LES DÉMONS NOIRS III
Peu à peu, du début de l'Empire au commencement du v^ siècle, le métier des armes étant tombé en discrédit, les fil^ des grandes familles s'en détournaient.
Conduire des légions, commander à des alce (corps de cavalerie) ne constituait plus, en effet, comme au temps du glorieux Julius César, avant l'ère chrétienne, la principale prérogative de la haute aristocratie romaine et galloromaine.
On cultivait de préférence les lettres, enseignées aux jeunes nobles et aux riches citoyens dans plusieurs centres célèbres comme Aedui (Autun), où Caïus avait étudié pendant plusieurs années, comme Burdigala (Bordeaux), Massilia (Marseille), Rémi (Reims), Treveri (Trêves), Tolosa (Toulouse), Iculisna (Angoulême) ou Pictavi (Poitiers).
— Tu nous rappelais, hier, les anciennes incursions des barbares dans la Gaule, dit le vieux Titus Secundus, répondant au sénateur-poète. Je n'ai pas ton érudition historique, mais je me souviens de ce que mon père me racontait sur l'Empereur Julien, qu'il connut à Liitèce (Paris).
« Lorsqu'il fut eHvoyé en Gaule par Constance II, il y a près de cinquante ans, pour y refouler les barbares, Julien, plus jeune que ton fils, sortait des écoles d'Athènes et parlait à peine le latin. C'était un lettré tout à fait étranger aux choses de la guerre ; son intelligence et son courage rélevèrent au-dessus des généraux expérimentés qu'il devait conduire. Il vainquit, malgré leurs entraves ; puis sans eux.
« N'invoque donc pas la jeunesse et l'inexpérience de Caïus. Il s'est déclaré prêt à nous seconder. Nous savons qu'il préfère l'activité des actes aux méditations philosophiques. Sa vigueur, sa confiance juvénile, tempérées par la circonspection que nous a donnée l'âge, feront de lui un général excellent, sous notre contrôle. »
Marcus Ivorixus céda. Pourquoi se serait-il formellement opposé à la désignation de son fils, lorsqu'il était presque persuadé de son innocence dans le crime de la belle Apollina et n'avait rien à lui reprocher en dehors du silence
iI2 LA JOUISSANCE GALLO-RO'.ÎAINE
qu'il gardait sur l'emploi de son temps rendant la nuit des Ides ?
Le soir même, Caïus fut informé du vote de l'assemblée, par le curial Livius Laucanus, délégué à cet effet.
— J'accepte, répondit-il devant son père et je ne m'épargnerai pas pour justifier la confiance dont vous m'honorez. Sans attendre à demain, je vais m'occuper dès à présent du choix de nos affranchis et de nos colons, afin de constituer la portion de nos contingents.
Marcus retint le jeune curial pour le repas du soir, auquel Caïus s'excusa de ne pas prendre part, en alléguant son désir de visiter immédiatement quelques-uns des fermiers du domaine capables de fournir des recrues.
— Ta responsabilité t'engage dit le poète à son fils ; que ta conscience te guide ! « Efforce-toi pourtant d'être demain dimanche à l'office de la chapelle rustica. L'évêque vient de me faire annoncer par un sous-diacre qu'il y viendra prêcher et nous lui devons notre présence par déférence.
Le jeune gallo-romain profita, comme il l'avait annoncé, des dernières heures du jour pour visiter à l'Ouest de l'ager Saponaria une partie des lots de fermes du domaine afin d'y désigner les fils des fermiers et les affranchis qui devaient former le contingent de la famillia Ivorixus dans le « corps de protection d'Aurehani. »
Il éprouvait réellement une grande impatience de voir ce corps de défenseurs constitué parce qu'il comprenait, mieux encore que Marcus et les magistrats de la cité, l'urgence des mesures protectrices dictées par les empiétements des barbares sur la frontière du Rhénus.
Leurs beaux domaines, la vie de son père, cell i de Nammia, la ville, retraite plus sûre que les agers Saponaria et Surdiana, voilà ce qu'il avait hâte de couvrir d'une protection efficace.
Aussi prêtait-il peu d'attention aux doléances des fermiers qui se plaignaient d'être volés, les uns ou les autres, presque