‹ La Jouissance gallo-romaineChapitre 3 sur 24 · JUSTIFICATION V · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION V

quelles ils pourront recourir pour vérifier Texactitude de révocation réalisée dans Jouissance Gallo-Romaine.

Les auteurs anciens qui donnent des indications directes ou indirectes sur les Gaulois ou les Germains jusqu'aux invasions de barbares sont, dans un ordre chronologique approximatif : Posidonius, Strabon, Horace, Ovide, Tite-Live, Cicérox, Varron, Valléîus, Suétone, Jules César, Tacite, Pline, Juyénal, Columelle, Plutarque, Appien, Aulu-Gelle, Gaius, Tertullibn, Dion-Cassius, Héhodien, Vopiscus, Ulpien, Lactance, Claudien, {de belio Gothico)^ Orose, Sulpice- SÉvÈRE, Ausone, Symmaque, Salvien, Lampride, Trébellius Pollion, Ammien-Marcellin, Elchérius, Paulin de Nolk, Saint-Jérome, Sidoine Appolinaîre, Rutilius, Zozime, les chroniques de Prosper d'Aquitaine, de Prosper Tiro, d'iDACE et de Cassiodore, Grégoire de Tours, Jordanes, Paulin de Pella, Vincent de lerins et Mamkrtin.

A ces principaux auteurs, on peut ajouter encore quelques écrivains grecs ou latins de diverses époques comme : Denys d'Halicarnasse EuNAPE, Siculus, Flaccus, Sozomène, Olympiodore, Ph lostorge, Jules Capitolin, Warnefrid (Paul Diacre).

Mais il importe de consulter en outre : le Code Valentinien (Les Novelles), les Iiistitutcs, le Code Justinicii et le Code Théodosien, le Digeste, et notamment dans celui-ci, en outre des auteurs déjà cités, ScÉvoLA, Marcius, Paul, Cclsus, Pomponius et Hermojékien.

On trouve encore d'abondantes informations dans les Actes des Conciles (Bouquet), les Vies de Saints (Bouquet), dans la Notitia dignitatuni civilium quam militarium in partibus Orientis et Occidentis.

EusÈBE Procope {de bcllo Golhico, 560), Marius d'Avenche, Socratb l'historien ecclésiastique du v^ siècle, Isidore de Séville, dom Bouquet et dom Ruinart, continué par Le Blant, complètent la série des auteurs à consulter.

Parmi les modernes, Fustel de Coulanges: Les institutions politiques de l'ancienne France, tient la première et la plus importante place; à lui seul, il dispenserait de toute la série précédente, car il la résume d'une manière tout à fait définitive. On peut encore pourtant consulter, après lui, mais en s'inspirant de sa magistrale méthode critique, les ouvrages suivants :

Naudbt : Des changements survenus dans l'administration de l'Emf'ire. Bureau de la Malle: Economie politique des Romains. Giraud : Histoire du droit français. Baudi di Vesme : Les impôts de la Gaule à la fin. de C Empire romain. Guérard : Polyptiq'te d'Erminion. Laboulaye : Histoire du droit de propriété foncière. Wallon : Histoire de V esclavage- RÉviLLouT : Elude sur Vinstitution du colonat. J. Lefort : Histoire des contrats de location perpétuelle. Belot : Histoire des chevaliers romains. L. Rénier: Mélange d'Epigraphic. Renan: Histoire des origines du christianisme. Beugnot : Histoire de la destruction du paganisme en Occident. Hepfle: Histoire des Conciles (trad. Delarc). Duchesns : Cata-

logues épiscopaux ; Fastes épLcopaux de Tancienne Gaule. Imbart de la Tour : Les paroisses rurales. Marignan : La foi chrétienne au iv» siècle, et Becquet : La Gaule apant et après les invasions des Francs.

Enfin la récente Histoire de France de E. La visse, résume fort complètement les travaux allemands et suffit pour dispenser de les consulter d'autant plus qu'il faut se tenir soigneusement en garde contre l'esprit nationaliste qui les vicie presque tous.

D'une manière générale d'ailleurs, la connaissance de la vérité historique ne peut ressortir que de la comparaison judicieuse de

TOUS CES OUVRAGES ANCIENS ET MODERNES ENTRE EUX ; Sauf en Ce quI

concerne les travaux do Fustel de Coulanges, où cette comparaison a été faite par l'auteur lui-même avec une conscience et une clairvoyance au-dessus de tout éloge.

On remarquera sans doute qu'au premier abord cette abondante documentation, indispensable pour une évocation exacte, n'apparaît point dans le récit romantique de La Jouissance Gallo-Romaine, C'est en elfet, le caractère normal d'une évocation lorsqu'elle est, comme celleci, volontairement dépouillée de toute apparence pédagogique. Mais cet'e sorte de dissimulation de l'enseignement étant la condition qu'impose un but de large diffusion il fallait dans ce récit, se conformer, à ce point de vue, aux exigences rigoureuses du théâtre, qui ne tolère qu actions, décors, costumes, sentiments et caractères réunis dans des situations intéressantes. Il n'importe pas d'ailleurs que le lecteur sache que sa lecture lui a appris quelque chose, il importe surtout, au contraire, qu'il soit exactement instruit des choses du passé utiles à connaître sans avoir éprouvé la fatigue ou l'ennui d'une étude»

Qa!!o=RoniaIne

Dans le beau palatium ou prœtoriiim (palais) de la ville d'Aureliani, l'ancienne Cenabum gauloise (aujourd'hui : Orléans), le vice-proconsul romain : Lucius-Valentinus- Priscus se réveillait peu à peu, s'attardant, en ce réveil, a la béatitude d'une torpeur sensuelle fort agréable.

Lucius Priscus était riche et bien portant. Quarante années d'existence lui donnaient, sans alourdir sa prestance, une expérience de la vie qui lui faisait apprécier pleinement ses biens, sa noblesse et la haute situation qu'il devait depuis le commencem^ent de l'année, — depuis plus de sept mois, — au grand Empire romain.

Rome, qui paraissait encore maîtresse de l'univers à l'aurore du V^ siècle, l'avait envoyé à Aureliani,la principale cité de l'ancienne Celtique Gauloise, pour y remplir les importantes fonctions de Co^nites civitatis (comte de cité) comme Légat de César, et, ce vice-proconsulat lui donnait les pouvoirs les plus étendus.

Sauf la direction militaire, — d'ailleurs nulle au centre de la Gaule, puisqu'on ne trouvait alors des légions romaines qu'aux frontières, — le Comte avait dans ses attributions : l'administration de la Justice et des Finances, le contrôle des administrations locales, le recrutement des troupes, les Tra-

vaux publics, la répartition des impôts, la police et la direction des officiers et. soldats des polices municipales gauloises, pour le maintien de l'ordre, la répression des attentats et la recherche des criminels.

Par un caprice d'omnipotent, qui n'eût pas été toléré un siècle plus tôt, lorsque Rome n'était point encore disloquée par les désordres poHtiques de la fin de l'Empire, un des prédécesseurs du nouveau Légat transporta le siège du viceproconsulat de Turones (Tours) à Aui^eliani ; de telle sorte que le nouveau prcetorium édifié dans cette cité aux frais des sénateurs et des riches propriétaires auréliens, fut un palais neuf beaucoup plus beau que tout palatium du même genre.

Là, une foule de fonctionnaires, de commis, de secrétaires, d'agents, d'officiers, d'appariteurs et de serviteurs, en outre des affranchis et des esclaves, grouillait, prosternée dans l'adoration de Vimpérmni ou « pouvoir impérial » iihmité, dont Priscus se trouvait revêtu par délégation du Préfet du prétoire, proconsul général de la Gaule, de l'Espagne et de l'île de Bretagne (Iles Britanniques).

Mais Lucius-Valentinus-Priscus ne songeait point alors aux brillantes prérogatives de son impériuni, car, l'accoutumance en voilait déjà pour lui l'enchantement. Il ne méditait pas davantage sur l'indépendance incessamment croissante des nobles et riches seigneurs gaulois, tous devenus sénateurs romains ; indépendance qui faisait son impérium officiel plus apparent que réel. Il ne pensait même pas aux belles peintures murales qui décoraient sa chambre et sur lesquelles ses yeux, encore mi-clos, portaient des regards indifférents.

Il ne voyait, en effet, par la puissance évocatrice de la pensée, qu'une belle et riante figure de très jeune femme blonde, alanguie de volupté. Il ne songeait, dans son lent réveil, qu'à la déhcieuse soirée passée la veille auprès de son amoureuse Apollina.

Peu après la fin du jour précédent, jotir de Mars (mardi), jour des Ides d'Auguste (13 août), il s'était rendu, comme de

coutume, seul, à pied, en se dissimulant, par décence, à cause de sa haute situation, à la villa où résidait Apollina, près de la rive droite du Liger (la Loire), en dehors d'Aureliani, mais à courte distance de cette cité. Et, comme de coutume, ayant renvoyé ses serviteurs et ses servantes dans leur corps de logis, écarté du sien, Apollina, ce soir-là, impatiente, l'attendait, dès la nuit close, à l'extrémité de l'avenue, ombragée de treilles soutenues par des pilastres, qui conduisait au péristyle de sa « villa Adiana ».

Ayant reconnu le Comte, malgré l'obscurité nocturne, qui n'est jamais épaisse en pleine campagne et l'été à ciel découvert, elle courut, légère, à sa rencontre...

Et, refermant ses yeux, Lucius voyait encore, par la pensée, la svelte silhouette blanche de l'amante. Il se remémorait la bonne étreinte de l'accueil, sous les treilles de l'avenue. Le long baiser cueilli sur les lèvres, fraîches d'abord, de l'aimée... la souplesse de sa taille fine... et, nonobstant la frêle tunique de lin qui l'enveloppait, la douceur et la fermeté de ses formes si parfaites.

Quel soupir tendre, expression éloquente de sa longue attente, elle exhalait, frémissante, au terme de ce premier baiser passionné I

Un peu plus tard, assis, reposé, rafraîchi, dans l'atrium à portiques de la villa, près de Vimpluvium, où trempaient des flacons de vins de Grèce et d'Italie, n'avait-il pas été ravi de voir son impatiente, sous la molle et faible clarté des lampes suspendues aux portiques, rejeter son voile, abattre, en l'arrachant à demi, sa mince tunique, et, jaillir en quelque sorte de ces nuageuses étoffes, qu'elle piétinait, en lui reprochant tendrement de s'attarder à des contemplations inopportunes. Lucius souriait en revoyant le joli geste de défi qu'elle faisait, la rieuse fille... et comment elle s'enfuyait gracieusement, un peu confuse, feignant de craindre, vers l'hémicycle, plus sombre, du fond de cet atrium, où s'étendait un vaste lit de repos.

A présent, faisait-il déjà grand jour ; le soleil brillait-il

depuis longtemps ? Lucius ne voulait pas le savoir et refermait ses yeux pour évoquer des rires nerveux, aigus, perlés, qui lui rappelaient d'exquis prolégomènes ; et les larmes de joie de sa belle Apollina. Toute palpitante et moite, haletante, chancelante, elle s'était arrachée de ses bras pour courir à l'impluvium et s'y plonger. Son évocation la lui montrait, ranimée par la fraîcheur de Tcau, très pure, incessamment renouvelée en ce bassin de marbre. Il lui semblait encore l'entendre rire, parce qu'il la poursuivait dans l'eau, d'un rire plus provoquant que moqueur

Vers la onzième heure du soir, tandis que la lune, qui se levait, joignait sa clarté blanche aux lueurs jaunes des lampes, attablés sous les portiques de l'atrium, ils mangèrent des fruits, des galettes au miel farcies de pistaches.

Dans la même coupe, ils burent, tour à tour, le vin carminé d'Herculanum et le vin doré de Samos avant de retourner, une dernière fois, à l'hémicycle sombre... et qu'elle était belle encore, au moment de son départ, assise et accoudée sur le banc de pierre élevé de deux marches, banc garni de coussins et de moelleuses étoffes jetées à profusion, tramant à terre. Brisée par le plaisir, en palpitant encore, des lèvrec, elle lui envoyait un dernier baiser dans un dernier sourire plein de reconnaissance.

Et Lucius, dans sa torpeur matinale, savourait d'autant mieux le souvenir de ces manifestations amoureuses, que son âge l'obhgeait à tenir pour très précieuse la bénévole amante qui les lui prodiguait.

Fille d'une de ses esclaves, originaire de Sicile, Apollina, dès sa quinzième année, attira son attention par sa grâce et sa beauté. Il aurait pu se la faire livrer sans exercer une grande contrainte sur sa mère. Mais il ne manquait pas d'intrigues à Rome, et, par une fantaisie que lui dictait son expérience, il préféra conquérir cette jolie fille au moyen de bienveillances compatibles avec sa dignité de Maître.

En améliorant d'abord la condition d'esclave de sa mère, puis, en la séparant dç cette insuffisante tutrice, pour lui

faire donner une éducation et une instruction fort au-dessus de sa , classe, par des matrones intéressées à chanter ses louanges, il parvint aisément à la séduire. Trois ans plus tard, reconnaissante, policée, affinée, transformée, mise en pleine valeur par l'épanouissement de son dix-huitième printemps, et surtout engouée au plus haut point de son noble seigneur, Apollina n'osait pas encore espérer de lui plaire.

Lucius Priscus semblait, peu à peu, se désintéresser d'elle. Il avait même exprimé, en sa présence, le dessein de l'affranchir bientôt pour lui faciliter un mariage avantageux. Elle ne douta plus de l'indifiérence de Priscus, et s'en affligea, au point de dépérir, loiT qu'elle apprit enfin qu'il sollicitait un vice-proconsulat en Gaule et qu'il allait assurément l'obtenir du Divin Empereur Honorius.

Informé de sa langueur, dont elle dissimulait la cause, Lucius feignit de ne point la soupçonner et fit conduire la jeune fille dans un domaine éloigné qu'il possédait en Etrurie (la Toscane actuelle), pour qu'elle se rétablît sous l'influence du climat de cette région, plus sain que celui de la campagne romaine. Mais, quelques jours plus tard, investi de son viceproconsulat par l'Empereur, devenu Légat de ce César, il se rendait en Gaule, et, longeant l'Apennin toscan, il s'arrêtait un soir, pour y faire étape, dans le domaine où languissait, près de Sena-Julia (Sienne actuellement), la belle ApoUina.

Dans la préoccupation de l'arrivée et de l'installation de Lucius- Valentinus-Priscus au palatium d'Aureiiani, nul ne remarqua la venue d'un étranger, romain, sorte de villicus, ou d'intendant, nommé Gratus, qui précédait de huit jours une jeune fille blonde, d'origine sicilienne, et louait pour elle, avec l'assentiment du nouveau Comités civitas, le petit ager, ou domaine, Adiana.

Située hors murs et à distance des voies romaines aboutissant à Aureliani, cette villa n'était desservie que par deux

chemins : l'un qui conduisait à la cité ; l'autre qui rejoignait une ancienne route gauloise longeant la rive droite du Liger. Par cela même, elle échappait aux curiosités des aurehens. On ne sut qu'assez tard, par les esclaves et les affranchis de la villa, venant s'approvisionner dans la cité, que ce très petit ager, appartenant à un riche négociant de la ville, était occupé par une jeune et belle romaine, nommée Apollina, qui n'en sortait presque jamais. Grâce à ces discrètes mesures, le vice-proconsul-Comte ne portait aucune atteinte à l'éminente dignité de Vimpérium, tout en dépensant les derniers feux de sa maturité au profit de la jeune esclave si bien formée pour les satisfactions de son automne.

Peu de jours après avoir éprouvé une joie très intense, qu'amxpli fiait la surprise, par la prise de possession du petit ager Adiana, la belle ApoUina connut l'initiale cruauté, puis les ivresses de l'Amour, les satisfactions du luxe et des parures, et les douceurs de la richesse, car, Lucius, généreux, et plus épris qu'il ne se l'avouait à lui-même, la voulait heureuse et parée. Il lui consacrait, comme la veille, toutes les soirées qu'il pouvait distraire des absorbantes fonctions de son viceproconsulat. Mais ses visites nocturnes, — qu'il annonçait toujours par des signes convenus, pour que le personnel de la villa fût écarté avant son arrivée, — ne se répétaient guère plus de deux fois dans une semaine ; lorsque ses importantes fonctions ne l'obligeaient pas à s'éloigner d'Aureliani pendant huit ou quinze jours. Enfin, jamais il ne prolongeait ses visites dans l'ager Adiana au delà du milieu de la nuit, pour éviter les commentaires qu'une plus longue absence n'aurait pas manqué de provoquer dans son personnel intime du pratorium.

Cependant, si les voluptueuses remémorances de Lucius Priscus le charmaient au point de le retenir dans son demisommeil au delà de l'heure habituelle de son lever, elles avaient aussi, par un contre-coup naturel, l'inconvénient de le réveiller peu à peu, de telle sorte qu'il finit par ouvrir les yeux complètement, en maudissant la dignité qui l'empêchait

de posséder ouvertement sa belle esclave au -palatium, comme une épouse légitime.

Aux belles étuves, qui formaient une des importantes dispositions architecturales du palais, Lucius reprit son calme normal. Il en sortait, mais il devait encore s'abandonner au barbier, à l'épileur, au pédicure et au manucure, avant de se vêtir lorsque son secrétaire intime lui annonça qu'aux premières heures du matin un cadavre avait été découvert à un mille romain (environ 1500 mètres) du pont d'Aureliani, sur la rive gauche du Liger, par des marchands massihotes (marseillais), venant de Turones (Tours actuellement).

— Sans doute un vagabond mort de vieillesse, ou brûlé par le soleil ? (insolation) .

— Non, seigneur : une jeune fille assassinée, étranglée.

— Une jeune esclave ?

Le Comte manifestait une surprise très justifiée par l'extrême rareté des attentats de ce genre en dehors des temps de troubles ou de guerre. Mais Junius, le secrétaire, reprenant encore respectueuement son maître, ajoutait :

— Non, seigneur, si les marchands Massiliotes ne se sont pas trompés, cette assassinée n'est pas de la basse condition d'une esclave ; c'est une fille d'opulent affranchi, de décurion (magistrat de cité), ou même une personne de condition plus haute encore... C'est pourquoi j'ose t'annoncer ce crime, avant « l'audience » du matin, en sollicitant tes ordres.

Lucius écarta, d'un geste, le barbier qui s'avançait.

— Quand ces marchands étrangers ont-ils fait leur déposition ? Où sont-ils ?

L'éventuahté d'un attentat commis contre un membre de la classe moyenne, et surtout contre une personne supérieure, noble, motivait amplement l'émoi subit du viceproconsul.

— Les marchands ont signalé le crime à l'ofîicier de garde dès leur entrée dans Aureliani, il y a trois heures. . .

— Pourquoi ne m'a-t-on pas aussitôt prévenu ?

— Seigneur tu dormais...

— Je ne dormais point !... Pourquoi ne s'est-on pas emparé de ces voyageurs ?

— Cornélius Le Conqucsstor (chef de police) les a fait saisir à la fin de leur rapport ; ils sont tous trois enfermés dans VergasMum (sous-sol-prison) du palais.

— Qu'ils soient immédiatement conduits à « l'audience » et qu'ils ne communiquent avec personne jusqu'à nouvel ordre ! Je vais les interroger.

Renvoyant pédicure, manucure, épileur et barbier, Lucius se fit vêtir et se rendit à la salle d'audience, dont les solliciteurs venaient d'être écartés, pour y lire la déposition des marchands et la leur faire renouveler verbalement.

Questionnés séparément, ils répétèrent avec une parfaite concordance qu'arrivant en vue d'Aurehani, vers la ciquième heure du matin, sur la voie romaine reliant cette cité à Turones, ils trouvèrent, sur l'un des côtés de cette voie, le cadavre entièrement nu d'une fort bellç jeune fille, ou femm.e étranglée avec une mince courroie de cuir.

En attendant le réveil de Priscus, le conquaÊstor Cornélius avait eu la bonne initiative d'envoyer un petit détachement de cinq soldats, cavaliers de police, pour retrouver le cadavre et le garder de tout déplacement, de toute souillure, soit par des passants curieux, soit par des animaux quelconques, en attendant les ordres du Comte, Légat de César.

Lucius Priscus monta aussitôt à cheval et se dirigea vers la route de Turones suivi d'un centurion (officier commandant de cent hommes) et de deux cavaliers de police — escortant une henna (petit chariot gaulois d'osier) destinée à rapporter à Aureliani le corps de l'étranglée.

Peu après le pont de la cité qui franchissait le Liger (la Loire), la voie romaine côtoyait, à droite et à gauche, les bornes de deux grands domaines : Vager Saponaria et Vager Surdiana, — ce dernier englobant une partie du cours du fleuve, — domaines qui appartenaient l'un et l'autre à l'un des principaux personnages du pays Carnute : Marcus- Octavius-Ivorixus, sénateur provincial de la plus haute

classe, décoré du titre de Clarissime, qui devait à ses illustres ancêtres et à sa valeur personnelle, le summun des dignités romaines qu'un noble Gaulois pouvait recevoir de l'Empire. Sa fortune et, par suite, son influence, étaient considérables.

En outre de l'énorme domaine Saponaria, qui s'étendait sur près de 2.500 arpents (1.276 hectares), et de Vager Surdiana, qui comprenait à peu près le quart de cette surface (300 hectares), il possédait en Biturigie, au pays Turon et dans l'ancienne Aulercie cénomane, trois autres vastes propriétés d'une étendue au moins égale aux deux premières. Dans le seul ager Saponaria, Ivorixus régnait sur un petit peuple de plus de quatre cents esclaves, affranchis, colons et autres servi ou auxiliaires ruraux. Pour son service personnel et celui des siens, cent vingt autres, urbani, ou esclaves et artisans divers, emplissaient sa villa urhana; c'est-à-dire les communs des bâtiments de son séjour particulier, ainsi désignés par opposition à la villa nistica, autre ensemble de bâtiments réservés au logement des servi esclaves cultivateurs, des animaux et des objets affectés au travail des terres.

Marcus Ivorixus n'était d'ailleurs pas un grand seigneur gaulois ordinaire. Poète comme le célèbre Ausone, historien comme son ami Sidoine Apollinaire, sa réputation littéraire s'étendait jusqu'à Rome. A Constantinople même, Arcadius, frère d'Honorius, second empereur romain, goûtait ses poèmes délicats, un peu légers toutefois, et presque licencieux, où les austères censeurs chrétiens de l'Empire signalaient des indulgences coupables pour les anciens cultes païens.

Quoique âgé de 58 ans, Ivorixus ne se montrait pas moins vert que le vice-proconsul. Vingt années auparavant, la mort lui avait enlevé une épouse, tendrement aimée, aussi remarquable par ses charmes que par l'élévation de son caractère et de sa vertu. Le chagrin que le poète éprouva de cette perte s'adoucit avec le temps, mais Ivorixus ne voulut pas se remarier, ne trouvant aucune femme comparable à sa belle et noble Alexandria ; aucune nouvelle épouse digne d'élever

le fils unique qu'elle lui avait donné. Toutes les qualités de sa mère se retrouvaient, en effet, dans ce fils, alors âgé de \ângt-cinq ans, dont la beauté, déjà célèbre jusque dans les pays voisins, troublait la plupart des femmes et des jeunes filles de la contrée. Caïus-Octavius-Ivorixus semblait devoir joindre aux dons et aux mérites maternels la valeur intellectuelle de son père. Néanmoins, il montrait plus de goût pour les occupations actives de la gérance des domaines patrimoniaux, que pour la culture des lettres. Il admirait plus Pompée, Julius César, Alexandre, qu'Ovide, Tacite ou Cicéron

Par devoir administratif, mais surtout parce que tout cela étaient choses notoires dans les provinces soumises à son vice-proconsulat, Lucius Priscus ne l'ignorait pas. Il savait même que le poète, n'ayant pas encore renoncé au culte aristocratique de la Beauté et des plaisirs de l'Amour, entretenait un fort discret comm.erce de relations galantes avec une belle affranchie, originaire des provinces de l'Helvétie, âgée de vingt-six ans, qui résidait à Aureliani dans une luxueuse habitation contiguë aux remparts de TOuest de la cité.

Il savait enfin que, depuis quelques jours, Marcus Ivorixus logeait dans sa villa de Vcilger Surdlana un personnage romain, son ami, d'une importance sans égale. Ex-préfet du prétoire ; Comte du premier ordre (Comités ordinis primi) ; ancien ami du grand Théodose, père du divin Empereur Honorius, qui régnait alors ; décoré du titre éminent d'« illustre » (vir illustcr) cet ami de Marcus Ivorixus, nommé Claudius-Valérius-Rutilius, était venu de Rome avec une importante suite de serviteurs comprenant une jeune et très jolie Grecque de vingt ans à peine.

Le lendemain de l'arrivée de Claudius Rutilius, le viceproconsul se mit, par déférence, à sa disposition, en lui rendant visite à Vager Surdiana ; mais il n'y aperçut pas cette jeune Grecque : Nammia.

Il ne sut que plus tard qu'elle n'habitait pas dans la villa rusiica, parmi les autres serviteurs de Claudius mais qu'elle

logeait auprès de lui dans la villa iirhana, parce que l'ancien favori du grand Empereur Théodose défunt aimait à réchauffer la froidure de ses cinquante hivers à la tiédeur de sa grâce et au feu de ses beaux yeux.

Nammia, en somm.e, agrémentait la vie de l'illustre Claudius comme Apollina charmait l'existence de Priscus. Cependant le vieil ami de Marcus Ivorixus, tout en ayant pour sa captive des attentions délicates, une bienveillance tendre et des indulgences voisines de la faiblesse, ne s'attachait pas à elle autant que Lucius Priscus à son amoureuse esclave.

Et, de son côté, Nammia n'éprouvant que de la reconnaissance pour les faveurs et les générosités de son maître, se contentait de lui manifester sa gratitude en s'abandonnant avec une docilité complaisante à ses désirs voluptueux.

Après avoir d'abord côtoyé, le long de la rive gauche du Liger, les bornes de Xager Saponaria, la route de Turones s'écartait du fleuve, dans la direction du Sud et formait la séparation de ce premier domaine et de Vager Surdiana ; de telle sorte que la plus grande des deux propriétés d'Ivorixus se trouvait limitée par le côté gauche de la voie, tandis que le côté droit de cette même route limitait la résidence momentanée de Claudius Rutihus.

Passant entre ces deux propriétés, Lucius entrevoyait l'ensemble des faits qui viennent d'être exposés.

Malgré la préoccupation dominante du crime ; malgré l'impatience d'arriver au cadavre signalé, le Comte songea ainsi à Marcus Ivorixus, à son fils Caïus, à l'illustre Claudius, et si la joUe Nammia ne figurait point dans cette évocation des personnes rappelées par les domaines côtoyés, c'est parce que le vice-proconsul ne connaissait pas encore cette séduisante favorite de l'ami du poète.

La victime de l'assassinat n'était-elle pas une des créa-

tures attachées soit aux domeiines de Saponaria ou de Surdiana, soit aux personnes de Claudius ou de Marcus ? Dans l'un ou l'autre cas, ce ne pouvait être une fille de haute classe, comme le présumaient les trois marchands MassiHotes, attendu qu'il n'existait pas dans ces domaines, à la connaissance de Lucius, une fille de telle condition.

D'autre part, il était bien difficile d'admettre qu'une femme quelconque d'Aureliani eût été assassinée dans la nuit et transportée jusqu'à un mille de la cité.

Il fallait donc nécessairement croire que les trois voyageurs étrangers se trompaient dans leur appréciation sur la classe sociale de la victime... il fallait aussi, presque nécessairement, présumer que la malheureuse étranglée était la fille de l'un des principaux colons libres, ou de l'un des principaux affranchis de Vager Saponaria ou de Vager Surdiana ; ce qui devait mettre forcément en cause Marcus Ivorixus, ou Claudius Rutilius, peut-être même l'un et l'autre.

Lanciné d'inquiétude par ces logiques déductions initiales, le vice-proconsul pressait l'allure de son cheval. Il ne connaissait pas assez la composition de ce que l'on appelait alors la familia d'Ivorixus ; mot qui ne correspond pas du tout à notre famille actuelle, mais à l'ensemble des auxiliaires de tous ordres qui gravitent autour d'un grand personnage et que nous appellerions aujourd'hui « maisonnée », « entourage »; ou « personnel », sans bien exprimer par aucun de ces termes ce qu'était la familia gallo-romaine.

Il savait par exemple que la familia du poète-sénateur comprenait plusieurs villici ou intendants d'ordre supérieur, un médecin et des copistes, des secrétaires, enfin des artisans, tous affranchis de conditions assez relevées. Mais il ignorait si ces dépendants du clarissime gaulois étaient célibataires ou m.ariés, et s'ils avaient eu femme ou fille, auxquelles les trop vagues indications des trois marchands correspondaient plus ôu^moins. La vue de la victime allait-elle mieux le guider dans l'enquête qui lui incom^bait ? Il se le demandait lorsqu'il aperçut enfin à un détour du chemin, un petit

rassemblement, distant de soixante-dix à quatre-vingts toises (135 à 155 mètres) dans lequel il reconnut les uniformes des hommes de police d'Aureliani envoyés par le conquœstor Cornélius pour garder le cadavre.

Une dizaine d'individus variés, mais de condition basse, colons, esclaves, ouvriers ruraux, environnaient, à distance respectueuse, les cinq soldats municipaux gaulois.

L'un de ces derniers tenait, en outre, enchaîné, un berger sur lequel les regards de Lucius se fixèrent, dès qu'il arriva près des soldats, parce qu'il crut tout d'abord ce captif auteur de l'attentat perpétré.

— Quel est ce misérable ? Est-ce lui qui a tué...

— Non, Seigneur ; c'est un berger de Vagf^.St'^diana que nous avons retenu parce qu'il nous a dit avoir vu passer de loin, cette nuit, un cavalier monté sur un cheval noir, qui emportait une femme.

Déjà tremblant d'angoisse avant l'arrivée de Lucius, le berger s'épouvantait. Il voulait se prosterner devant le viceproconsul et le suppliait d'avance de ne pas le faire battre ou torturer.

Le Comte profita de la terreur qu'éprouvait cet esclave pour l'interroger avant de mettre pied à terre.

Son rapport n'ajouta malheureusement pas de grands éclaircissements au bref résum.é du soldat qui le maintenait : deux heures environ après le milieu de la nuit, il avait vu, de très loin, un cavalier qui traversait un gué du Liger, puis la voie romaine, pour se lancer dans la campagne et disparaître dans des bois dépendant de l'ager Soponaria.

Ce cavalier, monté sur un cheval noir, portait devant lui, en travers de l'animal, une forme blanche, dans laquelle le berger avait cru reconnaître une femme au timbre de la voix, car elle poussait des cris affaiblis que le cavalier ne parvenait sans doute pas à étouffer complètement.

Assurément, il pouvait y avoir un rapport entre cette observation du berger et le crime commis.

Néanmoins, de la voie romaine, et du haut de -son cheval.

14 LA JOUISSANCE GALLO-ROîuAINE

Lucius Priscus voyait fort bien les bois que désignait l'esclave ; or, ils commençaient à une bonne lieue gauloise (plus de deux kilomètres) de distance...

Pour établir un lien entre l'observation nocturne du berger et l'emplacement du cadavre, fallait-il donc supposer que la femme enlevée par le cavalier avait été tuée dans ces bois et rapportée à un mille d'Aureliani sur la voie romaine ?...

Ce transport, étrange et dangereux, paraissait, au comte, manquer de vraisemblance.

— As-tu vu ce cavalier revenir du bois ?

— Non Seigneur.

Es-tu resté longtemps à regarder de ce côté, après l'avoir vu disparaître ?

— Plus d'une demi-heure.

— Quels sont les occupants de ces bois ? Renferment-ils des colons, des charbonniers, des bûcherons ?

— Personne.

Le centurion, les assistants et les soldats de police confirmèrent la négation de l'esclave. Marcus Ivorixus se réservait les bois désignés comme territoire de chasse et nul ne s'y hasardait, non seulement par obéissance, mais aussi parce qu'ils abritaient des fauves redoutables.

Lucius se contenta d'ordonner de garder le berger prisonnier et descendit de cheval pour se rapprocher du cadavre, sur lequel les soldats de police laissaient étendu un de leurs manteaux afin de protéger la morte des mouches et de voiler sa nudité.

Nul n'avait d'ailleurs touché au corps de l'assassinée.

Il se trouvait exactement au même endroit et dans la même position qu'il occupait lors de sa découverte par les marchands de Massilia : c'est-à-dire étendu sur le dos, à demi dans le fossé, du côté gauche de la voie, et à demi relevé sur le remblai de ce fossé.

Au moment où le vice-proconsul arrivait à quelques pieds du cadavre, au bord du petit fossé, l'un des soldats de police saisit par im coin le manteau qui recouvrait le cadavre et

LENDEMAIN DE VOLUPTÉ l5

le rejeta d'un coup de côté pour montrer le corps au Comte.

Par respect de Vimpérium proconsulaire, personne n'osa faire un mouvement pour se rapprocher. Mais tous les regards des assistants se portèrent instantanément sur le corps nu de la victime, puis, presqu'aussitôt sur Lucius Priscus, parce qu'il venait de trébucher, ou de chanceler, sur le bord du fossé, en poussant un cri sourd, comme étouffé.

Le Centurion et deux des soldats s'élancèrent pour soutenir le Comte, présumant qu'il venait de se blesser en trébuchant, car son visage devenait livide et ses traits se contractaient comme s'il éprouvait une douleur atroce.

Lucius s'appuya, en effet, pendant quelques secondes, sur les deux soldats, en crispant ses mains sur leurs épaules, sans répondre à l'anxieuse interrogation des regards de l'officier et des soldats.

Pourtant aucune souffrance physique trop aiguë ne l'empêchait de parler.

Mais c'était Apollina ! son Apollina ! ce cadavre brusquement découvert ; ce beau corps nu, décoloré, dont il détournait à présent ses regards, faisant de prodigieux efforts pour ne pas se trahir en hurlant son désespoir et sa fureur.

Le vice-proconsul n'était plus en état de poursuivre l'enquête ébauchée, avec le calme et la lucidité nécessaires pour découvrir la vérité. D'instinct, il ordonna pourtant aux assistants de se constituer prisonniers, et aux soldats gaulois municipaux d'enchaîner ces imprudents curieux, comme le berger. Et tel fut le respect de l'impérium, que nul ne tenta de s'enfuir.

Lucius se contenta de dire : « Je reconnais cette personne, c'est une romaine. Son intendant (Villicus) nommé Gratus, m'a demandé, il y a sept mois, l'autorisation de louer pour elle, au négociant romain d'Aureliani : Hilarius Celsus, son ager Adiana. Placez doucement le corps dans la benna, nous allons le conduire à la villa de ce domaine. » ■ Pendant que ces ordres s'exécutaient, l'un des soldats de police envoyés pour garder le corps se rapprocha de Priscus.

— Sérénissime impérator, dit-il au Comte, en le saluant par ce titre, qui rappelait sa haute fonction de représentant de César, voilà un colHer brisé que nous avons trouvé accroché à un buisson de l'autre côté du Liger, devant le gué.

Lucius prit des mains du soldat l'objet, dans lequel il ne reconnaissait pas l'un des bijoux de sa belle amante.

— Quand le berger, reprit l'agent gaulois municipal, nous a dit qu'il avait vu le cavalier traverser le gué, nous avons cru devoir aller à deux pour examiner les bords du fleuve et, sur la rive droite, nous avons trouvé ce collier brisé

accroché à un buisson, près d'un tronc d'arbre renversé.

— N'y as-tu pas vu autre chose ? des la.rnbsaux de vêtements ?... des traces de hitte ?... du sang ?...

— Non seigneur, rien que ce colher.

Lucius examina le bijou pendant que le soldat s'éloignait.

C'était un fort beau collier de femme. Or, puisque ce joyau n'appartenait pas à la pauvre Apollina, une autre femme, qui le portait, l'avait-elle perdu là ?...

Le corps d' Apollina aj^ant été déposé dans la bcnna, Priscus fit précéder ce chariot de la file des prisonniers et suivit seul, à cheval, cette voiture, loin en arrière, afin d'échapper à l'observation des soldats et du Centurion.

C'était donc fini ! Lucius n'entendrait plus jamais la voix suave, les rires charmants..., il ne verrait plus le déhcieux sourire, les mines adorables, les formes exquises, les charmes captivants de la pauvre victime ! A quel monstre attribuer le meurtre de cette innocente ? A quelle brute immonde ?

Tendre, charitable, aimante, modeste et toujours gaîment bienveillante, elle ne pouvait avoir d'ennemi. Sa familia l'adorait...

Devait-il voir, dans ce lâche assassinat, le forfait d'un ennemi n'osant s'attaquer à sa propre personne ? Mais quel ennemi ? Etranger, inconnu dans cette province romaine, depuis son arrivée, il n'y faisait que du bien ! Grâce à Dieu, ou grâce aux dieux, ses fonctions ne l'obligeaient à mécontenter personne. Il avait réconcilié des ennemis ; accordé des plaideurs ; levé des amendes ; remis des peines ; adouci des corvées ; réduit des taxes ; exempté des affranchis et des colons du service militaire. Il avait fait réparer des édifices ; améliorer des routes ; détruire des loups et des serpents. . . Partout on se plaisait à vanter son gouvernement ; des amitiés se manifestaient à lui... Alors, à défaut d'une inimitié, soit contre elle, soit contre lui, fallait-il imaginer une convoitise ?

l8 LA JOUISSANCE GALLO-ROMAINE

Il ne restait que cette supposition pour expliquer le crime...

Absorbé par ces réflexions, le Comte ne remarquait pas que le petit convoi de la benna, des prisonniers et des soldats de police prenait de l'avance sur lui.

Il en était loin lorsque, d'un sentier de l'ager Saponaria qui débouchait sur la route, à vingt-cinq ou trente pas devant lui, il vit sortir tout à coup un esclave conduisant en main un cheval noir, qui boitait légèrement.

Pressant sa monture, le Comte courut à cet esclave, caché par les taillis de l'ager Saponaria jusqu'à son arrivée sur la voie romaine, et l'interpella.

— A qui appartient ce cheval que tu conduis ; où vas-tu ?

— Il est à mon maître, le noble seigneur Caïus-Octavius- Ivorixus. Je mène ce cheval pour le baigner au Liger.

— Ton maître l'aura sans doute surmené ? il est couvert de poussière ! Est-il donc déjà sorti ce matin ?

— Non seigneur. C'est cette nuit qu'il a couru.

Lucius songeait au cheval noir du cavalier vu par le berger dans la nuit.

— Caïus-Ivorixus est-il à la villa Saponaria ? Je voudrais lui parler.

— Oui, seigneur, mais il est fatigué ; il dort.

— Et son père, le sénateur, il doit être levé, lui ?

— Notre seigneur Marcus Ivorixus n'est pas à la villa en ce moment. Depuis hier il chasse avec son ami.

— Dans les bois qui sont de ce côté ? demanda le viceproconsul en désignant de la main ceux que le berger signalait un moment auparavant.

— Non, seigneur, de l'autre côté du Liger, dans les bois d'Aureliani (forêt d'Orléans),

— En es-tu bien sûr ?

— Oh ! oui, seigneur, parce qu'il y a du sangHer et du loup à cette époque dans les bois que vous montrez, et le seigneur Ivorixus n'est pas parti avec les armes et la suite q l'il faut pour s'aventurer de ce côté-là.

A ce moment, le Centurion, suivi d'un des cavaliers de

police, revenait, inquiet, à la rencontre du Légat de César.

— Saisissez cet esclave et le cheval qu'il tient, ordonna le Comte.

Un peu plus tard, le convci, rejoint par Lucius Priscus, ayant traversé le pont d'Aureliani, le vice-proconsul ordonna de conduire les prisonniers à l'ergastulum du palais et contourna la ville, en suivant avec deux cavaliers la benna, qui prit le chemin de l'ager Adiana.

Quand il y parvint, l'intendant, Gratus, revenait, par un autre chemin, de la ville, où il s'était rendu pour signaler au conquaestor Cornélius la disparition de la jeune romaine, car il ne la savait pas encore tuée ; il ignorait que son cadavre, trouvé sur la voie de Turones^ revenait à la villa ramené par le Comte.

— Ah ! seigneur, s'écria-t-il à la vue du Légat de César.

— Silence ! fit à demi-voix Lucius. Puis il ajouta : Fais porter le corps de ta maîtresse dans l'hémicycle de l'atrium et viens me rejoindre seul dans sa cuhicula (chambre).

Quelques minutes plus tard, le vilUcus, ayant exécuté cet ordre, retrouva le Comte examinant minutieusement la pièce qui servait de chambre à coucher à sa maîtresse.

— Que sais-tu ! dit-il à l'intendant. Qui a bouleversé cette pièce, renversé les objets, brisé les coffres et les coffrets ?

— Je n'en sais rien ! Nous avons trouvé tout dans cet état et j'ai empêché de rien remettre en ordre.

— Tu as bien fait. As-tu interrogé la familia ? Et la coiffeuse, Placida, où est-elle ?

La coiffeuse d'Apollina était son esclave préférée ; une sorte de femme de chambre et de confidente bien éprouvée.

— Seigneur, c'est hier que tu es venu et nous avions soin d'écarter tout le monde quand tu devais venir. La familia, confinée dans la villa rustica, n'a rien entendu, rien vu ! Moimême j'étais loin de la villa urbana dans la « guette » (petit pavillon élevé) où je loge. Cette nuit, après ton départ, notre maîtresse a dû appeler Placida comme de coutume, quand tu la quittais. Et Placida seule fut assurément témoin du crime

puisque nous l'avons trouvée morte, la tête brisée d'nn coU]^ de masse, et tombée dans l'impluvium !

« C'est la découverte de son cadavre qui nous a mis en éveil et qui nous a donné l'audace de pénétrer dans cette cubicula, après avoir va.inement appelé notre maîtresse...

— Vous avez donc enlevé le corps de Placida ? Je ne l'ai pas vu en traversant l'atrium.

— Nous avons cru d'abord qu'elle n'était pas morte ei nous avons essayé de la ranimer dans l'étuve.

Le Comte n'insista pas. Il savait bien, com.me le lui rappelait Gratus, qu'en raison même des mesures de discrétion prises lors de ses visites, afin qu'elle? ne soient connues que de Gratus et de Placida, le personnel de l'ager Adiana se trouvait trop éloigné pour voir ou, entendre l'enlèvement.

Ainsi que la chambre d'ApoUina, une pièce ccntiguë, qui lui servait de boudoir et de garde-robe pour ses objets personnels de toilette, portait des traces bien évidentes du passage des ravisseurs. Ses bijoux., l'argent qu'elle gardait en réserve et plusieurs petits bibelots précieux ne s'y trouvaient plus. Mais le vice-proconsul voyait dans ces vols une feinte des criminels, car il commençait à se persuader qu'il fallait attribuer à la passion un si monstrueux attentat et que le fils du sénateur-poète en était prcbabjenient l'auteur, ou l'ordonnateur.

— Connais-tu ce joyau ? dit-il à Gratus, en lui montrant le collier brisé trouvé sur la rive droite du Liger.

— Non seigneur.

— Tu feras ce qu'il faut pour ta maîtresse, ajouta Lucius avec effort. 11 ne m'est pas possible de veiller à cela moimême... Si je la revoyais, je ne serais pas maître de moi... et si j'écartais tout le monde pour la contempler sans témoin, cela semblerait encore plus étrange... je suis bien malheureux!

Gratus s'inclina, prit le bord inférieur de la toge du Légat de César et la baisa respectueusement. Des larmes coulaient de ses yeux.

« Viens ce soir au palatium, avant le coucher du soleil, reprit Lucius, en remerciant d'un geste bienveillant le villiciis, qui compatissait à sa peine, j'ordonnerai que l'on t'introduise auprès de moi comme pour un interrogatoire particulier et je te donnerai mes instructions. »

Le Légat de César avait hâte de rentrer au palatium d'Au- . reliani pour s'y enfermer, pour cesser de dir^simuler sa désolation et pour tâcher de se tracer un plan d'investigations.

Dans la région, nul ne lui paraissait capable d'oser et d'exécuter un attentat comme celui dont Apollina et lui se trouvaient victimes. Seul, un très puissant seigneur gaulois l'avait pu perpétrer. En conscience, il n'accusait pas encore le poète-sénateur Marcus Ivorixus. Il soupçonnait encore moins l'illustre Claudius Rutilius. Mais le jeune Caïus, auquel on ne connaissait pas d'intrigues, féminines, lui semblait être le coupable bien désigné par sa course nocturne et l'observation du berger de l'ager Surdiana. En résumé, il fallait, avant tout, s'enquérir de l'emploi du temps de Marcus Ivorixus, de Claudius Rutilius et du fJs du sénateur pendant la nuit des Ides d'Auguste (la nuit du 13 août). Mais, instruire contre des personnages d'une telle importance était aussi délicat que dangereux. Il convenait donc de mûrement réfléchir avant de commencer la moindre démarche contre eux.

Le Comte disposait, dans le personnel administratif du prœtorium, d'agents habiles pour des missions de ce genre. Il chargea trois des meilleurs d'entre eux d'apprendre tout ce qui s'était passé à l'ager Saponaria et à l'ager Surdiana depuis la veille ; notamment de lui rendre compte de la chasse faite par l'ancien ami de l'Empereur Théodose et par l'éminent seigneur gaulois.

Le lendemain, Lucius Priscus fut assez i enseigné pour prendre une détermination. Néanmoins, le rapport de ses

agents ne mentionnait que des actes matériels. Il ne révélait pas les causes des faits ainsi que des détails essentiels qu'il importe de connaître et d'exposer d'abord ici.

Dès l'aube du jour des Ides d'Auguste (le mardi 13 août) Claudius Rutilius quittait l'ager Surdiana pour aller rendre visite à son ami dans l'ager Saponaria, car à cette époque, les veillées nocturnes n'étant pas favorisées par des sources de lumières artificielles abondantes et commodes, on se couchait de bonne heure pour dormir et l'an se levait tôt. Claudius Rutilius ayant exprimé le désir de visiter le beau domaine du poète, ce « jour des Ides » avait été fixé pour la promenade du noble romain.

Vers la cinquième heure du matin, après avoir traversé le Liger, Claudius franchissait la voie romaine d'Aureliani à Turones et pénétrait dans l'ager Saponaria par le chemin conduisant de cette voie à la villa fustica et de celle-ci au séjour de Marcus Ivorixus : la villa urbana.

En passant devant cette importante dépendance du domaine, le romain y jeta un coup d'œil, sans toutefois y pénétrer. Il connaissait déjà, par la villa rustica de l'ager Surdiana, mise à sa disposition pour son séjour, la disposition générale de cette habitation des travailleurs ruraux.

Il lui suffisait donc de regarder par l'une des larges portes du rectangle irrégulier des bâtiments environnant une immense cour, pour reconnaître les cellae, ou chambres, des esclaves et des affranchis, toutes exposées au Sud, à l'extérieur, à la hauteur d'un étage. Puisj du côté de la cour, au Nord, les portiques du rez-de-chaussée, sous lesquels s'alignaient les nombreuses industries d'utilité première qui permettaient à l'ager de se suffire à lui-même en produisant par ses ouvriers et ses artisans tout ce qu'il fallait au nombreux personnel des cultures et du service des maîtres.

Là, on tissait, on teignait, on préparait cuirs et peaux. Forge, bourrellerie, charronnerie, cordonnerie, vannerie, charpente et ébénisterie, se succédaient de portique en portique. On y voyait tonnelier, potier, blanchisseur, lampiste, vété-

rinaire, etc., bref les principales fabrications ou professions d'une utilité constante.

Dans un angle de la cour, s'élevait le halnéum, où chaque esclave passait par les étuves au moins une fois chaque semaine, et près de ces thermes hygiéniques, l'énorme cuisineréfectoire où le petit peuple de la villa rustica défilait par centaines de convives consécutives aux heures des repas.

Au Nord, en face des logis, se dressaient les constructions plus massives et plus larges, des caves, des chais, des granges, des remises d outils aratoires et de voitures, les écuries, les magasins d'approvisionnements et les autres abris ou jntrcpôts des objets et des substances soit fournies, soit dépensées par l'ager (le domaine).

Dans un angle, des soupiraux fortement grillés, mais plus élevés que ceux des caves signalaient, par cette élévation inême, Vergastulum, ou prison de la villa rustica.

Enfin, hors de ce grand ensemble de constructions, le pigeonnier s'érigeait, dépassé par le toit métallique d'une petite chapelle, où l'un des prêtres du clergé d'Aureliani venait les jours fériés pour officier et prêcher.

Claudius Rutilius vit avec plaisir qu'il régnait là autant d'ordre et de propreté qu'à la villa rustica de l'ager Surdiana, car il aimait Marcus-Octavius-Ivorixus. Mais il pressa ensuite l'allure de son cheval pour gravir le chemin conduisant à la villa urbana.

Le sénateur-poète et son fils Caïus attendaient, en effet, déjà le noble romain sous l'une des galeries couvertes du prœtorium seigneurial.

Leurs chevaux et ceux de quelques auxiliaires du domaine, qui devaient les accompagner, étaient tenus en main par des esclaves, devant cette galerie. Afin de profiter de la fraîcheur de la matinée, Marcus et son ami, précédés de Caïus, et suivis des auxiliaires principaux de l'ager, partirent presque aussitôt. Sur un magnifique étalon noir, difficile à maintenir, le jeune gallo-romain, en tête de la petite troupe, attirait l'attention de Claudius Rutilius.

— Le costume de notre éclaireur te surprend ? lui dit le poète.

— Je l'avoue

— Caïus est un excellent fils. Je n'ai jamais eu un reproche important à lui faire. Mais il a des singularités de caractère et, parfois, des fantaisies bizarres, qui m'étonnent. J'évite de le contrarier pour des futilités comme celle-ci. Dans la villa, ou quand nous allons à Aureliani, quand nous faisons un voyage quelconque, il s'habille comme tout le monde : à la mode romaine. Pour aller et venir sur le domaine, à cheval, il a pris, au contraire, l'habitude de se vêtir ainsi que nos vieux ancêtres les Gaulois se vêtissaient il y a six cents ans !

— Ce costume ne le dépare pas. Il a martiale figure sous cette peau de loup dont la tête le coiffe et dont les pattes croisées sur sa poitrine lui font une sorte de colher. Mais pourquoi s'est-il chargé de ce long épieu, ferré comme une lance de guerre ? Cette arme pesante me semble superflue.

— Je le lui ai dit. Mais il m'a répondu qu'elle pourrait être utile au cas où notre tournée nous amenant au bord de la forêt du Sud-Ouest, nous rencontrerions quelque sangUer agressif.

— Agressif ?... (cet adjectif surprenait le romain.)

— Oui, nous avons ici des sangliers deux fois plus gros que les petits sangliers d'Italie et très irritables. La forêt du Sud-Ouest en est infestée. Nous éviterons de la côtoyer.

Marcus conduisit d'abord son hôte au Sud de sa résidence, vers le milieu des terres qu'il cultivait par lui-même, c'està-dire au moyen d'esclaves dirigés soit pas d'autres esclaves, soit par des affranchis ou des latini ; sorte de demi-affranchis qui jouissaient d'une liberté relative, sans être toutefois considérés comme citoyens gallo-romains.

— Je me suis réservé, dit-il, pour m'occuper avec mon fils, plus de la moitié de ce domaine autour de la villa.

— Les meilleures terres sans doute ?

— Non. Sauf quelques petites parcelles et les bois, toute l'étendue de l'ager comprend un sol de même valeur agri-

cole. Mais il est plus facile de surveiller et de conduire des cultures voisines que des exploitations éloignées. — Le reste de Tager cst-il donc en friche ?

îi^/\n

M. Moulin ; F. Chapelle ; P, Pigeon- Dier; 1,1, Magasins Docks ; 2, Engastulum ; 3, Direction; 4, Réfectoires; 5, Cuisines, 6, Balneum; 2,2,2, cubicula ou chambre des servis.

Villa de l'Ager Saponaria.

— Nullement ! Il est l'objet d'une culture très active. Nous allons bientôt arriver à une ferme d'élevage que nous appelons : la bergerie, bien qu'elle renferme, avec des moutons, les bovidés et les chevaux. Du point éminent qu'elle occupe, tu pourras voir à l'Ouest, au Sud et à l'Est d'autres

cultures que les nôtres qui remplissent presque tous les espaces environnant notre propre exploitation.

Par petits plateaux successifs, le sol s'élevait, en effet, de la villa urbana jusqu'à la bergerie, que le romain aperçut bientôt dominant les ondulations du terrain. C'était un groupe de trois grands édifices bas, abritant, l'hiver, la plus grande partie des nombreux troupeaux de l'exploitation.

De l'un de ces bâtiments, une rumeur et des hurlements de chiens arrivaient portés par la brise. En même temps, Marcus et son hôte commençaient à distinguer, devant l'entrée principale de cette construction, un rassemblement de personnes très agitées.

Intrigué comme son père et leur hôte, Caïus pressait le pas de son cheval. Il venait de le mettre au trot lorsque la petite foule, massée devant l'entrée de la ferme, s'écarta précipitamment devant un taureau furieux que poursuivait une bande de dogues.

L'animal, lancé au galop, bondissait sur la pente et paraissait devoir passer loin du groupe des cavaliers.

— On marque en ce moment les bêtes à cornes qui doivent être envoyées au pâturage de l'ager Surdiana, pour qu'elles ne se confondent pas avec celles de cet autre domaine, expliqua Marcus. Ce taureau, irrité par la marque, s'est sans doute arraché des mains qui le retenaient. Les dogues vont le ramener à la fermic.

— C'est une curieuse chasse, répondit Claudius, en arrêtant son cheval pour observer la manœuvre des dogues.

Marcus s'arrêta comme le romain et les auxiliaires s'arrêtèrent de même, à petite distance en arrière.

Gagnant de vitesse sur le taureau, les chiens commençaient à le dépasser, et redoublaient leurs aboiements, en essayant de lui couper le passage. Pour les éviter, l'animal fit un crochet ; il s'élança dans un repli de terrain qui le dissimula un instant aux observateurs.

Caïus, qui s'arrêtait comme son père et le romain, fit alors des gestes et cria quelques m.ots que l'on ne comprit pas.

— Que dit ton fils ?

— Je ne distingue pas ses paroles; il est trop loin.

Le jeune gallo-romain ,voyar)t que ses cris et ses gestes ne

Domaine des Ivorix a Aureliani ^. Villa Urbana. — B. Villa Rustica. — C. Chapelle. — D. D. Eer-

genes.

E. Chais. — F. Moulin.

produisaient pas l'effet qu'il en attendait, revenait au grand galop vers son père et Rutilius, et, sans répondre à Tniterrogation que Marcus lui jeta, il passa près d'eux courant du côté du mamelon derrière lequel les dogues et le taureau venaient de disparaître.

Le poète et le romain échangèrent un regard par lequel ils s'interrogeaient réciproquement sur cette bizarr.^ galopée, mais ils n'eurent pas le temps de mieux exprimer leur surprise, car les hurlements des dogues, éclatant auprès d'edx, au détour de la butte, leur firent tourner les yeux de ce côté juste à temps pour apercevoir, d'un coup d'œil, le Uureau qui se précipitait sur eux.

Il était trop tard pour l'éviter.

Mais Caïus galopait auprès de la bête affolée. Son épteu, brandi, s'abaissait. Le fer s'enfonça et, le taureau, comme foudroyé, culbuta au bord d'une flaque en éclaboussant les chiens de l'eau de la flaque et du sang de sa blessure.

— Quel beau coup ! s'écria Rutilius.

Les auxiliaires de la suite, qui s'étaient élancés près de leur maître, mais qui seraient arrivés trop tard pour détourner le taureau, l'environnaient inutilement. Il ne bougeait plus.

— Est-ce qu'il est mort ? demanda Marcus.

— Oui, seigneur.

— Ton fils s'en va ? dit encore le romain.

Caïus, ayant fait volte-face, s'éloignait sans rien dire.

— Il craint d'être remercié, ou de recevoir des éloges. Il a toujours supporté les critiques avec moins de trouble que les félicitations.

Claudifis n'insista point.

Le jeune gallo-romain disparaissait dans la cour intérieure d'un des trois vastes bâtiments de la bergerie quand son père et Rutilius arrivèrent auprès de ces constructions.

— Voici notre centre d'élevage, dit Marcus.

« Les chevaux, les bovidés, les moutons, occupent, séparément, les trois fermes que voici, et, par surcroît, celle,

UNli DANGEREUSE ENQUÊTE 2C

plus récente, que tu vois à deux cents toises, dans l'Est. >• Claudius Rutilius se retournait pour contempler le panorama environnant le chemin qu'ils venaient de suivre et qui s'allongeait au-dessous d'eux comme un ruban sinueux jusqu'à la villa urbana.

— Je croyais apercevoir d'ici le Liger ?

— Du côté de la villa, il nous est caché par la pente du terrain. Mais porte tes regards au Nord-Est : au delà de nos pâturages on aperçoit la voie romaine qui les sépare de l'ager Surdiana, et qui aboutit au pont d'Aureliani.

— Ah ! oui. Je distingue, à présent le fleuve, le pont et les murs de la ville, que dépassent l'église, le cirque, le palatium du Légat de César...

— De ce côté, encore plus à l'Est, les groupes de constructions que tu vois sont ceux des lots des colons dont je te parlais en venant. Là, au Sud-Ouest, ils cessent pour laisser nos cultures de grains se prolonger plus loin que les bois qui coupent l'horizon de ce côté.

— La forêt peuplée de sangliers ?

— ...Et de loups ! c'est un voisinage inquiétant contre lequel, depuis une dizaine de générations, nos ancêtres ont dû défendre les lots de culture de nos fermiers par des enceintes murées solides et très élevées.

— Les cultures qui s'étagent là-bas, à l'Ouest ?

— Précisément. Elles sont au delà de notre vignoble, qui descend depuis cette tour veoette jusqu'aux celliers dont tu vois les toits rouges et jusqu'à la voie romaine.

Après avoir promptement fait visiter les fermes d'élevage à son ami, le poète remonta, en même temps que lui, à cheval pour le conduire à la tour vedette qu'il montrait un moment auparavant au tournant des pentes du vignoble.

Ce fut alors seulement qu'ils revirent devant eux, en éclaireur, comme au départ de la villa, Caïus Ivorixus caracolant sur son bel étalon noir.

— D'où vient, demanda le Romain, que nous n'avons pas encore rencontré un seul esclave enchaîné ? Par un s^âce

unique au monde, as-tu des vUlici et des servi si parfaits qu'aucune mesure de rigueur n'est usitée sur tes domaines ?

— Hélas ! non. Mais Caïus, en circulant continuellement sur l'ager, empêche nos intermédiaires d'abuser de leur autorité. Le villicus et les monitors des travaux n'osent pas ordonner des besognes au-dessus des forces des travailleurs ; le cellarius n'essaye pas de voler sur les provisions au détriment des esclaves ; le procurator et le dispensaior qui font les comptes et s'occupent des marchés, ne commettent ni des erreurs ni des malversations.

« Quant aux travailleurs, ils ne sont point troublés par de mauvais exemples, parce que les indociles sont envoyés au travail des carrières à la moindre rébellion.

» Si cette correction, qui dure de quinze jours à deux mois, suivant la faute et les rigueurs de la saison, n'amende pas le coupable, je l'affranchis, à charge de redevances' assez lourdes, et je l'écarté du domaine, en l'envoyant, soit à Aureliani, soit à Turones (Tours) ou à Condate, en Aulercie, où il tombe sous l'autorité municipale, qui ne l'épargne pas.

» Par ces éliminations définitives, plus redoutées que des violences passagères, notre familia demeure exempte des répressions qui répugneraient à Caïus. Notre ergashdum ne renferme jamais de prisonniers. Nous n'avons pas même un faisceau de verges dans l'ager et les chaînes d'entraves, réservées aux travailleurs les plus rétifs des carrières, s'y rouillent faute d'emploi. »

De la tour vedette, où la petite cavalcade arrivait pendant ces explications de Marcus, on surplombait toute l'étendue des vignes. Elles étaient limitées à l'Ouest par les murs de protection des lots de fermes situés en bordure da la voie romaine, entre cette route et la forêt.

— J'ai là, reprit le sénateur-poète, huit exploitations de vingt à cinquante arpents qui sont notre seul souci.

— Toujours à cause des sangliers et des loups ?

— Tu te moques de nos sangliers et de nos loup 3 parce que tu ne les connais pas. Mais, si tu es curieux de les voir.

Caïus pourra te donner cette satisfaction en te faisant préparer, dès demain, une chasse dans la forêt.

— Non, merci. Cela n'est plus de mon âge et de ma santé.

— Je laisse également ces exercices à mon fils, qui réunit de temps en temps, l'hiver, nos jeunes voisins pour faire des massacres de ces fauves.

« Mais ce n'est pas aux loups de la forêt que je faisais allusion ; nos condiidors, ou fermiers, sont d'autres loups plus fâcheux que ceux des bois.

» On ne peut jamais obtenir d'eux le prix 'de pensio (fermages) qu'ils doivent. Il faut tout leur fournir, et, quand on arrive au terme de locatio (bail), les instruments de travail sont hors d'usage, les animaux épuisés, les greniers vides ; les constructions délabrées, exigent des réparations énormes ! Notre seule ressource est de remplacer, à l'expiration des contrats, ces déloyaux concessionnaires par des colons. »

" — Pourtant ces lots que nous longeons à présent semblent prospères. J'y vois des vignes superbes, des vergers et des potagers bien cultivés, des meules nombreuses.

— Et tes observations, f '^rt exactes, témoignent ainsi de la mauvaise foi de ces tr-^Anciers.

— C'est juste. Pourt? it, contre le colon, tu n'as pas la ressource de refuser le renouvellemxent du contrat d: louage. C'est un homme attaché au sol pour sa vie et pv^ar l'existence indéfinie de ses descendants. Il fait partie de la terre puisque tu peux la vendre ou la léguer sans vendre et léguer les colons avec elle.

— Sans doute, mais, réciproquement, le colon ne peut quitter le sol que je lui ai confié. Et ce lien suffit pour l'obliger à bien cultiver la terre qui assure son existence et qui assurera celle de ses enfants. Du reste, nous allons traverser nos terres de céréales et gagner les lots des colons situés du Sud à l'Est de l'ager. Nous en visiterons quelques-uns. Tu verras qu'ils sont généralement plus grands et mieux tenus que ceux des conducicrs. Enfin nous avons là quelques af:ranchis dont nous avons été les maîtres (dominns) de père en

fils depuis près de trois cents ans, et qui nous ont également prêté leur concours de pcre en fils depuis trois siècles. Une telle suite d'accord établit forcément, sans modifier les classes, un scellement qui les unit plus fortement que la parenté, quoique d'une toute autre manière.

Rutilius ne répondit rien. Malgré les petites récriminations de son ami contre ses fermiers, il appréciait l'ordre, l'harmonie, la richesse évidente de son admirable domaine. Songeant à la puissance et à l'indépendance que cette propriété territoriale donnait au gallo-romain, il concevait que l'Empire du grand Théodose, appauvri, divisé entre ses deux fils : Honorius à Rome, Arcadius à Constantinople, n'était plus capable de s'imposer à la Gaule. Et que son Légat Priscus, frêle effigie d'un antique pouvoir désagrégé, devait s'estimer bien heureux de n'avoir pas eu à exercer cette ombre de pouvoir contre un gaulois tel que Marcus-Octavius-Ivorixus.

La huitième heure du jour s'achevant et la chaleur devenant pénible, le poète accéléra la visite de l'ager Saponaria, pour ramener son hôte, par la belle avenue bordée de pilastres sculptés supportant des lianes fleuries, qui conduisait, de la voie romaine, à la villa urbana. Au bout de cette large avenue, se dressait un premier bâtiment : le Balneum, véritable petit palais par l'importance et la richesse de son architecture et de sa décoration. Entièrement réservé au culte de l'hydrothérapie, au bien-être des ablutions tièdes, chaudes, fraîches ou glacées, aux réconforts du massage, aux détentes des siestes, ce balneum ne se composait que d'un rez-de-chaussée surélevé de quatre marches. Il présentait, d'abord, en façade, une longue galerie couverte, dont le plafond, décoré de sujets gracieux, de fleurs, de fruits et d'oiseaux peints ou sculptés, était soutenu par une colonnade, également peinte et sculptée, où grimpaient des églantiers blancs et roses. On mit pied à terre devant cette galerie.

Des esclaves, qui guettaient le retour de Marcus, prirent les chevaux, les emmenèrent et Caïus disparut avec eux.

— Reposons-nous un instant, dans ce péristyle, dit le sénateur, en désignant des banquettes garnies de coussins mobiles. Quand nous aurons moins chaud, nous passerons à l'atrium, où l'on nous donnera des boissons fraîches.

— As-tu fait venir d'Italie des ouvriers pour te construire ce balneum, demanda Rutilius en considérant et la galerie et l'atrium, qui s'ouvrait sur elle. On dirait qu'il vient

d'être édifié à Salernum (Salerne) ou à Napolis (Naples).

— C'est mon grand-père qui Ta fait élever bien avant ma naissance. Mais j'en ai commandé la restauration il y a trois ans à un architecte et à des ouvriers gaulois. Tu vois que nos travailleurs et nos artistes peuvent rivaliser avec leurs anciens maîtres romains.

— Oui, tes compatriotes se sont assimilé merveilleusement, pendant la durée de quelques générations, la culture intellectuelle et la civilisation que nous avons empruntées, nous-mêmes, pendant plusieurs siècles, aux Grecs, aux Egyptiens, aux Carthaginois, aux Etrusques. Et n'es-tu pas, toimême, un incomparable exemple de cette faculté d'assimilation par tentaient, tes oeuvres admirées jusqu'à Rome, tes...

— Laissons mes petits talents, faibles tentatives d'imitation des inimitables poètes latins, et parlons des ressources de ce modeste balnéum, puisque nous devons en faire usage.

A la suite de cet atrium, où nous allons boire à présent les vins glacés que nous verse la jeune Nerta, sont les « étuves de sudation » où nous passerons tout d'abord.

— Tu la nommes Nerta, cette jolie Hébé ? dit en sou riant le romain, qui regardait l'esclave désignée par son ami, en pénétrant dans l'atrium.

Nerta, dont la nudité n'était voilée que par une sorte cJe pagne noué à ses hanches, rougit de plaisir en s'entendant si favorablement jugée par l'illustre ami de son maître. C'était une très brune armoricaine de dix-sept ans, dont le corps, un peu sobre, mais de proportions parfaites, méritait d'être vu.

Sans doute, son visage n'avait pas le style et la distinction des beaux types grecs, itahques ou gallo-romains. Sa vulgarité plébéienne le déparait. Néanmoins, par l'éclat de la jeunesse, cette vulgarité s'estompait beaucoup et la sémillante Nerta rachetait, sans le savoir, son défaut de distinc tion, par une apparence d'ardeur sensuelle qui ne trompait point et qui ne déplut pas au romain.

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