ECLAIRGIE ENTRE DEUX NUAGES
Ce t de courtoisie, qu'on ajoutait à égoïsme qucind on parlait de Philippe Lefebvre, n'était pas une lettre si vaine que sa modestie feignait de croire. Elle accusait la difTérence très réelle de deux égoïsmes : celui des hommes de rien qui est inconscient ou sournois, toujours vil, et celui des hommes supérieurs qui, loin de se renier, se proclame, qui ne diminue point son âpreté en y ajoutant l'orgueil de la conscience, mais qui atteint par cette franchise à la grandeur.
Philippe, dans les situations extrêmes, gardait rigoureusement le contrôle de soi. Cependant qu'il retournait chez lui après ce long assaut, ne doutant point qu'il ne fût à un moment de son histoire, il en repassait les phases, et il se taxait, non sans complaisance, de quelque monstruosité. De quel droit reportait-il sur >
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lui-même toutes ses pensées? Zosia venait de lui faire entendre la plainte du condamné à mort, qui touche les plus durs, même si le style n'en est point naïf, et il n'avait su lui témoigner aucune compassion I Tout au plus lui avait-il fait écho, en répondant à l'appel de sa détresse par le commentaire d'une autre détresse, morale, presque philosophique, et ordinairement plus facile à souffrir. Les cris de leur douleur, malgré tout commune, leur avaient révélé l'amour latent, bien qu'à peine en eussent-ils prononcé le nom ; et Philippe n'emportait de cette funchre Oaristys nul parfum de tendresse, nul souveiâr passionné I 11 n'emportait que la délectation morose de sa gêne, qu'il venait d'aggraver encore en lui donnant par ses discours une intolérable précision. Quelle sécheresse I II ne s'adre^isait d'ailleurs aucun reproche : sa clairvoyance était impitoyable aux autres et à lui-même, et il n'avait pas le pouvoir de l'aveugler, il n'avait pas le droit de grâce ; mais son genre n'était point déjuger.
Il n'était pas non plus superstitieux de certaines convenances, et il se souciait peu de n'éprouverpasexactementlesémotionsqui semblent de règle après un aveu réciproque, même si enveloppé. Est-ce parce qu'il ne les éprouvait point? Il n'était tourmenté d'aucun remords et n'avait le soupçon d'aucune infidélité. Ce qui le faisait marcher courbé comme un vieillard et avec une si morne lenteur, c était unique-
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ment le besoin de retarder l'instant oii il se retrouverait en présence d'êtres bien-aimés, avec lesquels il ne se sentait plus en liarmonie.
Une contrainte mal définie régnait depuis quelque temps dans le beau logis des Lefebvre. Gela n'était point venu à la longue, mais, comme le changement de Rex, dont Philippe parlait tout à l'heure à Zosia, brusquement. -Les trois personnes de celte trinité s'étaient avisées soudain que l'accord, entre elles, était rompu. Il l'était sans doute depuis bien des jours, des semaines et des mois. La contrainte, morale, était pratiquement physique; elle se trahissait par un embarras. Madeleine, qui le marquait moins, en était peut-être plus affectée ; mais elle était plus secrète que son mari et que son fils, plus résignée aussi, enfin elle était femme : elles savent taire leurs douleurs, les dissimuler ou les vaincre ; elles souffrent plus en autrui qu'en elles-mêmes, et comme par procuration; elles ne sont jamais égotistes.
Madeleine lisait les sentiments des deux Philippe dans leurs yeux, et sa peine était de les refléter. La contrainte de Rex était comme cette pudeur des adolescents qui succède tout d'un coup à l'immodestie ingénue de l'enfance. Il ne voulait point changer de façons, et par habitude il embrassait encore son père, mais avec la gaucherie triste des hommes. Ils étaient main-
tenant deux liommes; souvent, quand ils se regardaient, il leur arrivait de rougir ou de baisser la vue. Celle gêne aurait pu avoir son charme : ils n'en connaissaient que l'amertume et, si l'on peut dire, la nostalgie. Souvent aussi, hélas 1 ils se taisaient. Non qu'ils n'eussent rien à se dire, mais ils n'osaient rien se dire. Ils avaient tous les deux trop de tact, qui mal ù propos les avertissait que, par une incroyable mauvaise fortune, ils ne pouvaient plus dorénavant s'approcher sans se heurler. Ils étaient ensemble comme les gens qui ont la main malheureuse et qui ne hasardent plus de toucher aux objets précieux. Et jamais leur tendresse n'avait été si profonde, si délicate; mais leur amour, ainsi que tant d'amours, n'était fait que de rancunes passionnées.
Ce malentendu des pères et des fils est probablement l'état normal : mais l'extrême culture de Philippe et de Rex en irritait chez eux le sentiment et ne leur permettait pas de s'y résigner avec ce médiocre fatalisme qui est aussi de règle dans toutes les familles ; et, d'autre part, l'élégance de leur esprit en sauvait si bien les apparences que tous les étrangers s'y trompaient, ils s'y trompaient eux-mêmes quelquefois. En dépit de silences trop fréquents, plus rares devant témoins, leurs conversations semblaient toujours animées, enjouées, intéressantes et, dans les occasions, d'une portée ou d'une solidité remarquable. Les passants ne
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prenaient garde qu*à l'agrément de leur commerce et ne soupçonnaient point la tragédie perpétuelle, la tragédie sans repos ni entr'actes qui parfois les laissait brisés, à la suite d'un de ces repas charmants où ils s'étaient prodigués tous les trois afin de se faire illusion, et aux autres.
Jamais Philippe n'avait plusredoutéTépreuve de la réunion de famille et du dîner que ce soir en quittant Zosia. Et pourtant, comme il ne haïssait pas à jouer la difficulté, il conta aux siens, en arrangeant un peu les choses, ce qui s'était passé dans l'atelier aujourd'hui, il cita même le mot de Banville : « Un peintre ne sait faire que son portrait )). Il ne pouvait rien répéter de l'étrange dialogue qu'il avait soutenu avec Zosia, et qui était le commentaire de la boutade; mais il ne songeait qu'à ce commentaire; et il envisageait son fils, dont il admirait la fraîcheur insolente, l'étrange pureté. Il faisait malgré lui des comparaisons. Il se rappelait quel fantôme était devenu, au crépuscule, le symbolique double portrait.
Il put à ce moment goûter une de ces joies fugitives qui l'illuminaient encore par éclairs, et croire qu'il avait retrouvé Rex. Le jeune homme jeta un cri léger, et d'un accent tellement puéril que son père et sa mère ne purent se défendre de rire. Philippe lui demande ce qu'il avait.
— J'espère bien, dit Rex en rougissant.
qu'elle ne s'est pas avisée de donner raison à monsieur de Banville et de le peindre à sa ressemblance.
— Pourquoi? dit Madeleine sans arrièrepensée. Mademoiselle Wieliczka est très jolie.
— Oui, dit Rex en faisant la moue.
Puis il se tourna vers son père et, avec une gentille impertinence :
— J'aime mieux ton genre de beauté.
— On sait pourquoi, dit en riant Philippe. C'est de la coquetlerio.
Rex fronça le sourcil et rougit encore. Il était flatté de ressembler à son père, mais ne soulfrait point qu'on lui dît à bout portant qu'il était beau, et rien ne le mortifiait comme de paraître quêter les compliments. Celui-ci même le fûcha tout de bon, et c'est d'un ton boudeur qu'il répliqua :
— Il ne s'agit pas de beauté. Mademoiselle Wieliczka est très jolie, c'est convenu... Et encore ça dépend des goûts... Mais elle n'est pas jeune. Elle n'a jamais été jeune. Te rappelles-tu, chez monsieur de Concourt, le premier dimanche que nous l'avons vue.^ A treize ans, elle en paraissait vingt. Et maintenant... Maintenant, ajouta-t-il avec une férocité singulière, ma foi I on ne sait pas quel ûge lui donner... Vraiment, elle na pas (ïdcje.
Ce mot fut un coup de poignard pour Philippe; mais Rex avait l'art de guérir les blessures qu'il faisait.
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— Et toi, murmura-l-il, comme en extase, tu es jeune I . . . Tu es si jeune, papa I
Cette jeunesse incroyable de son père l'attendrissait à tel point que des larmes lui étaient montées aux yeux.
Peut-être qu'un autre jour, Philippe, le liseur d'âmes, aurait senti d'abord la cruauté naïve de cet étonnement. Mais, après le funèbre débat de la journée, il lui parut que ce cri de Rex lui signifiait la grâce que déjà il n'espérait plus. Vivre I Toute la férocité de l'enfant se communiqua soudain à l'homme. Il fit égoïstement réflexion que Zosia pouvait être mourante : rien ne l'obligeait de la suivre au tombeau, même d'une façon allégorique. Il la renia dans son cœur et jeta un regard d'adoration au fils en qui il se survivait. Il n'avait pas goûté depuis bien longtemps une telle plénitude de joie et d'amour paternel.
Aussi voulut-il s'offrir une petite fête qu'il ne se permettait plus depuis bien longtemps. Jadis, le soir, quand Rex avait quitté ses parents et s'était retiré dans sa chambre, il était convenu tacitement que Philippe avait le privilège d'y aller lui dire bonsoir une seconde fois. Il usait même chaque soir de nouveaux subterfuges, qui ne trompaient personne, pour y aller beaucoup trop tôt et s'y attarder davantage. Puis Rex avait grandi. . .
Ce soir, Philippe voulut renouer avec l'habitude ancienne. Le cœur lui battait comme s'il
eût fait une chose défendue. Il était si intimidé qu'il n'osa point aller trop tôt dans la chambre de Rex, il n'osa pas y aller tout de suite, mais enfin il osa. Et comme jadis, et comme si Rex l'eût attendu, il entra, sans frapper.
l\ex pourtant ne marqua point de surprise. 11 sourit en voyant son père. Il lisait, accoudé. Philippe s'assit familièrement sur le bord du lit, et Rex s'appuya contre lui, apprivoisé.
— Tu lis? Qu'est-ce que tu lis? dit Philippe, plutôt par contenance que par curiosité.
Rex ne répondit pas, mais montra le livre. C'était l'Imitation. Philippe ne put se défendre de dire :
— C'est de bien mauvais latin I Cependant le charme ne fut pas rompu.
Cette lecture aurait dû lui rappeler, elle ne lui rappela point le principal des griefs qu'il avait contre son fils, et qu'il énumérait cette aprèsmidi à Zosia si douloureusement. Philippe ne concevait plus d'inquiétudes. L être vivant, sa créature, qu'il respirait ici, avait trop de force et de santé pour que le vent de mort, qui à travers le livre désolé soufïle du fond des anciens cloîtres, pût désormais étioler cette belle fleur de jeunesse et en disséminer le parfum. Il se retira, tranquille.
— Bonsoir, dit-il simplement.
Et il le baisa au front: puis il se souvint, et pieusement il toucha de ses lèvres les mains de Rex, qui naguère, plus petites, s'étaient réunies
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et creusées pour recueillir, à la source de Castalie, quelques gouttes d'une eau divine et lui présenter la communion.
Le livre avait glissé a terre. Rex n'y prit point garde et ne se pencha pas hors du lit pour le ramasser.
— Tu veux que j'éteigne ta lumière.^ dit Philippe.
Il secoua la tête.
— Tu veux lire encore ?
Il répéta le même geste, et soudain, avec cette impérieuse puérilité, plus charmante chez ceux qui ne sont plus enfants, il dit :
— Je veux te voir jusqu'à ce que tu sois parti.
Son regard, en effet, suivit jusqu'à la porte le visiteur bien-aimé, et aussitôt cette porte refermée, Philippe l'entendit qui éteignait, afin de ne plus voir personne jusqu'à demain matin après avoir vu son père. Ces enfantillages ravissaient Philippe. Il les comprenait si bien! Et comprendre, n'est-ce pas égaler .►^ (( Papa, tu es jeune! Comme tu es jeune! Mademoiselle Wieliczka n'a jamais été jeune, elle n'a pas d'âge... )) Il la reniait encore. « Je vous dis en vérité que cette même nuit, avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois ». Puisqu'il fallait choisir, d'elle ou de Rex, il choisissait Rex, et la Vie.
Au lieu de rejoindre Madeleine dans le petit salon, il erra quelques instants dans le jardin,
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et il se rappela le jardin privé, où, le soir de son arrivée à Oxford, il s'était glissé comme un voleur. Puis il fut dans la bibliothèque, et parce que l'idée de la Vie, de la Vie essentielle, le banlait, il prit machinalement sur la table le volume d'Ashley Bell, les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt, le même exemplaire qu'il avait acheté là-bas le second jour et, comme un livre défendu, feuilleté d'une main qui tremblait, parmi les secrets sentiers des Magdalen Walks et les berges du Cherwell divisé.
Il laissa le livre s'ouvrir de lui-même aux pages qu'il avait lues le plus souvent. Jamais il n'avait pu les lire sans quelque émotion : mais ce soir c'était la même émotion — oh ! il la reconnaissait bien ! — la même que le jour qu'il avait inventé le trésor, le même trouble et le même transport, et le même effroi mystérieux ; et cette joie étonnée, naïve, de découvrir qu'un téméraire a osé exprimer ce qu'on ne croyait pas permis, le nefas, et que maintenant c'est dit, c'est dit pour l'éternité, c'est écrit, et la foudre n'est pas tombée du ciel I
Avec le même frémissement que ce jour, qui était le plus grand jour de sa vie, il récita les versets ingénus où toutes les joies de la chair sont exaltées; et en les récitant il revoyait par la pensée les gazons frais et la rivière, la berge abrupte, le tronc d'arbre oblique, et le Maître environné de ses disciples, parmi lesquels Rex, l'autre Rex, Tintagel, brillait comme le soleil
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au milieu des étoiles. lise rappelait, en souriant comme alors, de quel âpre accent Tintagel avait dit ces mois baroques :
— Il est admiré, La plupart se tiennent néanmoins à l'écart de lui, à cause du caractère sexuel de ses poèmes.
Il avait un peu de honte, un peu d'équivoque fierté de n'être pas moins enivré que jadis par ces mots sans hypocrisie, de sentir — à son âge I — bouillonner en lui l'ardeur prompte et cynique de la vingtième année. (( Papa, tu es jeune I Comme tu es jeune!... »
Mais une plus grande et plus noble joie lui venait de sentir qu'il était soudain réconcilié avec Ashley Bell. C'était comme une seconde vocation, comme si Tintagel une seconde fois l'eût présenté au Maître en disant : « Mon camarade... )) et que Bell, d'un signe, l'eût invité à s'asseoir près de lui. Cette place, qui était la sienne, Philippe ne comprenait plus comment il avait pu la laisser vide si longtemps. Il résolut de la revendiquer et de la reprendre.
Depuis plusieurs années il travaillait à une sorte d'itinéraire — plus ou moins idéologique — un peu trop. C'était le journal de son pèlerinage en Grèce. Philippe l'écrivait en l'honneur de Philippe II, et parfois avec son enfantine collaboration. Mais cet ouvrage traînait : il en était découragé, depuis qu'il ne reconnaissait plus en Rex l'éphèbe avec qui jadis il avait communié à la fontaine du Citharède et des
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Muses. Il résolut soudain de 1 interrompre ou de l'abandonner pour revenir à Bell. L'idée de cette biographie substantielle, à l'anglaise, qu'il avait d'abord conçue, il s'étonna de n'y plus songer, mais n'y songea pas davantage, et projeta quelque publication d'inédits. Pourrait-il l'entreprendre sans retourner à Oxford.^ Il délibéra d'y retourner et d'emmener Rex, de le confier à Miss Florence Bell, de l'installer à Paumanock-house, dans cette même chambre où Rex Tintagel avait habité, a Pourquoi vous taisez-vous, Philippe? Je ne dors pas, je vous écoute... )) Il pensait déjà le présenter au vieil homme avec qui Asliley Bell causait volontiers, au plus grand philosophe de l'Angleterre ; mais Charlie Cox vivait-il encore parmi les hommes ? Et les gazons du Parsons' pleasure étaient-ils, comme ceux des bords de l'Ilissus, encore aussi doux aux pieds nus? (( C'est une chance que je sois nu-pieds I Toi, tu l'es toujours. Nous allons pouvoir marcher dans l'eau et nous mouiller les pieds, cela n'est pas désagréable à cette heure du jour et de l'année. . . »
De toutes les facultés de l'homme, la volonté est la plus joyeuse. Quand elle est prompte, elle a autant de verve que le caprice et les mêmes impatiences, avec plus de sérieux et de solidité. Philippe eut grand'peine à se défendre de la tentation d'aller réveiller Rex, afin de lui annoncer tout a l'heure la nouvelle du prochain départ pour Oxford. Ce qui le retint fut la
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ciainle de trouver son fils moins enfant que lui. Il joignit enfin Madeleine, et ne lui dit rien : il eût fait scrupule de l'avertir la première, ce secret appartenait à Rex. A plus forte raison ne le confia-t-il point à Zosia, chez qui, l'aprèsmidi, comme d'habitude il alla poser; car, le matin, il n'avait rien dit encore à Philippe II, empêché par un sentiment assez mal défini : sait-on jamais ce qui peut arriver? Mieux vaut ne point parler trop longtemps d'avance. Mais il glissa dans la poche de son veston les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt. Il semblait que le livre de vie eût sur lui, par la seule présence, une action, comme on prétend que certains médicaments agissent à travers la fiole où ils sont contenus et sans que le malade les absorbe. Philippe marchait d'un pas alerte, et quand il entra dans l'atelier, il avait un air si vainqueur que Zosia le considéra d'abord avec étonnement et avec mépris.
Elle pouvait douter si cette fatuité ne lui venait pas de la manière de déclaration qu'elle lui avait faite la veille. Ce soupçon était insupportable à Zosia : elle prit un air de reine offensée. Mais ce qui l'offensait plus particulièrement était cet aspect de santé brutale. Elle regarda tristement le portrait, aujourd'hui si différent du modèle. Philippe, sur le divan noir, avait repris fort exactement la pose, mais n'était pas maître de reprendre la physionomie. Elle fit cependant mine de travailler quelques instants.
puis repoussa le chevalet et dit sèchement :
— Il n'y a rien k faire de vous aujourd'hui, vous vous portez trop bien.
Philippe garda de protester, et tout aussitôt se leva. Il faisait de son mieux pour poser en conscience; mais c'était un suppUce, il ne tenait pas en place, et il ne pouvait plus se taire. Sans rien trahir de ses projets d'absence, il avoua du moins à Zosia la grande joie inespérée d'hier, et comme il avait soudain retrouvé son enfant perdu. Sans doute, il ne se flattait point de l'avoir retrouvé à jamais. Une se faisait aucune illusion : ce n'était qu'une éclaircie entre deux nuages. Mais il le disait sans le croire, par manière d'acquit, et comme afin de conjurer un mauvais sort.
Zosia, au lieu de lui répondre, dit, de cette même voix âpre et sèche :
— Il est revenu ce matin. (Elle désignait toujours ainsi le <( grand médecin )).)// n'a pas semblé trop content, et il m'a demandé, de son air le plus grognon, ce que j'ai bien pu faire hier pour être démolie à ce point aujourd'hui.
Cette réplique — ou cette leçon — ne troubla nullement Phihppe. Il crut toutefois convenable de ménager un temps de silence; il continuait de ne pas tenir en place et marchait en long, en large, à travers l'atelier.
— Gomme vous êtes fagoté I Vous mettez des bouquins dans vos poches maintenant.^ dit Zosia, qui avait de ces petitesses.
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A son tour, Philippe ne répondit pas. Il tira de sa poche le livre des Voix de la Mer, de la Ville cl de la Forêl, et puisque Zosia n'était pas d humeur à travailler, il lut. Pour celle qui se savait condamnée, quelle provocation que celte parole de vie I Mais, sous l'empire de la beauté, elle oubliait tout et elle-même. Elle était transportée d'enthousiasme, et ne sentait point que Philippe lui faisait mal. Au crépuscule, ils se quittèrent, sans un mot d'amour, mais sans rancune. Philippe se hâta de rentrer chez lui. Son ardeur n'était pas tombée, et il goûtait une sécurité entière. Ce matin, au réveil, à table, il avait encore (( retrouvé )) Rex. La nuit dangereiise n'avait pas rompu le charme. Il ne doutait point que l'éclaircie ne se prolongeât, ni que la soirée qui venait ne lui dût encore être douce. Il passa d'abord par la bibliothèque, où on lui mettait son courrier sur le bureau, et là, il reçut à l'improviste un terrible coup.
Il ouvrit cinq ou six lettres indifférentes, réservant, ou négligeant, une enveloppe qui avait bien l'air d'un prospectus. Peut-être même l'eût-il jetée au panier; mais elle avait aussi je ne sais quel air allemand qui l'intrigua, qui lui rappelait la circulaire de la loterie de Hambourg. Il l'ouvrit enfin et crut, une seconde, être le jouet de son idée fixe, quand il vit, en tête d'une grande feuille imprimée, le nom d'Ashley Bell.
C'était le prospectus, en effet, d'une Ashley
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Bell Gesellschajl récemment fondée en Allemagne. Philippe n'ignorait pas que les Allemands sont grands fondateurs de ces sortes de sociétés. Leur objectif est d'entretenir la mémoire, le culte d'un homme de génie, au besoin de l'instaurer, surtout de l'exploiter ; car ils jettent plutôt leur dévolu sur des étrangers que sur des indigènes. C'est une façon d'annexer, de coloniser jusque dans le domaine de l'intelligence. Us entreprennent ordinairement une édition complète et définitive de l'auteur qu'ils ont choisi : et ils trouvent moyen de donner une physionomie allemande à des textes qui n'ont rien d'allemand, ne fût-ce que par la figure de la lettre, par la pédanterie des notes et par la lourdeur des scolies.
Parmi les contemporains, nulle proie n'était plus qu'Ashley Bell désignée à ces pillards, qui disent de toutes les gloires ce que dit le personnage d'un ancien vaudeville qui voit traîner une pièce de monnaie : (( Elle doit être à moi ». Avec tous les caractères de l'Américain, non d'aujourd'hui, mais des origines, mi-anglosaxon et mi-hollandais, nationaliste à son insu, le poète se déclarait citoyen du monde, et patriote, il est vrai, mais patriote de toutes les patries. Il arborait cette devise : « Moi, je suis Ashley Bell, un cosmos ». D'ailleurs, honni, puis oublié dans son pays natal, il n'avait obtenu en Angleterre qu'un asile précaire et fortuit. A Oxford, ses disciples le vénéraient et
l'idolâtraient naïvement : rUniversiic le tenait à l'écart. Enfin, c'était un génie à prendre, et les Allemands ont coutume de faire leur main.
Philippe Lefebvre était payé pour le savoir et il se disait avec amertume : a De quoi est-ce que je m'étonne ? » N'avait-il pas vu de ses yeux, à Paumanock-house, son camarade Lenibach préparer de loin cette conquête, selon les méthodes classiques de l'espionnage, avec un mystère inutile et tout l'art pour l'art de l'hypocrisie? Naturellement, Lembach était membre du comité, et sans doute le plus actif, bien qu'il eût, par fausse modestie, relégué son nom tout à la fin. La vedette appartenait à de « hauts protecteurs », dont le plus haut était le frère de rEm}>ereur, à défaut de Sa Majesté.
Philippe se disait maintenant : « J'ai toujours su que cela arriverait un jour ». Mais, puisqu'il avait formé un même dessein, qu'il pressentait cette concurrence et qu'elle avait tardé si longtemps, pourquoi n'avait-il pas pris les devants.^ 11 ne pouvait accuser que sa nonchalance, ses lenteurs, ses velléités. En somme, on ne lui volait rien, il n'avait pas de brevet d'invention. C'est plutôt lui qui avait pensé dérober l'idée de Lembach, qu'il connaissait. Il n'en éprouvait pas moins la rage impuissante du volé qui n'a point de titre à faire valoir contre son voleur. Sa vieille haine contre Lembach, depuis des années amortie, se rallumait. Lembach r«devenait l'ennemi essentiel et le re-
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présentant de la race ennemie, comme Philippe se targuait d'être le représentant de sa race, et ce nélait plus Lembach qui volait Asliley Bell à Philippe Lefebvre, mais l'Allemagne qui le volait à la France.
En même temps qu'il exagérait ainsi la portée de sa déconvenue, Philippe l'envisageait du point de vue le plus égoïste, et il n'en était affecté au bout du compte que petitement. Il soutirait avec assez d'indifïerence que la route lui fût inopinément barrée — par sa faute — dans le moment qu'il pensait avoir inventé une raison nouvelle de vivre et d'agir; mais ce voyage à Oxford, en compagnie de Ilex, ce beau voyage dont il se faisait une fête et qui était maintenant sans objet, il ne se résignait pas à y renoncer. Il n'en pouvait prendre son parti, et cependant il y renonçait, trop vite, aussitôt découragé; et il en eût pleuré comme un enfant.
Sa déception était aussi puérile que profonde. Il la sentait comme Rex l'eût sentie, et il se disait : (( Quelle chance que je ne lui aie pas annoncé hier la bonne nouvelle, et qu'aujourd'hui je ne sois pas obligé du moins de la démentir I » Il aurait eu la fausse joie de Rex sur la conscience. Pour une fois il préférait d'être malheureux tout seul et de ne pas communiquer ni partager un chagrin.
Il se félicitait de n'avoir rien dit à Madeleine, qui assurément n'eût pas protesté, mais qui
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peut-être, ensuite, eut triomphé en secret. Il se félicitait de n'avoir rien dit à Zosia, dont les plaintes n'auraient pas manqué d'être bruyantes et la revanche moins discrète.
Mais c'était la pensée de Uex qui surtout l'obsédait. Il tremblait, à la lettre, de se présenter devant son fils, comme si témérairement hier il lui eût fait cette promesse qu'il ne lui avait pas faite, et dût à présent lui avouer qu'il ne la pouvait plus tenir. L'heure du dîner approchait, et Philippe, désolé, pressentait la fin de la trêve, le recommencement de la gêne. Madeleine et Rex allaient, du premier regard, il n'en doutait pas , apercevoir qu'il avait quelque chose ; car il dissimulait aisément les graves soucis ou les joies déterminées; mais quand il avait seulement (( quelque chose », que lui-même il ne définissait point, cela était écrit sur son front.
Il eut la tentation, un moment, d'anéantir le malencontreux papier, comme s'il avait suffi, pour supprimer le fait, de supprimer la preuve écrite. Ou bien, il voulait pouvoir se dire, de mauvaise foi, en recherchant demain l'enveloppe : « Je ne l'ai pas reçue, j'ai rêvé ».
Une autre superstition, vague, le détourna de brûler ou de déchirer ce prospectus; mais il le cacha au fond d'un tiroir de son bureau, il le mit sous clef. Et enfin, il se résolut d'aller, sous prétexte qu'il était en retard, tout droit à la salle à manger, sans passer parle petit salon. Madeleine et Rex entrèrent dans la salle en
même temps que lui, par une autre porte; et aussitôt, comme s'ils se fussent donné le mot tous les trois, ils entamèrent une de ces conversations animées, faciles, enjouées même, qui les étourdissaient, et quelquefois leur faisaient illusion. Cependant, Philippe, avec une angoisse "réelle, mais qu'il savait ne point trahir, regardait à la dérobée son fils, son Rex, hier retrouvé, ce soir — pourquoi? par quel inexplicable sortilège? — reperdu, à jamais.
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