L OBSESSION
11 arriva le lendemain malin à Philippe une dé ces aventures singulières qui font hausser les épaules ou rire dès qu'on les explique, mais qui frappent d'abord l'imagination et donnent aux moins religieux le petit tremblement du miracle. Il s'était levé de bonne heure, habillé vite, et se rendit plus tôt que de coutume dans ia bibliothèque, impatient de reprendre, dans le tiroir oii il l'avait caché, le prospectus de VAshley Bell Gesellschaft et celte fois de le détruire sans y jeter les yeux. Il n'espérait plus de pouvoir se dire, ensuite : « Je ne l'ai point reçu ». Peut-être se flattait-il encore de se délivrer du maléfice.
Or, il venait à peine de procéder à cette destruction que le valet de chambre lui apporta le courrier; et sur le plateau, parmi cinq ou six enveloppes, il en vit une, pareille, exactement.
?i celle de l'A. B. G. Un second exemplaire, sans doute, du document qu'il venait de déchiîer et dont les fragments étaient dans sa corheille. Il eut cette brève angoisse que dut éprouver le tyran Polycrate quand le pêcheur lui rapporta son anneau, et connut de même que Ion ne saurait conjurer le sort, bon ou mauvais. Son esprit, plus moderne, tourna ce sentiment de primitif en délire de la persécution. Il n'essaya pas de lutter contre son ennemi : il savait, par expérience, qu'il n'était pas le plus fort, et déjà il était découragé. Il se rappela ce qu'a dit Goethe de la malignité méphistophélique des Allemands...
Il ouvrit donc, sans marchander, cette seconde enveloppe, faisant assez bonne mine à la fortune, et puisqu'il n'y pouvait échapper, il lut froidement, attentivement, le duplicata.
La liste des hauts protecteurs et des membres du comité ne lui apprit rien de neuf; mais il lut, sans passer une ligne, un petit cahier qu'il avait négligé la veille, qui était un essai très substantiel sur l'œuvre et la personne même du poète. Cette étude, traduite dans toutes les langues, mais dont Philippe n'avait reçu, naturellement, que la version française, était une chose allemande au delà de ce qu il pouvait souhaiter. Savante avec ostentation, alourdie de notes et de références, elle avait cependant moins l'air d'un document que d'une brochure de propagande. Elle n'était pas didactique,
mais démonslralive, et l'objet avoue de la démonstration était de mettre hors de conteste le caractère nettement germanique du de cujiis. Ainsi que tous les plaidoyers, même probants, dont elle avait le ton, elle sentait du premier au dernier mot la mauvaise foi et le mensonge. Pourtant, Philippe, qui était un juge prévenu, n'y put relever une seule erreur de fait ni pas une omission intéressée.
Bien qu'il ne vît au bas du papier aucune signature, il ne douta point que l'opuscule ne fût de Lembach. Le texte s'arrêtait au recto de la sixième feuille. Au verso étaient annoncées, pour paraître prochainement, les œuvres complèles de Bell, avec le tarif de la souscription aux divers tirages, et un Feslspiel, une représentation unique àAbijah, qui devait être donnée dans une petite ville de la Prusse orientale, sur un théâtre, non pas construit, mais accommodé à cet effet.
Ce fut le dernier coup. Philippe se rappela soudain la nuit d'Oxford où il avait lu le drame d'Ashley Bell, dont le sublime ne le choquait pas moins que le baroque ; ou plutôt il la revécut, ainsi que dans une hallucination. Il se ressouvint que, cette nuit-là, il avait senti le désaccord, l'abîme, étroit et profond, entre son maître et lui, et qu'il en avait souffert de toute son intelligence jalouse, de tout son cœur tendre, comme d'une infidélité. Et c'était ce même et ce détestable Abijah, sur quoi Lembach fai-
sait porter tout l'eiTort de la réclame, c'était l'œuvre suspecte que l'A. B. G. avait choisie pour (( lancer » le grand homme ignoré, pour lui ménager sa revanche, et lui assurer, comme parlent ces barbares, une réputation « mondiale » I Quel symbole de la rupture définitive et du passage d'Ashley Bell dans le camp ennemi ! Philippe jura que, pour rien au monde, il n'assisterait à la représentation ; sa dignité le lui défendait ; mais il se sentait ulcéré d'être mis à part et en pénitence, lui qui si longtemps s'était flatté qu'Ashley Bell lui appartint en propre I Et avec colère il repoussa le prospectus, la plaquette, pour lire, en guise de protestation, le reste de son courrier, qui venait de France.
Il le croyait : l'aspect de la première enveloppe et les timbres le détrompèrent, celle-ci venait encore d'Allemagne. Philippe ne douta point qu'elle n'eût le même objet que le prospectus : mais elle lui était adressée plus personnellement. Il ne fut pas insensible à cet hommage ; néanmoins il le jugea tardif, et garda un air de réserve, de froideur, en lisant la lettre de Lembach : la lettre était, et ne pouvait être, que de Lembach.
Gomme il ne reconnaissait pas l'écriture, oubliée depuis si longtemps, Philippe courut d'abord a la signature, et de la sorte lut premièrement les dernières lignes, on des protestations d'amitié, que rien n'autorisait, se mêlaient à
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des formules quasi diplomatiques de considéralion qui ne lui déplurent point. Mais il ne se dérida pas pour si peu, et reçut à bout portant ces flagorneries allemandes avec la même morgue que les plus hauts personnages essuient les compliments d'étiquette qui leur sont dus.
Puis il revint à l'exorde. Lembach l'appelait Mon cher ancien camarade, avec un point d'exclamation, et se plaignait d'avoir eu grand'peine à découvrir l'adresse actuelle du cher ancien camarade. Cette peine était le prétexte d'un retour mélancolique vers le passé, mais qui se continuait assez gaîment par le récit de la difficile enquête que Lembach avait dû mener pour se procurer l'adresse. Finalement, il l'avait trouvée dans le Who's who.
a Tiens ! je suis dans le Who's loho? » se dit Philippe, très flatté.
Il eut un léger accès de snobisme, et une satisfaction de vanité, dont il ne put se défendre de savoir gré à ce lourdaud d'Allemand.
Lembach énumérait ensuite les motifs qu'il avait eus (outre l'amitié) de renouer avec Lefebvre, à l'occasion de l'A. B. G. ; et le premier de ces motifs était que, nul (après Lembach) ne connaissant mieux que Lefebvre la personne et l'œuvre d'Ashley Bell, on n'estimait pas que l'on pût se passer de son concours et de ses lumières, ou se dispenser au moins de les solliciter par déférence. Lembach se demandait
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même si Philippe ne possédait point quelques textes inédits du Maître qui lui eussent échappé ; et, à l'allemande, il les réclamait avec arrogance tout en n'ayant l'air que d'insinuer tr^s humhlement qu'il les souhaitait. Il se déclarait Irop informé des choses de la littérature française pour ignorer celles des « idéologies » de Philippe Lefebvre où Ashley Bell tenait le premier rôle, comme Socrate dans les dialogues de Platon. Enfin, il semblait avoir pressenti que Philippe songerait un jour h publier les œuvres complètes de Bell, et il s'excusait de l'avoir devancé. Le ton, toujours cérémonieux, de son excuse, trahissait le mépris goguenard de l'Allemand qui a pris le premier ce qui est bon à prendre, et un orgueil du plagiat, même problématique, qui fit une fois de plus sentir à Philippe que ces gens-là n'auront jamais la même morale que nous.
Il semblait, après coup, soucieux d'établir la légitimité de sa prise, et il alléguait complaisamment toutes les difficultés qu'il avait dû vaincre pour obtenir d'Ashley Bell les autorisations nécessaires. Evidemment il sous-entendait : « Ce n'est pas vous, Français nonchalant, qui vous seriez donné tant de mal. Vous avez laissé prescrire votre droit, s'il primait le mien ». En dépit de ses accablantes occupalions, il disait avoir trouvé le temps de faire plusieurs voyages à Oxford : rien ne pouvait mortifier si cruellement Philippe. Il faisait une
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brève description de Paumanock-house, où il n'avait guère aperçu de changements, sauf que les disciples étaient d'autres disciples, et que le patriarche était maintenant plus grave et plus silencieux. Miss Florence, qui n'avait plus seulement une mèche blanche, mais tous les cheveux gris, continuait d'être une commerçante de premier ordre, et Bell était aussi neuf que jadis en affaires. Lembach donnait à entendre, non sans une grosse malice, qu'il n'avait persuadé le père que grâce à la complicité intéressée de la fille, et que l'on n'avait pas soufflé mot à cet innocent des profits de l'entreprise. Philippe sentit une grande tristesse ; Lembach avait beau dire : (( Ni le décor n'est changé, ni les figures », son imagination ne reconnaissait ni le désirable logis ni les hôtes jadis aimés.
L'idée suprême de Lembach était ce Festspiel à'Abijah, d'oii il ne comptait point tirer un aussi gros bénéfice que des représentations Avagnériennes ; mais il espérait de créer un mouvement parmi les snobs, d'attirer dans la ville choisie une foule cosmopolite, de faire affluer les fonds par cette voie indirecte et de remplir la caisse sociale, qui n'était pas riche. C'est pour cette partie de son œuvre qu'il daignait plus effectivement souhaiter la collaboration gracieuse de Philippe. Il recommençait à ce propos de lui donner de l'encensoir. ((Je sens trop, lui écrivait-il, ce qui manque à notre goût aile-
mand, et que nous prêterions sûrement à rire, si nous n'avions la modestie et la sagesse d'emprunter (oserai-je m'exprimer ainsi ?) une greffe du vôtre pour l'enter sur ce sauvageon ». Après quoi, sans la moindre transition, il exposait très orgueilleusement et très naïvement tout ce que ce pauvre goût sauvage avait à lui seul invente.
Il se flattait de supprimer l'arbitraire de la mise en scène, et voulait faire de l'illusion comique une réalité. Son principe, car naturellement il procédait par principe, était de mêler les spectateurs à l'action ; son moyen était de leur faire gagner leurs places en traversant la scène, tandis que les acteurs gagnaient la scène en traversant la salle. S'il y avait un remous de foule, la cohue devait déborder du plateau jusque dans l'orchestre, et procurer ainsi à une partie au moins de l'assistance des sensations tout à fait positives de poussée et d'étouffement. En guise, si l'on peut dire, de trait d'union supplémentaire, il jetait de la scène à la salle un pont, oii les acteurs allaient et venaient par-dessus la tête des spectateurs durant toute la représentation, et même pendant les entr'actes. Il ne cachait pas que les Japonais usèrent les premiers de cette machine et qu'il leur en devait l'idée ; mais l'invention ne lui paraissait pas moins originale puisqu'il la jugeait excellente, selon le dogme allemand que tout ce qui est bien est allemand a priori.
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Philippe n'était pas si féru que Lembacli de ces nouveautés ; il imaginait cependant qu'elles s'accorderaient assez bien au caractère ensemb^; grandiose et ingénu du mélodrame d'Ashley Bell.
La petite ville perdue de la Prusse orientale aux portes de laquelle devait avoir lieu le F estspiel éidii, selon Lembach, le seul endroit du monde oij ce qu'il avait conçu pût être mis en pratique. Une municipalité de haute culture y avait fait construire voilà quelques années, sans savoir pourquoi, une ruine de théâtre romain, à l'instar d'Orange. On y jouait donc ■en plein air, et seulement l'été, vu la rudesse du climat. La représentation était fixée au début de l'été prochain, mais on était résolu de commencer dès maintenant les études, qui pouvaient être fort longues; et Ashley Bell avait promis d'y venir présider environ le printemps. C'est à la même époque oij Lembach osait espérer la visite de Philippe Lefebvre. Il ne parlait plus à' Abijah, mais avec une psychologie que l'on n'a point coutume d'attribuer à ses compatriotes, il n'essayait dès lors que de séduire Philippe en lui suggérant de chers souvenirs, et l'espoir de retrouver là d'anciens camiarades, qui sait.^^ Rex Tintagel... Si grossièrement présenté que fût l'appeau, Philippe s'y laissa prendre parce qu'il voulait s'y laisser prendre. Il avait tant de bonne volonté puérile que déjà il se réconciliait avec le méchant
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drame comme les enfants se réconcilient avec leur ami de cœur après une chamaillerie. Il était gai, de cette gaîté pleine de larmes qui est celle de la campagne après une pluie de mai. Avant-hier il se faisait fête de voyager, hier il y renonçait le cœur gros ;^t voici que la même partie de plaisir, ou à peu près, lui était offerte, par qui.^ Par l'Allemand détesté I II ne pouvait s'empêcher de se dire que ce Lembach n'était pas un trop mauvais diable.
Sans doute, cela le déroutait un peu, de revoir Ashley Bell, peut-être Tintagel, ailleurs que dans le paradis d'Oxford. Mais c'était comme un regret inavoué, qui n'atteignait que la partie muette de sa conscience. Son autre conscience, celle qui s'entretient perpétuellement avec elle-même, lui répétait : (( Cela vaut mieux ainsi ». Elle ne lui disait pas pourquoi. Craignait-il de probables désillusions s'il ressuscitait ses souvenirs sans les transposer; et s'il retournait au lieu même de sa jeunesse, craignait-il de sentir trop précisément qu'il avait vieilli ? Mais il ne soufi'rait pas que personne, fût-ce le moi insidieux, lui gatàt la joie de partir. Il se félicitait que déjà il fût trop tard pour douter s'il accepterait l'invitation de Lembach : sa résolution avait été d'abord enlevée par surprise, et il entendait n'y revenir plus.
Pour y mettre on ne sait quoi d'irréparable, il fixa dès à présent — tant de mois d'avance !
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— une date de départ. Il fixa même les caprices et les détours de son itinéraire. Son dessein, naturellement, était d'aller là-bas avec Madeleine et Rex; mais à peine l'avait-il conçu qu'il y avait déjà renoncé, et qu'il ne voulait, comme hier, d'autre compagnon que son fils. L'instant d'après, il n'imaginait plus qu'il pût repasser autrement que tout seul par les chemins de sa solitude ancienne. Toutes ces idées incohérentes se succédaient en lui sans aucune direction et presque sans contrôle de son raisonnement ni de sa volonté, comme s'il eût écouté des voix contradictoires et leur eût obéi aveuglément. Mais avant tout il était jaloux de son indépendance. Il se promit de ne confier à personne un projet qu'il tenait dès cette minute pour irrévocable. Il rangea soigneusement dans son bureau et le prospectus de l'A. B. G. et la lettre de Lembach; et il murmura, en fermant le tiroir à double tour : « L'homme libre est celui qui sait se taire. »
Il songea aussitôt à Zosia. Il allait tout à l'heure poser chez elle, comme chaque jour. Devait-il la prendre pour confidente ? Il n'hésita pas à répondre négativement. Cependant l'opposition qui, d'une façon automatique, se faisait toujours dans son esprit, de l'image de Rex à l'image de Zosia, l'obligeait de penser qu'il l'emmènerait, puisqu'il n'emmenait point son fils. Son instinct de liberté, plutôt que son simple bon sens, se révolta contre ce dogme
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absurde. Mais le parti qu'il avait pris de se taire l'assurait contre ses propres inconséquences. Lorsqu'il entra dans l'atelier, il était parfaitement tranquille, et faisait la mine de quelqu'un qui ne veut pas dire quelque chose.
C'est une physionomie si particulière que le moins observateur la reconnaît du premier coup ; à plus forte raison une voyante comme Zosia Wieliczka; mais elle était ce jour-là trop occupée d'elle-même pour rien remarquer d'autrui. Elle avait une de ces reprises de santé brusques et passagères, qui ne sont point rares chez les malades atteints de consomption. Elle se sentait bien, extraordinairemènt, forte, au lendemain d'un jour oii elle s'était sentie exténuée et mourante ; et elle était toute à la joie de vivre, moins égoïste que son désespoir de la veille. Une sorte de gratitude infinie et universelle la portait à l'indulgence. Dès ce matin, elle avait plaisanté sa mère sans la rudoyer. Elle était plus prête de jouer avec Philippe que de travailler au portrait. Elle semblait jeune, à rebours de ce que Rex. hier, disait d'elle haineusement; elle avait vraiment son âge. Elle allait, venait, chantait. Elle dit à Philippe :
— Je n'ai pas du tout l'esprit ouvrier cette après-midi. Et vous ? Ça vous amuse, de poser.^ Si nous allions faire un tour au Bois ensemble, tout seuls, pour me compromettre.^ Ou bien, faire une partie de tennis ?
Philippe n'avait aucune envie de faire une
partie de tennis, ni même une promenade tête à tête avec Zosia, pour le plaisir de la compromettre; il avait déjà pris sur le divan noir l'attitude nonchalante de la pose, et pour rien au monde il n'eût bougé; mais cette allégresse Tenchanta. Il était sincèrement heureux de voir Zosia si brillante de santé, et par amitié autant que par égoïsme, il lui savait gré de ne point l'attrister aujourd'hui qu'il se sentait lui-même dans les meilleures dispositions. Il songeait : (( Sa pensée est ailleurs, je n'aurai point de peine à lui dérober mon secret. »
— Vous n'êtes pas folle.^^ lui dit-il gaîment. Est-ce que vous avez le temps de vous promener.^ Vous êtes très en retard ! Vous ne serez jamais prête pour le Salon I
— C'est vrai I s'écria Zosia.
Cette idée, qu'elle pourrait ne pas (( arriver » pour le Salon, à la lettre l'épouvantait; et elle se mit sur-le-champ à peindre avec une comique précipitation, comme s'il se fût agi de gagner cinq minutes.
Sa sûreté de main était singulière, et jamais elle n'avait mené sa besogne avec un si bel entrain. Comme dit à peu près le vieux Régnier, (( laisse aller le pinceau oii la verve l'emporte ». Elle s'en étonnait de bonne grâce et elle s'admirait ingénument. Elle s'écriait, ne plaisantant qu'à moitié :
— Qu'est-ce qui me prend .^ Comme j'ai du talent aujourd'hui !
— Vous avez surtout l'air de vous porter fameusement bien.
— Pas mal. Et vous?
— Supérieurement! dit Philippe.
— Je ne vous le demande pas. Vous savez bien que nous devons toujours être, par hypothèse, dans le même état sympathique vous et moi, ou de santé ou de maladie... Mon cher... je viens de changer complètement la physionomie de votre portrait.
— Tant pis !
— Ah I je vous fais comme je vous vois ! . . . Il faudrait enlever un portrait en une séance.
Elle se leva brusquement.
— Des papiers I dit-elle.
— Quoi, des papiers.^
— Sur le divan I... J'ai besoin d'une note claire sur ce sale noir... Et puis vous avez l'air d'un monsieur qui ne fait rien : ce n'est, pas vous.
Elle lui jeta quelques paperasses qui traînaient à sa portée, le courrier du matin sans doute. Il les attrapa au vol... et ne put retenir un léger : ah I en reconnaissant, parmi des lettres de fournisseurs et d'amies, le prospectus de l'A. B. G. La persécution continuait. Zosia devina aussitôt pourquoi il s'était écrié.
— Tiens I oui, fit-elle. C'est curieux, hein.^^ Nous qui parlions d'Ashley Bell justement hier I. . . Vous avez reçu, naturellement?
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— Non, dit Philippe, sans savoir pourquoi il mentait.
Il fit mine de lire le boniment avec attention et demanda, hypocritement :
— Vous irez ?
— A cette représentation? Mais, mon cher, c'est dans près d'un an I
Elle ajouta, d'un ton sec :
— Vous avez de la chance, vous. Vous pouvez faire des projets à un an de date.
— Je n'en fais aucun, dit Philippe, avec la crainte stupide d'être deviné.
Un nuage avait passé sur le front de Zosia. Mais elle était décidément trop bien aujourd'hui, le soleil reparut vite. Elle reprit le ton brusque et tendre.
— Allons, dit-elle, taisez-vous. . . Taisez- vous, je suis en train de vous faire une bouche toute neuve... Ce n'est pas une raison pour la pincer... Dieul que vous posez mail... Mais, bon Dieul ne souriez pas non plus!... Je fais le portrait de Monsieur Philippe Lefebvre, ce n'est pas la noce chez le photographe... A la bonne heure I Ne bougez plus... Vivez, mais ne bougez plus.
Elle se tut longtemps, puis, cessant de peindre, leva les yeux et considéra Lefebvre d'un regard si impérieux, si étrange qu'il en fut gêné.
— Philippe... murmura-t-elle enfin. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit encore aujourd'hui
que vous m'aimez?... Chutl... Je suis sûre que vous m'aimez aujourd'hui, parce que, vous savez bien, nos sensibilités, comme nos santés, sont toujours d'accord, et aujourd'hui, Philippe, moi, je suis follement amoureuse de vous... Chutl vous dis-je, on ne vous demande pas l'heure qu'il est... Gardez la pose, taisezvous, on travaille...
Et tranquillement elle se remit à peindre, avec l'air en dessous d'une petite fille qui vient de faire une gaminerie.
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