EXPEDITION NOCTURNE
bien préparée, enveloppait non seulement sa tête, mais jusqu'à ses épaules.
Son corps nu, enduit d'une peinture noire, était enveloppé du torse au-dessous des reins, dans deux peaux de sanglier, lacées par devant de telle façon que ses membres, noircis, sortaient à peu près seuls de cet ensemble de dépouilles velues, bien propres à lui donner, la nuit, avec la peinture noire, l'aspect diabolique exagéré par l'imagination rustique des fermiers.
' Presque surpris d'avoir si vite et si bien réussi l'exécution somaiaire du bagaude. Caïus se redressa et appela le fermier.
Personne ne lui répondit.
. A plusieurs reprises il dut renouveler son appel et pénétrer même dans la maison, en le réitérant, pour décider Atémaric et sa famille à donner signe de vie, tant l'épouvante anéantissait le paysan et les siens.
Quand on eut bien reconnu la voix du jeune seigneur et compris à peu près qu'il avait chassé ou tué le démon noir, on se risqua enfin à lui répondre.
On obéit à ses ordres en allumant des torches.
Les servi, logés dans un bâtiment voisin, qui s'étaient gardés de paraître lors des aboiements des chiens et des premiers cris de leurs maîtres, accoururent en voyant des lumières devant la maison.
Caïus voulait reprocher leur couardise à tous ces paysans, tant maîtres que serviteurs. Il s'en abstint pourtant en observant la stupéfaction qui se marquait sur leurs visages à la vue du brigand.
L'effroi du surnaturel les excusait.
Quelques-uns, des plus simples, doutaient même encore. Pour achever de les convaincre, le gallo-romain ordonna de jeter sur le corps du faux démon-sanglier un baquet d'eau et de frotter sa peau afin d'en enlever la couleur.
Or, cette douche copieuse eut pour effet de ranimer le bandit que l'on croyait mort et qui n'était qu'évanoui.
Mais son charme était rompu. Les servi se précipitèrent sur lui. Caïus dut s'interposer pour les empêcher de l'ccharper.
— Ne le frappez pas ! Contentez-vous de le maintenir. Je vous défends de le tuer !
Quoique bien blessé, par la pierre de meule, car du sang coulaJt d'un des côtés de sa tête, le voleur se débattait furieusenient. Six esclaves ne suffisaient pas pour l'immobihser.
Il fallut le rouler dans un grand manteau et le ligotter du haut en bas comme un faisceau pour le réduire à l'impuissance.
Dans cet état, ïvorixus le fit attacher sur un cheval de la ferme pour le transporter à l'ergastulum de la villa rustica.
En route, chevauchant à côté du bandit et suivi d'Atémaric ainsi que de plusieurs esclaves de sa ferme, Caïus interrogea le prisonnier pour savoir s'il avait des complices et où ils se cachaient, mais toutes ses questions furent vaines, le blessé ne prononça pas un seul mot.
Le lendemain, de bonne heure, Caïus Ivorixus apprit à son père la capture du voleur des fermiers. Mais il n'eut pas le temps de le renseigner complètement sur les détails de cette prise parce que l'on informa presque aussitôt le sénateur de l'arrivée de l'évêque Flavus à la villa rustica.
— Nous nous occuperons de ce bandit plus tard ; descendons d'abord à la chapelle, dit Marcus.
Au moment où le sénateur, et son fils arrivèrent à la villa rustica, une foule de servi et d'urbani, trop grande pour trouver place dans le petit temple du domaine, se massait devant son porche d'entrée, ouvert en grand.
Lors de son édification, à la fin du règne de Constantin le Grand, soixante et onze ans plus tôt, cette église abritait largement !es deux ou trois douzaines d'esclaves et d'affranchis, de colons et de fermiers de l'ager Surdiana qui s'étaient convertis au christianisme.
Mais l'évangélisation augmentant peu à peu le nombre des croyants de la nouvelle religion, le sanctuaire domanial était devenu insuffisant.
Néanmoins, plus de la moitié des dépendants du sénateur restaient encore païens parce que les bas ruraux, du commencement du V® siècle se montraient plus attachés aux vieux rites que séduits par le Dieu abstrait des chrétiens et que Marcus Ivorixus, très libéral, ne faisait aucune pression sur leur conscience.
Si la foule, ce jour-là, se montrait beaucoup plus grande, cela résultait de la présence du vieil évêque Flavus ; la curiosité, plus que la dévotion, réunissait devant la chapelle presque toute k familia des Ivorixus.
En présence de cette grande affluence, le vénérable chef de la circonscription épiscopalo n'hésita pas à transporter le siège de la cérémonie devant le porche de la chapelle, où l'un des lecteurs de TEghse d'Aureliani commença par lire un fragment de l'Evangile de saint Luc.
Quand cette lecture, écoutée respectueusement d'ailleurs, fut terminée, le vieil évêque se leva et rappela brièvement la passion de Jésus-Christ pour arriver, par cette transition prompte, à un dramatique récit des martyrs des premiers chrétiens gaulois de la communauté de Lugdunum (Lyon), à la fin du ii" siècle (177), sous le règne de l'Empereur Marc- Aurèle.
Il montra ces chrétiens accablés par les calomnies des païens et traînés au Forum par une population furieuse, qui les accablait de coups et d'injures.
Il décrivit particuHèrement le courage de la frêle petite ^sclave Blandine, avec des accents qui émurent la foule, i:omposée en majeure partie d'esclaves de Marcus, de se? fermiers ou de ses colons.
Ces rustiques frémissaient aux détails des tortures énumérées par le vieux Flavus d'une voix gémissante et pénétrée, car il inspirait la foi par la sincérité de ses accents. Et l'on ne songeait pas à douter quand il disait que les bourleaux de Blandine, las d'avoir fait endurer à cette faible >erve maints supplices, dont un seul aurait dû la tuer, s'av^ouaient vaincus par la divine énergie de cette frêle créature.
Beaucoup de femmes, et bien des hommes aussi, pleuraient quand il arriva dans son récit à la description de l'exposition aux bêtes léroces dans l'amphithéâtre.
Envahis par un grand mouvement contagieux, tous les auditeurs de l 'évêque, et les païens eux-mêmes, se retenaient de gémir pour voir, par la parole évocatrice du p:é-
dicateur, Blandine lacérée de coups de fouets dans l'arène et chantant la gloire de Christos tandis que son sang et les lambeaux de sa chair arrachés par les lanières plombées des bestiaires parsemaient le sable du cirque.
Chacun se la représentait dédaignée par les tigres, les lions et les panthères, lancés contre elle ; puis enveloppée dans un filet et jetée à un taureau furieux qui s'acharnait sur son agonie radieuse sans parv^enir à l'achever ; jusqu'au moment où, pour en finir, on l 'égorgea.
Il était facile, après des tableaux si pathétiques, si bien faits pour exalter l'imagination simpliste, mais vigoureuse, de cette foule gauloise, de l'enthousiasmer par d'ardents appels de foi.
Marcus et Caïus, malgré leur culture, le clarissime poète en dépit de ses faiblesses païennes, éprouvaient tous deux l'entraînement général.
Ils ne s'étonnaient point de voir un certain nombre d'esclaves et d'affranchis, encore idolâtres, se jeter à genoux devant les prêtres et les diacres environnant Flavus pour leur demander la grâce de les christianiser.
Sans doute ils auraient été surpris, en revanche, s'ils avaient pu voir, au delà de la foule, qui la dissimulait à leurs yeux, Telleda, vêtue d'un humble costume d'esclave, qui sanglotait aux pieds du vénérable évêque.
Mais, passant du temps de la persécution des chrétiens de Lugdunum, à l'actualité la plus vive, le vieux Flavus annonçait l'imminente invasion des barbares du Nord-Est comme l'effet d'une influence divine destinée à châtier le trop grand nombre des païens endurcis de la Gaule. Or, cette façon d'interpréter les alarmants événements de la frontière du Rhénus cessait d'entraîner les deux nobles gallo-romains.
L'évêque profitait du trouble profond de son auditoire pour le frapper de terreur par la perspective d'une extermination totale de la Gaule, si elle ne se dressait pas, dans un élan de foi, pour convertir les barbares ; si elle ne se vouait pas au martjTe, comme Blandine, au 11 ^ siècle et
Ses saints compagnons : Maturus, Sanctus, le noble Attaîe de Pergame et l'évêque Pothin.
Dans l'assemblée curiale de la veille, à Aureliani, Marcus avait pu empêcher Aulus Venator et Quintus Domicius de troubler cette réunion par des passions religieuses qu'il jugeait fâcheuses pour l'organisation de la défense.
Là, au contraire, sur son propre domaine, dans sa propre familia, le prestige sacré du vieil évêque ne lui permettait pas d'intervenir. Il lui fallut entendre„sans protester, le chef de la communauté Aurehenne prêcher, au lieu d'une sage défense militaire contre les Vandales, une évangéhsation fraternelle de ces barbares !
Pour cesser de subir cette contrainte, dont souffrait encore plus que lui Caïus, il finit par s'écarter de la chapelle au moment où Fia vus, annonçant l'usurpation de Constantinus, le dépeignait comme un païen plus dangereux que les envahisseurs.
Tirant à part un acolyte, clerc d'ordre mineur de la suite épiscopale, il lui dit à voix basse :
— Je suis obligé de retourner à la villa urbana ainsi que mon fils.
a Excuse-nous, après l'office, auprès de Flavus et dis-lui que nous l'attendrons pour bénir notre repas et y prendre part quand il aura terminé ».
Après l'office religieux, le prêtre desservant habituel de la chapelle, suivant l'usage, montait de la villa rustica jusqu'à ^a villa urbana, où il acceptait l'hospitalité des Ivorix.
Flavus, en des circonstances analogues, avait fait de même, car il ne prêchait pas ce jour-là pour la première fois sur le domaine Saponaria.
Le sénateur et son fils l'attendirent donc pendant plus d'une heure et demie dans l'atrium de la villa, mais ce fut un diacre qui parut d'abord à sa place disant :
— Notre seigneur Flavus te prie de ne pas l'attendre davantage, car il est retenu par le grand nombre de païens de ta familia qui se convertissent dans la chapelle.
a Après son admirable prédication, nous avons prié longtemps, puis Flavus a fait le divin sacrifice et je vous apporte votre part des « espèces » sacrées.
« Communiez, priez, puis mangez sans attendre l'évêque; il montera quand il sera libéré de ses devoirs. »
Caïus et Marcus reçurent respectueusement les éléments bénis ; mais après le départ du diacre leur irritation contre le zèle apostolique de Flavus grandit.
En déjeunant, ils envoyèrent à plusieurs reprises des urbani s'enquérir de ce que faisait l'évêque.
L'office terminé, les païens qui voulaient se convertir entendus, Flavus s'était entretenu, leur dit-on, assez longuement avec l'ancienne esclave de la villa urbana : Telleda, qui avait surpris, la veille, tous les servi de la villa nistica en s'établissant parmi eux vêtue en simple urbana.
— En esclave ? Pourquoi vêtue en esclave ? fit Caïus.
— Je ne sais! répondit Marcus; c'est une folie ! J'ai dit à Telleda de se tenir désormais à la villa rustica en attendant des ordres que je voulais lui donner; mais je ne lui ai pas dit de s'habiller en esclave. Elle est affranchie et restera telle.
Cependant, un autre envoyé apportait une nouvelle encore plus curieuse : Flavus s'était fait ouvrir i'ergastulum de la villa rustica pour y visiter le supposé bagaude à demi assommé pendant la nuit précédente par Caïus.
A la demande de ce bandit, il l'avait fait conduire au balnaeum des servi et nettoyer, puis vêtir d'un costumé neuf et pa.nser par l'affranchi vétérinaire.
— L'a-t-il fait mettre ensuite en liberté ? s'écria Caïus, il ne manquerait plus que cela !
— Non maître, ton prisonnier est rentré dans I'ergastulum sans résistance. Il paraît que ce n'est pas un bagaude. L'évêque dit que c'est un Vandale égaré .dans notre région.
— Un Vandale ?
Marcus et son fils cessèrent de questionner le serviteur parce qu'une des urbani accourait pour annoncer enfin l'arrivée de Flavus.
A peine entré, l'évêque marqua les sentiments qui l'animaient par la rigidité de son attitude et en refusant d'avance la place d'honneur que Marcus lui désignait déjà du geste auprès de lui.
— Salut, je te remercie, mais j'ai partagé le repas en commun des servi de ton domaine.
— Quoi ? tu nous a préféré la familia ?
— A l'exemple de Jésus- Christ, ses représentants sur la terre doivent préférer les humbles aux puissants, répondit Fia vus tandis que les urbani s'écartaient et quittaient la salle par discrétion.
— Tu n'as pourtant pas toujours dédaigné ainsi notre hospitalité.
— Nous entrons dans une période de crise pendant laquelle toute faiblesse serait un péché mortel et ce n'est pas pour partager ton festin mais pour t'exhorter à la pénitence, Marcus, que je viens à toi.
— La pénitence ? pourquoi ?
— Quoique chrétien, tu vis en idolâtre ! Tu encourages le paganisme par ton attachement secret aux faux dieux !
« Tout est jouissances profanes dans ta villa urbana, où ton balneum, servi par des urbani licencieuses, est une honte ; un crime contre la chasteté.
— Ton zèle apostolique, Fia vus, te fait imaginer à tort de la licence où il n'y a qu'une admiration innocente et légitime de l'Art et de la Beauté.
— Sont-ce des admirations innocentes que tes poèmes erotiques scandaleux qui pourrissent les âmes jusqu'à Rome au siège de la chrétienté ?
— Ces œuvres anciennes...
— ... Sont-ce de légitimes unions, celles que tu formes, par une luxure immonde, avec une affranchie comme Telleda et avec des esclaves vouées à la prostitution par leurs maîtres indignes ?...
— ... Flavus I
— ... Et c'est au moment où îe ciel châtie la Gaule
païenne par une invasion de barbares que tu donnes l'exemple de la débauche !...
— ... Arrête, Flavus ! s'écria le sénateur, outré, ce n'est pas devant mon fils que tu dois te permettre des critiques de ce genre. . .
— Rappelle- toi, Gaulois, que saint Ambroise, à Milan, devant la cour impériale et le peuple, refusa l'entrée de l'église au grand empereur Théodose et que ce César, respectant la pénitence imposée, s'inclina.
— Théodose acceptait volontairement d'expier ainsi le crime d'avoir fait massacrer sept mille révoltés grecs. Moi, je n'ai commis aucun crime et si ma conduite privée n'est pas plus exemplaire que ne le fût celle de bien des prêtres, celle de plusieurs évêques aussi dont tu connais les noms, je ne prêche pas à des Gaulois de tendre la main aux barbares ; je n'institue pas le triom.phe d'une croyance sur l'extermination d'une nation !
— Ton orgueil t'égare. La Gaule est incapable de résister aux barbares. La foi seule peut la sauver, si elle sait convertir ses envahisseurs en les baptisant par le sang de ses martyrs.
« Abandonne tes domaines et tes biens, Marcus ! Fais-toi l'apôtre du Christ. Sache courir au-devant des supplices et des lions de l'amphithéâtre comme j'y vais courir moimême et que ton fils te suive ou te précède dans ce glorieux sacrifice ; votre salut éternel est à ce prix !
— Abandonner la défense de la Gaule ? s'écria Caïus, qui songeait à Nammia.
— Auprès de la chrétienté, ce lambeau du royaume de Dieu n'est rien !
— Cesse de prêcher ainsi, reprit Marcus Ivorixus, à bout de patience, sur ce point là tu chercherais en vain à nous convaincre. La Foi ne me fera pas trahir l'empire galloromain !
— Je suis chrétien, comme mon père, reprit Caïus et c'est comme chrétien, autant que comme gallo-romain que je
donnerai ma vie pour refouler les Vandales et les Alains idolâtres.
— Allez donc vous joindre tous deux au païen Constantinus, qui se précipite à la mort avec ses légions de Bretagne !
(( Allez pactiser avec cet usurpateur, suppôt de Satan, contempteur de l'Eglise, disciple des faux dieux, tandis qu'il entre en prescripteur de Jésus dans la cité d'Aureliani ! Après cet acte décisif, ni moi, ni les miens nous ne remettrons plus les pieds dans vos domaines et nos sanctuaires vous seront fermés comme ils le furent à Théodose ! »
En disant ces mots, le vieil évêque montrait du doigt par les larges baies de la salle, ouvertes sur la campagne, du côté de la route de Turones, des cohortes de fantassins et des alœ de cavalerie, dont les armures étincelaient au loin tandis que les sons affaiblis des trompettes guerrières arrivaient, intermittents, avec des bouffées de brise.
— Constantinus à Aureliani ? fit Caïus stupéfait. Flavus,se retirant sans saluer les Ivorix,et sans détourner
la tête arrivait près de la porte, où, le suivant des yeux, Marcus aperçut Telleda vêtue en esclave.
— Que fais- tu là ? lui dit-il sévèrement. Pourquoi ces habits d'esclave lorsque tu es affranchie ?
— Maître, je viens te dire adieu !
— Adieu ? t'ai- je chassée ?
Marcus s'avançait, irrité, vers la belle helvétienne, qui s'agenouillait à demi.
— Laisse cette femme, fit, en s'interposant, Flavus, elle s'est consacrée à Dieu ; elle s'est consacrée au martyre ; c'est désormais l'épouse de Christos ; elle est à moi.
Sa main pastorale posée sur la tête de Telleda, tout à fait à genoux, affirmait par ce geste la prise de possession sacrée de l'Eglise. L'affranchie, vouée au martyre, était désormais intangible.
Marcus-Octavius-Ivorixus s'inclina.
l'usurpateur
Le vieil évêque, suivi de Telîeda, redescendait vers la villa rustica du domaine où ses prêtres, ses diacres et ses clercs d'ordre mineur, attendaient son retour.
Quand il eut dispam derrière les bâtiments annexes du prsetorium, réservées aux urbani, le sénateur se retourna vers son fils et lui dit :
— Ne crois-tu pas qu'il faut, à présent, aller à Aureliani ?
— J'allais te le proposer.
— Mais, dans la ville, nous allons nécessairement voir Lucius Priscus. Ne crains-tu pas de te rencontrer avec lui ? Ou bien pourras-tu rester calme et maître de toi en sa présence ?
— Le vice-proconsul est plus à plaindre qu'à blâmer. Je n'ai pas à le craindre, et son malheur excuse ses soupçons.
Marcus ne répondit rien. Il voulait attendre des démxonstrations plus positives pour manifester ses sentiments, et dissimula le grand soulagement qu'il éprouvait à cette répartie de Caïus, parce qu'elle révélait bien la quiétude de sa conscience à l'égard du meurtre de la pauvre Apollina.
Peu après, le sénateur et son fils quittaient, à cheval, la \nlîa urbana et se dirigeaient vers le pont du Liger, suivis d'une petite troupe de six affranchis, anciens soldats, remplissant auprès de îvlarcus, dans les cérémonies officielles, la fonction de garde d'honneur.
Derrière ce premier groupe, une dizaine d'esclaves, à pied,
environnaient le voleur de fermes, enchaîné, que le sénateur avait décidé de livrer au Comites-vice-proconsui pour qu'il décidât lui-même de son sort.
Le pont franchi, les Ivorixus trouvèrent la ville occupée militairement par les légions de Constantinus.
Une garde, affectée à ceti e T.orte, comme aux autres entrées d'Aureliani, les laissa pourtant pénétrer sans observation.
Au milieu d'une foule de soldats et d'habitants, car tout Aurehani désertait sa demeure pour voir et s'informer, ils arrivèrent, traversant des groupes plus ou moins nombreux et compacts, jusqu'à la place du paiatium proconsulaire.
Un double cordon de cohortes armées contenait le peuple en dehors du milieu de cette place, laissé libre, pour une assemblée commencée avant l'arrivée de Marcus et de son fils.
Devant la belle colonnade et les six marches d'accès au prsetorium, la ctirie, cette assemblée de magistrats de la cité, rangée sur trois rangs, en arc de cercle, siégeait presque au complet.
A gauche, mais en avant de cet arc, le vice- proconsul Lucius-Valentinus Priscus, assis sur un haut siège d'apparat, ayant derrière lui les principaux dignitaires de son proconsulat, faisait face à Constantinus, debout devant un autre siège analogue à celui de Priscus.
Le chemin suivi par les Ivorixus, dans la principale avenue d'Aureliani, les amenait derrière le Légat de César.
Là, le double cordon de cohortes romaines les arrêta, tout d'abord.
Puis, un centurion vint à leur rencontre, leur fit franchir le cordon de soldats, en reconnaissant qu'il avait en sa présence des personnages importants, mais les retint en arrière du vice-proconsul et de ses auxiliaires, en attendant de les mieux placer, pour ne pas troubler l'assemblée et la foule, qui écoutaient avec avidité, dans un impressionnant silence, l'âpre discussion engagée entre Constantinus et le Légat de César.
^'usurpateur 133
— Tu manquerais de sincérité, s'écriait le magisfer milî' fum des îles de Bretagne, en disant que je te lais violence.
« Maître de la ville, par la force des armes, — suprême loi, - — il ne tenait qu'à moi de prendre possession du prastorium.
«■ Je t'y laisse, au contraire, et si j'ai réclamé ta présence à cette assemblée, où l'on te rend les honneurs qui te sont dus, c'est parce qu'il importe que la curie se prononce devant toi et devant la foule des citoyens sur les. mesures que je prends.
— Et comment peux-tu prétendre ne pas me faire violence lorsque tu viens de Bretagne en usurpateur ?
« C'est sans ordres de notre Empereur, le divin Honorius, que tu as quitté les îles pour envahir nos provinces avec tes légions; tu l'as reconnu tout à l'heure toi-même.
« Tes soldats t'ont acclamé empereur ; tu ne l'as pas démenti.
« Pour l'occupation militaire de cette ville, tu invoques la force, et non le droit.
« De ta seule autorité, tu réunis la curie ; tu ordonnes que l'on m'amène ici. Tout est arbitraire ; tout est illégal ; tout est usurpation, dans tes actes ; n'attends pas que je les approuve et les ratifie. Devant ces magistrats, devant cette foule de citoyens, je proteste, au nom de l'Empereur, dont j'ai Vimperium, contre toi et contre tout ce que tu fais.
« Tu pourras me faire trancher la tête, mais tu ne me fera pas traliir notre maître.
— Bien, reprit Constantinus. Ta protestation est entendue de ^-ous, comme de mioi-mcme.
« Je ne t'ai pas demandé, d'ailleurs, une approbation qui ne m'est point nécessaire.
« Je n'ai que faire de ta vie et je n'ordonnerai rien contre toi.
« Tu es dans ton rôle civil en protestant au nom d'Honorius, qui t'a fait comités civiiatis de cette province, comme je suis dans mon rôle militaire en intervenant pour défendre la Gaule contre les barbares.
134 ^^ JOUISSANCE GALLO-ROMATNE
— En Bretagne tu serais dans ce rôle, mais ici, hors de tes îles, tu n'es qu'un usurpateur !
— Pas encore.
— Tu l'es, du fait de ton initiative, comme de t'être laissé nomm.er souverain.
— Non ! Sache distinguer. Légat de César, entre les vœux de mies légions et moi.
« Je ne porte pas les insignes du Pouvoir suprême.
« Ce n'est pas comme imperator que j'agis maintenant; c'est comme chef militaire.
« Je ne te retire pas ton vice-proconsulat ; je te le laisse. Et si, plus tard, je succède à Honcrius, tu ne seras pas, auprès de moi, en disgrâce.
« Usurpateur î Tu fais sonner ce mot comme une fanfare... et tu sais pourtant combien sa valeur est relative !
« Usurpateur ! Julien le fut quand ses soldats, près de Lutèce (Paris), le saluèrent du titre d'Auguste; et, plus tard, ceux-là même qui incitaient l'empereur Constance à combattre son usurpation, involontaire, lui confirmèrent servilement le Pouvoir.
« Calcule combien de Césars furent d'abord des usurpateurs, de Magnence à ViteUius, sans remonter jusqu'à Julius César, monarque effectif sous l'apparence du gouvernement sénatorial de la République.
« De l'usurpation au gouvernement légitime, il n'y a que la différence d'une consécration conventionnelle.
« Mais il ne s'agit pas à présent de l'Empire : Honorius laisse la Gaule sans défense. Toi, sans mission militaire et craignant de sortir de tes attributions, en organisant une résistance, tu attends stoïquement à ton poste les barbares qui t'égorgeront sans doute en ton prétoire. Moi, j'ose assumer la responsabilité de la bataille, et je cours au devant de l'invasion.
« Je défends le sol Gaulois avant de me demander si l'empereur me récompensera de cette initiative ou ù elle me coûtera la vie.
LUSURPATEUR I35
« Les barbares vaincus, refoulés, j'aurai le loisir d'examiner si la puissance d'Honorius sera capable de conserver le fruit de cette délivrance, ou si le salut de l'Empire exige que je porte le poids de cette tâche.
« Je ne demande pas à la curie d'Aureliani d'approuver mon entreprise, puisque je la poursuivrais contre elle, au besoin, si elle la condamnait. Je l'invite seulement à décider si elle adopte ton expectative par excès de respect pour le souverain qui l'oublie, ou si elle est déterminée à organiser proraptement sa défense.
« Dans le premier cas, je laisserai ici un duc militaire et des cohortes auxiliaires qui assureront cette défense. Mais ce duc gouvernera la cité.
« Dans le second cas, confiant en l'honneur et le courage des magistrats d'Aureliani, j'aurai la satisfaction de ne pas amoindrir les forces dont je dispose pour combattre les barbares, et je ne laisserai pas un homme ici.
« Sachez d'ailleurs que Bajocasse (Ba3^eux), Lexovii (Lisieux), Eburovices (Evreux), Sagii (Séez), Carnutes (Chartres), Cenomani (Le Mans) et Turones (Tours) organisent elles-mêmes la résistance, comme les villes voisines de la frontière du Rhénus, qui m'appellent à leur secours.
« Délibérez et donnez-moi réponse séance tenante. »
— C'est à la curie de répondre, répliqua Lucius Priscus. Alors, sans consulter ses collègues, Titus Secundus, le
do3'en de la curie, répondit :
— Nous n'avons pas attendu ta demande et l'exemple des cités que tu viens de nommer pour prendre la résolution de résister aux envahisseurs de toutes nos forces.
« Lucius Priscus, Légat de César, tout en nous laissant la responsabilité de cette entreprise, ne l'a pas blâmée, et nous som.mes convaincus qu'en conscience il l'approuve.
« Enfin, nous réunissons depuis deux jours des recrues, nous faisons préparer des armes, nous examinons l'état des fortifications de la ville, et nous avons déjà désigné pour commander nos troupes improvisées le plus digne de notre
confiance: CaÏLis, fJs de Tslarcus-Octaviiis-Ivonxus, qui vient d'-iniver avec son père, sénateur clarissime romain.
Le vieux Titus Secunclus désignait de la main le groupe des Ivorix et de leurs gens, placés derrière l'entourage du vice-proconsul.
Marcus, entraînant son fils, s'avança, entre le Légat de César, et le magisier miliUwi, dans l'espace vide assez vaste qui séparait ces deux personnages.
Les affranchis formant leur petite garde d'honneur restèrent derrière le vice-proconsul, mais les esclaves qui enveloppaient le prisonnier chargé de chaînes crurent devoir suivre leur maître avec le captif.
— Je te salue, Marcus, dit le chef militaire au galloromain, et je salue ton fils.
« Ton nom, célèbre, m'est connu depuis longtemps. La cité d'Aureliani ne pouvait pas fixer son choix sur une famille plus digne que latienne... mais quel est cet enchaîné qui vous suit?
Marcus se retourna et vit avec mécontentement le mouvement des esclaves.
Pourtant, puisqu'ils étaient là et puisque Constantinus l'interrogeait sur le supposé Bagaude, ou vandale, il était trop tard pour les envoyer en arrière.
— C'est, dit-il, un vagabond, un voleur inconnu qui pillait les fermes de notre domaine. Mon fîls, la nuit dernière, l'a saisi au moment où il s'était introduit dans une de ces fermes par escalade et par effraction.
' « Nous l'amenons au vice-proconsul pour qu'il prenne à son égard les mesures qu'il jugera nécessaires. »
L'un des officiers supérieurs de Constantinus qui, comités et duces, se tenaient derrière son siège, comme les hauts fonctionnaires du Légat de César se tenaient derrière et autour du sien, s'avança et s'écria en désignant le captif :
— Comment ? lui ? cet homme, un inconnu ? un voleui de fermes ? C'est une erreur !
« ... Et c'est toi, jeune homme, qui l'a saisi ? Tu n'étais assurément pas seul?
L USUKPATEUK I37
Cette dernière question du comités, s'expliquait d'ellemême, car le prisonnier, dépassant de beaucoup la taille des plus grands hommes, si nombreux, réunis sur la place, montrait une stature d'Hercule en harmonie avec sa hauteur.
— Mais si, j'étais seul, quand je l'ai abattu, répondit en souriant Caïus. Plus tard, en revanche, quand il s'est ranimé, il a fallu beaucoup d'esclaves pour le maintenir.
Constantinus regardait avec satisfaction le fils de Marcus. Il remarquait que sa prise faisait autant d'honneur à son courage qu'à sa force ou à son habileté.
Néanmoins, sans l'en féliciter, il se retourna vers le Comités militaris qui s'étonnait.
— Pourquoi dis-tu que cet homme n'est pas un voleur ? Le connais-tu donc ?
Le comités, d'origine barbare, s'écria aussitôt :
— Comment ne le connaîtrais-] e pas? Il est né, comme moi, parmi les Vandales ; c'est le fameux chef de bande Argeste! »
Un murmure de surprise et de curiosité parcourut le groupe des hauts officiers de Constantinus, qui s'avança luimême d'un pas pour mieux considérer le prisonnier.
Argeste s'était rendu fameux, en effet, comme jadis le germain Charietto, sous le proconsulat de Julien, peu après la moitié du siècle précédent, par l'audace et les succès de ses entreprises sur la frontière rhénane. Mais au lieu d'opérer seul, comme ce Germain au début de ses exploits, il commandait une horde de quelques centaines de barbares si résolus qu'on n'avait jamais pu les vaincre.
— Es- tu vraiment Argeste ? demanda Constantinus au prisonnier.
— Puisque l'on m'a reconnu, répondit celui-ci, en un latin assez correct, je n'ai plus à le dissimuler.
En avouant sa j)er5onnahté, le captif cessait d'affecter l'indifférence et la rusticité presque stupide qu'il avait montrées jusqu'alors. Il se redressait et ses yeux brillants d'audace justifiaient son renom.. Un sourire d'ironie et de défi errait sur ses lèvres.
138 LA JOUISSANCE GALLO-ROxMAîNE
— Mais comment te trouves-tu là ? Volais- tw vraiment dans les fermes du sénateur Ivorixus ?
Avec une sorte de forfanterie, Argeste raconta brièvement, et sans détours, les causes de sa présence et de son isolement presque au cœur de la Gaule.
Or, comme ce récit se rapportait de la façon la plus directe à l'invasion barbare, qui causait tant d'alarmes, on écoutait ses paroles avec un silence absolu. On suivait ses moindres gestes et les expressions de son visage avec une attention intense.
Marcus et son fils n'étaient pas les moins curieux auditeurs du barbare, et Lucius. Priscus lui-même se penchait sur son siège pour mieux voir et mieux entendre le vandale.
— J'étais parti d'Argentoratum (Strasbourg actuellement) dit l'hercule enchaîné, avec quatre cents de mes compatriotes mélangés l'Alains, de Suèves et de Huns. Il y avait m^ême parmi nous des nomades de l'extrême Asie qui ont la face jaune.
« Nous devions faire une incursion à travers les provinces du Nord jusqu'à l'Océan germanique (la mer du Nord) et c'est un Germain qui nous conduisait, parce que nous ne connaissions par les routes.
» Nous allions de nuit seulement, et par très petits groupes, ne nous réunissant, à des appels convenus, que pour des actions exigeant le nombre.
» En peu de jours, nous sommes arrivés de cette manière faisant de grands butins sur tout le parcours, jusqu'à un endroit qui doit être situé entre Senones (Sens) et Autessiodunum (Auxerre).
)) Là, seulement, j'appris, en constatant que j'étais presque à l'opposé de la direction où je croyais être, la conspiration faite contre moi.
w Notre guide germain était un traître d'accord avec toute ma troupe pour m'amener au milieu de la Gaule et m'y abandonner.
l'usurpateur 139
» C'était le moyen imaginé, poiir se défaire de moi, par ces lâches, qui n'auraient pas osé tenter de m'assassiner.
)) Ils comptaient qu'abandonné par eux au centre de cette province romaine, je ne saurais pas revenir au Rhénus et que je finirais par être découvert et tué par vous.
)> Ils ont réussi, puisque je suis en votre pouvoir.
— Tu n'as donc pas essayé de les rejoindre ?
— Je me suis lancé dans ce but sur une trace qu'ils avaient laissée. Mais il était difficile de la suivre de nuit ; et j'étais obligé de me cacher pendant le jour avec les deux femmes qu'ils m'avaient laissées.
)) Du reste, la trace était une fausse piste. Elle m'a conduit auprès de cette ville, et je n'ai eu d'autre ressource que de nous cacher dans le bois près duquel sont les fermes.
» De là, j'allais, la nuit, tantôt seul, tantôt avec mes femmes, dérober des vivres, puisque nous n'avions plus de provisions.
— Le corps noirci, enveloppé de peaux de sanglier et la têie masquée par une hure de cet animal, fit Caïus.
— Oui ; cela effraj^ait les fermiers et je n'avais pas besoin de les tuer pour prendre ce qu'il nous fallait. «
Quelques-uns des officiers de Constantinus sourirent de ces derniers détails. Mais l'assemblée curJale, les habitants d'Aureliani, le Légat de Césir et le magister militmn ne s'arrêtaient pas au côté burlesque de cette aventure, en songeant avec émoi que plusieurs centaines de barbares — divisés il est vrai — pouvaient parvenir jusqu'à l'ancienne Celtique, sans rencontrer d'obstacle dans leur incursion.
— J'ignorais, dit Marcus, en se retournant vers Lucius Priscus, que le prisonnier était d'une telle importance.
» Il avoue ses larcins dans nos fermes. Il se reconnaît ennemi de la Gaule ; ce qui est encore infiniment plus grave. Tu apprécieras s'il convient de le laisser en vie ?
Le Légat fit un geste correspondant à l'indifférence qu'il voulait exprimer.
» S'il est considéré comme prisomiier de guerre, cela ne me regarde plus ; c'est à l'usurpateur de décider de son sort. Argeste, toujours arrogant, reprit à haute voix :
— Faites de moi ce que vous voudrez ; ma mort sera bientôt vengée. Je précédais de peu six cent mille combattants qui vont fondre sur vous et que vous n'arrêterez point parce que vous ne connaissez pas leur manière de faire la guerre.
— Tu mens ! Il n'y a pas trois cent mj'lle vandales et suèves dans tout le Nord, s'écria le Coniiies de Constantinus qui avait reconnu Argeste.
— Et les Alains ? Et les Huns ? Et les asiatiques jaunes ? Je ne dis pas assez en évaluant à six cent mille vos exterminateurs ! répliqua le prisonnier.
» Il n'y aurait qu'un moyen de les arrêter : ce serait de les opposer les uns aux autres, et vous n'en êtes pas capables.
— Cet Argeste voit assez juste, dit à demi- voix Constantinus au Comités vandale.
Le captif avait l'oreille fine. Il comprit à demi l'approbation du chef des légions de Bretagne et reprit en s'adressant directem^ent à lui :
— Tu peux concevoir, étant soldat, que la mort n'épouvante pas un homme qui la brave sans cesse ; que je meure par toi aujourd'hui, ou demain par quelqu'autre, c'est chose prévue !
« Mais j'aimerais à rendre d'abord cent mille fois, à ceux qui m'ont trahi, le mal qu'ils ont voulu me faire.
« A cause de cela, plutôt que de te défaire de moi, lorsque je suis devenu peu redoutable, tu serais plus habile en m'employant à conduire quelques cohortes contre ceux dont il me plairait de tirer vengeance... et m^ême, en essayant de désunir, par mon entremise, les peuples qui vont vous écraser.
— Quelle garantie aurais-je de la fidélité de tes services ? répondit Constantinus en haussant les épaules.