SACRIFICE D AMANTE
« Hélas ! je sais que jamais tu ne pourras m'aimer !
« Ah ! je t'en suppJie, Caïus, écoute-moi, ne t'emporte pas ! Laisse-moi te dire que j'ai renoncé à tout espoir !
(f. Ne vois pas, dans ma présence ici, une tentative nouvelle, une démarche intéressée. Je te le répète, je sais que tu aimes la favorite de Rutilius ; je sais qu'elle t'aime, elle aussi ! Et qui ne t'aimerait pas ?
« Je ne viens pas pour troubler votre bonheur par le spectacle de mon désespoir. Non ! je t'aime, Caïus, jusqu'à te vouloir heureux, fût-ce au prix de ma vie !
« Et c'est pour cela que j'accours ; que je suis là. Un affreux pressentiment, depuis trois jours, me torture, en me représentant que cet amour, qui t'a si brusquement saisi pour Nammia, met en danger son existence et la tienne.
— Qui t'a conté que j'aime ?
— Ah Caïus, il m'aurait suffi de te voir pour le reconnaître. L'amour éclate dans tes yeux.
« Mais votre imprudence vous a trahis.
« A l'ager Saponaria comme à l'ager Surdiana, plusieurs îirbani savent déià que le fils de Marcus n'est plus le même et que Nammia s'écarte de la villa urbana, la nuit, lorsque Rutilius est endormi...
— Quels sont les misérables ?... je les tuerai !
— N'accuse personne, Caïus, des imprudences que l'amour vous fait commettre.
« N'as- tu pas donné cette nuit même, un rendez- vous ici à ton amante au risque de causer sa mort ? Ah ! l'amour est une folie ! qui le sait mieux que moi-même ? Ne suis- je pas folle d'être ici, tandis que Rutilius et ton père peuvent me chercher dans ma demeure d'Aureliani ?
— Assurément, retourne...
— Et n'êtes-vous pas insensés, tous deux, de vous voir ici, cette nuit, lorsque d'un moment à l'autre Rutilius pourrait retourner à l'ager Surdiana et réclamer Nammia ?
— Sans doute ! Mais il faut que je parle à Nammia une dernière fois ici.
« Retourne à Aureliani ; retiens Rutilius, Telleda, je t'en conjure, et je te pardonnerai...
— Ah ! Caïus, comme tu l'aimes !
La jeune femme sanglotait.
Emu d'une si profonde désolation, le jeune gallo-romain se radoucit beaucoup.
Pour la première fois il adressa des paroles amènes à Telleda et lui miontra un visage bienveillant.
Cependant l'égoïsme de l'amour, qui le dominait, bien que son naturel fût encore plus généreux que celui de Marcus, ne lui permettait pas d'oublier son impatience de revoir Nammia.
Cet égoïsme l'incitait même à exploiter le dévouement de la favorite de son père avec une indélicatesse dont il eût été incapable sans cette influence exceptionnelle.
Il promit à la jeune femme d'être prudent. Il lui jura qu'il n'avait pas le dessein d'enlever la jeune grecque, car Telleda devinait en lui ce projet, et, provisoirement, il l'ajournait, depuis qu'il venait d'apprendre comment l'illustre romain délaissait la jeune grecque pour des satisfactions perverses et vulgaires.
Il entrevoj^ait que, si Rutilius s'éprenait d'une autre femme que Nammia, la ravissante hellène lui deviendrait à charge ; qu'il l'éloignerait de lui ; qu'il serait peut-être-même heureux de s'en débarrasser par un affranchissement. Et Caïus songeait qu'il pourrait provoquer ce changement de conditions de l'esclave grecque en le faisant solliciter par elle-même.
Toute désorientée de se voir traitée avec une douceur, dont le charme, pour elle, avait une enivrance inexprimable, Telleda se laissa convaincre de la nécessité de retourner sans retard à la ville pour y retenir le sénateur et son ami.
Caïus eut raison de ses dernières résistances en offrant de la porter à cheval jusqu'auprès d' Aureliani.
La belle amoureuse n'eut plus la capacité, la raison, de formuler aucune prière lorsqu'elle se sentit enlevée, placée contre Caïus, à cheval, et forcément, enlacée par l'un de ses bras.
SACRIFICE d'amante 73
Elle délirait presque. Le trajet lui parut fait en quelques secondes et son trouble fut au comble lorsque le jeune gallotomain, la déposant en vue des murs de la cité, avant de retourner au galop près du gué du Liger, crut devoir l'encourager par un amical baiser, mis sur son front.
Cette griserie de Telicda s'effaça vite dans sa maison.
Elle voulut d'abord, fidèle à sa promesse, revoir ses convives pour savoir si elle devait craindre que Marcus et le romain ne fussent tentés de retourner l'un à l'ager Saponaria, l'autre à l'ager Surdiana, avant le lever du soleil.
Par le spectacle qu'offraient ses hôtes, tous profondément endormis dans l'atrium, elle fut aussitôt certaine qu'un départ si matinal n'était pas dans leurs moyens.
Claudius et Marcus gisaient à part, loin l'un de l'autre, dans un état lamentable, et les quatre femmes formaient, écroulées contre l'un des lits de repos, une sorte de grappe de corps nus, marbrés de taches de vin, de marques de coups, d'égratignures et de traces de morsures révélant l'excès de la folie qui les avait abattues en cet effondrement.
Avec l'aide de Caelia, Telleda tenta d'abord de réveiller l'une de ces victimes de son poison perfide, avant de toucher au gallo-romain et à Claudius, parce qu'ils auraient pu réclamer d'être portés chez eux.
Ses efforts furent vains.
Demeurées charmantes, malgré l'altération due à un épuisement pitoyable, les visages des effondrées ne se ranimaient point ; leurs corps, toujours beaux, en dépit des ecchymoses qui les parsemaient, restaient presque inertes.
Appelés, touchés et même secoués. Marcus et son ami ne répondirent que par des grognements de protestations impuissantes contre les tentatives faites pour les arracher à leur anéantissement temporaire.
Alors Telleda les fit transporter par des esclaves dans son petit balnœum, où ces urbani les lavèrent à l'eau tiède, et les revêtirent de blanches tuniques de lin sans les scwrtir de leur invincible torpeur.
Après ce nettoyage hygiénique, nécessaire aussi pour ménager leur amour-propre au réveil, on les coucha sur de bons lits dans deux cubicula différentes.
Primulia, Lucilla, Pompeïa et Danitia reçurent les mêmes soins sans sortir de la même torpeur persistante, et furent étendues sur quatre lits improvisés, dans une troisième cubicula.
Enfin, Telleda envoya son esclave Podorix pour éveiller et amener sans délai le médiats (médecin) qui lui avait donné l'indication de la dose d'excitant à faire mêler aux pâtisseries perfides absorbées par ses hôtes.
Le medicus examina très attentivement les endormis et les endormies, puis il affirma qu'aucun d'eux ne risquait d'être malade de cette intempérance, grâce à un narcotique calmant mélangé à l'excitant pour en limiter les effets et en atténuer les conséquences.
— Après la crise produite par le stimulant dit-il, le narcotique, endormant tes convives, en même temps que rivresse, car la soif causée par les épices les obHgeait à boire et à s'enivrer, les a empêchés de poursuivre des plaisirs dont la prolongation irrésistible, si elle eut duré jusqu'à présent, eut été dangereuse pour ces deux hommes.
« Désormais, il suffit qu'ils dorment naturellement jus; qu'à la fin de l'influence du soporifique, et qu'ils soient bien massés à l'étuve après ce réveil.
« Un repas léger, sans boissons fermentées, achèvera de les remettre complètement.
« Mais conseille ensuite à ces deux seigneurs de rester sages pendant une bonne quinzaine, et de ne pas recommencer de longtemps un tel excès.
• — Combien d'heures vont-ils encore dormir ainsi ?
— Peut-être jusqu'au milieu du jour prochain ; mais laisse-les en paix ; ce repos leur est aussi nécessaire qu'aux femmes.
Rassurée sur les conséquences matérielles de sa traîtrise, ïelleda chargea son esclave d'Aquitaine de veiller sur les
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dormeurs et les endormies en les visitant fréquemment. Puis elle se retira dans sa cubicula sans se soucier des reproches ou du châtiment que IMarcus lui infligerait peut-être le lendemain.
La pauvre énamourée sans espoir ne songeait plus qu'à l'ardent amour de Caïus pour Nammia.
Elle se l'imaginait, ivre de joie, comblant de ses caresses la jeune grecque, et, navrée par cette conviction, prostrée, nue, au pied de la couche sur laquelle il ne lui restait plus la force de s'étendre, elle pleura longuement, indéfiniment
Si les deux amis, trop comblés d'amour par les clientes de Telleda, s'étaient ranimés mal portants, ils auraient peutêtre manqué d'indulgence pour leur hôtesse. Mais le medicus ne se trompait pas en affirmant qu'après un bon massage, ils ne ressentiraient qu'une fatigue normale.
Danitia, la Pompeïa, Lucilla et Primulia, frictionnées dans l'étuve après Claudius et Marcus, furent en revanche très irritées de se trouver marquées de contusions qui laissaient des taches brunes ou violacées sur leurs jambes, leurs bras, leurs épaules, et de voir, de ci de-là, leurs jolis peaux zébrées d'égratignures, qui ne dispajaissaient pas sous les frictions.
Observant, en outre, dans leurs miroirs, qu'elles avaient les traits tirés, les yeux cernés, le teint pâle, il s'en fallait de peu qu'elles n'invectivassent Telleda, pendant que celle-ci s'astreignait à demeurer auprès d'elles, dans l'étuve du balnœum, précisément pour calmer cet orage de dépits féminins.
— Nous voilà belles à présent !
— Comment pourrai- je expliquer à mon amant ces égratignures, ces bleus ?
— Vous ont-ils donc battues ?
— Eux ? Ah ! non ! répliqua rageusement Primulia, mais c'est ta sale drogue qui nous a rendues toutes folles !
— Alors, si c'est vous-mêmes qui vous êtes mordues, griffées et pincées comme cela, de quoi vous plaignez-vous ?
— Si tes gâteaux ne nous avaient pas rendues malades, cela ne serait pas arrivé.
— Rien ne vous empêchait de les escamoter, comme je l'ai fait, au lieu de les dévorer !
— C'est égal, avoua plus franchement la Pompeïa, jamais je ne me suis autant grisée de plaisir !
— Si ce n'étaient ces marques et cette mine que j'ai, fit Danitia, je ne m'en plaindrais pas ; Lucilla n'y a pas perdu, elle, regardez donc, ses yeux creusés ont l'air encore plus grands.
— Ne vous imaginez pas que vos compagnons d'hier, reprit Telleda, vous trouveront moins bien ; les traces de votre plaisir leur plairont plus que votre fraîcheur d'hier, parce qu'ils en tireront vanité, comme si vous n'y aviez pas mis du vôtre.
(( Du reste, vou.s avez les ressources des poudres, des onguents, des couleurs pour vous refaire un éclat nouveau, et mes hôtes sont trop grands seigneurs pour ne pas vous tenir compte de vos moindres meurtrissures.
Primulia, vaincue par ces considérations logiques et pratiques, éclata de rire, ainsi que Lucilla.
Suivant les prévisions si judicieuses de l'helvétienne Marcus et Claudius furent infiniment flattés des lassitudes que leurs charmeuses de la veille confessèrent avec une gracieuse langueur parfaitement sincère.
Le sénateur-poète, et surtout le romain, comparant, sans le dire, cette ardeur des quatre belles amoureuses, à la tiédeur de Nammia et de Telleda, firent discrètement entendre à ces complaisantes qu'ils sauraient reprendre avec plus de modération et d'isolement des relations si bien entamées.
En attendant, leur générosité dépassa les meilleures espérances des galantes épuisées et Telleda, qui n'escomptait aucun remerciement, ne fut pas la moins récompensée.
Le lendemain Lucius Priscus étendu dans l'atrium de son
palais s'efforçait de faire bon visage à de notables personnes d'Aureliani, qu'il ne pouvait se dispenser de recevoir lorsque ses habiles informateurs, introduits comme d'autres visiteurs, sur un ordre qu'il avait donné d'avance, complétèrent leurs premiers rapports par une nouvelle découverte importante.
Depuis la fin du jour précédent, le Légat de l'Empereur savait qu'au lieu de chasser dans la forêt d'Aureliani, Marcus Ivorixus et Claudius Rutilius avaient passé la fin du jour des Ides d'Auguste, la nuit de ce jour et le matin du lendemain, jour de Mercure (mercredi), jusqu'à l'après-midi, dans la maison de Telleda, en compagnie d'affranchies galantes.
C'était une sorte d'alibi qui les mettait hors de cause quant à une participation matérielle et personnelle à l'enlèvement et à l'assassinat d'ApolHna.
Mais cela ne démontrait pas qu'ils ignoraient l'attentat, et le vice-proconsul voyait, plus que jamais, dans le fils du sénateur provincial, le seul personnage de la contrée assez puissant pour oser commettre un tel crime, avec ou sans la complicité directe, ou indirecte, de Marcus Ivorixus et de Rutihus.
Or, les agents informateurs du palatium, ayant interrogé successivement le matin du jour de Jupiter (jeudi) les trois orfèvres de la cité en leur présentant le collier d'or trouvé sur la rive droite du Liger, apprirent au Légat impérial, vers le milieu du jour, que Gédémon reconnaissait le joyau.
Ce bijoutier, descendant d'une lignée d'affranchis établis par les ancêtres d' Ivorixus, déclarait avoir vendu ce bijou de femme au sénateur-poète cinq mois auparavant.
Ainsi, les soupçons de Lucius se précisaient. Il lui fallait présumer une corrélation entre l'enlèvement, la sortie nocturne de Caïus pendant la nuit des Ides et la perte du collier de femme, trouvé en face du gué où le cheval noir, vu par e berger, — celui du jeune gallo-romain, sans aucun doute, — avait franchi le fleuve vers la deuxième heure du matin.
Le vice-proconsul s'écarta un moment de ses visiteurs
Disposition d'un îrîclinium ou salle à manger romaine (ou gallo-romaine), montrant la forme spéciale de table en U de cette époque pour les repas (d'après une ancienne gravure).
pour interroger ses deux émissaires à part après avoir entendu leurs rapports.
— Savez-vous, demanda Lucius à ces agents, quelles sont les filles qui ont passé la nuit chez la brodeuse Telleda ?
— Une vieille Carnute qui vend des œufs d'oie et des oignons, les a vues passer dans la rue des Légumiers ; mais elle n'en a reconnu que deux : Primulia, une Eduenne qui vit à la solde du riche entrepositaire des grains, Publius Appius, et Lucilla, une rousse Atrébate (l'Arras a?ctuel) appartenant au décurion (magistrat municipal) Aulus Melior.
— Il faut m'amener discrètement ces deux femmes ou tout au moins l'une des deux ; hâtez-vous.
Une heure plus tard, deux des agents de Lucius introduisirant dans le praetorium du Légat, par une porte latérale basse, rarement employée, la jolie Primulia, i<ès voilée.
Cette Eduenne, peu craintive et n'ayant aucun déht à se reprocher, ne s'alarmait point de l'enlèvement, un peu brusque, mais plein d'égards, que les agents de Lucius lui faisaient subir. Elle imaginait que l'un des hauts fonctionnaires du palatium, épris d'elle, allait peut-être lui faire des offres plus alléchantes que la pension de Publius Appius.
Devant le Légat de César, elle fut toute désorientée. Ses prétentions n'allaient pas jusqu'à lui faire supposer qu'un si grand personnage prétendait à ses faveurs.
— Connais-tu ce collier ? demanda brusquement Lucius en lui présentant le joyau vendu par Gédémon à Marcus.
— Ce coU ier ? Oui, certes ! Excellentissime Proconsul ; c'est le collier de Telleda.
— Quelle Telleda ?
— La négociante en broderie du carrefour occidental.
— En es-tu sûre ?
— Certaine ! Ce colHer n'a pas son pareil et je l'ai encore vu au col de Telleda le jour des Ides.
— Le jour des Ides ?... Où cela ?
Primulia se troubla. Elle crut que Publius Appius la faisait interroger pour savoir où elle avait passé la nuit des
ABSOLUTION GALANTE ET... TORTURE 8l
Ides, et regretta d'avoir imprudemment reconnu le collier.
— N'essaye pas de mentir, ajouta Lucius, je t'en punirais cruellement !
— Si mon maître Publius Appius.,.
— Il ne s'agit pas d'Appius ; il ne saura rien de ceci ! Où as-tu vu ce collier au cou de Telleda le jour des Ides ?
Primulia s'empressa de répondre :
— Chez elle, chez Telleda ; elle le portait pendant le repas que nous avons fait le soir...
— Avec qui ?... parle sans crainte... ce que tu diras ne sera pas répété.
— Avec mes amies et le sénateur Ivorixus.
— Quelles amies ?
— Pompeïa, Lucilla et Danitia.
— Le sénateur n'était pas seul avec vous ?
— Non, il avait amené un romain, qui est un très grand soigneur, mais Telleda nous a caché son nom.
— C'est bien ; tu n'as pas menti ; tu peux aller en paix. Mais ne dis pas un mot de cet interrogatoire et de cette visite au prsetorium, à qui que ce soit ; sinon, je te ferai mourir sous les verges.
— O ! seigneur, je te le jure, s'écria Primulia, blême d'épouvante.
— Ne l'oublie pas et va-t-en^.
Primulia partie, le vice-proconsul fit appeler Cornélius le Conquœstor, chef de police, l'exécuteur et ses aides, plusieurs soldats municipaux, et se dirigea vers le carrefour occidental d'Aureliani où se trouvait la maison de Telleda.
Un moment plus tard, Caelia pénétra brusquement, effarée, dans la cubicula de la belle affranchie de Marcus pour lui annoncer que le Légat venait d'entrer dans la maison en ordonnant de la cerner et de saisir tous ceux qu'elle contenait.
— Le vice-proconsul ? Que veut-il ?
Caelia n'en savait rien. Elle n'eut d'ailleurs pas le temps de répondre à sa maîtresse. Cornélius ouvrait la porte de la cubicula, franchissait le seuil devant Lucius Priscus, et, derrière l'impérial Légat, une partie de sa suite, avec le tourmenteur et ses auxiliaires, envahissaient la pièce.
— Emparez-vous de cette esclave, ordonna Lucius en désignant Caelia.
Puis à Telleda :
— Connais-tu ce collier ?
— Mon colher ! répondit l'affranchie, sans défiance, comment se fait-il ?...
Dans l'émoi de son entrevue avec Caïus le jour des Ides, au bord du Liger, elle n'avait pas remarqué la perte de ce bijcu très précieux.
Elle ne s'en aperçut qu'au matin du lendemain et en t l'avoir perdu dans la maison.
Ses esclaves l'y cherchèrent en vain, naturellement. Il ne leur restait plus qu'à vider le bassin de l'atrium pour en fouiller le gravier, suprême espoir, dernière investigation, remise au jour suivant.
Comment le collier était-il entre les mains du vice- proconsul ?
Le Comités ne lui donnait pas le temps d'y songer il ajoutait promptement :
— Quand l'as-tu perdu ?
— C'est, je crois, pendant la nuit des Ides... ou le lendemain matin...
— Es-tu sortie de cette maison, la nuit des Ides ?
A cette nouvelle question, Telleda pâHt, devinant qu'elle avait dû perdre son colher en courant au gué du Liger, ou plutôt en revenant à Aurehani, portée par Caïus Ivorixus.
Or, de cela, elle ne voulait rien dire, à cause du sénateur et surtout à cause de Caïus Ivorixus.
La subite pâleur de l'affranchie ne fut point inaperçue de Lucius. Il faillit donner un ordre contre la belle affranchie, mais il se contint et se retourna pour interpeller Caelia.
— Ta maîtresse est-elle sortie la nuit des Ides ?
— Elle était malade... elle est montée... balbutia Caelia, tremblante, entre les mains des municipaux de police, qui serraient ses poignets dans leurs mains grossières.
— Caelia dormait, couchée ; elle ne sait rien, elle ne peut rien vous dire, s'écria Telleda.
— Silence ! cria Lucius, avec un éclat de fureur qui fit reculer la jeune femme, ce n'est plus toi que j'interroge !
Puis au tourmenteur :
— Mets des poids à cette esclave et fais sortir les verges ! Au milieu des cris d'effroi de Caelia et des protestations
indignées de Telleda, dont le vice-proconsul ne tenait aucun compte, les aides du tourmenteur dressèrent en un instant au milieu de la cubicula une sorte de chevalet triangulaire auquel ils suspendirent la petite esclave par ses poignets réunis.
A ses pieds, ils attachèrent des masses de plomb qui distendaient les articulations de ses membres.
Telleda voulait se précisiter contre Lucius et les tourmenteurs, car les cris déchirant poussés par Caelia l'affolaient de pitié et d'indignation.
Lucius la fit maintenir par quatre soldats.
— Elle ne sait rien ! Elle ne sait rien ! criait l'affranchie ! Le légat fit détacher les poids et répéta son interrogation.
— Ta maîtresse est-elle sortie le jour des Ides ?
— Ah ! parle ! dis tout ce que tu sais ! s'écria Telleda.
— Ma maîtresse est allée le long des remparts...
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle avait la fièvre...
— Quand est-elle sortie ?
— Avant le milieu de la nuit.
— Quand est-elle rentrée ?
— Au milieu de la nuit.
— Combien de temps a-t-elle été absente ?
— Une heure ou une heure et demie.
— C'est impossible ! Tu mens !
Puis aux tourmenteurs I
84 l'A JOUISSANCE GALLO-ROMAINE
« Remettez-lui les poids et fouettez-la.
Les cris de Caeiia redoublèrent.
A chacun des coups de verge, qui traçaient sur son corps nu des lignes rouges et qui firent bientôt gicler le sang de la malheureuse, Telleda poussait des cris d'horreur et de rage aussi perçants que ceux de Caeiia.
— Elle a tout dit ! Elle ne sait rien de plus ! rien ! rien ! hurlait-elle.
Lucius comprenait bien, en effet, que l'esclave ne savait pas autre chose. Mais il espérait faire parler l'affranchie en observant combien la torture de sa jeune servante l'éprouvait elle-même.
Quand il vit Telleda, devenue presque aphone, sur le point de défaillir, il arrêta d'un geste la torture.
—- Qu'on emporte cette fille au praetorium où le medicus la soignera.
L'affranchie de Marcus se ranima un peu, tandis qu'on emportait Caeiia, geignante.
Lucius fit signe d'amener devant lui l'helvétienne.
— C'est toi, que je vais interroger maintenant, lui dit-il avec un accent de cruauté, qu'il exagérait à dessein.
— Fais de moi ce que tu voudras, monstre! lui répondit-t-elle d'une voix rauque ; tu pourras me faire écorcher vive ; tu pourras me faire mettre en lambeaux ; je ne te dirai rien î Rien !
— Nous verrons !.., et puisque tu as tant de volonté, ce n'est pas ici que je t'interrogerai, mais dans un lieu plus favorable aux tourments.
« Fais conduire, ajouta-t-il, en s'adressant au conqusestor, cette affranchie et tout le personnel de sa maison dans la prison d'Aurehani.
Lucius Priscus se proposait seulement d'arracher des aveux par la crainte. S'il faisait emprisonner Telleda, ce n'était pas avec la détermination de la soumettre à d'horribles tortures.
Son désespoir de la mort d'Apollina lui avait déjà fait dépasser les limites de la prudence par l'arrestation du berger, de l'ager Surdiana, la saisie du cheval de Caïus et de son conducteur, la torture de CaeHa, et l'arrestation de la brodeuse, ainsi que celle de la familia de cette affranchie.
Si des lois romaines, relativement récentes, puisqu'elles dataient de l'empereur Théodose et de Justinien, donnaient au Légat de César la juridiction des crimes ; des usages très anciens, qui gardaient la force de leur autorité, surtout dans les grandes familles nobles gallo-romaines, laissaient au chef du foyer, l'antique fater, la justice des siens.
Et d'autre part, nul mieux que Lucius Priscus ne savait qu'à l'aurore du v^ siècle se dressait vis-à-vis de ïimpefium Césarien, émanant de Rome, une puissance énorme : celle des grandes familles gauloises, prête à combattre, au besoin, la suprématie plus nominale que réelle de l'Empire, et qui, dans un avenir prochain, devait lui succéder.
Le vice-proconsul ne se flattait donc pas de l'espoir de trancher seul dans une affaire qui touchait si directement les Ivorix, et particulièrement le fils du sénateur provincial.
Toutefois, sa dernière imprudence produisait du moins un gros résultat en lui faisant découvrir que le collier de la
belle helvétienne,trouvé devant le gué du Liger, avait bien été perdu far elle-même en face de ce gué dans la nuit des Ides.
En revanche, si Caelia ne mentait point, ou si elle ne se trompait pas dans son appréciation du temps, il fallait admettre que Telleda n'avait pas pris une part personnelle et matérielle au rapt et à l'assassinat, puisqu'elle était revenue à sa maison au moment où il quittait lui-même la pauvre ApoUina.
Ce qui accablait plus particulièrement l'affranchie, c'est qu'elle se refusait à dire quoi que ce soit sur sa sortie.
Sans lui faire subir aucune torture matérielle, Lucius se réservait de l'interroger encore devant les cadavres d'Apollina et de Placida, qu'il faisait conserver à cet effet dans le bassin de l'atrium de la ville Adiana, où l'on renouvelait sans cesse une eau fraîche.
Mais cette « confrontation », qu'il réservait aussi pour Caïus Ivorixus, — s'il était possible de l'y contraindre, — lui répugnait au plus haut point.
Il redoutait que son propre émoi la rendit inutile en l'empêchant d'observer avec la lucidité nécessaire les personnes soumises à cette confrontation.
En tous cas, pour réduire cette épreuve, plus cruelle pour lui que pour les assassins, — au minimum de souffrance qu'elle devait lui causer, — il voulait l'effectuer le même jour, à quelques minutes d'intervalle, sur Caïus et sur Telleda successivement. Or, pour cela, il devenait indispensable de commencer par tenter une démarche à l'ager Saponaria.
Laquelle ? Comment ?
Amener le fils du sénateur sur le théâtre du rapt pour y contempler sa victime, n'était-ce pas rêver la chose du monde la plus irréalisable ?
Le Comte se promettait pourtant d'essayer cette chimérique entreprise le lendemain matin, jour de Vénus (vendredi).
A cet effet, en rentrant au prcetorium, après l'expédition faite chez la belle négociante, il commanda pour le matin du
JUSTICE SEIC NEURTALE 87
jour suivant de tenir une voiture attelée pour transporter i'helvétienne, les yeux bandés, à l'ager Adiana.
Cornélius, le conquaestor, eut ordre de se tenir prêt à le suivre au domaine de Marcus Ivorixus avec vingt cavaliers, dès la neuvième heure du matin.
Mais ce lendemain matin, une heure plus tôt, Marcus- Octavius- Ivorixus, arrivait lui-même à Aureliani, debout sur un beau char de cérémonie, recouvert de sa toge blanche de sénateur bordée de rouge, ornée du laticlave, comme dans les grandes solennités.
Deux cavahers armés, choisis parmi ses principaux affranchis, l'escortaient pour lui faire honneur.
Il se rendit droit au praetorium du Légat de César et demanda, sur le ton le plus imposant, à être introduit auprès de lui sans retard.
Lucius Priscus venait d'achever de se préparer à la visite de l'ager Saponaria.
La démarche du clarissime sénateur provincial le surprenait, mais il était prêt à le recevoir, et comme il ne pouvait guère se permettre de faire attendre un si grand personnage, il donna l'ordre de l'introduire dans le diversorium du palais, où il se rendit lui-même aussitôt.
Quoique bien résolu à garder le plus grand calme et à ne pas dévoiler ses sentiments, le vice-proconsul ne se sentit pas capable d'accueillir le père de l'assassin d'Apollina par un compliment gracieux.
— A quoi dois- je l'honneur de la visite du clarissime Marcus Ivorixus ? dit-il simplement.
Sur un ton plus froid encore, le sénateur répondit, sans vouloir prêter attention au geste qu'esquissait le Légat pour lui désigner vaguement le lit de repos du diversorium.
— Je viens te trouver parce que l'on m'a dit que tu as fait saisir et enfermer dans l'ergastulum de ton palais, le berger Durnacus, qui appartient à la familia de mon ager Surdiana ; est-ce vrai ?
— C'est vrai. Mais Darnacus n'est plus à l'ergastulum
du prœtorium ; il est enfermé dans la prison d'Aureliani
— Et le palefrenier Otuanus, qui dépend de l'ager Saponaria, ne l'as-tu pas aussi fait saisir, ainsi que l'étalon noir de mon fils ? Sont-ils aussi tous deux à la prison d'Aureliani?
— Ils y sont, je l'ai ordonné.
— Pourquoi ? En vertu de quelle loi nouvelle, ou de quel arbitraire, un vice-proconsul se permet-il de faire appréhender les miens, sans mon assentiment, sans même m'en prévenir, d'abord, ou sans m'en informer, ensuite ?
« Ces hommes ont été arrêtés le lendemain des Ides au matin ; le jour de Mercure (mercredi) ; or je ne l'ai su qu'hier au soir, jour de Jupiter (jeudi) ; et ce n'est pas par toi, mais par un avis officieux.
« Depuis deux jours nous cherchons ces hommes !... De quoi sont-ils donc coupables ?... ou bien en quoi sont-ils dangereux ?... Et l'étalon de mon fils, quel crime a-t-il commis ?
— Otuanus et Durnacus ne sont en rien dangereux. Je n'ai aucun délit à leur reprocher. Mais un crime abominable a été commis. Il m'appartient, de par l'imperium, dont je suis reyêtu, de rechercher et punir les coupables. J'ai fait emprisonner tes deux servi, ainsi que nombre d'autres personnes, parce qu'ils peuvent m'aider à retrouver l'auteur, ou les auteurs, du crime.
— Un crime ?... Sur qui ?... Comment ?
La surprise du sénateur ne semblait pas simulée, — parce qu'elle était, en effet, sincère.
Nul ne connaissait encore à Aureliani la mort d'ApoUina, sauf les personnes emprisonnées par ordre du vice-proconsul, Gratus invité à se taire, les membres de la familia Adiana, étroitement consignés dans cet ager, et les soldats ou chefs de police, tenus à la discrétion par état.
Lucius Priscus garda quelques instants le silence en examinant le sénateur.
Il allait enfin lui répondre, mais tout à coup, une idée lui vint, et s'imposa si fortement à lui qu'il dit, cédant à cette brusque suggestion :
— Tu vas le savoir, si tu ne crains pas de me suivre.
— Craindre ?... As-tu ta raison ? Conduis-moi ! marche!... Eh ! bien, qu'attends-tu ?
— Des chevaux, répondit simplement Lucius, qui venait de faire à son secrétaire intime, Junius, apparaissant au seuil du diversorium, un signe convenu entre eux.
Quelques minutes plus tard, galopant à côté du char de Marcus Ivorixus, le vice-proconsul, suivi des deux cavaliers du sénateur, de Cornélius et des vingt cavaliers de police, courait à Tager Adiana, qui fut bientôt atteint.
A l'entrée de l'atrium de la villa, Lucius Priscus écarta tout le monde ; puis, d'une main dont il n'essayait pas de dissimuler le tremiblement, il saisit le bras du sénateur et lui dit presque à voix basse :
— Entre, regarde dans le bassin de l'atrium, exam.ine, reconnais... et reviens à moi... je ne peux pas te suivre.... je le voudrais mais je ne le peux pas !
Marcus Ivorixus regarda le Légat, dont l'émotion poignante le surprenait beaucoup.
Toutefois, 11 ne l'interrogea point, et se dirigea vers le bassin avec un naturel parfait.
A la vue des cadavres d'Apollina et de Placida, très distincts sous la mince couche d'eau pure qui les recouvrait, le gallo-romain ne retint pas une faible exclamation de pitié.
— Oh ! les pauvres créatures ! Si jeunes toutes deux !... et celle-là si belle !
Puis il se pencha pour mieux voir, regarda encore, et revint à Lucius, qui lui tour: .il le dos, et lui dit :
— ({ J'ai vu... C'est affreux ! Quelles sont ces malheureuses femmes ?
Lucius avait examiné d'abord, de loin, avec une avidité extrême, les moindres mouvements de Marcus, ses moindres gestes, ses jeux de physionomie...
Or, le sénateur, se montrait avec une évidence décisive, aussi étranger au meurtre qu'ignorant de la personne des
go LA JOUISSANCE GALLO-ROMAINE
victimes. Son interrogation, au retour, l'indiquait par surcroît.
Lucius, bien convaincu de son innocence, avant même qu'il ne plaignit ces victimes, au bord du bassin, par une exclamation de pitié, s'était alors retourné.
Il ne répondait pas à la question du poète. Celui-ci vit, en le dépassant, qu'il se mordait les lèvres et que des larmes coulaient de ses yeux.
— Lucius Priscus, reprit le sénateur, en posant sa main sur l'épaule du Légat, tu souffres ? Si je t'ai blessé, je m'en excuse, pardonne-le moi...
Le vice-proconsul, touché de ce mouvement, aurait voulu l'exprimer. Les efforts qu'il faisait pour dominer sa douleur ne le lui permettaient point.
Il entraîna doucement le gallo-romain, sans rien dire, dans l'une des allées désertes qui rayonnaient, autour de la villa. Là, il parvint à se dominer mieux et répondit enfin :
— Marcus, quoiqu'il y ait plus de vingt années de cela, rappelle-toi la peine que tu ressentis à la mort de la mère de ton fils.
— Cette pauvre victime était-elle donc ta femme... ou ta fille...
— Non, mais elle était ma Telleda à moi ! et, plus qu'une Telleda, car je l'aimais !... et l'adorable Apollina m'aimait aussi !
— Aucune femme au monde ne pouvait remplacer ma chère épouse, répondit tristement Marcus. Je ne l'ai jamais trompée, même en pensée. Je ne pourrais encore la tromper en donnant mon cœur à une autre ! Et voilà pourquoi je n'aime pas mon affranchie d'amour... et voilà pourquoi je compatis profondément à ton chagrin, Priscus !
« Mais comment cela s'est-il fait ? Qui donc a commis ce crime affreux ? Pourquoi ne m'as-tu pas averti le lendemain des Ides ? lorsque tu connus sans doute cet attentat ?... Pour t 'assister, les miens et moi, nous aurions tout fait ! nous sommes prêts à tout faire encore !
a Comment Oluanus et Durnacus sont-ils mêlés à cela ?...
— Ah ! Marcus, j 'hésite maintenant à te le dire !
— Non, n'hésite pas! parle ! Au droit légal, que j'avais de te le demander, s'ajoute à présent le droit plus sacré d'une sympathie sincère. Parle, Lucius !
— Pourquoi te faire partager ma douleur, puisque tu ne sais rien ? Je t'atteindrais aussi cruellement que je suis atteint moi-même...
— Ah ! parle, puisqu'il en est ainsi, j'exige tes explications !... je veux savoir!
Un pressentiment amer, plus encore que les troublantes paroles de Priscus, agitait Marcus Ivorixus.
— Ma pauvre aimée fut trouvée le lendemain des Ides, à l'aube, sur la voie d'Aureliani à Turones, étranglée par un lacet de cuir...
« Elle a été enlevée de la villa urbana entre la mi-nuit et la deuxième heure du matin.
« Emportée par un cavalier dans les bois de l'ager Saponaria...
— Chez moi ?
— Dans cet enlèvement, elle criait et se débattait encore... « Et le cavalier qui l'enlevait, qui traversait le Liger au
gué de Surdiana...
— Au gué de Surdiana ?
-r- ... fut sans doute vu par une femme qui portait un coUier d'or qu'elle perdit en face de ce gué; ce collier, le voilà.
— Le collier de Telleda !
IMarcus n'avait pas hésité une seconde à reconnaître le colher de son affranchie et à le proclamer.
— Telleda, la nuit des Ides, a quitté sa maison, avant minuit, pendant que tu l'oubliais avec ses clientes : Danitia, Lucilla, Pompeïa et Primulia.
— Telleda ? c'est prodigieux... mais la jeune femme est innocente de tout crime ; j'en suis certain !
— Je le crois aussi... Néanmoi.vi.s, elle sait et elle ne VEUT RIEN' riPE,
— Et Durnacus ?... et le palefrenier Otuanus ?
— J'ai fait saisir Oîiianus parce qu'il conduisait, pour le baigner au Liger, l'étalon noir de ton fils, qui boitait.
— Quel rapport ?...
— Durnacus a vu le cavalier qui traversait le Liger avec Apollina en travers de sa bête... Apollina qui criait !... et ce cavalier montait un cheval noir... et c'est dans la nuit des Ides que ton fils a fourbu son étalon noir.
— Oh!
— Telleda et toute sa familia sont dans la geôle d'Aureliani... Marcus Ivorixus, sénateur provincial, au nom de notre Divin Maître Honorius, au nom de Christos, dieu suprême, au nom de tes ancêtres, dis-moi ce que je dois faire ?...
Le noble gallo-romain s'était un moment courbé, comme écrasé par les révélations du Légat de César.
Il restait muet, mais il serrait avec force le bras de Lucius Priscus, et, par cette pression, il lui commandait si clairement le silence et l'attente, que le vice-proconsul attendait, n'ajoutant pas un mot.
Quand il eut réfléchi, le sénateur releva enfin la tête.
Ses traits étaient calmes, mais ses yeux brillaient avec un sombre éclat. Une sorte de majesté, répandue sur son visage, et jusque dans son attitude altière, commandait le respect.
— Je suis, dit-il, seul maître et justicier des miens.
— En cas de crime, voulut dire !e proconsul, les lois de Thcodose...
— Je veux être seul justicier des miens ! répéta Marcus Ivorixus avec une autorité farouche.
« Fais mettre en liberté Telleda, Durnacus, Otuanus, et tous ceux que tu détiens encore.
« Si l'un des miens fut mêlé à ce crime, je saurai le condamner plus implacablement que tu ne pourrais le condamner toi-même. Mais j'entends être le seul juge de mon fils et de ma familia coirme l'étaient mes ancêtres aux
temps des Antonins sublimes. L'Empire de Rome, qui s'écroule, n'ébranlera pas le nouveau monde gaulois !
— Soit !... Marcus-Octavius-Ivorixus, sénateur clarissime, Lucius-Valentinus-Priscus, Légat de César, te salue !
D'un même mouvement, les deux hommes, un moment auparavant appuyés l'un sur l'autre, s'écartèrent.
D'un égal et suprême effort, dressant sur la fragilité de leurs personnes, la grandeur de leurs civilisations sœurs, mais distinctes, ils étaient désormais Principes, Races^ Honneur de Rome, Honneur de la Gauîe !
— Marcus-Octavius-Ivorixus te salue ! répondit fièrement ie noble gallo-romain.