GALERIES
Balneum de l'Ager Saponaria Galeries à colonnes. — Atrium ; a, impluvium. — Frigidarium, salles d'ablutions froides ; n. bassin d'eau froide. — Apodyterium, salle de déshabillage. — Tkpidarium, première étuve chaude. — Sudatorium, seconde étuve plus chaude. — Strigilarium frt.carii, salles de massage. — Piscine froide avec galerie à colonnes. •— 3,3, Salles de repos; 2,2, salles de parfumerie; 1,1, salles d'babil' lage; 4,4, galerie de la piscine.
— Oui, répondit Marcus, je l'appelle Nerta, et c'est à tort : il faudrait la nommer Nigra ou Nigritia, car ses cheveux, ses 3/eux espiègles et jusqu'à sa peau de chrétienne sont noirs comm.e le démon. C'est une des iirhani du balneum. Elle masse d'ailleurs avec beaucoup d'art, et tu pourras l'apprécier si tu lui fais l'honneur de lui confier ton massage.
L'ardente Nerta se retirait — non sans prêter une oreille curieuse à la réponse qu'elle attendait de Claudius Rutilius ; mais l'ami du poète ne répondit pas.
— Les portes du fond de cet atrium, reprit Marcus, en vidant sa coupe de vin de Syracuse, s'ouvrent sur la première étuve chaude ; le Sudatorium, qui précède la deuxième étuve, à tem^pérature plus élevée. La piscine tient presque toute la largeur du balneum. Elle est profonde et l'on peut y nager. Enfin de chaque côté des étuves sont les salles de massage, comme au delà de la piscine sont deux salles de parfumerie, car tout était en double ici et au prœtorium, pour la commodité de la vie de famille. Depuis que j'ai eu l'irréparable malheur de perdre la mère de Caïus, c'est-à-dire depuis près de vingt ans, cette dualité n'a plus d'emploi. Nous avions double service d'esclaves : hommes d'un côté, femmes de l'autre, pour les diverses parties du balneum. J'ai supprimé, naturellement, l'un des deux.
— Cependant Nerta ?
— Nerta n'était pas encore près de naître, il y a vingt ans !
— Evidemment ! mais c'est une femme, et, puisque tu as supprimé la moitié de tes esclaves du balneum, c'est la moitié féminine affectée au gynécée... (i)
— Au contraire. On se trompe en croyant que de la force est nécessaire pour le massage. C'est de l'adresse, de la science et de l'art qu'il faut déployer pour assoupHr les muscles, déployer les articulations, décontracter les nerfs. Et quant aux frictions, aux lavages, aux ointements (unctum) d'huiles et d'essences parfumées, ils sont bien mieux exécutés
(i) C'est-à-dire au logement des femmes, des ieunes filles et des cafants.
par des mains fines, agiles et douces, que par de grosses et lourdes extrémités masculines.
Claudius riait, car il supposait que son ami plaisantait.
— Alors tes esclaves du balneum sont des femmes ?
— Et je les ai choisies parmi les plus avenantes des nrhani de l'ager ; attendu qu'il serait insupportable d'être en contact avec des créatures désagréables à voir.
Achevant ces mots, le poète enlevait sa toge qu'il jetait sur un siège en invitant son ami à suivre son exemple avant de pénétrer dans la première étuve pour finir de s'y déshabiller.
Claudius enleva sa toge et pénétra sans défiance dans le premier sudatorium dont ]\Iarcus ouvrait l'une des portes.
Quoique cette étuve ne fût guère éclairée par ses ouvertures plafonnantes circulaires très réduites et que, par contraste avec la vive clarté de l'atrium, elle parût à demi obscure, le romain y entrevit aussitôt une demi-douzaine de femmes aussi peu vêtues que Nerta. La moins bien de ces jeunes esclaves justifiait amplement le quahficatif d' « avenante » employé précédemment par le poète. Toutefois l'attitude de ces esclaves était convenable et respectueuse. Aucune d'entre elles ne souriait comme la brune armoricaine de l'atrium. Claudius s'arrêta près de la porte que son ami refermait et le retint par le bras pour lui dire à demi-voix :
— Je croyais, tout à l'heure, quand tu m'annonçais des esclaves étuvistes femmes, que tu ne parlais pas sérieusement, si j'avais cru...
L'embarras très visible de Claudius fit sourire le poète.
— Est-ce la nudité de ces esclaves qui te gêne ? Je vais leur donner l'ordre de se vêtir...
— Non ! cela ne me gêne pas ! Mais...
— Sois sans inquiétude ; tu n'as rien à craindre d'elles. Le calme chaste avec lequel tu vas les voir nous déshabiller, nous frictionner dans cette première étuve et dans la seconde, te prouvera vite que l'habitude de leur service a supprimé chez elles le trouble qui t'agite.
— Elles... c'est possible, mais je n'ai pas cette habitude
moi... et la vue de ces jolis corps... enfin, tes étuvistes sont trop « avenantes ».
— Si ce n'est que cela !
— Enfin, si je ne suis pas maître...
— Rassure-toi : la plupart de ces filles sont encore sages, — à moins qu'elles n'affectent fort habilement de l'être, — mais elles n'ont pas été condamnées à ce service des étuves ; elles s'y sont librement consacrées et ne s'en plaignent point. D'ailleurs, ni mon fils, ni moi, nous n'avons jamais songé à les solliciter d'en accomplir un autre.
— Mais tes hôtes, comme moi ?...
— Je n'en connais pourtant pas d'exemple ! Mais je ne saurais af&rmer ce que je n'ai pas vu, — ce que je ne me suis jamais soucié de voir ou d'apprendre. Interroge les étuvistes, les savonneuses, les masseuses et les parfumeuses. Peut-être consentiront-elles à te répondre par des confidences, ou par des mensonges ; leur sincérité m'est aussi douteuse que leur vertu.
L'aimable ironie de ces explications n'atténuait guère les perplexités de Rutilius. Néanmoins, voyant le poète s'abandonner paisiblement aux soins des deux étuvistes qui commençaient à lui délacer sa chaussure, à l'une des extrémités de la première étuve, il alla s'asseoir à l'autre extrémité du sudatorium où trois des autres jeunes esclaves l'entourèrent pour lui rendre les mêmes services qu'à leur maître.
Lorsqu'il fut déshabillé, elles écartèrent ses vêtements, que la quatrième étuviste emporta en même temps que ceux de Marcus, et elles répandirent sur lui des aiguières pleines d'une macération tiède de feuille de rose. Bientôt, sdus l'influence de la température élevée de l'étuve, la sudation se produisit. L'une des étuvistes, pour l'activer, présenta au romain une coupe d'eau fraîche, et les deux autres commencèrent à le frotter doucement avec des fibres végétales un peu râpeuses, qu'elles rejetaient, à mesure qu'elles s'amollissaient pour les remplacer par d'autres. Cîaudius réussit à supporter avec assez de calme les frictions des deux sudatorium. Mais
Praetorium de l'Ager Sapoxarta PoRTicus, galerie à colonnes. — Atrium sacrarium, atrium sacré — Œcus corinthius (Exedras), salle de réception corinthienne. — Triclinium, salle à manger. — Culina, cuisine. — Chalcidium LARARIUM, portique, vestibule à colonnes contenant les dieux lares ou effigies des ancêtres. — C,C,C, Cubicula, chambres. — i, latrines. — 2, lavabos-toilette.
lorsqu'il vit le poète passer, après les mêmes frictions, dans la salle de massage située à gauche de la seconde étuve, il entra délibérément dans l'autre salle de massage située à droite. Là se trouvaient deux nouvelles esclaves du balneum et la jeune Nerta, qu'il avait oubliée,
Marcus-Octavius-Ivorixus nageait déjà depuis un petit quart d'heure dans la vaste piscine du balneum lorsque son ami vint enfm l'y rejoindre et s'y plonger à son tour. Quatre baigneuses, n'ayant d'autre voile que le pagne qui semblait être la « livrée » du balneum, circulaient dans la galerie à colonnes environnant la piscine. Elles n'étaient pas moins agréables à considérer que les étuvistes et les masseuses. Pourtant le poète remarqua que Rutilius, après les avoir regardées sans aucun émoi, s'intére^sait davantage aux figures de l'admirable mosaïque dont le fond de la piscine était formé. Il pensa, dès lors, que son hôte donnait à ce chef-d'œuvre l'attention qu'il méritait, parce que les fricarii (masseuses) et la sémillante Nerta l'avaient momentanément blasé sur l'attrait des charmes humains.
— Si tu le veux bien, dit-il, nous allons quitter ce bassin pour nous abandonner aux unguentarii (parfumeuses) et aux habilleuses, car le jour s'avance et la nécessité de réparer nos forces nous invite aux satisfactions d'un bon repas.
— Oui, sortons de l'eau. Notre longue promenade et les étuves m'ont donné grand appétit.
Les parf^imeuses et les habilleuses étaient aussi bien choisies, aussi peu couvertes que les autres esclaves. Pourtant, Claudius Rutilius entra cette fois dans le vestihiilum dernière salle du petit palais thermal en même temps que Marcus Ivorixus; confàrm^ant ainsi l'opinion du gallo-
romain, sur l'action calmante du massage éprouvée par son ami.
Le praetorium, ou palais d'habitation de la vilia urbana, se dressait, élevé d'un étage et surmonté de terrasses en face de la sortie du balneum. Il était précédé d'un beau portique ou chalcidium larariimi et d'une large galerie à colonnes de granit rose s'étendant sur toute la façade (i). Sous le chalcidium, auquel on accédait par cinq marches, Caïus Ivorixus, très élégamment vêtu à la romaine, attendait son père eL leur noble visiteur.
En cette nouvelle rencontre, comme pendant la durée du repas, son affabihté gracieuse et déférente, l'élégance raffinée de sa tenue et de ses propos joyeux, surprirent Claudius, par le contraste inattendu qu'elles faisaient avec ses apparences presque sauvages de la première partie du jour. Mais l'éminent hôte de Marcus n'en fut pas autant frappé dès l'abord que pendant la suite parce que le poète retint son attention sur le chalcidium et les images sculptées : bustes, médaillons, statuettes et statues dont il était orné.
— A Rome, lui dit-il, j'ai admiré les portraits de tes ancêtres dont l'origine remonte à la création de l'antique Latium. Je n'ai pas à te présenter, ici, des lares aussi nombreux. Toutefois, les plus anciens membres de notre foyer dont la tradition nous a donné connaissance, vivaient au temps lointain où le divin Julius César conduisait ses invincibles légions romaines, et siirioiit gauloises, dans les Gaules.
« Il avait alors pour auxiliaire un seigneur gaulois, d'une vieille famille aulercienne, qui se nommait Ductomar. C'est le plus ancien de nos aïeux, que la légende de ses exploits nous a fait connaître. Il commandait la fameuse légion gauloise de l'Alouette. Il vainquit en Egypte, avec César, les armées de Cléopâtre. Nous n'avons point de trace de ses traits, car à cette époque la Gaule ne possédait encore aucun artiste capable de les reproduire. Cette lacune persiste sous
(i) Portiques où sont exposées les images des ancêtres* les anciens dieux lares des grecs et des romains.
les règnes d'Auguste, de Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron, de Vespassien, de Titus, de Domitien et de Nerva. Elle ne cessa qu'à Trajan (11^ siècle ap. J.-C).
— Tu peux la combler par des images emblématiques.
— J'y songerai. En attendant, voici du moins les statues, les figurines, les bustes, les médaillons de nos ancêtres qui se succédèrent du grand Trajan et des sublimes Antonins, jusqu'à Constantin (IV^ siècle ap. J.-C).
— C'est plus de quatre cent soixante ans de gloire I répondit Claudius en s'inclinant avec considération.
— Le prsetorium se divise, reprit Marcus, en deux parties semblables à droite et à gauche : Résidence d'hiver au Sud, résidence d'été au Nord. Cet atrium corinthien, qui se répète, comme la galerie où nous sommes, sur la façade Ouest du praetorium, précède la salle centrale : ïœcus, ou exedra où nous allons nous rendre pour passer dans le triclinium estival, la salle d'été des repas. Après avoir sacrifié là au divin Bacchus, nous monterons à l'étage supérieur, où nous attendrons, en devisant, dans la bibliothèque, les heures fraîchesi du soir.
Le service de table s'exécutait comme les assistances du balneum, par les soins d'un essaim de jeunes esclaves fort appétissantes. Mais celles-là, bien vêtues, ne devaient distraire en rien les convives de la dégustation du repas.
Claudius Rutihus remarqua d'ailleurs que la délicatesse, l'abondance des plats, et la qualité des boissons supportait sans désavantage une comparaison avec la recherche exigée par le raffinement de la gastronomie romaine. Là, comme dans l'architecture, la décoration, le luxe mobilier, l'ordonnancement des services, la profusion des fleurs, des belles étoffes, des vases gracieux, de la vaisselle d'argent, des verreries légères, la civilisation gauloise égalait la perfection de la civilisation de Rome.
Après le repas, qui fut très gai, Caïus Ivorixus se retira en s'excusant d'être obhgé d'aller surveiller les labours pour les semailles d'automne, et son père conduisit leur hôte à la bibliothèque où il l'invita à s'étendre sur un lit de repos.
— Tu couronnerais ta délicieuse hc3:)italité par un charme suprême, dit alors Claudius, en me lisant tes derniers poèmes ; si tu me juges digne de les apprécier.
— Je sais, ami, que je ne trouverais pas dans tout l'Empire un auditeur aussi bienveillant que toi. Je céderais donc facilement au travers qu'ont tous les poètes, et qui consiste à faire louer leurs poèmes, comme les coquettes font louer leurs appas..., si je composais encore des poèmes. Mais, depuis plusieurs années déjà, j'ai perdu l'habitude, un peu futile, de ciseler des vers. Je me suis consacré à l'Histoire.
— Tu t'es fait historien ?
— J'essaye de tracer un résumé des événements au miheu desquels se sont transformées les trois Gaules depuis les conquêtes de César jusqu'à la fin du règne de Constantin.
— Quatre siècles d'histoire ! Quel travail considérable !
— Oui, c'est une lourde tâche, parce qu'en ces quatre siècles la Gaule n'a presque pas eu d'histoire. Après la conquête romaine, notre pays a joui presque sans interruption d'une quiétude fort aride pour l'historien. Sauf quelques troubles locaux de courte durée d'ailleurs, et quelques incursions de hordes barbares, il n'y a pas eu de guerres ni de révolutions pendant cette longue phase de paix, due à l'organisation et à la tutelle romaine.
— Pourtant Julius Florus et Julius Sacrovir...
— Deux petits aventuriers sans consistance, et qu'une seule cohorte avec quelques compagnies des légions de Germanie suffit à dompter !
— Julius Vindex sous Néron . . .
• — Vindex d'Aquitaine n'a pas voulu secouer le joug romain. Sa tentative de soulèvement ne visait que Néron luimême, puisqu'il proclama Sulpicius Galba.
— Mais Marie ? Et Civilis ? Et Sabinus ?
— La révolte de Marie fut réprimée par les Gaulois Eduens soutenus par quelques cohortes romaines, Civilis n'était pas Gaulois mais Germain ; il refusa de prêter serment pour l'indépendance de la Gaule, A ce moment il n'y avait plus
de soldats romains parmi nous. Rien ne nous cmpcchâit de nous affranchir de la tutelle romaine.
« Mais il se produisit un fait démonstratif : les Rèmes convoquèrent dans leur cité (Reims actuellement) des délégués élus par tous les peuples gaulois pour examiner et décider dans un solennel Congrès s'il convenait de proclamer l'Indépendance ou de rester sous la domination romaine. Les avantages et les inconvénients de ces deux conditions furent longuement examinés, discutés, et, finalement, l'assemblée toute entière se prononça en faveur du gouvernement romain, qui lui donnait la suprême jouissance d'une paix dans laquelle l'ensemble des'cités prospérait d'une façon merveilleuse. « Pax romana ! » fut le cri unanime.
» C'est à la paix romaine, succédant aux siècles de troubles, de déchirements intérieurs, de révolutions incessantes, qui minaient auparavant les territoires des trois Gaule?, que nous avons dû, depuis quatre cents ans, les routes, les canaux, l'industrie, le commerce, les arts, les lettres, la savante jurisprudence, l'ordre social, le bien-être, l'adoucissement des mœurs qui font la jouissance gallo-romaine.
» Nous étions des barbares ; nous sommes devenus des citoyens romains, et, depuis quatre cents ans, notre patriotisme est un profond amour de Rome.
» Le poète Claudien n'a-t-il pas dit récemment de cette grande cité créatrice de l'Empire : « C'est elle qui seule a reçu dans son sein ceux qu'elle avait vaincus, et, se conduisant en mère, non en reine, a donné un même nom à tout le genre humain ; de ceux qu'elle a domptés, elle a fait des citoyens ; elle a réuni far des liens sacrés les peuples éloignés. C'est grâce à. sa politique pacifique que partout nous retrouvons une patrie, que nous ne formons tous qu'une nation. Jamais il n'y aura de terme à la domination Romaine! »
— Hélas ! Claudien se leurre ; les plus beaux jours de Rome sont écoulés ! Mais tu n'as pas à considérer le sombre avenir que j'entrevois pour l'Empire, puisque ton étude s'arrête à Constantin, et le thème de ton histoire est superbe.
— Superbe soit ! mais bien ingrat ! Pour le développer, il me faut entrer dans tous les détails des progrès constants par lesquels nous sommes arrivés en quatre siècles à cette splendide «jouissance gallo-romaine». Depuis cinq ans, je rassemble les innombrables documents nécessaires pour tracer cette évolution glorieuse. J'ai fait venir de toutes les parties du territoire les hommes capables de m'éclairer sur le passé de leurs cités. J'ai visité moi-même les principales villes de l'ancien Belgium et de la vieille Celtique. Il me r^çste encore à parcourir ce qui fut jadis la Province romaine avant Auguste, et l'Aquitaine. Vivrai- je assez pour terminer un si grand travail ?
— En peux-tu douter ? Tu vivras pour cela comme pour bien d'autres œuvres ; tu ne parais pas mon âge et je suis ton cadet de dix ans !
— '■ La pénurie d'événements saillants dans cette histoire m'inquiète pour l'intérêt de cet ouvrage. Je crains qu'il ne soit trop ardu de me suivre dans les détails, qu'il faut pourtant donner, puisqu'ils constituent seuls l'ensemble de notre civilisation depuis la conquête.
-^ Oublies-tu le christianisme ? Ses, luttes, ses martyrs...
— Oh ! je laisse l'histoire du christianisme aux rehgieux!
— Es-tu donc idolâtre ?
— Non certes 1 Je suis chrétien, d'abord parce que c'est depuis Constantin l'unique religion officielle de l'Empire. Puis, parce que les principes chrétiens sont réellement supérieurs à nos vieilles croyances. J'ai une chapelle qui dépend du praitorium. Une petite église, auprès de la villa rustica, est consacrée au culte.
— Je l'ai remarquée ce matin en arrivant ici.
— Enfin, je donne l'exemple des pratiques religieuses, à Aureliani aussi bien que sur ce domaine, aux jours consacrés, et je m'efforce d'être bon maître pour ma.familia suivant les préceptes de Christos. Mais je ne puis me convaincre de la réahté des légendes de persécutions subies par les premiers chrétiens gaulois. Comment raconterais-] e ces mar-
tyrs invraisemblables dont la description enflamme Tirnagination crédule des esclaves, lorsque ma raison ne peut admettre les prodiges, les miracles, dent ces récits sont pleins.
— La Foi te fait défaut.
— Je ne suis pas hérétique. Je crois en Dieu ; ]e respecte sa morale. Mais je n'ai pas la vocation du sacerdoce.
« Je crois être plus généreux pour ma familia en la dirigeant avec justice et douceur qu'en lui partageant nos biens pour m'enfermer ensuite dans un cloître, ou prêcher.
» Je n'adore ni Jupiter, ni Junon ; mais je ne puis mépriser les mythes si gracieux d'Apollon et des Muses ; les charmantes allégories de Flore, de Pan, de Cérès me reposent des sombres ém.otions du drame chrétien de la Passion. »
— Pourquoi négliges-tu de comprendre Vénus et Cupidon parmi les divinités bénéficiant de ton indulgence ? Il me semble pourtant que tu pratiques, au moins par les esclaves jeunes et plaisantes de ta résidence, le culte de la beauté ?
— Je tempère la mélancolique philosophie de mon déclin par les sourires de ces aurores. Les formes agréables de ces créatures m'aident à oublier les laideurs morales ou matérielles que tant d'autres 'êtres s'appliquent à dissimuler. Mais j'ai dit depuis longtemps adieu à l'Amour, qui n'est plus de mon âge. Aimer est un mal de jeunesse toujours fatal à ceux qu'il atteint dans l'âge mûr.
— Que dois-tu donc penser de ma raison à cet égard ? Car tu sais assurément, — je crois même te l'avoir dit, — que ma petite suite comprend une jeune Grecque nommée Nammia, dont l'unique tâche est de tempérer l'ennui de mes insomnies par l'agrément de ses charmes ?
— Je le sais parce que tu m'as fait cette confidence le jour de ton arrivée. Que ne l'as-tu amenée aujourd'hui ?
— Elle a dû profiter de ma visite pour se faire porter à Aureliani et fouiller les boutiques des orfèvres, des marchands d'étoffes et de fourrures ; parcourir la ville qu'elle ne connaît guère encore ; admirer les églises, les palais, le
cirque, les vieux temples, car je l'ai autorisée à se donner cette distraction jusqu'au soir.
— As-tu fait prévenir de cette promenade Lucius-Valentinus Priscus, le Légat de César ?
— Non. Etait-ce donc nécessaire ? •
— Préférable, tout au plus, car Aureliani renferme plus d'un jeune gallo-romxain riclie, élégant et libertin, capable d'adresser des hommages intéressés à ta belle Grecque.
— Sa beauté ne manquera pas d'attirer les regards, je l'ai prévu, puisqu'elle est réellement très belle. On lui parlera sans doute. Elle écoutera même sans déplaisir, je l'imagine, des compliments, des propositions flatteuses ; mais sa litière sera portée par quatre de mes nubiens qui sont des colosses, et quatre autres, suivant et précédant les premiers pour les relayer, ne sont pas moins vigoureux ; ils m'ont paru constituer une escorte suffisante pour faire respecter Nammia.
— Huit hommes ! c'est plus qu'il n'en faut.
— Au surplus, je n'ai pas l'outrecuidance de prétendre empêcher Nammia de commettre une folie.
Nul ne saurait lui faire une plus douce existence que celle qu'elle me doit. Néanmoins, elle peut accomplir l'irréparable sottise d'accueillir favorablement un jeune prétendant. Mais aucune mesure, aucune claustration n'a jamais empêché une femme de mal faire et je ne veux pas devoir à la violence la fidélité de Nammia.
— Tu n'es pas jaloux ?
— Je reste assez sage pour jouir d'aujourd'hui sans compter sur demain.
« C'est au cours d'un voyage en Grèce, il y a quatre ans, que j'ai fait l'acquisition de Nammia chez un marchand d'esclaves qui la disait née à Corfou. Elle était timide et vierge ; elle pleurait de honte en se voyant présenter nue ; j'ai eu pitié d'elle et je l'ai acquise malgré le prix élevé qu'en demandait le marchand. Quatre années j'ai profité de ses complaisances gracieuses, de sa reconnaissance soutenue : je n'espérais pas autant d'elle... Advienne ce que le Destin
voudra ! Tu vois que ma faiblesse n'est pas démence ! » Marcus Ivorixus, en souriant, se rapprocha du Romain.
— Ne me crois pas, ami, plus détaché que toi des plaisirs qu'un raisonnable épicurisme permet à celui qui n'est pas décrépit. Je ne sacrifie plus à l'Amour, mais j'accorde encore au plaisir, sans me flatter d'inspirer plus qu'une douce amitié, les heures d'oubli qu'il me réclame. Le jour s'avance. La plus grande ardeur du soleil est tombée. Nous allons, si tu le veux bien, finir cette heureuse journée par une chasse simulée.
— Que veux-tu dire ?
— Sous le prétexte d'une chasse à la lisière des bois d'Aurehani, nous allons nous rendre par le pont de la cité sous ses murs, mais sans y pénétrer. Puis, longeant ces murs, à l'Ouest, nous rencontrerons bientôt une jolie maison qui s'appuie aux remparts et possède dans ceux-ci une porte dérobée. Là demeure une de mes affranchies ; une blonde fille de l'Helvétie que j'ai dotée d'un commerce de broderies.
« Elle est censée me réserver la majeure partie des gros bénéfices qu'elle réalise dans ce commerce fructueux, puisqu'il me fallait, suivant l'usage, l'assujettir à une redevance en compensation de son affranchissement.
» Tu devines pourtant que je lui abandonne en réalité tout ce qu'elle gagne ; de telle sorte qu'avant peu d'années elle S3ra la plus riche négociante de la cité. »
— Prends garde ! tant de générosité sème l'ingratitude.
— S'il n'y a pas réciprocité. Mais Telleda, cette flamboyante, — ses cheveux sont comme de l'or en fusion, — Telleda me livre plus généreusement les trésors de ses charmes que je ne lui abandonne ses profits et les cadeaux fréquents dont j'aime à augmenter ^es gains.
« Elle a les plus riches auréliennes pour clientes et compte aussi parmi ses acheteuses quelques jolies bacchantes secrètement pensionnées par d'opulents citadins qui s'en croient chacun les seuls possesseurs.
» A ma demande, depuis hier, Telleda doit avoir su rassembler ces jolies filles ; car elles n'auront pas manqué d'inventer d'excellents prétextes pour échapper à leurs accapareurs jaloux et nous consacrer quelques heures de leur brillante jeunesse ».
Maicus-Ivorixus se trompait un peu en affirmant à son hôte que les acheteuses légères de son affranchie sauraient échapper à leurs amants. Sur huit de ces charmeuses convoquées, quatre seulement purent se rendre à l'appel de l'helvétienne, curieuses de l'éminentissime personnage qu'elles devaient rencontrer et dont le nom leur avait été caché ; réjouies aussi par la perspective d'être amplement récompensées de l'art de plaire qu'elles sauraient déployer.
Quatre ! c'était peu, au gré de Telleda. Elle eût voulu mieux marquer son zèle pour l'éminent sénateur-poète, son ancien maître, si bon, si libéral, et tant indulgent !
Par bonheur, ces quatre étaient les plus belles et les plus gaies : d'abord, Danitia, la danseuse, dont le merveilleux corps et le délicieux visage auraient ébloui Phidia.^ lui-même ; puis la rousse et cynique Lucilla, si sûre de séduire qu'elle dédaignait les émoustillantes affectations des coquettes ; Primulia, l'audacieuse et raffinée perverse, qui savait enflammer ou déconcerter d'un seul regard, le libertin le plus rassis, Primulia qui troublait jusqu'à ses pareilles ; enfin, la brune et lascive Pcmpeïa, qui s'était chargée de réunir chez elle les trois autres pour se rendre en leur compagnie chez Telleda.
Le jour précédent, veille des Ides, au balneum de la cité, la très séduisante affranchie de Marcus ayant trouvé cette Pompeïa étendue au bord du bassin de l'étuve tiède, s'assit
auprès d'elle, en sortant de ce bassin, et lui exposa le désir de son amant.
Pompeïa, comme Telleda le prévoyait, ne manqua pas de trouver très séduisante la proposition de la brodeuse, car il était flatteur pour elle de connaître d'une manière si intime l'illustre Ivorixus, et cet honneur annonçait en outre un profit certain. Elle s'empressa donc d'acquiescer à sa demande.
— Alors, chère Telleda, tu dis que c'est pour demain, jour des Ides d'Auguste ?
— Demain, après le miheu du jour.
— Cela tombe fort bien ! mon insipide seigneur se rend aujourd'hui à Turones. Il n'en reviendra qu'après demain soir au plus tôt. J'irai voir tantôt ces chères belles qui seront de la fête et tu peux compter sur moi pour les amener.
Ainsi le lendemain, dès la troisième heure du soir, sortant amicalement enlacées de chez la Pompeïa, les quatre amoureuses filles se dirigeaient vers la maison de Telleda par les rues populeuses les plus pauvres d'Aureliani, sans crainte des apostrophes du vulgaire, auxquelles elles savaient répondre, pour ne pas traverser la voie principale où la rencontre de quelque ami de leurs jaloux eût été fort probable.
Bien avant l'arrivée du sénateur et du romain chez l'helvétienne, elles riaient d'avance des séductions qu'elles projetaient d'employer pour mériter leurs éloges, et Telleda se faisait violence pour affecter de partager leur gaieté.
Mais la jalousie ne tourmentait pas l'affranchie. Sa beauté ne le cédait en rien aux charmes de ses captivantes clientes, et l'amitié qui l'unissait au sénateur n'était pas de nature à lui faire redouter une comparaison du poète.
Loin de s'affliger d'une telle conséquence de cette petite réunion licencieuse, elle en eût été plutôt satisfaite, car depuis quelques mois, une passion secrète et presque criminelle, — une passion irrésistible, — l'écartait de Marcus, auquel il lui devenait pénible de se livrer.
Le clarissime gallo-romain ne soupçonnait point cette
répugnance parce qu'il n'aimait pas assez la belle affranchie pour l'observer avec la subtilité qu'un réel amour donne.
L'accoutumance émoussait pour lui l'attrait, pourtant intense de son ancienne esclave, et la fête qu'il avait, un peu sournoisement, improvisée pour son ami, répondait à une vague arrière-pensée de convoitise personnelle.
Or, pendant que la Pompeïa réunissait chez elle Danitia, Lucilla et Primulia ; tandis que Marcus Ivorixus achevait d'entretenir Claudius de ses travaux historiques, avant de lui proposer la fausse partie de chasse préparée par sa complaisante affranchie, Caïus, son fils, au lieu de reprendre son costume antique de Gaulois pour aller surveiller les labours des semailles d'automne, au sud de l'ager Saponaria, se rendait subrepticement à Aureliani dans l'élégant costume romain sous lequel il venait d'étonner l'illustre ami de César Théodose par son aisance et son affabilité.
La deuxième heure du jour s'achevait lorsqu'il franchit le Liger sur le pont de la cité. Mais il ne pénétra point dans la ville par la porte située en face de ce pont. Il contourna les remparts, comme son père et Claudius devaient les contourner, à son insu, un peu plus tard. Il passa, sans y jeter un regard, devant la petite porte dérobée de la maison de Telleda, bien qu'il connût les rapports intimes du sénateur et de son affranchie. Il ne s'arrêta qu'à la porte occidentale, auprès de laquelle il s'assit, à l'ombre d'un arbre bordant J'un des deux chemins qui aboutissaient à cette porte.
De toutes les entrées de la cité, celle-là était la moins passagère parce que les deux voies qu'elle desservait ne conduisaient à aucun centre d'activité notable.
L'une ne reliait que de menues propriétés suburbaines et quelques domaines, petits ou grands, comme l'ager Adiana et l'ager Surdiana ; l'autre rejoignait l'ancienne route gau-
loîse d'Aureliani à Turones, abandonnée depuis la construction de la voie romaine, plus directe et meilleure.
Plus de la moitié d'une heui:e s 'écoula, pendant laquelle le jeune gallo-romain, sans témoin, ne dissimula pas une fiévreuse impatience de ce qu'il attendait.
Mais enfin cette impatience anxieuse s'effaça de ses traits, lorsqu'il vit de loin un petit groupe formé d'esclaves très bronzés, précédant, portant et suivant une litière, décorée à l'Egyptienne et surmontée d'une sorte de palmier qui abritait une très jeune femme, d'une étrange beauté.
Caïus se dissimula d'abord pour laisser approcher la riche litière et les esclaves nubiens.
Mais quand elle ne fut plus qu'à une courte distance, il se couvrit presque entièrement le visage comme pour le protéger du soleil, il sortit de son abri et se dirigea à la rencontre des porteurs.
Si les esclaves avaient alors pu voir la ravissante créature qu'ils portaient, ils auraient assurément remarqué qu'elle tressaillait, et qu'elle se raidissait pour dissimuler une profonde émotion.
Caïus, en croisant la petite troupe leva la tête et dit à demi-voix, en grec, q;ielques mots que les nubiens, qui ne connaissaient pas le grec pouvaient prendre pour un souhait de politesse banale ; il disait :
— Demande à Aureliani, dans un quart d'heure, à voir la boutique de l'orfèvre Gédémon.
La litière franchit la porte et disparut dans la cité.
Alors, Caïus, qui guettait cette disparition, revint sur ses pas, pénétra dans Aureliani, à son tour, et courut à la boutique de l'orfèvre désigné.
Dès qu'il y parut, Gédémon déposa un plat d'argent qu'il paraissait très attentionné à ciseler.
— Tout est-il prêt ? lui dit le jeune homme.
— Oui seigneur ; mes ouvriers sont écartés ; ma femme n'est plus ici, et voilà les vêtements que tu m'as demandés.
— C'est bien ; va-t-en et ne reviens qu'après mon départ. Gédémon se retira pendant que Caïus Ivorixus rejetait
avec rapidité ses vêtements de dessus et se drapait dans un très simple costume d'artisan.
Quand il l'eut ajusté sur lui, il prit le plat d'argent abandonné par l'orfèvre, s'assit à sa place, et feignit de s'absorber dans le travail de la ciselure de cette pièce.
Peu après, une rumeur l'avertit de la visite qu'il avait dictée.
La litière, guettée par lui, hors de la ville arrivait et s'arrêtait devant la boutique de l'orfèvre.
Un des nubiens qui la précédait s'informait auprès d'un Aurélien,qui lui désignait la porte de Gédémon.
Caïus s'élança pour aborder respectueusement la jeune femme.
— Mon maître Gédémon, dit-il en latin, vient de sortir, mais, en attendant son retour, je te montrerai tout ce que tu voudras voir ; fais-nous l'honneur d'entrer dans la maison.
La jeune femme, qui écoutait ces paroles en gardant une singulière immobilité, un visage impassible, le regard fixe, porté au loin, jeta pourtant un ordre à ses porteurs en recouvrant sa poitrine et ses épaules d'une écharpe qu'elle avait enlevée en route à cause de la chaleur.
La litière s'abaissa jusqu'à terre. L'impassible en descendit pour suivre le faux ouvrier de Gédémon : Caïus, dans le magasin d'orfèvrerie.
Là, tandis que deux des nubiens, sans pénétrer, se campaient à la porte, le jeune gallo-romain fit asseoir l'acheteuse et lui présenta, tour à tour, les bijoux, les vases d'or et d'argent, les bibelots qui tombaient au hasard sous sa main en feignant de les lui vanter en grec et d'écouter les observations qu'elle lui faisait dans la même langue.
Il n'était pourtant question ni d'orfèvrerie ni de joyaux entre Caïus et son étrange cliente.
— Me voici, dit la jeune femme, ainsi que je te l'ai juré. Mais tu vois combien je suis entourée ? Tu vois quels efforts il me faut faire pour rester calme sous les yeux de ces esclaves ! Abrège cette entrevue, je t'en supplie ; je n'aurais pas la force de la subir sans me trahir, si elle durait longtemps.
— Adorable Nammia ! Ton courage et ta bonté me ravissent !
» Au son de ta voix cristalline, mon cœur vibre comme une lyre !
» C'est ta voix qui m'a conquis d'abord, car je ne t'avais pas encore vue, quand je t'entendis chanter un hymne grec la nuit, au bord du Liger.
» Je ne pus me défendre de répondre à la suave mélodie de ton chant, quand elle se fut éteinte, en improvisant un air sur les vers d'une ode de Pindare, dont tu achevas la suite.
— Ta voix chaude et vibrante, reprit Nammia, l'emporte sur ma voix chétive ; elle me saisit l'âme !
»Et comment n'aurais- je pas répondu à tes accents si prenants, quand ils me berçaient, pauvre exilée ! des mots les plus doux de mon pays ?
— Dans l'ombre nocturne, tes reprises de ma mélodie guidaient mes pas...
— J'allais, d'un invincible attrait, comme un duvet qu'entraîne un remous de la brise, aux tendres élans d'harmonie que la sympathie t'inspirait...
— ... Et quand tu m'apparus dans la molle clarté que répandait Phébé, l'empire, ô Nammia qu'exerce ta beauté, soudain me prosterna !
— ... Quand je te vis plus beau qu'Apollon rayonnant, un enivrant vertige emporta ma raison !
— Divine Nammia ! je t'adore !
— Je t'aime !...
— Je ne vis plus sans toi !
— J'agonise depuis qu'il me faut renoncer au bonheur de t'aimer.
— Que dis -tu ?
— Caïus, depuis hier, je sais quelle est ta condition. Pourquoi m'as-tu caché ton illustre origine ?
» J'aurais quitte pour toi, modeste citoyen, le trône d'un empire. Mais Nammia mourra ! Elle ne peut aimer le fils du sénateur Marcus Ivorixus !
— Pourquoi ? Comment ? Mourir, toi ? mourir, Nammia! » Mon nom ? Je n'avais pas dessein de t'en faire un secret!...
et j'ignore à présent encore ton foyer, où tu vis, d'où tu viens, sous quelle dépendance le -Destin te plaça...
» Mais qu'importe ! adorée ; je t'aime et rien n'existe en dehors de cela.
— Je ne m'appartiens pas ! L'esclavage m'enchaîne...
— Esclave! dis-tu vrai?...
— Hélas !
— Eh bien, fuyons ! Cette nuit je t'enlève et tu deviendras libre à l'a-bri d'autres cieux !
— Le fils du clarissime Marcus Ivorixus, peut-il s'expatrier ? c'est crime d y songer !
» Noble gallo-romain, comme un lien d'esclavage m'attache à mon seigneur, ta fortune et ton rang t'enchaînent à ta terre.
» Il faudrait te haïr pour te vouloir au loin, misérable, déchu, mésallié, réduit à l'état plébéien par cette mésalliance, et je t'aime, Caïus !
— Ton amour est ma vie ! . . .
— Arrête ! reprends-toi : je partage le lit de l'ami de ton père !
» L'illustre Claudius Rutilius m'acquit il y a quatre années, lorsque j'avais seize ans et me fit femme à Rome...
— Oh ! j'exècre cet homme !
— Domine-toi, Caïus, les nubiens t'observent ! » Reçois de Nammia son éternel adieu !
— Tu pars ? Ne vois-tu pas que ton départ me tue ! Ah !
je te iure ici qu'au lever du soleil, demain, je me tuerai si je ne t'ai revue !
— Toi mourir ! et pour moi ? . . .
— Cette nuit, au Liger, comme il y a cinq jours, lorsque je t'ignorais, reviens, Nammia î
— Caïus, c'est la mort pour moi, ce rendez- vous ! — • Nous périrons ensemble !
— Soit ! exister sans toi, ce ne serait plus vivre ! Sur le bord du Liger, tu m'entendras chanter avant la première heure, ou bien j'aurai vécu !
— Oh ! merci, Nammia !
— Prends garde! on nous écoute...
— Emporte cet anneau. Il faut cette apparence d'un achat. Nammia prit l'anneau d'or enrichi d'un saphir, que Caïus
lui tendait, et quitta la boutique sans ajouter un mot ni détourner la tête.
Peu après cette entrevue, poignante pour la favorite de Claudius Rutilius et le jeune gallo-romain, le sénateur-poète et son illustre ami pénétraient, sans être remarqués, dans la coquette maison de la séduisante Telleda, par la petite porte dérobée, extérieure aux remparts de la cité, tandis qu'un esclave germain, entrant, presque en même temps, dans la même maison, par la boutique déjà fermée, dans la ville, demandait à parler à la brodeuse.
Telleda reçut d'abord Marcus Ivorixus et Claudius. Elle les conduisit au diversorium, salle de conversation ou de repos, qui ouvrait ses larges baies sur la campagne. C'était là que les délicieuses artistes en voluptés attendaient les hôtes de l'helvétienne en aiguisant leurs sourires aux miroirs.
Avec un éloge gracieux pour chacune de ces charmeuses, Telleda les présenta, puis s'excusa de quitter les seigneurs afin de donner des ordres pour la soirée.
Elle avait hâte d'entendre l'esclave qui demandait à lui parler.
— Tu l'as vu ? dit-elle précipitamment à cet homme quand elle l'eut fait introduire à l'écart de ses serviteurs.
— Oui maîtresse. Il est venu à Aureliani. Il s'est déguisé en artisan chez l'orfèvre Gédémon, où la Grecque est arrivée ensuite en litière portée par des nubiens.
— Est-ce tout ce que tu sais ?
— Oui maîtresse.
— Tu es un maladroit. Tu aurais dû tâcher d'entendre ce qu'ils se sont dit...
— Mais c'était impossible...
— Tais-toi ! Où est-il, à présent ? Où est-elle ?
— Il est retourné à l'ager Saponaria. Elle, je crois qu'elle visite les églises...
— Dis à Beccus et à Gabur de suivre chacun des pas de cette esclave et de me rendre compte de tout ce quelle fera.
« Toi, de ton côté, avec Atiox, retourne à l'ager Saponaria. Si Caïus quitte le domaine, ne le perdez pas de vue, et que l'un de vous me prévienne aussitôt, s'il se dirige vers l'ager Surdiana. Va ! »
Le germain congédié, Telleda retourna promptement au diversorium où de joyeux éclats de rire annonçaient que les invitées de la brodeuse exerçaient avec succès leur aphrodisiaque attirance.
Par sympathies instinctives, elles s'étaient déjà groupées autour des deux seigneurs à demi étendus sur les lit? de repos : la merveilleuse danseuse Danitia et l'olympienne rousse Lucilla auprès de l'illustre romain Claudius ; la brune et lascive Pompeïa et la perverse Primulia de chaque côté du sénateur gallo-romain.
Derrière Telleda, des esclaves apportaient des fruits et des boissons glacées que l'affranchie offrit à ses hôtes des deux
sexes, ainsi que des gâteaux secs pimentés qui excitaient à boire et possédaient, en outre, une autre propriété stimulante plus accentuée.
A l'ordinaire, cette pâtisserie, traîtresse et malsaine à tous égards, ne figurait pas dans les repas, qu'elle faisait servir au poète gallo-romain.
Ils n'éprouvaient, ni lui, ni elle, le besoin d'user de ces « apéritifs » spéciaux parce qu'ils se contentaient de plaisirs modérés.
Les faire sournoisement servir, en cette occurrence, marquait un perfide calcul, un piège dans lequel tombèrent, en effet, les hôtes de l'affranchie, et le noble romain, tout d'abord, parce qu'il ignorait la propriété, presque dangereuse, de ces appétissants gâteaux. Les belles voluptueuses, mieux averties, crurent qu'ils étaient nécessaires aux deux nobles seigneurs qu'elles avaient à charmer. En conséquence, elles insistèrent très gracieusement pour leur en faire prendre à plusieurs reprises et, par cela même, elles ne purent éviter d'en absorber elles aussi, plus qu'il ne fallait pour garder leur libre arbitre.
Seule, Telleda s'abstint de ces friandises en escamotant adroitement celles qu'elle feignit d'avaler.
Le poète ne remarqua pas cet escamotage ; il supposa, en voyant son affranchie participer à cette gourmandise, que la dose de réconfortant qu'elle contenait devait être très restreinte.
Le résultat de cette série de méprises répondit pleinement aux vœux de l'adroite heîvétienne. Jusqu'au moment du repas du soir, Claudius et Marcus se contentèrent de se familiariser avec les attrayantes compagnes qui les entouraient et rivalisaient de grâce pour leur plaire.
Les propos évoluèrent du plaisant au badin ,et du badin au licencieux. On se rapprocha, des frôlements engageants s'établirent.
Aucune des quatre rieuses fiilcs d'amour n'était femme à s'effaroucher d'anodines curiosités, qu'elles savaient, du
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reste, sans inconvénients, puisqu'elles ne pouvaient les dis créditer.
Les groupes sympathiques se resserraient. Quelques baisers furent pris, et rendus de bonne grâce. Ils témoignaient d'une parfaite entente qui risquait de faire oublier le repas, iorsque Telleda rappela qu'il était temps de le prendre avant de poursuivre ces aimables prolégomènes d'une soirée qui promettait, ainsi, d'être extrêmement satisfaisante.
A table, dans le triclinium (salle à manger), les vins capiteux arrosant abondamment la bonne chère, ne tardèrent pas à triompher des dernières réserves des convives.
Danitia et Lucilla provoquaient Claudius aux comparaisons de leurs charmes, sûres de la perfection de leurs attraits.
Le col ambré de Danitia, semé, vers la nuque, de petits frisons châtain clair, était-il plus doux que celui de Lucilla, dont l'épiderme nacré avait presque des reflets d'opale ? Un arbitre fort expert comme Claudius pouvait seul plaider, après études comparatives, une cause si palpitante.
Primulia, plus couchée qu'assise auprès de Marcus, luttait contre la Pompeïa pour l'empêcher do couronner de roses le sénateur-poète avant qu'il n'eût improvisé des vers en l'honneur de sa perversité ; et le gallo-romain s'en défendait avec une conscience méritoire, se disant incapable de célébrer des capacités dont il ne connaissait pas encore l'étendue.
Déjà, par deux fois, Marcus et ses deux famihères solliciteuses avaient apostrophé Telleda qui se tenait à l'écart, lui reprochant de ne pas se joindre à elles pour taquiner son ancien maître, et deux fois Telleda, souriant avec un visible effort, leur avait répondu :
— Ne vous inquiétez pas de moi ; je ne peux pas rire comme vous parce que je suis souffrante ; j'ai la fièvre ; je sens comme un peigne de fer qui m'entre dans la tête !... cela se passera... riez, amusez-vous, votre gaieté me distrait, mais je n'ai pas la force d'y prendre part...
Pompeïa crut pourtant un instant qu'elle était peut-être jalouse et quitta Marcus pour l'interroger à ce sujet.
— Moi, jalouse ? répondit Telleda, en embrassant assez tendrement la brune amoureuse, quelle folie ! je suis heureuse, au contraire, de voir que tu plais à Marcus autant que Primulia.
Puissiez-vous me dispenser ce soir de son amour en l'absorbant toutes deux, car je serais incapable de supporter sa tendresse, tant je souffre de ma pauvre tête !
— Poète ! dit la Pompeïa en interpellant Marcus de l'autre côté de la table, ta belle amante me cède, ainsi qu'à Lucilla, tous ses droits amoureux sur toi.
— Prends garde ! répliqua le sénateur, en menaçant gaiement l'helvétienne, tes amies sont délicieuses et si tu désertes la bataille ce sont elles qui récolteront le butin.
— Je suis ravie qu'elles te plaisent, cher seigneur, et, loin de leur disputer des louanges qu'elles méritent, jeté demande la permission d'aller me reposer ; j'ai des vertiges et je ne me sens plus la force de faire bonne figure parmi vous. Une heure ou deux de repos me remettront ; je vais m'étendre dans ma ciihicula (chambre à coucher). En attendant mon retour, passez dans l'atrium où des musiciennes attendent pour accompagner les danses.
Il était temps d'exécuter le déplacement proposé par Telleda, car les friandises apéritives absorbées par les convives, avant le repas, ajoutaient déjà leur effet particulier à l'abandon causé par l'ivresse des vins.
Les quatre amoureuses filles savaient, d'expérience, que, par la danse, elles devaient exercer un surcroît d'attirance.
Et la coquetterie les portait à profiter de cet avantage, bien qu'il ne fut alors nullement nécessaire pour développer des désirs ardents que leurs attraits plastiques avaient aisément fait naître et que la drogue aphrodisiaque des gâteaux secs exagérait.
Par taquinerie coquette, elles s'élancèrent donc vers l'atrium, à l'invitation de Telleda, en échappant aux mains des gourmets impatients qui eussent préféré les retenir.
— Le charme! dansons le « charme ! » s'écria Primulia,
en dégrafant rapidement la légère robe de dessus qui l'enveloppait pour la laisser glisser à ses pieds et ne garder que la tunique sans manches, très transparente, qui formait comme une chemise sous cette robe.
Le charme était une sorte de pantomime, plutôt qu'une véritable danse, au cours de laquelle les personnages devaient exprimer par leurs gestes cadencés au rythme de la musique, par leurs attitudes, leurs pas, leurs mouvements et leurs jeux de physionomie l'attirance que la beauté de l'une d'elles exerçait sur les autres.
Mais les insouciantes festoyeuses oubliaient qu'elles avaient absorbé les mêmes stimulants que les deux seigneurs et qu'elles allaient être aussi dominées qu'eux-mêmes par leur effet.
Danitia prit naturellement le rôle de la séductrice, tandis que Lucilla, Pompeïa et Primulia, tournoyant autour d'elle, comme des amoureux autour d'une beauté indécise, s'efforçaient de la conquérir en rivalisant de grâce.
Toute la gamme des séductions se déployait au cours de cette pantomime lascive où les danseuses avaient aussi pour rôle de montrer leurs charmes personnels afin de tenter la sollicitée d'amour.
Les transparentes robes de dessous, sacrifiées d'avance dans ces tournois, tombaient plus ou moins vite en lambeaux.
Telleda, qui n'avait pas eu besoin d'attendre jusqu'aux dernières conséquences de sa perfidie pour la prévoir, en assistant, appuyée à l'une des colonnes de l'atrium, au commencement de la mimique du « charme », quitta cette salle sans être remarquée.
Elle partait fort tranquille, sûre de n'être pas recherchée de longtemps, car les quatre charmeuses, transformées par son philtre en bacchantes, ne devaient plus manquer de harceler leurs admirateurs jusqu'au moment où l'épuisement de leurs forces les laisserait inertes^ ivres-mortes de plaisir, comme de l'abus du vin.