CHAPITRE IX
LB PBnT FaiSOH.
Le cercle était au grand complet chez U'^' Julienne : outre les demoiselles habituées et Durozel, il y avait encore un jeune homme un peu petit de taille , mais fort gentil 4e figure, quoique très-brun de peau, ce qui, joint 4 la vivacité de ses yeux , lui donnait quelque chose d*Afr}eain. Ce jeune homme , dont les manières étaient souvent lestes et même un peu libres, s'appelait Frison ; mais ces demoiselles le nommaient Zonzon, par cqrruptioD ott plutôt par familiarité.
Frison était un jeune homme de bonne faniiUe , mais qui s*ét9it adonné de trop bonne heure i des sociétés d^estaminêts et à des demoiselles qui n'étaient pas sou- Tent de çbojx ; trop peu sii^^re sur 1^9 liaisonf qu'il for-
108 LA JOLIE riLLE
mait, il avait cru montrer de Tesprit on adoptant toutes les mauvaises manières .du vilain monde qu*il fréquentait.
S*apercevant parfois quil suivait une fausse route, et que dans la bonne compagnie où sa famille l'obligeait encore à aller, il apportait malgré lui quelques-unes de ces habitudes contractées dans la mauvaise, le jeune Frison voulait de temps en temps redevenir un jeune homme comme il faut; mais comme il est difficile de perdre entièrement des habitudes prises de bonne heure, il en résultait que Frison s'oubliait souvent, et qu*après avoir eu pendant une demi-soirée un maintien décent, ii se laissait aller ensuite à des manières de la Gourtille ; qu'après avoir été très-sage dans ses propos , il lâchait deux ou trois expressions prises dans le vocabulaire de ces messieurs qui parlent Vargot,
Du reste le jeune Frison était un bon enfant, toujours gai, toujours disposé à rire, mais n'ayant jamais le sou dans sa poche, quoique employé dans une maison de commerce où il gagnait quinze cents francs , et nourri chez ses parents où il n*avait rien à payer. Il trouvait moyen de n^avoir plus d'argent deux ou trois jours après avoir touché son mois.
Chez les grisettes Frison était entièrement à son aise : il y affectait quelquefois la tenue sévère d'un homme de cabinet, ou bien il se laissait aller à toute la désinvolture d'un habitué d'estaminet. Quand il prenait son maintien sérieux , les jeunes filles se moquaient de lui, en disant :
— Ah ! voilà Zonzon qui fait le marquis.
Quand il se laissait aller à des propos trop libres , M"* Julienne lui disait :
— Monsieur Frison , vous vous oubliez... Je serai obli* gée de me fâcher, de vous bannir de nos veillées.
Alors Frison répondait par une plaisanterie qui faisait
1>C PADBOVHG. 109
rire tout le inonde , 6t personne ne pouvait lui tenir rancune.
En arrivant chez M"« Julienne, Alexis était encore tout ému de la scène qu'il venait d^avoir dans l'omnibus : Diirozel s'en aperçoit et lui demande ce qui lui est arrivé. Alexis, ne voulant pas raconter ce qui avait rapport à sa cousine, se borne à faire le récit de son aventure dans la me.
Toutes les demoiselles écoutaient avec attention, et semblaient prendre beaucoup dlntérét à ce récit ; Durozel examinait Alexis pendant qu'il parlait , et lorsqu'il a flni , il lui dit :
— Eh bien..., après?
— Comment, après ? dit Alexis , mais c'est tout !
— Rah ! laissez donc ! s*écrie le petit Frison en riant, je suis sûr que vous nous cachez le plus joli...
— Je ne vous cache rien ! J'ai reconduit cette jeune personne jusqu'à sa porté, là elle m'a remercié et je Tai quittée : que voulez-vous de plus ?
— Le petit rendez- vous de rigueur... pour le lendemain, ou la permission d'aller la voir... pour s'informer de sa santé.. , ce qui signifie: j'irai vous faire la cour, vous me donnerez votre cœur pour me récompenser de vous avoir délivrée d'un vieux satyre, et nous nous aimerons tant que nous pourrons... Hein! est-ce ça? n'est-ce pas, Durozel ?
— C'est assez la marche ordinaire.
-* Moi, messieurs, je n'ai pas pensé à tout cela... ; d'ail' leurs je n'avais aucune envie de revoir cette jeune fille!...
— Ah! c'est diflTérent... C'est qu'elle est laide alors?
— Laide ou jolie, que m'importe... Du reste , je ne sais ]»a8 comment celle-ci était, je n'ai pas remarqué sa figure.
— Vous n'avez pas regardé une jeune fille que vous avez reconduite, à qui vous avez donné le bras I...
%%% Lj^ JOLIS FIL^E
•—Non, mon^ieuf... Lorsque j'^i rep^q^é cet homme qui ia -suivait^ elle était dans l'ombre. C'est là que je lui ai offert mon bras; en chen^in elle baissait la této, et ll'ilîlleiirs, je ne cherchais pas à la regarder... Je l'ai quittée dès qu'elle m'a dit : me voici chez moi ; et je vous assure qu'il me serait im||)ossible de la recobnattre.
— Voilà qui est extréqricment rare à Paris... v en Angleterre ou en Allemagne je vous passerais cela ; mais en France» c'est extraordinaire. Du moins, vous savez l'adresse de cette denaoiselle. — Nullement, j'ignore par quelle rue elle m'a mené... Quand je l'eus quittée, je ne savais pas où j'étais, je suis monté dans une citadine, mais je serais bien embarrassé pour vous dire où je l'ai prise.
— De plus fort en plus fort ! Demandez à ces demoiselles si c'est comme cela qu'on se conduit quand on sauve leur innocence de quelque péril... Ah! ah! ah!... Elles seraient joliment vexées !
Et le petit Frison riait à se tenir les côtés. ,
— Monsieur Frison, vous êtes un impertinent! dit M"« Julienne, qui traitait parfois le jeune homme avec une familiarité qui donnait beaucoup à penser, ou bien affectait une extrême réserve avec lui.
— Gomment? Qu'est-ce que j'ai donc dit qui vous blesse?...
— Oh ! dit la petite Amandine, M. Frison juge toutes les femmes comme les personnes qu'il a fréquentées I
<— Madeipoiselle, j'ai fréquenté des marquises, des baronnes.. I pt jusqu'à des dames de Charité ! . . .
— Atil il veut dire des dames très-humaines !..• r- Ç$t-ce que vou^ ne l'êtes pas, mademoiselle? — En tous cas, vou§, Yous n'en savez rien.
— Moi, dit Désirée la rouge, je ne trouve rien d'extraordinaire dilii9 U conduit^ dQ y. Alexis. Vne foi9, il y
DU ^AtBdDH6. m
avait comme ça, un homme qui mMnsiiltait iin 6oir..., 8ur les bords du canal ; je revenais de porter de l^ouvrage, il pleuvait, il n'y avait personne dans la rue, favais trèspeur... Cet homme marchait tout contre moi... H m^ pinçait le bras...
— H ne vous pinçait que ça?
— Zonzon, si vous n'êtes pas sage nous allons vous renvoyer ! — Quoi donc?. , . Qu'est-ce que j'ai dit. . . Est-ce qu'on no peut plus faire de questions?
— Pour en revenir , dit D^îsirée, j'étais toute tremblante. . . , et j'avais si peur. . . , que je suais à en percer ma robe ! . . .
— G^était peut-être heureux pour vousl dit Frison en ricanant. — * Pourquoi ! ... — Allez toujours. — Non, pourquoi. . . Je veux savoir ce que vous avex entendu par là... Pourquoi étais-je heureuse de suer?. . .
Le jeune Frison est allé se jeter sur une chaise, et il rii aux larmes en rcjgardant Julienne et les autres jeurieâ filles qui finissent par Timiter; Désirée se met alors en colère et dit :
— Cest bien, si tout le monde rit, je ne Onirài pas mdn histoire. . . D'ailleurs, on a l'air de chuchoter et de se moquer de moi, et je ne veux pas servir de risée. Je vais m'en aller.
M"« Désirée s'était levée et cherchait déjà son panier, mais Frison court à elle, et d'un air trâgi-cotnique la ramène à sa place, en lui disant :
Dut ce est desipere in loco,
— Qu'est-ce que cela veut dire, ça, monsieur?. • . Encore quelque méchanceté, je gage... — Mademoiselle, c'est 6* Horace, et cela signifle : qu'il est doux de rire avec les fous. Là-dessus reprenez votre ouvrage et uë soyez plus fichée. . . La première fois que je viendrai, je vous apporterai de la pâle de guimauve. *— Ah ! oui, vous n'a-
lli LA JOLli: VILLK
yez jamais le sou. — J'en mettrai six de côté pour vous faire une galanterie.
Désirée a repris son ouvrage, la paix est rétablie, cependant la demoiselle aux cheveux rouges ne veut pas absolument dire la suite de son histoire. . . Alors Amandine prend la parole.
— Mesdemoiselles, je vous annonce que je vais déménager. . . Je vais aller demeurer rue Corbeau...
Frison se remet à rire, Amandine se tourne vers lui, en lui disant : Ëhbien? Qu'est-ce qu'il y a encore de plaisant là-dedans, monsieur Zonzon? — Ah! ah! ah! rue Corbeau ! . . . Ah ! ce nom. . . Pourquoi pas rue Coucou /...
— Je ne sais pas s*il y a une rue Coucou, mais je sais bien qu*il y a la rue Corbeau ici prés. C'est une très-belle rue. . . 11 y a des maisons de bon genre. Enfin j'ai loué un fort joli logement. . . J'ai une chambre et (rois cabinets... Ah ! qu'il est ennuyeux ce Frison quand il se met à rire sur tout ce qu'on dit ! . . .
, -^ J'aimerais mieux quatre cabinets et pas de cb)aimbre ! ça serait plus correct! murmure Frison en se roulant sur une chaise.
Amandine hausse les épaules et reprend : J'ai une fort belle chambre, et j'espère que nous pendrons la crémaillère dans mon logement. Je veux vous y donner un petit souper bien gentil, vous apporterez seulement des gâteaux, des confitures, des vins, des liqueurs, si vous y tenez . . .
— C'est cela, dit Frison, nous apporterons tout, et. elle fournira le reste.
— Oh ! monsieur, s'il n'y avait que vous pour apporter quelque chose, on sait sur quoi Ton pourrait compter.
— Eh bien ! mademoiselle, je veux vous prouver que vous avez tort, que vous méjugez mal. . . Je veux fournir le plus beau plat du dessert ; seulement tâchez que votre
soirée oe passe pas le 8 du mois. . ., car, sans cela, je ne promets rien.
— Ces messieurs seront-ils assez aimables pour veuir inaugurer mon logement, dit Amandine en s*adressant à Durozel et à son ami.
— Ce sera Touverture des chambres, dit Frison.
— Oui, mademoiselle, répond Durozel, je vous réponds de moi et d'Alexis, à moins que ce jour-là il n'ait encore sauvé quelque jeune fille, et que cela lui ait troublé l'esprit comme ce soir. Car, voyez. . . A-t-ilTair d'un héros de mélodrame. . . , le front penché vers la terre et poussant des soupirs étouffés. . . Moi, je crois qu*il ne nous a pas conté toutes ses aventures. . .
— Oh ! certainement, disent les jeunes filles^ il nous a caché quelque chose.
— Et ces demoiselles veulent qu'on se déboutonne entièrement, dit Frison.
— Monsieur Zonzon, allez-vous recommencer? dit Julienne d'un ton aigre-doux.
— Quoi? quel mot ai-je dit? se déboulonner. . . C'est dans le dictionnaire, ça signifie : ouvrir son cœur, dire ce qu'on pense.
— C'est bien, en voilà assez ; vous vous échappez trop ce soir. .. — Je m'échappe..., eh bien, vous n'en aurez pas le démenti, je vais nWéchapper tout à fait.
En disant ces mots, le petit Frison, qui vient d'allumer un rat de cave qui était sur une table, gagne la porte et descend l'escalier quatre à quatre.
— 11 m*a emporté mon rati s'écrie Désirée en courant après le jeune homme; et elle lui crie du haut de l'escalier : Monsieur Frison, ma bougie, ma bougie!... —-Je la dépose dans Tallée, mademoiselle, vous l'y trouverez, ça
vous éclairera mieux. — Ah ! le mauvais sujet, il est bien
lu LA JOLIE PILLE
eri train de faire ded bêtises, ce soir, dit Amandine. — Il faut lui pardonner, dit Julienne, il est si enfent!
Alexis et Durozel ne tardent pas à suitre t'rison. Durozel avait bâte de se trouver seul avec soh ami pbur Tinter-roger, il espérait quelque suite à TavetitUre du àoir, et c'est avec un vif déplaisir qu'il entend Alexis lui conter sa rencontre du matin aux Champs El ysées; puis sa dispute dans la citadine encore au sujet jie sa cousine. *
^ C'est donc toujours de votre Hélène que je vous verrai vous occuper ! s'écrie Durozel. Ne serex-vous jamais raisonnable?... Vous voyez bien qu'elle ne pense pas à vous..., que ce M. DartigUe est son amant...
— Son amant! murmure Alexis en serrant codvulsive* ment le bras de Durozel. Comment, vous croyez que..., ce monsieur est vraiment son amant?
— Parbleu! à moinsdese refusera l'évidence!... Ne les avez-vous pas vus vous-même ce matin..., en tête à tête aux Champs-Elysées?
— Mais quelquefois..., on va se promener et on rencontre un monsieur sans avoir donné rendez-vous...
— Enfant que vous êlesl... Non, une femme ne rencontre pas par hasard l'homme qui est toujours près d'elle dans un salon; qui échange avec elle de doux regards; qui lui parle bas par moments; qui la suit sans cesse des yeux.-^Cet homme-là, ce n'est jamais par hasard qu'il se trouve au spectacle où elle est ; à la promenade quand elle s'y rend ; au bal quand elle doit y venir. Le monde n'est pas dupe de ces petits détours que l'on prend pour cacher une intrigue de cœur, une faiblesse, une galanterie; mais les gens bien élevés feignent de ne s'apercevoir de rien, parce qu'ils sont bien aises qlie datis l'occasion on en fasse autaht pour eux.
— Eh bien I ... si cet* homme est l'amant d'Aélène, s*ll me ravit son amour, n'ai-je pas le tjroit d'aller lui porter
DU # AOBOURé. 115
un défi, de me battre avec lui..., d'avoir sa vie, enfin, pour prix du bonheur qu'il m*a ehlévé ! . . .
— Oh! c'est cela! tout de suite lin ddel...; voilà bien les jeunes gens sortant du collège!... ilé croient qu'il est indispensable de se battt*e pour tinè femme!... que c'est le meilleur moyen de se faire adorer!... Mais, d*abord, mon cher Alexis, je vous ferai observer que M. Dartigue ne vous a rien enlevé, rien ravi, pair la raison que votre cousine ne vous a jamais donné son cœur... On ne peut pas vous ravir ce que vous n'aviez pas... Elle n'est pas fidèle à M. de Pompônhey..., en bonne conscience on ne peut ])és lui en vouloir. . . Qu'êliè ait pour atn&iit bartigiîé où uii autire. . . , qu'importe, dû itioment que ce ki'est pàè vous!...
— Qu'importe! dlt*il...; mais je ne veux paâ qu'elle en aime d^autres...; mais, chez mon grand-père, elle me l'avait promis, son amour. . .
— Oui, le soir. . . , elle vous a dit cela parce qu'il faisait clair de lune, je vous ai déjà expliqué cela.
— Enhn, pourquoi m'avez-vous dit, ra'avez-vous tait espérer que vous me feriez aimer de ma cousine?. . .
— Eh parbleu ! parce que je croyais que vous seriez un jeune homme comme les autres. . ., que vous ne seriez pas insensible aux doux regards, aiix aimables maniérés de jeunes filles qui ont le cœur plus sensible que votre Hélène ! . . . Mais je tonibe sur uii Werther y sur un Jmidis / . . . Ma foi, c^est jouer de malheur.
-« Oh ! non Durozel, ce ne sont pas vos grisettes qui me feront oublier Hélène; et d'ailleurs, aucune femme ne mo la ferait oubilcr.
— Eh bien,alorsàimez-la, adorez-la, devenez-en éthique, fou, imbécile!... tout ce que vous voudrez!... Après tout, je suis bien bon de me tourmenter, de m'échaulîer la bile pour quelqu'un qui ne m'écoute pas Aimez votre cousine.
lltt I.A JOLIE FILLE
mon ami, allez chez elle, courez lui faire votre cour, ne la quittez plus, elle vous écoutera peut-être. Bonsoir.
£t Durozel a quitté Alexis, qui rentre à sa demeure ne sachant pas s'il doit se trouver satisfait ou fôché de n*avoir plus près de lui quelqu'un qui le gronde d'aimer sa cou* sine.