‹ La Jouissance gallo-romaineChapitre 5 sur 24 · SACRIFICE D AMANTE · texte numérisé non relu

SACRIFICE D AMANTE

Telleda ne mentait pas en se disant incapable de participer à la petite orgie dans laquelle sa malignité plongeait ses hôtes des deux sexes. Elle souffrait réellement d'une forte fièvre causée par l'anxieuse attente des nouvelles de ses espions.

Accoudée sur le bord de la baie de sa chambre, qui donnait sur la campagne, du coté de l'ager Adiana, elle guettait.

Le soleil se coucha dans un grand flamboiement de nuages rouges. La nuit vint avec rapidité, mais du ciel, très pur, très constellé, une luminosité faible, répandue par les étoiles, dessinait les principaux reliefs du paysage.

Dans Aureliani, où plus des trois quarts des habitants, couches, dormaient, les derniers bruits d'activité s'éteignaient.

A ce moment même, Lucius Priscus, le Légat de César, vice-proconsul des quatre Lugdunaises (les nouvelles divisions territoriales formées au milieu de la Gaule par l'empereur Théodose, père d'Honorius, Tempereur, qui, lui succédant, régnait à Rome) se rendait discrètement à l'ager Adiana, où l'attendait sa délicieuse Apollina avant le crime dont elle allait être victime.

De temps en temps, un éclat de rire nerveux, un bruit de voix plus élevé, des plaintes douces ou de tendres prières qui s'échappaient de l'atrium, d'où les musiciennes s'étaient retirées par discrétion, troublant le silence, arrivaient atté-

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nuées, jusqu'à la baie où l'helvctienne tourmentée, songeait.

Au bruit d'un pas léger, derrière elle, Telleda se retourna.

L'esclave Caelia, originaire d'Aquitaine, la préférée des urbani de la brodeuse, entrait.

— Est-ce Beccus, Cobur, Atiox ou Norex ?

— Non maîtresse, aucun d'eux n'est encore revenu.

— Que fait-on, en bas ?

— Les musiciennes sont parties. Tes clientes sont comme des folles...

— Oui, je sais... mais les hommes ?

— Je crcis qu'ils sont ivres... j'ai regardé par le grillage ca? la petite porte du fond, mais je n'ai pas osé entrer... les

femmes ont une telle furie amoureuse qu'elles me font peur,

— Ils ont encore à boire et à manger ?

— Oh ! oui.

— Alors, laisse-les ; quand ils n'en pourront plus, ils s'enrl OTTO iront.

Vers la dixième heure du soir, Telleda, dont l'anxiété devenait intolérable, reçut enfin par Cobur une première information : Caïus avait fait brider son bel étalon noir et se dirigeait vers le Liger du côté de i'ager Sardiana.

— Il y va ! murmura l'helvétienne, navrée, assurément, il y va ! . ■

Quelques minutes plus tard, Atiox, autre espion de Telleda, venant en courant de I'ager Surdiana, lui apprit encore que l'esclave grecque Nammia, ayant depuis longtemps congédié tous les urbani de la villa pour qu'ils allassent dormir, veillait, au lieu de reposer comme eux.

— Que fait-elle ? A-t-elle quitté le prastorium ? Se promène-t-elle autour de la maison ?

— Non ; elle est assise sur sa terrasse. De temps en temps elle se lève ; elle va et vient ; puis elle se rassied...

— Elle l'attend ! murmura encore la belle affranchie du sénateur ; c'est à présent certain !

Ayant un moment réfléchi, elle expédia Cobur et Atiox, l'un à la surveillance de Caïus, l'autre à l'ager Surdiana, pour y relayer Norex et l'envoyer d'urgence apporter d'autres indications, s'il en recueillait.

Mais, après le renvoi de ces deux esclaves, Telleda n'eut pas la patience d'attendre d'autres rapports. Elle appela Caelia et lui dit :

— Donne-moi un manteau, je vais sortir un moment. Ma fièvre ne se calme pas ; je vais marcher un peu le long des remparts, où la fraîcheur de la nuit me calmera peut-être...

— Je vais dire à Podorix de se lever pour t'accompagner avec le dogue.

— Garde-t'en bien ! que personne ne sache que je suis sortie, sauf Marcus, s'il tente de pénétrer dans cette cuhicula. A lui seul tu diras que je viens de sortir pour prendre l'air ; mais seulement s'il veut absolument me voir. S'il se contente de s'informer de moi, dis-lui que je repose et que je suis trop souffrante pour redescendre près d'eux... Mais on ne songera certainement pas à moi !

Enveloppée du manteau et s'étant couvert la tête d'un voile, Telleda sortit de sa maison par la porte dérobée des remparts.

Ne longeant pas les murs de la cité, comme elle l'avait annoncé à Caelia, elle se dirigea rapidement vers le Liger par un petit sentier qui rejoignait l'ancienne route gauloise d'Aureliani à Turones à m.oins de trois cents toises (un peu plus de 550 mètres) de la ville.

Quand elle eut atteint cette route, la belle affranchie ne se contenta plus de marcher vite, elle courut, ne s'arrêtant, de temps en temps, que pour reprendre haleine et prêter l'oreille.

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De Tantique voie gauloise, qui surplombait le cours du fleuve, et le côtoyant, permettait d'en voir presque constamment les eaux, Telleda guettait surtout la rive gauche du Liger.

Bientôt elle arriva aux bornes qui, sur les côtés de cette route, marquaient les limites de l'ager Surdiana.

Elle les franchit sans ralentir sa course.

Elle voulait arriver, beaucoup plus loin, à près d'une lieue gauloise d'Aureliani, en un point de la route, situé dans le domaine, point en face duquel, à cette époque de l'année, où les eaux étaient très basses, il existait un espace franchissable à cheval. [SîirdianariUim : le gué de Surdiana.)

A moins de faire un grand détour, en passant par le pont romain d'Aureliani, il fallait, à Caïus Ivorixus, utiliser ce gué pour atteindre la villa urbana de l'ager Surdiana. Mais Telleda désespérait d'arriver là avant Caïus.

Quand elle parvint enfin sur la route gauloise en face du gué, en ralentissant son allure et en écoutant, la solitude et le silence régnaient complètement autour d'elle.

L'affranchie de Marcus s'assit alors, à bout de forces, au bord de la voie, convaincue qu'elle arrivait trop tard et que Caïus était certainement parvenu déjà auprès de Nammia, soit dans la villa, soit à côté du prsetorium, en un endroit convenu entre lui et la jeune esclave grecque.

Dans cette conviction, elle hésitait à rester là, ou à se rapprocher de la villa du domaine, en quittant la route, lorsque le bruit lointain du trot d'un cheval attira son attention sur la rive gauche du Liger.

Des végétations touffues et assez élevées lui dissimulaient la voie romaine, située sur l'autre côté du fleuve, où résonnaient, dans le silence nocturne, les pas du cheval. Car la course, entendue d'abord, se ralentissait; l'animal allait sans doute au pas et se rapprochait.

On ne voyageait guère de nuit à cette époque. Cependant, n'était-ce pas plutôt un voyageur, que Caïus, qu'elle enten-

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dait ? Venant de l'ager Sciponaria, Caïus ne devait pas suivre la route, mais seulement la traverser...

Cependant, la sonorité particulière des sabots du cheval sur la dure voie romaine changea, remplacée par un bruit plus sourd, quoique m^oins éloigné.

Enfin, des végétations de la rive gauche, entre la route et la déclivité conduisant au gué, une ombre se détacha.

Elle descendit lentement jusqu'au fleuve, et Telleda retint une exclamxation de joie en discernant, sur un cheval noir, un cavalier, enveloppé d'un manteau sombre, qui ne pouvait être, assurément, que Caïus Ivorixus.

Ce cavalier traversa le gué, mais il s'arrêta sur la rive droite, et mit pied à terre ; puis il attacha la bride de sa mont ire à un buisson poussant au-dessus du niveau des plus hautes crues du cours d'eau et s'assit auprès de ce buisson sur un tronc d'arbre renversé.

C'était bien, en effet, le fils du cîarissime sénateur.

Après une chevauchée de quelques milles (romains) dans la direction de Turones, il revenait, bien avant l'heure convenue avec Nanimia, pour guetter au bord du Liger l'arrivée de cette ravissante esclave de Rutilius.

Telleda, en voyant le cavalier attendre, n'hésita plus à quitter la route pour le rejoindre.

Au bruit de ses pas, à sa vue, Caïus, surpris, puisqu'il n'attendait pas l'arrivée de Nammia si tôt, courut à sa rencontre en la prenant pour la jeune grecque. Aussi, ne dissimula-t-il pas sa déconvenue, par ses paroles, par l'attitude et le geste en reconnaissant l'affranchie de son père.

— Toi ! Telleda ? Que viens-tu faire ici ?

Cet accueil, le m.ouvement de recul et le ton brusque du beau gallo-romain firent chanceler la jeune femme.

— Oh ! Caïus, l'horreur peut-elle t'écarter de moi ?

— Je n'aurais pour toi que de la sympathie, si tu ne t'étais pas montrée anim^ée à mon égard de sentiments coupables.

— Ah ! Caïus, est-ce ma faute, si je ne puis m'empêclier de t 'aimer ?

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— Oui ! tu es coupable / très coupable ! Tu dois tout à mon père. Il t'a tirée de l'abjection pour te faire heureuse, riche, indépendante, entourée d'esclaves à toa tour.

« Tu as l'une des plus jolies maisons d'Aureliani, où douze uî'hani t'épargnent le moindre effort.

» Mon père t'abandonne la totalité de tes gains commerciaux, qui sont importants et grandissent chaque année.

» Il te comble, en outre, de cadeaux. Ni lui, ni moi, nous ne prélèverons rien sur ton héritage. Ce sont là des faveurs illégales tellement exagérées que tu devrais adorer ton maître comme Dieu lui-même !

— Ne m'écrase pas, Caïus, sous le poids de ces bienfaits que je n'ai jamais sollicités.

» Tu sais que je ne suis pas une femme avide de trésors.

» Pour mon ancien maître, je reste volontairement l'esclave la plus docile, la plus prévenante. Je donnerais ma vie pour épargner un mois de la sienne, je te le jure !

» Mais je donnerais aussi tous les avantages dont il me comble pour un sourire de toi, Caïus !

— Malheureuse ! tu proclames ta perfidie ! N'est-ce pas une abomination que de vouloir trahir l'amour de mon père et séduire son fils ?

» Cette ingratittide est tellement immonde que je la dénoncerais à celui qu'elle atteint, si je ne craignais pas de l'affiiger!

» Ne sais-tu pas que la loi punit cruellement ce crvr.ie d'ingratitude de l'affranchie contre son ancien maître ?

» Oublies-tu que, dégagée honorifiquement du lien de l'esclavage, tu restes, par la rêver entia : la « déférence », et par Vobsequitim : la « soumission », à demi esclave de fait ? La remise en esclavage, les verges, les travaux forcés des mines, sont les moindres punitions qui s'apliqueraient à une ingratitude comme la tienne. Puisse mon père ne jamais savoir à quel point tu es indigne de son am.our !

— Ton père, Caïus, ne m'aime plus, puisqu'il me préfère

d'autres affranchies, qui sont des filles adonnées à la débauche.

— C'est une calomnie ! On t'a trompée si l'on t'a dit...

— Caïus ! Caïus ! écoute-moi : Ton père lui-même m'a fait demander de réunir chez moi tantôt les plus jolies de mes acheteuses de broderies, qui sont des filles de plaisir attachées aux riches gaulois et romains d'Aureliani. Pour son divertissement et pour celui de son ami Claudius-Valerius- Rutilius, j'ai dû faire venir chez moi ces femmes.

— Pour Claudius Rutilius ?

— Et pour Marcus lui-même, car à présent, l'un et l'autre ont partagé les mêmes plaisirs avec celles que ton père me fit réunir ; les seules qui ont pu tromper la surveillance de leurs maîtres : Danitia, Primulia, Lucila et la Pompeïa.

« Croiras- tu encore qu'on peut aimer d'amour une femme à laquelle on fait une telle injure ?

Caïus Ivorixus ne se souciait guère de l'affront dénoncé par l'helvétienne. Dans ses révélations, il ne retenait qu'une chose : c'est que Claudius Rutilius délaissait Nammia.

Or, cette nouvelle, en lui rendant un peu d'espoir, le fit moins dur pour celle qui la lui donnait.

Néanmoins, il reprit avec sévérité :

— Une faiblesse exceptionnelle de mon père ne t'autorise pas à tromper sa confiance.

« D'ailleurs, tu n'as pas attendu le mauvais prétexte de cette réunion pour m'importuner de tes avances.

» Je suis pour toi sans haine, sans rancune ; je te plaindrais même, si tu savais être digne des bontés de mon père. Mais je ne t'aimerai jamais ! Ta beauté m'est indifférente. Ta poursuite me répugne. Ton crime d'ingratitude me révolte ; c'est une monstruosité repoussante.

— Oh ! Caïus ! ta cruauté me brise le cœur ! fit en pleurant Telleda.

« Pourquoi me juges-tu avec tant de rigueur, sans tenir aucun compte des efforts que j'ai faits, depuis plus de quatre mois, pour détruire en moi cet irrésistible amour ?

ce

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