CHAPITRE VIII
ÈVÉNfiMENTS EN CITADINE.
En quittant la jeune fille qu'il vient de ramener chez ^le, Alexis ignorait entièrement dans quelle rue il se
trouvait Après avoir marché quelque temps, il s*adresse à une vieille femme qui passe près de lui, et lui dit :
— Madame, voudriez- vous me faire le plaisij de m'apprendre dans quelle rue je suis?
A cette question, qui lui parait suspecte, la vieille feinme fait trois pas en arrière, puis se met à courir autant que son âge le lui permet, en criant : -* An secours, à la garde» au voleur!
Alexis est resté saisi de Teffet produit par une demande qui lui semble toute naturelle. Cependant, comme il ne veut pas faire peur auiç passants, il se décide à entrer dans la première boutique qu'il aperçoit, et demande : — La rue du Faubourg-du-Templeî
— Vous en êtes loin... ; mais, tenez, prenez la citadine qui va passer dans un instant, elle vous y mènera tout droit ; elle va à Belleville.
Alexis remercie, attend la citadine qui ne tarde pas à arriver, fait signe au conducteur, monte, voit les deux banquettes garnies, ^et pas une seule personne qui fasse mine de se déranger. Cependant le conducteur a retiré son cordon pour que la voiture continue de marcher, et le jeune homme, qui ne s'attendait pas à ce mouvement, et qui n*a pas saisi la courroie de cuir qui sert de guide au public dans le labyrinthe des omnibus, chancelle et tombe sur les genoux d'un monsieur qui allait prendre une prise de tabac, et dont il fait rouler la tabatière sous les pieds des voyageurs.
— - Que diable, on fait attention! . • . s'écrie le monsieur sur lequel Alexis s'est assis un peu brusquement. Il y a une courroie en cuir, c'est pour quelque chose.
Alexis se confond en excuses et parvient à se glisser à côté d'une grande dame très-mince qui est fort occupée à chercher la tabatière roulée dans la voiture^ tandis que \9 monsieur reprend :
DU FÀUBOUAG. 9d
— G^est d'aiitant plus désagréable que c'était du tabac belge passé eu fraude et dans lequel on avait mis une fève deTonka... Milady Crockmilove, je suis désolé..., mais nous allons retrouver votre tabatière... Je crois qu*èlle est allée sous les pieds de M""* Roustoubique.
On a déjà dû reconnaître le père de M""* Thénaîs. C'était lui, en effet, qui se rendait à une soirée musicale où, suivant son habitude, il conduisait les deux dames quMl avait menées jadis à la distribution dès prix dans le pensionnat où était sa fille.
M. Robertin vient de se baisser, et il cherche à fureter entre tes jambes de M"*» Roustoubique qui est assise devant lui. Mais la grosse dame s'écrie :
— Je n*ai rien sous les pieds... Ne me touchez pas les jambes, je suis très-chatouilleuse..., vous me feriez trouver mal ! . . .
— Ça serait du gentil ! murmure un oiivrier qui est assis à côté de la grosse dame, et qui supporte avec humeur un coin de la demi-lune qui repose sur seâ genoux. Si madame se trouvait mal sur moi, je serais bien sûr d'étouffer, alors!
— Mais, je voulais mon boéte!... mon priseusel.. s'écrie la grande Anglaise, en s'agitant avec impatience sur la banquette.
— Mon Dieu, madame, je suis bien désolé d'être, par ina maladresse, cause de cet incident, dit Alexis, qui ne doute pas qu'il ne s'agisse d'une tabatière précieuse, d*unc botte d*un grand prix, et se remet lui-même à regarder sous tous les pieds, tandis que Robertin s'écrie :
— Oui, c'est fortdésagréable..., milady venaitjustement de me [tasser sa botte... Je ne prise pas habituellement, mais dans les omnibus, une prise de tabac est quelquefois Irè^-essentielle..., et puis, pan!... monsieur tombe sur moi comme uilë tuile..., la tabatière in'échappe... Je ne
m^attendais pas à ce choc!... Mais elle ne peut pas être perdue... Si elle Tétait, ce ne serait pas moi qui serais responsable !
— Monsieur, dit Alexis, je vous ai déjà dit que j'étais fôché d'avoir causé cet incident..., mais, quel que soit le prix de la tabatière de madame, je m'engage à lui en rendre une pareille, si celle que j'ai fait tomber ne se retrouve pas !...
— Monsieur I... reprend Robertin, tout cela est fort aisé à dire..., mais il y a de ces choses auxquelles on tient..., que rien no peut remplacer...
— En effet, monsieur, s'il y a un portrait sur cette boite..., je conçois... Mais elle ne peut être perdue...
'— Je voulais mon boëte à prisement ! reprend l'Anglaise en jetant sur Alexis des regards furibonds.
— Madame Roustoubique, je vous en prie, relevez un peu votre robe, dit Robertin à son vis-à-vis.
— Non..., non..., je sens bien que je n'ai rien dans les jambes... Il est inutile de me tourmenter, reprend la grosse dame d'un air d'humeur.
— Ah I sacrebleu, ma grosse mère, faut pourtant en finir, s'écrie un homme en blouse bleue, coiffé d'un bonnet de coton tricolore, et qui est assis de l'autre côté de M"* Roustoubique. Je veux aussi que c'te boîte se retrouve.... Nous sommes quatorze dans la voiture..., je pourrais dire quinze, car vous comptez ben pour deux ; enfin, c'est égal, nous sommes quatorze, il ne doit pas y avoir de voleurs dans la société. Moi, d'abord, si l'on veut, je vas me mettre tout nu pour prouver que je n'ai pas la tabatière, et tout le monde en fera autant.
La proposition du monsieur en blouse fait jeter les hauts cris à plusieurs dames qui étaient dans le fond de la voilure, et rire quelques jeunes gens assis près d'elles. L'Anglaise, qui probablement ne le comprend pas bien, s'écrie :
DU FAUBOUBG. lOt
— Yes! je voulais comme le monsieur disait..., il faut foire tout suite !
Robertin sourit d*un air malin, en murmurant : -7- Acoup sûr..., il y a des personnes qui ne craindraient pas cette épreuve. . ., mais il en est d'autres. . .
— Allons» pas tant de mots ! reprend l'homme en blouse, qui a Tair de prendre assez mal les plaisanteries. S'il y a queuque chose d'e^frf^ne, les soupçons tomberont sur les gens mal mis..., sur les pauvres diables... Moi, je dis qu'il faut que le conducteur tâte tout le monde!
— En v*là-t-il du bruit pour une tabatière I s'écrie à son tour l'ouvrier. Mais on a regardé sous tous les pieds, il n'y a que madame qui s'osiine à ne pas vouloir dérangea un peu ses pattes... Faut pourtant que la botte soit par là... D'ailleurs, je l'ai vue rouler sous elle.
— ^Mes pattes! que je dérange mes pattes! s'écrie M"*'' Roustoubique, qui est devenue violette de colère. Monsieur, est-ce que vous croyez parler à une volaille!...
vous êtes un grossier. . .
— S'il y a quelque chose de grossier ici, c'est votre derrière, dont j'ai la bonté de supporter la moitié depuis que vous êtes assise..., répond l'ouvrier en haussant les épaules.
Mais pendant que M»' Roustoubique se querelle avec son voisin de gauche, l'homme en blouse, qui est à sa droite, relève jusqu'à mi-jambe la robe de sa voisine, et s'écrie, en ramassant une tabatière qui était cachée par deux énormes poteaux :
— \À ! qu'est-ce que je disais ! . . . v'ià l'objet retrouvé... Mais, madame ne voulait pas faire voir ses jambes!... Tai deviné la chose, moi !
C'était en effet par coquetterie que la grosse dame ne voulait pas relever un peu le bas de sa robe; ayant plus d*une fois à la promenade entendu les plaisanteries adres-
i(A tk JOLIE FILLE
séed à ses Jambes, il»* Roustoubique aurait préféré laisser chercher inutilement la tabatière plutôt que d*exposer ses tibias à la vue des voyageurs.
L*homme en blouse passe la tabatière à M. Robertin, qui la repasse à lady Crokmilove. Alors chacun peut examiner cet objet pour lequel on à fait tant de bruit; c*ëtait une de ces boites en étain que Ton trouve dans les boutiques à trois sous.
— C'est pour ça qu'on a mis la voiture en révolution t murmure l'ouvrier; eh ben, merci!... elle est belle là tabatière ! ... on en trouve tant qu^on en veut pour quinze centimes...; moi, Je m'étais figuré que c^était une botte â*or, entourée de diamants !
Alexis ne peut s^empêcber de sourire en regardant la botte d*étain, mais l'Anglaise la prend avec un grand sérieux, et l'examinant avec beaucoup d'attentiod, semble s'assurer si, eh tombant, elle n'a pas été bosselée, tandis que Robertin, satisfait qu'on ait retrouvé la tabatière, s'écrie :
•— Milady a probablement ses raisons pour tenir â cette botte..., elle lui vient sans doute de famille..., oii c'est un souvenir donné par quelqu'un... Moi, j'en ai une en platine, doublée en or, avec le portrait du czar achevai sur le couvercle...; mais le cheval pourrait étrç mieux...; du reste, c'est une botte superbe..., aussi Je ne la porte Jamais de peur de la perdre !
— Je avais acheté mon chose à prisementsur le... boiileverd, dit rAnglaise,Je voulais rapporter à London.
— SI elle rapporte beaucoup d'objets comme celui-là en Angleterre, murmure l'ouvrier en regardant Thomme en blouse, ça donnera une belle idée de nos fabriques.
Pour toute réponse, le particulier coiffé en bonnet de coton passe sa main sous sa blouse, et se met en devoir de la relever en disant :
DU FACftOURG. Itô
— Je vas vous faire voir autre chose, moi!...
Le mouvement de ce monsieur fait jeter un cri d'effroi à H"* RouBtoubique, qui s'éôrie :
— Ah ! mon Dieu l qu'est-ce qu'il va nous faire voir ! Et milady Grokmilove baisse son voile He gaze vert et détourne la tête en murmurant :
— On se conduisait bien indecentlf en France^ dans le voiture publique.
L'homme en blouse montre d^abord à la société un pantalon en coutil qui n'a rien dUndécent, et fouillant dans une des poches» il en tire une de ces petites boites en cuir qui se replient sur elles-mêmes, et auxquelles on a donné le nom de blague ; il prend dedans une certaine quantité de tabac à fumer, qu'il roule dans ses doigts, et dont il forme une espèce de boulette qu'il présente ensuite à la société, en disant :
— Qu'est-ce qui en use?
Personne ne répond à la galanterie du voyageur. Fou* vrier seul lui dit :
— Merci, ça me donne trop soif!
— Alors» adjugé! répond l'homme en blouse, et il se fourre la boulette de tabac dans la bouche, au grand étonnement de l'Anglaise, qui dit à Robertin :
— Comment! cette grosse personnage..., il mange du tabac à fu moment !
— Non, mllady, il ne le mange pas, répond Robertin, il le suce seulement, comme nous sucerions une praline...
— Est-ce que c'était bonne ?
— C'est un plaisir de soldat, d'homme de ports..., de marins... Pour mon compte, je vous déclare que je n'ai jamais essayé de chiquer...
— Chiqiiette? — Chiquer..., c'est le nom de ce que fait cet homme en ce moment. — Ah !.. il chiquette..., et
loi LA JOUE FILLE
les marins faisaient cela?... c'était bien drôle, voilà la première fois que je entendais parler de chiquette.
Le calme était rétabli dans Pomnibus; bientôt la voiture se débarrassa de plusieurs voyageurs ; mais chaque fois qu)9 Ton s^arrètait, Robertin faisait des mouvements d'impatience, en murmurant :
— C'est insupportable ! nous n'arriverons jamais..., je suis sûr que l'on nous attend pour commencer le concert!... Thénaïs nous a annoncés, et on ne voudra rien exécuter sans que je sois là... ; on chantera deux de mes airs...^ peut-être trois..., ma Mort de César en mi bémol, et mes deux dernières chansonnettes...^, il faut que je marque le mouvement...
Bientôt la voiture ne contient plus que Robertin et ses deux dames, Alexis et Thomme en blouse, qui est allé s'adosser à un coin du fond.
M*»* Roustoubique avait de la place pour étaler sa personne, rien ne la gênait, mais elle avait conservé son air de mauvaise humeur; depuis que Ton avait fait voir ses jambes, elle ne soufflait pas mot. L'Anglaise regardait souvent le monsieur qui suçait du tabac, cela semblait l'intriguer et exciter vivement sa curiosité. Alexis était retombé dans ses réflexions, Robertin se remet à parler aux deux dames, qui ne semblent pas l'écouter.
— Le concert sera beau..., très-beau...; je jouais du violon autrefois... ; je l'ai quitté pour le cor...; mais le cor me faisait mal aux lèvres..., je l'ai quitté pour la basse... La basse me donnait des maux de reins, je l'ai abandonnée pour le piano. Du reste, je fais toujours ma partie sur tout ce qu'on veut..., c'est commode. C'est comme pour chanter : je réunis la voix de tête à la voix de basse. Il y a des moments où l'on me croirait castrat, d'autres où je remplacerais un serpent de cathédrale. Je chante également
la taille, le baryton..., c*est fort rare. Si je m'étais mis au théâtre^ j*aurais tenu tous les emplois.
M*"« Roustoubique continue de garderie silence en regardant ses pieds, l'Anglaise n'ôtepasles yeux de dessus le particulier qui s*est mis du tabac dans la bouche. Robertin continue.
— Voilà ma Hlle lancée dans les beaux-arts; je m'étais toujours dit : je ferai de Thénais une artiste, et je n'ai pas manqué mon coup. Elle dessine presque aussi bien que moi...; pas les chevaux, par exemple..., mais les moutons; elle fait des troupeaux dans le genre flamand, c^est ravissant... Elle joue du piano, elle fait danser trés-joliment...; il n'y a que les figures qu'elle embrouille toujours, mais ça regarde les danseurs... Elle est recherchée dans les plus belles réunions... ; il y a entre autres une de ses amies de pension.... M****" de Pomponney, qui vou^ drait toujours l'avoir chez elle I...
En entendant prononcer le nom de sa cousine, Alexis semble se réveiller, et il fait un mouvement si brusque, quelady Grokmilove en est effrayée. Elle s'éloigne du jeune homme en murmurant :
— Mon Dieul... qu^est-ce que ce jeune monsieur il avait donc à sauter ainsi... ; si j'avais tenu mon boête, il l'aurait encore renversée !...
Robertin, qui n'a pas remarqué le mouvement d'Alexis, continue de parler.
-~ Gomme je vous le disais, madame, cette M<"« de Pomponney est une ancienne camarade de pension de Thénais... C'est à elle qu'on donna presque tous les pre* miers prix, lors de cette distribution où je vous menai..., il y a plusieurs années..., et cela par suite de cabale..., d'intrigues...; certainement les premiers prix revenaient de droit à ma fille..., et on les a donnés à M'** Hélène..., aujourd'hui M"* de Pomponney... Or, vous saurez que
i06 LA JôilÉ FILLB
M>i« Hélène he savait pas dessiner un œil, qu^elle écriîraii comme un chat, et était musicienne comme ma pahtoùflë..., ce qui fait...
— > Vous en imposez, monsieur, vous insultez une personne que je ne laisserai jamais outrager devant moi... ; vous m'en rendrez raison.
C*était Aieiis qui s'était levé tout à coup de sa place, et s'était jeté sur Hobertin qu'il avait saisi par le bras, et secouait fortement , tdut en tenant de son autre main la courroie de cuir.
Robertin est resté saisi ; il regarde Alexis et ne peut que s'écrier : — Qu'est-ce que vous avez, monsieur, qu'estime qui vous prend encore?... Conducteur, retetiez ce jeune homme..., je crois qu'il a des attaques dé nerfs.
— Monsieur, vous m'avez écrasé le pied, ditM"»« hous* tdubiqiiè.
— Vous avez déchiré nlon toile , crie TAnglaise ëh rajustant son chapeau, que le jeiinë homme atait presque emporté avec le voile de gaze.
Mais Alexis, sans s'embarrasser de ce que disent les deux dames, continue à secouer le bras de Robertin, en lui diàant :
— M«« de Pomponney est ma cousine, monsieur, pourquoi vous permettez-vous de tenir de méchants propos sur son compte...
— Monsieur, vous êtes malade...; certainement voùâ êtes indisposé!...
— Non, monsieur, c'est Hélène..., c'est bien Hélène que vous avez nommée...
— Conducteur, arrêtez-nous! nous sommes arrivés... Je veux descendre ! crie Robertin en se débattant pour se débarrasser d'Alexis , ce qui lui eût été difficile si M** Roustoubique n'était venue i son aide ; mais , en se levarit, la grosse dame s'est appuyée sur le jeune homiiie.
i>D VAOfOVflfi. loi
»t eelpi-ci est sur-lQ-qliainp fprcé çifi retomber sur l« btaquette. M"* Roustoubique rendit d*élever entr# lui et Roberlin une barrière qu'il n'y avait pas moyen de fran^ cbir, el devant laquelle un sapeur e4t hésité. Pendant ce temps, Robertin est déjà descendu, rAngiaiseTa suivi» et M"* Roustoubique sort la dernière.
Alexis a un moment envie de courir après ce monsieur qui a si mal parlé des talents de se cousine ; mais la réflexion c^lme sa colère , et il reste dens la voiture en se disant :
— Si Ton parlait mal de moi devant elle, sans doute ma cousine ne me défendrait p^s!... mais moi... Ah! je ne pourrai jamais entendre parler d'Hélène avec indifférênce...
Un moment après, Alexis descendait de la citadine de< vaut la demeure de W^^ Julienne.