujours Hélène ; il épie tous ses mouvements. Il se lève bientôt et se rapproche de sa cousine. Lorsqu'elle passe dans une autre pièce, il y entre après elle ; lorsqu'elle s'arrête pour causer avec quelqu^un, il s'arrête devant elle, récoute, la regarde et attend toujours qu'elle lui dise quelque chose. 11 la suit ainsi dans tous les coins de l'appartement, quoique Hélène ne semble plus disposée à s^occuperdelui.

Enfin, M'"*dePomponneyestal]ée s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre ; IL Dartigue a été la rejoindre ; il s^appuie sur le dos de son fauteuil, et leur conversation semble fort animée. En ce moment, Alexis arrive avec une chaise et vient se placer vis-à-vis de sa cousine.

— Qh ! cek devient terrible, dit Dartigiie en échangeant un Regard avec Hélène. Celle-ci laisse échapper utt lÉMMiveiiientdiiDpatiéiifce en murmurant :

— Oiii^ e'est vraiment ihsupportâMe 1

Alexis n'a pas entendu ces mots; mais il regarde d*im air d*humeur le monsieur qui semblait causer si familièrement avec M™* de Pomponney, et s'écrie :

— Est-ce que vous avez toujours autant de monde que cela chez vous, ma cousine ? Moi, je n'aime pas les nombreuses réunions. ../on ne peut pas se parler... autant qu'on le voudrait.

— En effet, mon cousin, je trouve aussi qu*il y a quelquefois dans le monde des gens fort ennuyeux, des gens qui ne vous quittent pas, qui s'attachent à votre personne, et auxquels on ne peut pas faire comprendre qu'ils sont pjus qu'indiscrets. . . N'ètes-vous^pas de mon avis, monsieur Dartigue?

Le monsieur appuyé sur le fauteuil d'Hélène, est alors fort occupé à lisser ses .moustaches, cependant il fait un . petit mouvement de tèle etjetle un coup d'œil sur son pantalon en murmurant :

I — Oh ! il y a toujours mille moyens de se débarrasser d'un fâcheux...

Alexis, le cœur serré par le ton singulier avec lequel sa cousine vient de lui parler, est resté immobile sur sa chaise ; un poids énorme est venu se placer sur son cœur; " ses regards se baissent vers la terre. II ne sait plus que dire : ses idées se heurtent, se confondent; son front est brûlant et ses mains sont tremblantes. Il reste longtemps ainsi, et lorsqu'il lève enfin les yeux, Hélène et le mon« sieur qui lui parlait ne sont plus devant lui.

Alors Alexis se hâte de quitter la place qu'il occupait. En regardant autour de lui, il lui semble voir sur plusieurs figures une expression moqueuse ; on a l'air de rire, de chuchoter en le regardant. Il traverse rapidement le salon, marche encore sur plusieurs robes ; mais 'cette fois il ne s'arrête pas pour faire des excuses, et il sort brusquement de chez M*»* de Pomponney dans

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une situation d'esprit bien différente que lorsqu'il y était entré.

Alexis venait de faire quelques pas dans la rue ; il marchait sans but, sans savoir où il allait; une seule pensée Toccupait, et de gros soupirs sortaient de sa poitrine, lorsque tout à coup il se sent frappé sur Tépaule, et au même instant on lui dit :

— Vous allez diablement vite, mon ^mi ; on a de la peine à vous rattraper I

Alexis s'arrête, regarde la personne qui lui parle, puis s'écrie :

— Ne me trdmpé-je pas...? est-ce vous, mon cher Durozel?

— Oui, mon cher Alexis ; c'est Durozel, votre ancien ami , qui était tout à l'heure avec vous chez votre belle cousine..., qui vous ai même dit bonsoir. Mais, bah! pas moyen d'obtenir un mot, un regard de vous... Vous étiez tellement occupé...

— Ahl Durozel..., vous voyez un jeune homme bien malheureux... Je suis désespéré, mon ami.., je crois que j'allais me jeter à l'eau.

— Alors, je suis enchanté de vous avoir suivi... J'es-> père vous ramener à des idées moins sombres.

— Vous ne savez pas quels tourments j'endure... Vous ne savez pas... — Si fait, si fait. Je sais fort bien que vous êtes amoureux de votre cousine, amoureux comme un fou ou comme un écolier, c'est la même chose. Parbleu, toutes les personnes qui étaient chez M°'<' de Pomponney ont pu s'en apercevoir facilement... Votre amour était même trop visible... Les femmes veulent bien qu'on les adore , mais elles ne veulent pas qu'on les affiche. Vous êtes parti désolé parce qu'on ne vous a . pas re^ comme vous comptiez l'être. Mais aussi, mon pauvre Alexis, pourquoi diable allez-vous vous présenter* chez

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une damé â Ik mode avant d'avoir pris votis-méme le ton , les manières de nos jeunes fashionables? Vous êtes Ibrt gentil de figUre, mais vous he savez pas mettre Votre cravate. Tdiis Vous présentée timidement dans un Salon où, pour ôbtcni^ de la considération, Il faut toujours entrer avec assurance, avec impudence mônrie. Enfin, voué avez le malheur de jeter des gâteaux à terre, et vou^ vous fiiettez à quatre pattes pour les ramasser ; voilà de ces fautes impardonnables. aux yeux de votre belle cou* Sine. Puis vous Tavez suivie dans te salon comme le caniche le plus fidèle ne suivrait pas son maître. Alors voué avez été ridicule, et c'est le défaut qu^une femme excuse le moins.

— Ah ! Durozel..> oui, vous avez raison.., j'ai pu pa-r raître bien bien ridicule I... Mais est-ce ma faute à moi? je ne connais pas encore le monde ; je ne sais qu^aimer.., adorer une seule femme... En venant chez elle aussitôt mon arrivée à Paris, si j'ai cru qu'elle partagerait ma Joie, mon bonheur, c'est qu'elle m^en avait donné l'as-, surance..., c'est que... Ah ! mais pour cela il faut que je vous conte...

— Entrons dans jce café.., nous y causerons tout à notre aise en prenant quelque chose...

— Oh ! je ne veux rien prendre... Nous parlerons aussi bien en marchant.

— ^ Tous qui êtes amoureux, cela ne vous fatiguent pas; mais moi qui ne le suis pas, j'aime tiiieux me reposer èh vous écoutant. Allons, jeune Alexis, isuivez lesconkeWi de vdtrë mëntoi*. le ne suis pas aussi séVêre que lilinerVe, màid Si je vous mèiie par deà rotites qui votis i^oht inbbnhues, je ne touslaisseraijaniais vous y égarer.

Alexis consent â suivre Dûrozèl : celui-ci te fait entrer âaiis uhbriitânt câté, demande dii piihch, ëi d{)rêd d^êtfé

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^s deyant une table, vis-à-vis de son jeune ami, lui dit:

— Parlez maintenant , je vous écoute.

— Mon ami, vous vous souvenez de cette distribution de prix à laquelle nous assistâmes tous deux il y a cinq ans... dans le pensionnat où était ma cousine?

— Vous le prenez d'un peu baut! mais n'importe; nous avons le temps. Je me souviens de la distribution de prix après laquelle , invité à dîner par la tante de votre cousine, vous êtes monté en voiture avec elle, en ine disant adieu les yeux rayonnants de bonbeur.

— Ab! Durozel , ce jour fut un des plus beaux de ma vie ! — Je crois que c'est ce que je vous annonçai en vous quittant. Coittinuez.

— Je fus toute la journée avec Hélène. Au dîner, j'étais à table, assis près d'elle... Comme il y avait beaucoup de monde, on ne s'occupait pas toujours de nous ; je pus dire à ma cousine combien je la trouvais belle, charmante...; alors... elle semblait m^écouter avec tant d(^ plaisir... ce n^était pas comme aujourd'hui!

•^ Oui, mais alors vous étiez deux enfants! Depuis, votre cousine est devenue une femme... dans toute Tacception du mot , tandis que vous êtes encore très-écolier... C'est pour cela que vous ne vous entendez plus aussi bien.

— Aussi ne me plaindrais-je pas si depuis... Mais je continue. — Attendez , voici le punch. — Je n'en veux pas... —7 Mais moi j'en veux, et vous en boirez un peu pour me tenir compagnie. J'ai entrepris de vous former, et vous saurez qu'un jeune homme qui craint de prendre un verre de punch est ridicule.

Aussitôt Alexis prend un verre et le tend à Durozel qui l'emplit; il boit et reprend son récit :

— Après cette heureuse journée , il me fallut partir, quitter Hélèi|e; mais elle m'avait promis de toujours peq^

ser à moi, cela soutenait mon courage. Je vins à Paris passer quelques jours Tannée suivante... Je m'empressais toujours d'aller voir ma cousine.., je vous y menai même avec moi...

— Je me le rappelle ; il me semble que déjà, à cette époque , votre cousine prétait moins d'attention à vos discours.

— Peut-être... Cependant elle était encore bien aimable..., elle me souriait d'un air si tendre!...

— Dlle souriait comme cela à beaucoup de monde.

— Oh ! non, Durozel, je ne crois pas..., du moins alors je ne le remarquai pas; enfîn je repartis. L^année suivant» je ne vins pas à Paris, et j'appris le malheur arrivé à ma cousine; elle était ruinée!... Ah! si j'avais eu une fortune à mettre à ses pieds, je serais venu la lui offrir.

— Je crois qu'il vaut autant que vous n'en ayez pas eu.

— Pourquoi donc? — Allez toujours. — Donnez-moi du punch. — Volontiers.

Alexis vide son verre et reprend :

— Je passais mon temps bien tristement, prés de mon vieux professeur qui ne sort pas de ses classiques, et de mon grand-père toujours malade delà goutte , et qui ne voulait plus me laisser venir à Paris; ne voyant pour toute société quelec.»''é, le maître d'école et le receveur des impositions; gens très-estimables, mais bien ennuyeux. Gomment vouliez-vous que je me formasse aux belles manières, aux usages du grand monde?... Donnezmoi du punch ?

Durozel emplit le verre d'Alexis, qui boit et reprend :

— Le souvenir de ma cousine était tout mon bonheur, toute mon espérance. Deux[années se passèrent encore, lorsque tout à coup j'appris que ma cousine s'était mariée..., qu'elle était devenue M»"* de Pomponney... Oh ! alors toutes mes illusions furent brisées, perdues...;

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si VOUS saviez quel fut mon désespoir!... que de larmes Je versai!... j'aurais voulu mourir aussi à cette époque!

—Quand on est jeune et amoureux, on a très-souvent envie de mourir... Gela passe en vieillissant, moins la vie nous promet de jouissances et plus on y tient. Alleas toujours.

— Je n'avais plus aucune envie de venir à Paris, car je ne voulais plus revoir Hélène ; quelquefois cependant je me disais : elle a épousé un homme âgé et riche, c'est nn mariage de raison..., elle ne doit pas aimer son mari; mais c'est égal, la pensée qu'elle avait consenti à se donner à un autre..., oh! cela me révoltait!

•-- Vous ne ressemblez pas aux châtelains du bon vieux temps, qui, lorsqu'ils se mariaient à une gentille pucelle, la faisaient d'abord coucher avec un homme ad hoe^ quelques-uns disent leur chapelain, avant de la recevoir dans leur couche seigneuriale.

— Ah I mon ami , est-ce qu*une si indigne coutume a jamais pu exister ; c'était donc dans les temps de barbarie? — Non, puisque je vous dis que cela s'appelle le bon vieux temps , où Ton était, vous le voyez, bien plus philosophe que nous, qui nous piquons pourtant de Tétre beaucoup. Continuez.

— Je faisais mes efforts pour oublier ma cousine... Je ne sais si j*y serais parvenu, cependant mon amour commençait à n*étre plus qu'un doux souvenir, que j'aimais à me rappeler, comme on aime à parler d'un songe pendant lequel on se trouvait bien heureux ; mais il y a huit mois... jugez quelle fut ma surprise! unevoitures'arréte devant la maison de mon grand-père , une dame en des* cend^ suivie d'une femme de chambre et d'un domestique... Cette dame..., c'était Hélène..., M"<^de Pomponney...; elle allait voir la Suisse et elle avait pensé à s'arrêter chez nous. Comment vous dire tout ce qui se

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passa en ipoi en revoyant Hélène , en la revoyant plu^ belle..., plus séduisante que jamais? Cp prêtait plus ijne nympii^.., une sylphide... fuyant pour que Ton courût spr ses traces ; mais c'était une déesse, une divinité , dopt les regards semblaient commander Tamourl Ma cousine ne passa que deux jours chez mon grand-père; mais comme elle fut aimable !... Enfin, la veille de son déparj;..., c'était le ^oir , nous étions tous deux seuls au jardin, assis sous un berceau de lilas; moi , j'étais silencieusement près d'Hélène , à laquelle je n'avais pas osé reparler de mon amour depuis que je la savais mariée. Eh bien , ce fut elle qui me prit la main et me dit avec un accent que je ne saurais rendre : Alexis, est-ce que vous n'êtes plus amoureux de moi ? Oh , alors I je tombai à ses pieds , je baisai sa main, je pleurai et je ne sais tout ce que je lui dis ! Ce que je me rappelle, c'est qu'elle me répondit: Vous êtes un enfant..., j'ai été obligée d'épouser M. de Pomponney que je no puis souffrir, mais je vous aime toujours. Quand vous viendrez à Paris, venez me voir, et ne vous désolez plus. En entendant ces paroles, il me sembla que le ciel s'ouvrait pour moi!... que déjà j'habitais le paradis!... Le lendemain, ma cousine partit; mais ses paroles enivrantes étaient gravées dans mon cœur. D'après cela, en arrivant à Paris ce matin , jugez si mon premier soin fut de me rendre chez Hélène!... Je m'attendais à l'accueil le plus doux..., auxregards les plps tendres..., je croyajs que ma présence lui causerait autant de plaisir que j'en éprouvais à me rendre près d'elle; combiep je me trompais!... Vous avez vu, mon ami, comme on m'a reçu... Quelques mots bien froids..., puis lin sourire moqueur...; je veux rappeler le passé, on ne ip'éçoute pas..., on me fuit..., on va causer en téte-à-téte avec ui^ autre homme, et l'on me rebute..., on me fait eptepdreque ma présence ennuie... Ah! Durpzel..., si

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VOUS saviez quel mal cela fait... quand on aime tant une femme..., quand on croyait être aimé d'elle..., et puis... voir que...

Alexis s'arrête pour tirer son mouchoir et \p porter sur ses yeux qui viennent de se remplir de jaunies.

-*Oui, dit Durozél, cela fait du mal (jansles premiers moments, et lorsqu*onn'a pas l'habitude de ces choseslà... , mais ensuite on s'y fait, et on se console très-vite.

—Non . . . , jamais je ne me consolerai ! . . . — Je vous réponds que si. — Vous ne savez pas combien j'aime ^élène! Enfin, pourquoi dans le jardin, chez mon grand-père, m*a4-elle dit qu'elle m'aimait toujours?. . .

— Ah ! pourquoi !... d'abord, mon cher Alexis, TT n'y a jamais eu de pourquoi en amour. On aime une personne, sans savoir pourquoi..., on ne l'aime plus sans en savoir davantage...; ah! c'est-à-dire, ordinairement c'est parce qu'on en aime une autre ; mais pourquoi un caprice devient-il une passion, et une passion passe-t-elle à l'état d'indifférence?... Pourquoi regarde-t-on , sans jalousie, une femme serrer amoureusement le bras d'un homme, lorsque, quelque temps auparavant, pour un regard adressé à un autre, on se serait porté contre elle à un éclat fâcheux? Il serait difficile de résoudre toutes les questions faites sur l'amour. Le cœur humain est une lanterne magique que l'on a oublié d'éclairer, il est impossible de voir ce qui se passe dedans, et on assure que c'est fort heureux. Quant à votre cousine, c'est une coquette; ces femmes-là aiment à faire des victinies. En s'arrétant chez votre grand-père, elle reste seule avec vous le soir dans un jardin. . .: que vouliez-vous qu'y fît une femme habituée à s'entendre parler d'amour? Vous ne lui en parlez pas. . ., cela lui semble extraordinaire, alors elle vous en parle..., chacun a son sujet de prédilection. Une femme auteur vous aurait parlé de ses ouvrages;

une bonne ménagère de ses légumes, des fruits de son jardin ou des confltures qu'elle aurait faites. M""* de Pomponney, qui ne fait pas de romans ni de confitures, vous a tout de suite parlé d*amour. .., c^est une conver^tion comme une autre. Mais une fois partie de chez vous, elle ne se rappelait plus ce qu'elle vous avait dit; et à Paris il y en a tant d'autres qui lui font des déclarations, qu'elle y a totalement oublié l'amour de son petit cousin.

— Oh I... oui, totalement oublié...; et puis j'ai fait une foule de gaucheries chez elle..., on aurait dit que tout se réunissait pour m'accabler... Donnez-moi du punch, Durozel.

— Non, mon ami : je vois avec plaisir que vous ne voulez plus être ridicule, mais vous avez assez bu; savoir boire un verre de punch est bien, mais se griser serait de mauvais ton. Restons-en là. Qu'avez-vous fait de votre vieux professeur M. Philomèle?

— Je Tai laissé à la maison de mon grand-père ; il s'est chargé de mettre en ordre les affaires de ma succession, ensuite il viendra me rejoindre à Paris. — Ainsi, vous êtes venu seul ici. — Oui, mon ami. — Et y avez-vous d*autres parents ?... — Pas d'autres que ma cousine et ma tante..., je ne l'ai pas aperçue chez ma cousine? — Elle est morte, il y a trois mois..., elle est déjà oubliée... Et en fait de connaissances? — Personne que vous. — Eh bien ! voulez-vous avoir confîance en moi, mon cher Alexis, j'ai toujours eu de Tamitié pour vous..., et je vous prie de croire que je n'en ai pas pour tout le monde. J'ai huit ans de plus que vous ; ce n'est pas trop pour avoir de Texpérience, mais j'ai mis le temps à profit, et ses leçons n'ont pas été perdues pour moi. Laissez-vous guider par mes conseils, et vous vous en trouverez bien.

— Mon Dieu, je ne demande pas mieux ; mais, au reste, vous n'aurez pas longtemps à me guider.... je sens bien

là que j*ai un fonds de chagrin..., qui me conduira au tombeau !...

— D*où vient votre chagrin, mon jeune ami : de ne pas être aimé de votre cousine, n'est-il pas vrai ?

^ HSlas ! oui. — Eh bien I moi, je couperai le ma! dans sa racine..., je vous ferai aimer..., adorer de votre cousine...

— Ah! Durozel! ah ! serait-il possible ! Dans sa joie, Alexis veut sauter au cou de son ami et il jette à terre les deux verres à punch et le bol qui l'avait contenu. Durozel rengage à se calmer, en lui disant f

Tenez-vous en repos, vous n'êtes pas très^adroit ce Boir ; et il est inutile d'en casser davantage.

— Mais vous m'avez dit..., vous croyez... Gomment!... vous espérez me faire aimer d'Hélène ? — J'en suis sûr. — Et par quel moyen ? -^ C'est mon secret; d'ailleurs, si je vous le disais maintenant, vous ne me croiriez pas. — Ab ! Durozel ! je vous devrai la vie, le bonheur. . . Faut-il encore l>oire du punch? — Non, non, ce n'est pas nécessaire. Voyons l'heure..., il n'est encore que dix heures et demie, nous pouvons commencer ce soir... — Gommencerquoi? — Ab ! vous m'avez dit que vous vous laisseriez guider par moi. . . — Oui, sans doute. — Eh bien ! alors, venez. — Où cela ?— Vous le verrez. — Et vous me promettez encore de me faire aimer de ma cousine. — Mais certainement. — Oh ! alors je vous suivrais jusqu'au bont du monde.— 11 ne sera pas nécessaire d'aller si loin .

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