‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L*AMOUR A PBIMB.

Durozel conduit son jeune ami à une place de cabriolets. 11 appelle un cocher, fait monter Alexis, se place près de loi» et dil au conducteiyr :

70 LA JOLIA FILIiB

^ Faul)ourg du Temple, après la rue Saiot-Maur. Jq vous montrerai la maison... J'ai oublié le numéro.

Le cocher fait semblant de fouetter soiTcheval, qui fait semblant de prendre le grand trot, et Ton roule tout 1q long des boulevards.

]Lorsqu*on approche du faubourg du Temple , Alexis, qui jusque-là est resté triste et pensif, dit enfin à Durozel :

-* Est-ce que je ne puis pas savoir où vous me menez?

— Pardonnez-moi. Je vous mène chez des demoiselles; if pllQ7 P9S comprendre mal ce mot. Ce ne sont pas des vertus bien sévères, mais ce ne sont pas non plus des femmi^s trop libres. La plupart, oubliées et abandonnées de bonne heure à elles-mêmes, n'ont pas eu de tendres parents pour les aimer et veiller sur elles jqsqu'à Tâge où Ton dpit savoir se conduire ; il en résulte que cette classe de jeunes filles se forme à sa manière , suit ses goûts, ses penchants, et n'attend pas ordinairement le mariage pqur donner son cœur. Cela n'Cmpêche pas que quelques-unes ne restent sages, d'autres le sont moins ou PAS du tout; c'est comme dans tou3 les rangs de la société: il y a des nuances. Elles ont toutes un état; elles travaillent ordinairement beaucoup, pour avoir ensuite de quoi s'amuser le plus possible, car il ne faut pas confondre ces demoiselles avec les femmes entretenues qui ne font rien du matin ^u soir que se divertir, n^angâr, dormir, s'qpcupçr de tpii(&t(e et chercher à tromper leur entreteneur. Les gpisettes, telle est le nom que Ton donne ici à cette clause de jeunes filles, chez qui je vous conduis; les grisettes acceptent bien un dîner, un spectacle, même un chapeau et un petit fichu, mais il est rare qu'elles reçoivent davantage, d'autant plus que généralement leurs amants rq roulent pas spr l'or et l'argent. Comme elles se donnent pi|r goût et non par calcul, elles sont souvent attachées à des étudiants, à des cpnimis-DiiarcbaiidS) jeu-.

fiéà gend qdi ont toujours plus d'àiiioiir (tue de finâtîiseé, et qui n^en sont que plus àitljés; ctkr je ne stiis |)âs Hftché de^Tôus le dire en passant, mon cher Alexis, il n^est pas toiijours nécessaire d'être riche pour être heurëtii ici-t)ftd, et surtout en amour; ce âdht quelquefois les moïtii bien traités par la fortune qui le sont le mieux par les bëlied. Avec de Targent on â des maltresses, mais cela he veut pas dire que Ton soit aimé ; tandis qu'aveë dé ramabililé, de la tournure et de la figure, oh parvient facilement à conquérir un cœur. Quant on y joint un peu de gloire, une petite réputation d'artiste, oh! alors celai va bien plus vite, quelquefois même cela va trop.

— rai éhtendu parler de vos grisettes de Paris.:. Oh he m'en a pas dit grand bien...

— Mon atni; il y a grisettes et grisettes, ëdmme il y a fagots et fagots. Celles chez qui je vous mène sont, je vous prie de le croire, du premier numéro. Elles veulent bien avoir un amant; mais jamais qu'un à la fois..., ceci est de la délicatesse; elles veulent bien recevoir de vous une bagatelle, elles refuseraient un bijou ou un châle^ si elles pensaient que ce présent vous mtt dans la gêne. Elles sont friandes, mais elles ne se gHsent jamais; elles sdiit co^ qnettes, hiais elles $e mettent toujotird décemment. Elles aiment à rire^ à entendre dire des gaudrioles ; elles ihet^ traient à la porte de chez elles un homme qui tiendrait Ses propos obscènes; elleâ dansent bien un peu le cancan, maJs jamais la chahut. Enfin elles ont de Tordre, payent leur terme, et ne sortiraient pas avec un fichu siir là tête. (Test ce qui s^àppelle là grisette dé choix.

^ Comment se fait-il que hous allions si tard ciUez Ces demoiselles de th6\x ?. . . il sera pi-ès de onze heures (jtiàrid nous arriverons.

^ Uàn feher ëfaii, notis allons dieiW^ Itilléhiië Labi- Joie, qui fait des fleui^ Lés thatfliâ^ %ï t'eii fadjbUM'hm

mardi» M^^' Julienne réunit ses amies, qui apportent chacune leur souper et leur ouvrage, et Ton veille au moins jusqu'à minuit, car les grisettes préfèrent se coucher tard et se lever tard, c'est meilleur genre que de se lever de bonne heure. D'après cela, nous ne serons pas indiscrets en nous présentant à onze heures.

— Mais ce qui me semble encore bien singulier..., c'est que vous, Durozel,quiavezrairsi raisonnable..., si froid..., vo,us connaissiez des grisettes.

— C'est justement parce que je suis raisonnable que j'aime à fréquenter les diverses classes de la société. Les gens qui ne veulent en voir qu'une seule se privent de beaucoup de tableaux de moeurs curieux et intéressants; d'une foule d'études philosophiques et morales. G*est comme quelqu'un qui voudrait vous faire une description de sites, de riants paysages, et qui ne serait jamais sorti de sa chambre. Au reste, mon jeune ami, si à vos yeux j'ai Tair d'un philosophe, je ne me crois pas cependant plus sage qu'un autre. Mais nous voici arrivés... Cocher, cette allée..., la seconde à droite.

Le cabriolet s'arrête devant une maison qui ne brille

pas par l'apparence. Les deux amis descendent de voiture;

puis Durozel, qui paraît connaître les localités, pousse un

petit bouton qui fait lever un loquet,' et la porte de l'allée

« s'ouvre devant eux.

— Venez, mon cher Alexis, dit Durozel en pénétrant le premier dans l'allée ; mais Alexis semble indécis, il s'arrête sur le seuil de la porte, en murmurant :

— Qu'est-ce que je ferai, moi, chez vos demoiselles?

— Vous les regarderez travailler, vous les écouterez causer, et vous causerez aussi ou vous ne direz rien, ce sera absolument comme il vous îera plaisir.

— Il me semble que j'aurai l'air bien bête au milieu de ces jeunes filles que je ne connais pas.

DU FAUB0UB6. 73

— Et quel air pensez-yous avoir eu dans le salon do votre cousine ?

— Ah!.c*es^ju8te..., et c'est pour me faire aimer d'HélènequcTOUs me conduisezmaintenant chez des grisettes ?

— Oui, mon ami. — C'est différent ; je vous suis alors. Durozel marche devant : railéo, n*est pas éclairée ; mais,

arrivé au bas de Tescalier, çn distingue une \^gère lueur, et on entend des éclats de rirq, ainsi que plusieurs airs différents que l'on chante en même temps.

— Vous voyez qu'il n'y a pas besoin de lumière pour se guider, dit Durozel, et qu'il n'y a qu'à suivre les voix.:. Cependant ces demoiselles ont encore la précaution de ne jamais fermer leur porte tout à fait, de façon que quelques rayons de lumière, en sortant de chez elles, servent de quinquet dans l'escalier. Voilà ce qui s'appelle de l'attention pour les personnes qui viennent leur faire visite.

— Est-ce que ce sont vos connaissances que nous entendons chanter? — Oui, mon ami. — C'est donc au premier étage que den\^urc votre fleuriste? — Non, c'est au quatrième; mais il y a parmi ces demoiselles de fortes voix, et quand elles sont ensemble elles ne sont pas timides, eilet donnent tous leurs moyens. — Mais elles chantent plusieurs airs à la fois. — Ah ! chacune chante ce qui lui plaît sans s'embarrasser de ce que dira sa voisine. Elles n'ont pas la prétention d'être musiciennes..., et on s'en aperçoit. Pendant que l'une se rappelle uu grand morceau d'opéra, l'autre répète un gai couplet de vaudeville, et cela n'empéchc pas celle-ci de lire, et celle-là de raconter son rêve. Chez ces demoiselles on fait beaucoup de choses àlaTois. Montons.

Alexis suit Durozel. Plus on monte, plus les chants deviennent distincts : une voix assez claire fredonne la romance de GnidOf tandis qu'une espèce de contr'alto ne cesse de répéter :

fi tk JdttB FILLB

fton héih François, tnott lietlt PrahçoiSy

Toi fouloir que che rapprenne Gomment autrefois, comment autrefois,

(Ihe valsais à la prussienne...

ki qu*iine autre detiioiselle, nialgré un rhiime opiniâtre, qui là force à chaque instant de s'interrompre pouf tousser, s'obsthic à passél* en revue les couplets de Déranger.

La porte était entre-bâillée. Les demoiselles n'avaient pas entendu monter Tescalier; avec le train qu'elles faisaient elles pouvaient braver le vent et le tonnerre. Mais purozel s'arrête devant la porte, et, au lieu d'entrer brusquement, frappe deux coups assez forts avec son poing.

Aussitôt tous les chants cessent, au bruit qui se faisait succède un chuchotement doux, mais non interrompu, tandis qu^une voix s'écrie :

— Qu'est-ce qui est là?... qu'est-ce qui a frappé?... Je parie que c'est cet imbécile d'appfenti ferblantier qui demeure au-dessus, et qui a fait cela pour tâcher de nous foire peur... C'est bien, monsieur Bidon, nous connaissons vos malices!... Youdieriez mieux de tâcher de retrouver la clef des lieux d'aisances, que tous avez perdue.

-^ Ce n'est pas M. Bidon , dit Durozel en poussant la porte; Mesdemoiselles; Toulez-vous encore nous recevoir, quoiqu'il sôit un peu 4ard?

— Âh! b'edt It. Dut-ozel, s'écrient les jeunes filles d'un ttli* joyeux. H esèavëfc...^ avec...

Dh ti'achèTé pas; car on ne eotinatt pas lé monsieur qui accompagne Durozel, et qui est resté planté comme uti piquet â l'entrée de là pièce où sont ces demoiselles. On regarde Alexld avec curiosité, mais les regards de ces Jéunëé filleâ sobt plus bienvëillaritd que ceux dés peft*-^ sonnes qui étaient dans le salon de M*»* de POihponnej;

PC fÀUBpDilG. 71^

ami ie)ppn<2hqipfpe ne sesçDt-ilpas tfri^ul^lé §t palue>i-il sans laisser tomber sop chapeau.

ll"« lulienne Labîjoie, la maltrQSSQ du logis, est une brune qui pept avoir de vingt-quatre à vingt-buit ans; elle a toujours )e plus grand soin de ses cheveux qui sont très-beaux, et qu'elle arrange artisten^ent Qt comme si elle sortait des mains d'un coiffeur. Le reste de sa personne n^aononce aucune prétention, et il est même quelquefois négligé pour les cheveux.

W^ Julienne sourit à Durozel et salue Alexis, mais sans se lever, car elle est en train de finir une fleur qu'elle ne veut pas quitter; d'ailleurs on a l'habitude de recevoir les visites sans cérémonie.

— Pourquoi donc venez-vous si tard, monsieur Durozel?

— Mademoiselle, c'est que nous étions en grande soirée..., moi et mon ami, que j'ai pris la liberté d'amener..., et qui est arrivé à Paris ce matin... Il ne connaît personne ici, ce pauvre garçon..., et comme je ne veux pas qu'il attrape le spleen à Paris, j'ai pensé à vous, jnesdemoiselles, près de qui l'on s'amuse toujours.

— Vous êtes bien honnête, monsieur Durozel... —Il est toujours galant, M. Durozel... — Asseyez-vous donc, messieurs. Ah ! mon Dieu, mais je crois qu'il n'y a plus qa*nne chaise de libre...

— Cela ne fait rien, dit Durozel ; la chaise, je roffre à Alexis...; comme étranger, je lui fais les honneurs; moi, vous savez qu^ j'aime beaucoup à m'asseoir sur un tréteau, on est comme à cheval : c'est infiniment agréable.

En disant cela, Durozel enfourche un tréteau, sur lequel |l 4oit se tenir en équilibre parce que ses jambes n'arrivent pas i terre : cela fait beaucoup rire ces demoiselles, et Alexis va se placer sur une chaise qui est contre un Ut, à l'autre extrémité de la chambre.

Au boutd*un moment la conversation et les chants reprennent comme avant Parrivée de ces messieurs.

La réunion était composée de sept demoiselles, y compris la maîtresse du logis. Deux faisaient des fleurs comme W^* Julienne, une brodait, une autre faisait de la tapisserie, une autre des reprises dans un beau châle, et enfin la septième tenait le patron d^ui) corsage de robe qu*eiie tournait et retournait sur ses genoux ; puis elle coupait une étoffe sur le patron et une infinité d'autres petits morceaux d*étoffe qu'elle ne cessait de mettre ensemble, puis de trier, de lâcher, de reprendre, de perdre et de retrouver.

Deux de ces demoiselles étaient laides, deux étaient drôiettes, une autre avait la figure assez bien, mais ses cheveux étaient d'un rouge carotte, enfin celle qui courait sans cesse après les morceaux d'étoffe de sa robe avait une physionomie espiègle et passablement éveillée.

Alexis, après avoir jeté un coup d'œil sur toutes les jeunes filles, semble être retombé dans ses réflexions et ne plus entendre ce qui se dit autour de lui.

Cependant il devait être assez difficile de donner carrière à ses pensées au milieu d'un bruit continuel.

— Hortense, as-tu fini ta fleur ?. . . — Ah ! bien oui . . . Je ne vais pas vite comme Julienne, moi. . . — Tenez, monsieur Durozel, comment trouvez- vous ma broderie? — C'est très-bien, mademoiselle. ^ Ah! il dit ça..., et il n^a pas seulement regardé...

Uélas! il a fui comme une ombre...

— Qu'est-ce qui a pris mes ciseaux?... — Eh ! tu les as sous le nez, tes ciseaux... Mesdemoiselles, qu'est-ce qui a vu le dernier mélodrame de l'Ambigu?. . . c'est joliment beau!

— JeTai vu, moi, ça m'a endormi.,. —Oh! toi, lu n'ai'» mes que les farces...

Mon belit François, mon beUt François...

Eugénie, préte^moi toafil. — Dis donc, je t'en prête toujours... Tu n'en achètes pas souvent du (il, à ce qu1l parait... — Ahl est-elle avare... )e voudrais bien qull pssê beau demain..., qu^est-ce qui a un baromètre, mesdemoiselles?... •*- Moi, j'ai un petit lézard dans un bo-> cal..., avec une échelle; quand ça monte, c'est signe de beau temps !

— Âh! quelle horreur! peut-on avoir de ces vilaines bétes-là chez soi ! — G*est pas plus laid qu^ùn écureil. — Allons, j^ai encore perdu une pointe, moi..., non, c'est un morceau du bas des manches. — Elle perd toujours ses morceaux, celle-là!... — Est<;ë que tu n'as jamais rien perdu, toi?

Ma grand^mère un jour de sa fête... hum... hum..» D*ttn vin pur ayant bu... hum... hum...

Hortense, il faudra que je te paye du sucre d'orge, car tu me fais de la peine avec ta toux. — Oh ! ce n'est plus rien, c'est passé.

Mon betit François, mon betit François... Toi fouloir que che Rapprenne...

— Est-elle embêtante avec son air allemand! — Mesdemoiselles, je ne vous empêche pas de chanter ce que vous voulez, il me semble...; si j'aime cette romance-là, moi! . — Oh! elle appelle çaur>e romance..

Vous vieillirez, ô ma jeune... hum maîtresse. Vous vieillirez, et... huml hum... et hum ! hum...

— Oui, la suite à demain, nous ne sommes pas pressées

d'ailleurs.— Monsieur Durozel, est-ce vrai qu*on peut faire '

du sucrç avçç des chiffons ? — On en peut faire avec tout, '

78 LA ^01} ft FILLp

inadeinoiselle.— Oh bieol alors, pour \e poup, jQoeyeux plus rien jeter aux ordures, pas même lesQS demoo potau-feu. — Eh bien ! merci ! ça sentira bon chez toi. — 6 , Dieut j'ai un cor qui me fait mal. — C'est changement de temps..., je suis sûre que mon lézard a redescendu son échelle..'. — Moi, j'aimerais mieux un cadran solaire. — Gélestine, yous avez des propos bien lestes, ma chère I — Gomment I c'est leste..., un cadran solaire... Moi, je ne suis pas comme vous, qui entendez malice à tout ce qu^on dit. Qu'est-ce qu'il y a donc de mal dans uû cadran solaire ?... — Ah ! c'est que mon petit frère, toutes . les fois qu'il allait à l'école et que maman le grondait d*y aller tard, se donnait une claque sur le derrière en nous disant : Ce n*est pas ma faute s'il n'y a pas d'aiguille à mon cadran solaire.,— Votre petit IVère était un grand polisson, à ce qu'il parait!* ^

— Tous les petits garçons le Afim..., le... Atim..., Atim... le sont.. »

LiscUe dont Tempire S'étend jusqu*à mon vin, J'éprouve... hum.,, hum,,, hum.,, D*cn demander en vain.

Pour... hum,,, hum,,.

— Mais bois donc quelque chose, Hortense.. , suce ton pouce, au moins. — Vous m'ennuyez. — Pourquoi t'obstines«tu à chanter, aussi? tu vois bien que tu ne finiras pas un couplet ce soir !

Pendant que tout ceci se disait, Alexis était resté assis près du lit ; sa tète penchée sur sa poitrine ne laissait pas voir ses yeux à la société, et,' tout entier à ses réflexions, il ne prenait aucune part à ce qui se passait devant lui.

W^^ ]>é$irée Plaisir (c'é^it le nom de Iq jeune fille aux cfieveux rouges) s'est approchée de lajeuoe coptufièjrq ^j lui djt tpijt bps ;

-7 iii9§iK)ipe, .q^*est-ce que tu dis dç cç jeune homme que V . Duroz^l a svft\mé avec \w\ } — Je dis qu'il a Tair d-Mppl^iiae..., il est allé s'assepir là-ba9 §^ il p'en bouge pas. •— Je f^tqi^ qu'il s:est eudprmi* r- Il aurait dû se coucher, c'eût été plus drôle.

— £st-Ge que votre ami qst ipa)4<ie? (lemaQdQ lf"« Julienne à M. Puro^el.

— Non, oh! ce n'est pa? cela..., mais il est très-timide... — (^ous|iii faisons dope pf^ui*?-- Non..., mais..., ce pauyre gafçop..., il a beauçoqp de chagrin I...

— Pourquoi donc? qu'est-ce qu'il a? demandent toutes les jeunes filles eq se pressant autouirde J)uroze|.

— Meadempiselles, si je vous le dis, promettez-moi de oe pas vous moquer de mon ami. — Par exemple! estce que nous nous moquons de personne ? — Il me semble que vous ne vous en privez pas quand Toccasion se présente. — Mais parlez donc..., dites-nous ce qu'il a...

Durozel regarde si Alexis ne peut Tentendre, puis reprend à voix basse : — Il est malade d'amour !

— Ah bah I murmurent toutesles grisettes.— Est-ce que cela rend les hommes malades? depiande Désirée plaisir.

— 11 y en a, mademoiselle : c'est rare, mais cela se voit, et mon jeune arpi en est la preuve ; il adore une femme qui ne répond pas à ses sentiments, après avoir cependant feint de Taimer aussi.

— Ali! c'est très-mal cela! Cest fort pna]..., ce doit être une coquette cette femme-Ià> — Et je gagerais que c'est une femme du gran(| monde.

— Vous ne vous trompez pas, c'es( une daipe du grap^ monde et qqi est extrêmement coquette; elle s'est moquée de ce jeune Alexis qui se flattait d'avoir touché son coeur; mais'le pauvre garçon a pris Ici chose au sérieux... Ne partait-il pas iput ^ Tbeure de cesser de yiyre..., parce qu'il p'esi pas ^iroé î

— Cesser de vivre..., se tuer peut-être... Oh! ce serait bien dommage. — Il ne faut pas souffrir cela... — C'est qu'il est vraiment bien ce jeune homme... — Depuis que je sais qu'il est malade d*amour, je le trouve fort intéres* sant, moi!...

— Mesdemoiselles, répond Durozel en baissant encore la voix et se penchant vers les jeunes filles pour n'être point entendu d'Alexis, savez-vous que ce serait un beau trait de rendre ce jeune homme au bonheur, à la société, à la vie enfin, car il est vraiment capable de se laisser mourir de chagrin... à vingt et un ans, un joli garçon, ayant de l'éducation, des talents, de l'esprit..., car il avait beaucoup d'esprit avant d*étre amoureux ! Est-ce que ce ne serait pas dommage de le laisser périr de consomption ou par un suicide?

— Certainement!... répondent toutes les grisettes; mais comment le guérir?

— Comment!... cela vous sera bien facile si vous le voulez; il ne s'agit que de lui faire oublier sa grande coquette, et pour l'oublier, il faut tout simplement qu'il en aime une autre. Allons, mesdemoiselles, un peu de pitié, d'humanité..., dévouez-vous..., faites quelques agaceries à mon ami..., de ces petits airs. . . , de ces œillades..., enfin de toutes ces choses que les femmes connaissent si bien et font avec tant de grâces quand elles veulent se faire aimer ; je ne prétends pas mettre à prix votre sensibilité, mais je promets un cachemire français..., long ou carré, la couleur que Ton voudra..., à celle qui, la première, se sera fait aimer d'Alexis !

Toutes les jeunes filles se mettent à rire, en disant : — Est-il drôle ce M. Durozel!... a-t-il de singulières idées!...

— Savez-vous bien, dit M**' Julienne, que votre proposition est un peu impertinente. — En quoi donc?... quel mal d'aimer mon jeune ami?... il envauibieq yq autre;

DU FAUBOUBG. 81

—Mais quand on en aime un autre... -—Âh ! alors celles-là ne concourront pas... — Moi, si je n'étais pas vraiment attachée à Hippolyte... —Moi, je ne veux pas faire de traits à Jules..., et cependant il est bien probable qu'il m'en fait, lui... — Moi, je suis libre..., mais ce n*est pas une raison qui me... Dites donc, monsieur Durozel, c'est pour plaisanter que vous promettez un châle? — Non, je le jure sur l'honneur, je le répète, c'est une prime que j'offre à celle qui parviendra la première à guérir ce jeune homme du fol amour qui lui trouble la cervelle. — Tiens, faire l'amour à prime, c'est original. — Et moi, mesdemoiselles, je ne ferai pas comme ces industriels qui ne cherchent qu'à duper leurs actionnaires, je tiendrai ma promesse. — Oh! moi, je ne recevrais pas la prime, lors même que je l'aurais gagnée ! — Pourquoi donc ? un châle ! ' ça s'accepte toujours, c'est comme un bouquet. — Serace un ternaux ou un châle de Lyon ? demande M^'* Désirée.

— Gomme on voudra, répond Durozel, au choix -de la personnel

— Ah! Désirée a envie de gagner la prime! s'écrie Amandine.

— Moi ! mon Dieu non ! c'était seulement pour savoir. -" Vous voyez bien que M. Durozel se moque de nous,

reprend M^^" Julienne d'un air demi-sérieux. Mais entendez-vous rhorloge de Saint-Louis..., onze heures et de-> mie...; assez de travail comme cela! soupons vite, mesdemoiselles, et puis il sera bien temps de se coucher.

Toutes les jeunes filles s'occupent à ranger leur ouvrage; et pendant ce temps Durozel s'approche d'Alexis et lui dit à l'oreille :

— Savez-vous, mon cher ami, que vous n'êtes pas fort aimable; au lieu de causer avec ces demoiselles, vous allez vous asseoira une lieue..., et puis vous ne regardez plus personne, vous ne soufflez pas mot !

Il LA |OL|p; FILtE

:-^ Ah ! Difcozel, je ne savais piqs j&tre ici, i^P9nd Alexis en levant les yeux sur son ami ; je me croyajs ^ncore dans Ip salon de ma cousine... Je regardais Hélène parler à cet élégant monsieur qu'elle semblait écouter ayec t^nt de plaisir..., tandis (jqo moi...

— Allons, Alexis, vous n'êtes pas raisonnable ! ... Je vous ai pro|Dis de voua faire aimer de votre cousine, mais si vous ne voyez plus où vous êtes..., si vous tombez dans des extases..., dans des rêveries qui vous privent de vos facultés, vous deviendrez imbécile à force d'amour, el les femmes n'aiment pas les imbéciles.

. Alexis fait un effort sur lui-même, il se lève, tftcbe de composer sa figure et se rapproche de la société.

Ces demoiselles avaient été prendre leurs cabas, leurs paniers. L'une en tirait des fruits l'autre de la galette, celle-ci des confitures, celle-là du raisiné. W^^ Julienne avait sorti de son buffet un saladier dans lequel était de la salade confite, et elle l'avait placé sur la table devant elle avec la fierté d'une personne qui semble dire aux autres : Je ne suis pas la plus mal partagée ! et M^^* Désirée Plaisir pousse un gros soupir en disant à sa voisine : Estelle heureuse ! cette Julienne..., de la salade avec des œufe durs!... j'aime mieux ça que des truffes, moi.

Plusieurs jeunes filles tenaient leur souper sur leurs genoux et ne s'approchaient pas de la table.

— Voulez-vous nous tenir compagnie, monsieur Durozd ? dit M"« Julienne ; ma salade est à votre service..., il y a des œufs durs dedans... ; mais vous ne les aimez peut-être pas?...

~ Mademoiselle, je vous remercie, dit Durozel, je ne prendrai rien..., nous venons de boire du punch...

— Mais ça n'empêche pas de souper..., et si monsieur votre ami voulait accepter quelque chose.

^ MoH (âisiQé est excèiledt, dît t)ésirée; st ihonsieiir Voulait le goâter?...

— ^ MbQsieiir aimerai sans doute thielii lëi^ tohflttii-és, dîtÂmandine; s'il Yodiâit Je liii bti ferHis uiié tdriiHë:;. ^Un môttiëau de galette, monsieur...; elle e§t ^Irésque chaude;;;

Àlëxià, confus dé toutes les politesses qu'on lui ï^it, remercie chacune des dcrnoiselles en s'elforçant de prendre un air moins sérieux: Les grisettes s'aperçoivent alors que le jeune homme est fort hien, êl, soit intérêt pour son chagrin, soit eb\ie de gagner la prknë, c'est à qui lui fera le sourire le plus gracieux et tâchera d'attirer Sort attention ; mais Alexis se horne à être poli, il ne rêmari|Ué pas les agacerie^ dont it est l'ohjet.

On mange vite qiiand on tient son souper sur ses genoux. Le repas de ces demoiselles est hientôt terminé. Alors chacune se lève, prend son ouvralge, son panier, et l'on dit adieu à Julienne.

Durozel et son compagnon en font autant; ils prennent congé de la fleuriste, qui dit d'un air fortaimahle à Alexis :

— Quand monsieur voudra revenir... passer quelques instants avec qous..., il sera toujours hien reçu.

— Je vais faire profiter ces messieurs de mon rat, dit 11^ Désirée eh allumaiit^ une hougie de deux sous... Je vais passer devant pour les éclairer.

— Obi elle a bien envie de gagner la prime! dit tout basÀmandincâ Julienne. Pauvre fille, à inoins que cé jeune homme n'ait un grand penchant pour les cheveux rougeSy il n*ést pas probable qu'elle ait le cachemire français.

, — - Oh hônt répond julienne en embrassant Amàndine. Hais qiiant à mol, je n'y al nulle prétention. •=— Ni moi.

Ce|téhdahl ià grande fleuriste trouve ttibyen de i*enoiivêler encore son invitation à Alexis, et la petite boUtti-

rière bouscule deux de ses amies et leur marche sur le& talons afin de descendre plus vite et de se trouver derrière ces messieurs pour leur dire encore bonsoir au moment où ils sortent de la maison.

Durozel conduit Alexis à son hôtel, et chemin faisant lui demande comment il trouve ces demoiselles. . — Fort aimables, fort polies surtout, répond le jeune homme; je m'étais fait une tout autre idée des grisettes.

— Je vous avais dit que celles-ci étaient de choix. Et laquelle vous semble plus gentille?

— Laquelle?... mon Dieu! je n^en sais rien..., je ne saurais, trop vous dire quelle figure elles ont.

— Comment! vous ne les avez pas regardées?

— Je les ai regardées..., mais sans les voir..., c'est-àdire sans faire bien attention... à leurs traits... Tenez, mon cher Durozel..., il n'y a pour moi qu'une seule femme de jolie..., je ne puis plus admirer les autres!... Bonsoir, mon ami..., me voilà chez moi..., adieu... Vous yerrai-je demain ?

— Certainement... Ah!.., j'ai encore quelque chose à exiger d<f vous, et c'est toujours dans votre intérêt. Promettez-moi de ne point retourner chez M"»» de Pomponney avant que je vous Taie permis... *

— Retourner chez ma cousine!... moi..., oh! non, jamais..., ne craignez pas que j'en aie Tenvie ; après la manière dont elle m'a reçu..., il faudraitque je fusse bien... Oh! non, je ne veux plus la revoir... ; mais cependant..., puisque vous devez m'en faire aimer...

— Oui, mais nous n'en sommes pas encore là... — Ahl quel dommage! et ce sera-t-il encore long?... ^ Cela dépendra des événements... Bonne nuit, Alexis. — Je vais penser à elle. Je ne dormirai pas. — Tâchez de dormir, cela vaudra beaucoup mieux. — C'est impossible, mon ami!...

DU favbAuiig. 85

Durozel quitte Alexis en hochant la tète et en se disant : Diable I diable!... ce garçon-là est plus malade que je n'aurais cru I... Ces demoiselles auront de la peine à gagner la prime.

Page 1