‹ La Jouissance gallo-romaineChapitre 18 sur 24 · RECONCILIATION · texte numérisé non relu

RECONCILIATION

— Ne crois-tu pas, dit Caïus à voix basse, en s'adressant à son père, que cette acceptation des propositions d'Argeste est un peu dangereuse ?

— C'est selon la surveillance que Ton exercera sur lui et la circonspection avec laquelle on suivra ses conseils.

« L'empereur Julien, lorsqu'il n'étedt encore que proconsul chez nous, adopta de même le germain Charietto et n'eut pas à le regretter.

En répondant à son fils, le sénateur quittait le milieu de la place et le groupe de Constantinus pour aller se placer au milieu de la cime.

L'usurpateur, revenant au règlement des questions relatives à la guerre, exposait aux magistrats de la cité les mesures qu'il avait prises, d'accord avec les villes décidées à la résistance, en ce qui concernait les contributions qu'elles devaient lui fournir.

C'était là une sorte de travail ardu et minutieux. Il occupa une forte partie de là moitié du jour.

Par devoir administratif, le Légat de César, tout en y restant complètement étranger, le faisait suivre et noter avec le plus grand soin par ses auxiliaires, afin d'en rendre compte à l'Empereur.

Au soulagement général, cette besogne s'achevait enfin, lorsque retentit le bruit de la galopade de l'escorte d'Argeste qui ramenait le captif vandale à cheval, et ses femm.eo. dans

RÊCONCiLiATION 143

un chariot emprunté à la villa rustica de l'ager Saponaria.

Les deux femmes, très parées et couvertes de bijoux dont elles s'étaient ornées dans le char, pendant la route, n'excitaient pas moins la curiosité que le captif.

Brunes toutes deux, jeunes et belles, elles se ressemblaient beaucoup. Mais une récente blessure, presque sanguinolente encore, déparait leurs visages : l'une avait eu l'œil droit crevé, ou arraché ; à l'autre, l'œil gauche faisait défaut de la même manière.

Quant au vandale, revêtu de son costum.e de guerre, fort brillant, malgré ses chaînes, il gardait une hère attitude sur son cheval, harnaché à la mode barbare.

Tandis que, derrière lui, ses femmes, qu'il ne regardait pas, descendaient du char pour aller se placer, sur un geste d'indication fait par le duc militaire, vers le siège du proconsul, en face la curie d'AureHani, Argeste s'arrêtait au milieu de la place, à égale distance entre Constantinus et Lucius.

Ce dernier ne donna d'aboM aucune attention aux femmes éborgnées, qui se plaçaient plus près de lui, parce que le vandale absorbait complètement ses réflexions et ses regards.

Le cheval, harnaché à la mode barbare, qu'il montait, lui appartenait assurément. Or, ce cheval était noir. Et Lucius Priscus le remarquait au moment même où le retour d'Argeste lui rappelait qu'il se cachait depuis quelque temps, avec des femmes, dans le bois de l'ager Saponaria désigné par le berger Durnacus.

Frappé de surprise par le rapprochement de ces détails, qui se faisait tout à coup dans son esprit, le vice-proconsul se dressait involontairement et se penchait du côté du vandale, qu'il interrogea, d'un élan irréfléchi.

— Argeste ? Est-il à toi, le cheval que tu montes ?

— Oui, répondit le vandale, flatté de cette question, car son cheval était une superbe bête.

Lucius Priscus, se ressaississant alors, regretta la brusquerie de son mouvement.

Il recula vers son siège et revit, en se retournant, les deux femmes d'Argeste.

Leurs blessures, bien plus affreuses de près qu'à distance, l'auraient porté à détourner d'elles ses yeux.

Mais, en les considérant, il remarqua, presque en même temps, qu'elles portaient au cou, aux oreilles, aux bras, des colliers, des boucles, des bracelets qui lui rappelaient les bijoux d'ApoUina.

D'un mouvement encore plus irrésistible que le précédent, vers Argeste, il s'élança vers les deux mutilées, tentant alors trop tard de se reculer et d'enlever ces parures, que le Légat touchait et reconnaissait définitivement.

— Emparez- vous de ces femmes ! dit-il brusquement à ses auxiliaires.

Puis, se tournant vers le chef des légions :

« Magister militum, ce vandale est l'assassin d'une romaine qui résidait à côté d'Aureliani ! Je le reconnais au cheval qu'il monte et aux bijoux de la victime portés par ses femmes! En conséquence, je revendique, à présent, la possession de ce criminel et de ses complices, au nom de Vimpcrium.

Lancées d'une voix très animée, ces paroles produisirent un grand effet, sur tous, car depuis la veille, on connaissait enfin dans la ville, par les voyageurs massiliotes remis en hberté, par les esclaves de l'ager Surdiana, par les obsèques d'Apollina, chrétienne, ensevelie avec les prières du clergé, l'attentat commis contre elle et contre sa coiffeuse Placida.

— Est-il vrai, demanda Constantinus au vandale, que tu as commis le crime dont le Légat de César t'accuse ?

Argeste sourit dédaigneusement.

— Je n'ai tué personne, répondit-il.

« Dans une villa, où j'ai pénétré, une esclave, effrayée à ma vue, s'est enfuie en criant. Elle est tombée du haut d'un escalier, et s'est peut-être tuée dans sa chute ; je n'en sais rien.

<s II y avait une autre femme- Je l'ai emportée parce qu'elle était belle ; mais je ne l'ai pas tuée.

RÉCONCILTATION I45

— I] ment! Cette romaine a été trouvée sur la route de Turones étranglée par une lanière de cuir, riposta le Légat.

— Ce sont mes femmes qui l'ont étranglée en mon absence, par jalousie, et qui l'ont portée ensuite sur la route.

« Elles m'ont conté d'abord que la belle s'était enfuie pendant que je chassais dans le bois pour le repas du matin, relais j'ai bien vu qu'elles me trompaient.

« Alors je les ai attachées; je les ai forcées à m'avouer cette sottise, et, pour les en punir, je leur ai ôté à chacune un œil.

« Si vous trouvez que ce n'est pas assez, vous pouvez les faire périr à leur tour ; je n'y tiens pas !

« Hunila et Pipara sont deux mauvaises sœurs d'un des partisans qui m'ont trahi.

« Pour l'esclave qui s'est tuée elle-même en tombant de l'escalier, si vous jugez que j'ai causé sa mort, je paierai la somm.e à laquelle vous l'estimerez.

— Si ce misérable n'a pas tué lui-même la femme qu'il a enlevée, reprit le Légat, il l'a violée et il est indirectement la cause de sa mort. Je le réclame pour en faire justice, ainsi que de ses deux complices !

— Je te l'abandonnerais volontiers, répondit Constantinus, s'il ne m'était pas utile.

« ]\îais puisque son concours nous est nécessaire, il faut t'incliner devant les besoins de la défense de tous.

« Il payera d'ailleurs le prix du sang.

« Quant à ses femmes, je te les abandonne. Fais-en ce que tu voudras. »

Par le mmrmure d'approbation de la curie et de la foule, le vice-proconsul comprit qu'il insisterait en vain.

Les magistrats d'Aureliani, comme les citoyens de la cité, ne voyaient dans les deux victimes que deux esclaves, ou une esclave et une affranchie, car on n'était pas bien fixé sur la position sociale d'Apollina.

Or, l'intérêt des services que pouvait rendre le fameux Argeste l'emportait trop considérablem.ent sur celui qu'excitaient les deux mortes, inconnues de tous.

146 LA JOUIvSSANCE GALLO-ROMAINE

— Je garderai donc ces femmes, ût Lucius Priscus d'une voix sourde.

Hunila et Pipara ignoraient la langue latine. Néanmoins, depuis que le vice-proconsul avait reconnu sur elles les bijoux d'Apollina, les deux sœurs barbares comprenaient bien qu'il devait parler de l'enlèvement et du crime.

Elles voyaient qu'Argeste restait enchaîné et supposaient qu'il allait expier, comme elles, le rapt et l'assassinat perpétrés.

Elles n'en doutèrent plus quand, levant, d'un geste, l'Assemblée, Constantinus salua le Légat, puis la curiale et fit signe aux officiers d'emmener le vandale, pendant que Lucius Priscus, de son côté, appelant les gardes de la police urbaine, leur ordonnait d'entraîner les éborgnées dans le prcstorium.

La place se vidait lentement. Discutant sur les faits impressionnants qui venaient de se succéder, les magistrats d'Aureliani se divisaient en petits groupes.

Lucius Priscus se rapprocha délibérément des . Ivorixus qui se dirigeaient vers leur escorte et leurs esclaves, restés à l'écart.

— Marcus, et toi surtout, Caïus, dit-il, d'une voix encore très altérée, me pardonnerez-vous les soupçons, si coupables, que, dans l'égarement de ma douleur, j'ai fait peser sur vous ? . . .

« Accepterez- vous l'expression de mes regrets ?... Voudrezvous croire que mon plus grand désir est de vous donner telle réparation qu'il vous plaira de me demander ?

— C'est de toi qu'il s'agit, Caïus, fit le sénateur-poète ; c'est à toi qu'il appartient, principalement, de répondre à "•".ucius Priscus.

— Tes doutes, Comités, ne pouvaient pas m'atteindre beaucoup. Je n'en ai souffert que dans la mesure où ils ont inquiété mon père.

« Ce trouble excepté, je te les pardonnerais de grand cœur, parce que je compatis à ton chagrin.

Page 1