LES DEMONS NOIRS II
-^ Non ; son fanatisme l'aveugle. x\nimce d'un intense désir de me voir devenir chrétienne, à l'insu de noire maître, elle favorisera encore quelques rencontres entre nous.
— Quelle contrainte ! Feindre d'être prêtre pour te voir ! Pourtant, jouer cette comédie de catéch'sation sacrilège, cela me coûterait peu, attendu que ma foi chrétienne n'a guère plus d'ardeur que celle de mon père. Mais te parler avec cette froideur, te voir, Nam...
— Ne prononce pas mon nom ! ne prononce aucun nom ! N'oublie pas que tu es censé ne pas me connaître ; ne pas connaître, surtout, notre maître!
— Oui ; tu vois que je me contiens. Cependant je souffre atrocement de ne pouvoir te sourire, presser tes mains, les couvrir de baisers.
— Par pitié, ne me dis pas cela ! N'exalte pas ma propre souffrance pour le même sujet ; puisque tu sais que j'éprouve, et retiens, tous les élans que tu domines aussi.
« Sans la démence religieuse de cette romaine, qui te prend pour un diacre de la cité, je ne pourrais quitter la villa, te rencontrer, t'entendre ; et ce m'est une telle joie !
« De cette romaine seule dépendent ces rencontres.
— Et lui ?
— Toujours alité. La fièvre de Rot- \ dont il a été repris deux jours après les Ides, ne le quitte pas. Peut-être le tiendra-t-elle encore plusieurs semaines. Il a déjà été en proie à des accès pareils qui ont duré plus d'un mois.
— Te tiens-tu près de lui quand il est malade ainsi ?... pardonne-moi cette inquiétude, cette jalousie, chère adorée ! je suis miart3Tisé par la pensée de te savoir à cet homme !
— Parle avec plus de calme, cette esclave a beau ne pas comprendre le grec, il suffirait d'un accent de notre passion pour lui donner l'éveil.
(.< Quant à notre maître, ne te tourmente plus de lui en ce qui me concerne. Sa prostration par la fièvre est telle qu'il parle à peine. Le moindre bruit, le moindre mouvement lui est douloureux.
Il6 LA JOUISSANCE GALLO-ROMAINE
« Je me contente de veiiier à son repos, aux so'ns que son état réclame. Parfois, l'ébauche d'un sourire de reconnaissance anime ses traits à mon adresse... et c'est tout, ))
Semblables à tous les amants qui furent et qui seront encore, Caïus et Nammia oubliaient dans le duo d'expression de leur amour d'aviser pratiquement aux fins inéluctables qui les embrasaient.
En s'informant du jour où elle pourrait le revoir, la jeune grecque rappela heureusement au gallo-romain qu'il était tem^ps de terminer cette entrevue pour ne pas donner à sa feinte catéchisation une durée suspecte à l'esclave romaine.
Cette question lui remémora, en outre, ses obligations nouvelles au sujet de la protection d'Aureliani contre les barbares. Mais, de ce danger, il ne voulait pas alarmer son amante.
— Je vais être obligé de quitter la cité pendant quelques jours et je ne sais pas exactement quand j'y serai de retour dit-il en latin, cette fois, pour être compris de l'esclave romaine en même temps que de Nammia.
(( Que notre sœur en Christos retourne dans cinq ou six jours à l'église d'Aureliani, comme elle a coutume d'y aller pour prier ; je l'y verrai et je l'aviserai.
— Bien, frère, j'irai, répondit l'esclave, à laquelle ces derniers mots s'adressaient.
Les deux femmes s'agenouillèrent de nouveau sur la route déserte, Caïus fit le simulacre de les bénir, puis il s'écarta, craignant de laisser voir son émoi, car la froideur inévitable de cette séparation lui brisait le cœur et remplissait ses yeux de larmes.