LE DOUBLE PORTRAIT
A Paris, l'atelier de Zosia n'avait pas les mêmes proportions qu'à Wieliczka ni le même aspect superbement romantique, mais il était, pour Paris, très haut de plafond; il communiquait à la bibliothèque par une de ces baies sans portes, alors de mode, qui suppriment, avec la clôture visible, le recueillement et l'intimité; les deux pièces ensemble mesuraient douze mètres de long sur sept de large, et le décor était un parfait exemplaire du style peintre, qui passait depuis une dizaine d'années. Les modèles rigoureusement orthodoxes d'un style de décoration ne sont presque jamais l'œuvre de ceux qui l'ont inventé, mais de ceux qui le pastichent. L'imitateur ne se reconnaît pas le droit de modifier ni d'assouplir la règle qu'il n'a pas créée ; il est nécessairement plus royaliste que le roi. On n'a point fait sous Louis XVI d'aussi
pur Louis XVI qu'aujourd'hui. Lorsque le snobisme, ou quelque intérêt du même ordre, se mêle de restaurer une tradition, il n'y peut souffrir aucune faute. C'est un peu l'histoire du protocole, qui « évolue » dans les cours et demeure inflexible dans les républiques.
Zosia voulait être prise au sérieux comme (( artiste ». et tremblait d'être qualifiée « amateur )). Naïvement, elle se croyait compromise par son nom, par son titre, par son origine étrangère, par son argent, et tenue d'être beaucoup plus artiste que n'importe qui, de l'être avec ostentation sous peine de manquer sa carrière. Elle s'avisa d'abord, après ne l'avoir pas soupçonné pendant plus de dix ans, que c'était une faute énorme d'habiter un appartement de brésilien sur les Champs-Elysées, et qu'elle ne pouvait élire domicile qu'avenue de Yilliers ou aux alentours, comme tous ses confrères de renom.
Elle fît cette découverte, entre parenthèses, dans le temps que la plupart des peintres qui avaient bali en ces parages se voyaient obligés de revendre leurs hôtels à de grands bourgeois. Leur déconfiture lui permit de se procurer sans retard l'hôtel — l'hôtel de peintre qu'elle souhaitait : elle était pressée comme les transatlantiques, qui câblent au départ et veulent trouver maison montée en arrivant; peu importe le prix. Ou plutôt elle était pressée comme le Cid et tous les raffinés d'honneur en général, qui
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ne peuvent souffrir un délai de plus de vingtquatre heures à une réparation; c'est bien son honneur qu'elle croyait hasardé, tant qu'elle n'avait pas acquis le droit de cité dans la plaine Monceau.
Zosia donc avait délibéré de résilier son bail du jour au lendemain, moyennant une indemnité même très onéreuse, et non de louer à l'essai, mais d'acheter tout de suite l'hôtel particulier qui l'avait séduite à première vue. Mèrecomtesse avait droit de veto, comme chaque nonce à la diète de Pologne, mais elle était parfaitement incapable de l'exercer ; ce qui n'implique point du tout qu'elle approuvât la décision de sa fille. Au contraire, elle la jugeait absurde et ne se gênait pas pour le dire ; mais il lui suffisait de marquer son autorité par des récriminations bruyantes, assommantes et très raisonnables. Elle prenait, par principe, le contre-pied de toutes les fantaisies de Zosia. Elle criait, pour se démontrer à soi-même qu'elle était la maîtresse, la seule, et une maîtresse despotique. Ensuite, ayant libéré sa conscience, elle cédait.
Mère-comtesse avait, au surplus, des revanches assez agréables, Zosia n'étant qu'une désireuse, qui ne pouvait plus voir, même en peinture, les objets de son envie, sitôt qu'elle les possédait et n'avait plus lieu de les désirer. Quand il fallut quitter pour jamais l'appartement des Champs-Elysées, et emménager dans
rhôtel, Zosia eut une crise de désespoir. La réaction cette fois était due à un autre de ses snobismes, le mondain. Elle pensa tout de bon s'être retranchée de la « société » en s'exilant dans le quartier des artistes, et comme elle tenait son journal, elle y écrivit le soir : « Cela me fait l'eflet d'une déchéance ».
Mais le sort en était jeté. Outre la dépense (dont elle se moquait), une fausse honte lui interdisait de remettre l'hôtel en vente, d'annuler la résiliation du bail et de retourner à l'appartement. Elle procéda de mauvaise humeur, mais consciencieusement, à son installation, et dut reconnaître, en le faisant, que son nouveau logis était, du moins pour elle, d'une idéale commodité.
Ce petit hôtel n'était point si petit, et dix marches qui surélevaient le rez-de-chaussée lui donnaient une sorte de majesté. Il y avait jusqu'à deux vestibules, qu'une porte vitrée séparait; puis l'eecalier; le salon et la salle à manger, de part et d'autre, avaient des portes-fenêtres sur le jardin, assez vaste pour que les voitures y pussent entrer à la file et virer. Les chambres, au premier étage, étaient en nombre plus que suiïisant, puisque l'on en comptait cinq. L'hydrothérapie môme, sans satisfaire à tout ce que nous exigeons aujourd'hui, passait de beaucoup ce que l'on exigeait alors. Zosia s'était adjugé tout le deuxième étage, soit deux chambres encore, l'atelier, la bibliothèque et
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un débarras, bref un très luxueux grenier d'artiste. Elle y recevait le jour de frois cotés et d'en haut.
Le précédent occupant, selon l'usage, avait revendu à vil prix aux nouvelles propriétaires tous les meubles construits sur place, immeubles par destination, impossibles à caser ailleurs, notamment ceux du studio. Une lourde table carrée, dont les dessous étaient disposés pour ranger les cartons d'estampes, faisait partie de l'inventaire, plus quatre fauteuils hors taille, de cuir fauve, un peu fatigués. Les armoires, de chêne, étaient d'un stvle Renaissance riche, et polis, non par les ans, mais par un habile ébéniste. Zosia les avait remphs de ses livres anciens, dont elle possédait une belle collection ; un bibliophile l'eût admirée sans approuver la méthode de classement; car elle ne se souciait ni des époques ni des genres, ne cherchait que les effets de couleur et ne prenait garde qu'aux valeurs des reliures. Elle avait aussi la manie de mêler des photographies aux livres, pourvu que ce fassent des portraits d'elle-même ou de souverains.
Un panneau était réservé aux livres récemment parus, brochés, fripés, mais revêtus de dédicaces, que grâce à ses relations elle obtenait des auteurs, soit directement ou par intermédiaire. Ce panneau était à droite d'une cheminée monumentale, genre château de Blois, comme Philippe jadis en avait une dans son
appartement de garçon. Une autre cheminée, non point pareille, mais de mêmes mesures et de même style, faisait pendant et vis-à-vis au fond de l'atelier. Ainsi les deux pièces communicantes affectaient une certaine unité de décoration ; mais l'alelier avait moins de tenue que la bibliothèque, et je ne sais quoi de plus rapin, malgré l'air de mondanité, malgré la profusion des divans, des étoffes, des tapis ; ce je ne sais quoi aussi d'ouvrier qu'on sent toujours chez les artistes, où il faut bien que les instruments de travail se voient.
Comme à Wieliczka, les accessoires minutaires, uniformes et drapeaux, étaient ici à foison, mais ils juraient avec le décor, moins grandiose et moins historique ; et l'on ne voyait pas trop ce que Zosia en pouvait faire pour la pratique de son métier. Le vrai est que les installations des peintres arrivés lui avaient servi de modèles, et la plupart étaient les « profiteurs )) de la guerre de 70. D'ailleurs, ils ne l'étaient déjà plus ; et Zosia n'avait aucune inclination à cette peinture bâtarde, ensemble d'histoire et de genre, de quoi l'on commençait à se dégoûter. Ses velléités étaient réalistes : naturalistes pendant huit jours, chaque fois que venait de paraître un nouveau roman de Zola. Bien que son sexe et sa superstition de la bonne société ne lui permissent point de fréquenter à la brasserie, elle savait dire de fort belles choses sur le plein air, et ce qui l'avait
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surtout fait résoudre d'acheter l'hôtel était le jardin, où elle avait la place de son chevalet.
Les tableaux ou esquisses de camarades qui tapissaient tous les murs des chambres, des salons, de l'atelier, accusaient assez naïvement ses préférences. Le grand favori était Bastien- Lepage. Elle ne se flattait pas de rivaliser avec ce maître pour les paysanneries ; mais, pour la peinture de la rue parisienne, elle ne pensait pas avoir de rival ; elle ne s'ignorait pas non plus au point de méconnaître qu'elle avait sur tous autres dons celai du portrait, ainsi que les artistes dont l'intelligence domine le talent. Elle en avait exécuté un de la concierge, qui pouvait bien être un chef-d'œuvre, et un de mère-comtesse, si effroyablement vrai qu'on avait peine à le regarder sans rire. Elle entreprenait le portrait de Philippe Lefebvre. Elle y travaillait, debout ; il posait, assis sur le divan, qui n'était point, par exception, a l'instar des divans de peintres, habillé de tapis d'Orient, mais tout de cuir noir, avec de gros coussins noirs, comme dans les maisons russes.
L'idée de faire le portrait de Philippe était venue à Zosia soudainement, et l'avait aussitôt séduite, mais en même temps épouvantée.
Cette grande hasardeuse voyait d'abord les difficultés d'une entreprise, et c'était plutôt son orgueil que sa prudence qui les lui montrait ; car d'avance elle était certaine de les vaincre, et ne doutait pas qu'en surmontant l'insurmon-
table elle ne se couvrît enfin de gloire, ce coupci. Elle était, quant à la gloire, ce que sont les autres femmes quant à l'amour, qui s'imaginent chaque fois qu'elles aiment, aimer pour la première fois.
Comme elle tenait prodigieusement de sa mère, elle concevait héroïquement, et devenait la proie des phobies dès qu'elle commençait d'exécuter. Ses mises en train ressemblaient aux départs de la comtesse pour Nice ou pour Wieliczka, ou au voyage de monsieur Perrichon. Avant de placer au fusain sur la toile les traits intéressants, mais élémentaires, de sa concierge, elle avait tâtonné plus de six mois, barbouillant ses albums de croquis et d'instantanés : elle ne pouvait guère, ne fût-ce que par convenance, faire moins de cérémonie pour Philippe, de qui elle prétendait peindre l'ume, qui la passait.
Ce portrait, elle l'avait d'abord pensé, puis causé, avec ses maîtres, ses amis, avec mèrecomtesse qui ne connaissait rien à la peinture et à qui d'ordinaire elle défendait bien d'en parler, avec Philippe lui-même. Il était pourtant le dernier à qui elle eût confié son téméraire dessein. Elle ne s'y résolut que le jour qu'elle lui put laisser voir deux ou trois crayons dont elle n'était pas trop mécontente. Il se récria d'admiration polie. Alors elle lui demanda très humblement s'il consentirait de poser.
Il n'essaya point de dissimuler que cette
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prière le flattait. Il comptait parmi ses connaissances beaucoup de peintres; aucun ne lui avait jamais dit :
— Lefebvre, j'aimerais faire quelque chose de vous.
Leur réserve le mortifiait, l'inquiétait. Il se disait, amèrement :
(( Ces gens-là ne pensent qu'à leur publicité. Ma figure n'a donc aucune valeur de réclame.^ Ils ne me croient pas arrivé. »
Son iconographie était mince. Elle se réduisait à une seule pièce, au portrait que Mercadier avait commandé à Séruys et que Famechon avait gravé pour le frontispice de son livre. Malgré le talent de Séruys, il n'en faisait guère plus de cas que d'une bonne photographie ressemblante. Il savait bien que l'œil de Zosia était plus pénétrant et ne s'arrêtait pas à ce premier degré de la ressemblance, que c'était proprement son moi qui allait poser devant elle. Il en était alarmé un peu à la façon des primitifs et des sauvages, qui ne croient pas que l'on puisse reproduire la forme ou l'aspect d'une personne humaine sans lui dérober quelque chose de son essence et de son principe vital. Il était singulièrement troublé de se devoir livrer nu et sans défense à un regard clairvoyant. Il n'avait aucune pudeur physique, et une pudeur morale farouche. S'il n'en eût craint le ridicule, peut-être eût-il refusé ce portrait que souhaitait si fort sa vanité.
Dq moins retarda-l-il le plus possible l'instant (le l'épreuve. Avec une hypocrite complaisance, il se prêtait aux bavardages dilatoires de Zosia. Il pesait avec elle ses scrupules, et en la reprenant de ses hésitations, lui en suggérait d'autres pour le lendemain. Rien qu'à discuter le décor, il gagna plusieurs semaines. Zosia voulait un fond symbolique. Autour de la figure de Philippe, elle se proposait d'évoquer l'une des patries de son âme, soit la Grèce, représentée par un profil de l'Acropole et par le fantôme du Parthénon blessé, ou un collège d'Oxford vêtu de lierre et de vigne vierge, avec une échappée sur la campagne et la tour de Magdalen au lointain. Philippe avait fait mine de prendre au sérieux ces extravagances, oii il était bien déterminé à couper court en temps voulu. Il n'eut point cette peine, et Zosia revint d'elle-même au plus simple, qui était de peindre le fond de son propre atelier où il y avait assez de bric-àbrac, et de faire poser Philippe assis sur le divan noir. Elle pensait maintenant tout sacrifier au visage, et le dessiner, et le modeler avec une précision, une minutie naïve, une sécheresse de primitif. (Son talent loyal et appliqué offrait, à cet égard, toutes les garanties.)
Il fallut bien alors que le modèle donnât au peintre sa première séance. Ce fut un supplice pour Philippe, qui, honteux de sa honte, se moquait de lui-même en se comparant à la Manette Salomon des Concourt. Mais la ques-
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tion commençait pour lui au moment qu'elle cesse pour Manette, qui devient une chose plastique et indifférente dès que son dernier voile est tombé. Il ne put souffrir d'être à la merci de Zosia, et comme l'escrimeur qui prend le fer, il croisa son regard, son regard de liseur d'âmes, avec l'autre regard qui était pointé sur lui. Il eut un sentiment de revanche, et au moins d'égalité. Puis il connut son avantage. Ce que Zosia savait lire aussi bien que lui-même dans l'âme d'autrui, elle était obligée par profession de le transposer. Son langage n'était point celui du vulgaire ni des penseurs. Elle ne s'exprimait que par la couleur, la nuance et la ligne ; Philippe avait sur elle toute l'incalculable supériorité de l'analyse verbale sur la représentation pittoresque. Il songeait — et une souriante, une triomphante ironie errait maintenant sur ses lèvres :
(( Tu vois aussi clair et aussi profondément que moi. Je n'ai pas le pouvoir de te dérober, même les risées les plus fugitives et les miroitements de mon âme ; mais ils ne sont pour toi, en effet, que des miroitements. Tu les reflètes, tu n'es pas capable de les interpréter. Tu n'as que les images, et moi j'ai les mots, sans lesquels il n'est point de science ni d'intelligence véritable. »
Que lui importait de livrer son mystère intérieur, s'il le livrait à une muette qui ne pouvait le trahir que par signes ? Il ne souffrait plus
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auprès d'elle que la petite gêne de respect humain du pénitent, bien atténuée par la sécurité que procure le secret de la confession. Sa pudeur s'était d'abord trop cabrée pour qu'il ne sentît point le repos et le plaisir de la pouvoir abdiquer entièrement. Il goûtait avec une lâcheté singulière le soulagement de l'aveu forcé, sans réticence et sans risque.
Dorénavant, il ne surveillait plus sa pensée. Il lui permettait d'errer sans but. C'était pour lui un plaisir quasi pervers et une grande nouveauté : depuis des années il ne lui était pas arrivé de penser pour rien ; il avait défendu à sa fantaisie elle-même de s'égarer, il l'avait soumise à d'austères disciplines. Ici, un loisir long et forcé l'excusait de flâner ou de se recueilhr, lui en donnait le temps et le droit. Jamais il ne s'était senti plus libre, ni plus seul : il oubliait la présence de Zosia ; et quand il s'en ressouvenait, il pensait alors par bravade toutes les choses qu'il tremblait qu'elle sût de lui, justement parce qu'il n'avait qu'à les penser sans les dire pour en livrer le secret à cette voyante. C'était un raffinement de cynisme et une sorte de péché muet. La jouissance en était âpre, insolente, et Philippe l'appréciait; mais plus ordinairement il s'amusait, avec plus de naïveté, des caprices mêmes et des sautes de sa pensée libre. Elle était mise en branle uniquement par les familières et invariables images des objets que tous les jours il avait ici devant les yeux,
et chaque fois elle prenait un biais imprévu.
Ce n'est guère qu'à la dixième pose que Philippe s'avisa de remarquer combien le style de l'hôtel Wieliczka rappelait celui de son ancien appartement de garçon, proche la place Malesherbes. La ressemblance d'abord la plus évidente était celle des cheminées, genre château de Blois. Elle frappa Philippe, mais un instant, et fut suppléée l'instant d'après par le souvenir d'une circonstance particulière et datée. Il se ressouvint du jour qu'il avait précipitamment quitté la maison d'Ashley Bell, pensant que la guerre allait être déclarée; puis il avait appris en cours de route que l'incident n'aurait pas de suite et que ce n'était pas encore pour cette fois-ci. Et cependant il n'avait point osé retourner sur ses pas, regagner Paumanockhouse. Il était rentré chez lui. Seul et morne, il s'était assis devant la cheminée trop monumentale qui ressemblait à celles-ci ; et il avait connu l'angoisse affreuse de ce qui est irréparable ou manqué. Puis, il avait cloué sur les cartouches de pierre les écussons de carton peint, les écussons des collèges d'Oxford, rapportés de là-bas. Tristement, il avait allumé sa pipe brasenose, et par la porte de la chambre voisine entr' ouverte, il avait cru entendre la voix de Rex — l'autre Rex, le parrain de son fils :
— Pourquoi vous taisez- vous, Philippe.^ Je ne dors pas, je vous écoute. . .
Certains hommes ont sur leur visage un
empire assez souverain pour lui interdire l'expression des émotions; mais c'est quand ils y songent et qu'ils font effort. Sinon, l'harmonie s'établit d'elle-même entre la physionomie et la sensibilité. Philippe eut soudain conscience de ressembler comme son propre fantôme au Philippe qu'il devait être ce jour-là. Il avait encore l'air de la jeunesse, mais il en avait perdu la fleur, et il sentit que sa figure d'aujourd'hui était encore plus triste, et en même temps que son malheur était cette fois sans remède. C'était, au fond, la même détresse, mais pour ainsi dire généralisée : il ne s'agissait plus d'un bel épisode de sa vie qui tournait court, mais de toute sa vie manquée. Minute divine et terrible I Pâle imitation de l'agonie du Christ au Jardin des Olives I
Cette pauvre figure d'angoisse, Philippe en eut la vision intérieure, aussi claire que si un miroir suspendu en face du divan où il posait lui en eût renvoyé l'image penchée. Il ne bravait plus : à présent il avait peur; et de toute sa volonté il ne voulait plus que l'amer découragement qu il était incapable de dissimuler ou de travestir, il ne voulait point que sur son front, dans ses yeux ternis, au pli de ses lèvres, Zosia en pût apercevoir et sans doute déchiffrer les signes.
A la dérobée, il lui lança un regard sournois, hostile, et fut bouleversé de la voir, comme lui-même, abandonnée, en proie. Elle qui pen-
dant des heures, au cours de ce duel quotidien, lui assenait comnie des coups de bec des regards perçants, vifs, passagers, et aussitôt prenait sa note peinte du même geste qu'elle aurait chauffé une proie, brusquement elle avait lâché sa besogne. Elle se laissait aller sur sa chaise, elle laissait pendre sa main que tirait le poids de la palette. L'ombre d'une pensée effrayante était sur elle ; mais plutôt elle n'avait pas l'air de penser, elle semblait en état d'hypnose : les yeux fixes, les traits durcis, enlaidis, une expression de rancune farouche ; et avec cela une immobilité, cette apparence de mort qui épouvante les témoins, fait qu'ils crient malgré eux : « Remuez donc I Qu'avez-vous.^ Parlez I Dites quelque chose I »
Philippe n'aurait su définir ce qui se passait en lui, ni, à plus forte raison, en elle; mais il eut l'intuition — et la certitude — que c'était la même chose. Ce miracle de sympathie lui causa une émotion extraordinaire. Jamais il n'avait éprouvé rien de si violent, ni jamais il ne s'était senti si près d'une autre créature humaine. C'eût été, dans l'ordre de la nature, le geste le plus légitime, le plus sacré, s'il eût, à cette minute, pris et serré contre lui Zosia, et revendiqué le baiser qui est plus souvent l'échange de deux peines que de deux désirs ou de deux fantaisies.
Il était trop bien élevé, trop ennemi de tout romantisme. Il ne bougea point de sa place, et
même il garda la pose. Ce fut Zosia qui, un peu plus tard, renoua la conversation, en même temps qu'elle reprenait son attitude de travail. Elle dit cette phrase inattendue :
— Le professeur... — elle cita le nom d'un médecin très illustre — est venu deux fois dans la seule journée d'hier.
Puis, un silence, assez long pour que la réplique suivante fût à peine intelligihle, quand Zosia dit :
— // n'a plus hesoin d'argent, cet homme, il ne tire pas à la visite. S'il vient me voir deux fois dans la même journée, c'est donc que je l'intéresse.^
La communication était si parfaite entre Zosia et PhiHppe qu'ils auraient pu s'entendre à la rigueur sans le secours de la parole ; mais les mots, qui ne servaient que de repères à leur entretien silencieux, éveillaient tous les échos de leurs âmes et y faisaient un étrange hruit multiplié. Ceux-ci, qu'elle avait cependant prononcés d'une voix hlanche et sans aucun accent, retentirent aux oreilles de Philippe comme le son d'une cloche funèbre, oii il reconnut le glas de sa propre pensée, désenchantée, inquiète, préoccupée delà faillite et du néant. La mort planait a l'enlour d'eux, et leurs soucis, divers, mais suspendus à cette idée unique, en y aboutissant se confondaient.
Lâchement, il fit mine de ne pas comprendre, et osa répondre cette banahté :
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— Qui pourrait vous approcher, Zosia, et n'être pas curieux de vous?
Elle haussa les épaules. Elle travaillait avec fièvre et tarda encore de répliquer :
— Je vous dis que c'est mon cas qui l'intéresse. Il n'est pas original, mon cas : je n'ai pas la prétention d'être poitrinaire autrement que la concierge. Mais il est pathétique, et le médecin étudie la sorte de réaction que j'oppose à une fatalité si vulgaire.
Un imperceptible froncement de sourcil de Philippe lui rappela qu'il n'aimait pas la fausse science des gens du monde et les formules pédantesques. Elle s'irrita au plus haut point de cette inopportune improbation. Ceux que le doigt de la mort a déjà touchés, et qui le savent, ont bien le droit de s'exprimer comme il leur plaît. Elle prit le ton cassant, et parla sans suite, pour le heurter davantage :
— Avant tout, ce qui me paraîtrait le comble du ridicule, du démodé, du coco, ce serait de jouer un cinquième acte... Même avec le talent de Sarah... Et quand même Bastien devrait aussi faire mon portrait... Faudra qu'il se dépêche I... Non, je ne serai pas la dame aux camélias... Penser que toute une génération de poètes a vécu sur la tuberculose I... Avez-vous lu le livre de Rosny, oij il décrit cette saleté .►^... Moi, j'ai des nausées quand je me représente ça, avec mon imagination de peintre.
Philippe fit un très violent effort pour dire à peu près de sang-froid :
— Est-ce que vous devenez folle?
Elle le toisa et repartit, toujours plus hautaine :
— // m'a fait l'honneur, que vous ne me faites pas, de ne point me ménager comme la première venue, et de me dire exactement oii j'en suis... Ou bien il a senti que, s'il ne me donnait pas d'abord un coup de massue, jamais il n'obtiendrait de moi que je prisse les soins continuels, minutieux, assommants, faute desquels je serais peut-être morte dans six mois.
Philippe n'osa plus protester, elle poursuivit :
— Si je les prends, il paraît que je peux me défendre... vivre I... Même, assez longtemps... Dix, douze ans, davantage... Mais je ne guérirai pas... Ohl je serai sage, obéissante, je lutterai... Vous qui savez le grec... lutter contre la mort, est-ce que cela ne s'appelle pas agoniser?... N'insistez pas, vous n'avez pas besoin de joindre vos prières à celles du docteur et de maman. Ce n'est ni pour elle, ni pour lui, ni pour vous que je veux atteindre mon maximum et faire le plein de ma destinée : c'est pour moi. Vous ne vous êtes pas encore aperçu que je suis monstrueusement égoïste, mon cher?
Il repartit, non sans dureté :
— Comme tout le monde.
Mais celte fausse généralité ne visait qu'elle
— et lui. De nouveau ils sentirent le contact; et cependant chacun se retranchait dans sa détresse personnelle, jalousement.
— Voila, reprit-elle, je suis condamnée avec sursis. . . il n'est pas encore l'heure de se lamenter... comme maman, qui tous les matins — vous reconnaîtrez son tact habituel — me supplie de ne pas trop me hâter de mourir... Mais je suis condamnée sans appel et l'arrêt m'a été signifié : j'ai déjà réglé toute ma vie, tout mon reste de vie en conséquence.
Elle se tut, elle attendit, en vain, une question. Elle reprit :
— Je n'ai pas l'intention de perdre mon temps; mais, comme je n'en ai plus assez devant moi pour accomplir tout le programme que je m'étais tracé, il faut réfléchir, il faut choisir, froidement.
Elle fit encore une longue pause. Son regard était fixe et, naturellement, sa main oubliait de peindre. Sa pensée tout entière était absorbée en un seul objet. Elle méditait avec ferveur. Il semblait que, dans ce moment même, elle fit le choix tragique, alors qu'il était bien certain que depuis des heures et des jours, et durant ses pénibles insomnies, elle ne songeait point à autre chose. Mais elle était comme la comédienne qui a longtemps travaillé un rôle et le répète bien, qui ne le joue qu'aux lumières, devant le public. L'attitude de Zosia était, en effet, théâtrale, d'une sincérité sinistre, due à
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la présence d'un spectateur. Philippe l'observait avidement. Il clait élancé vers elle, comme ceux qui penchés sur le lit des agonisants essaient de surprendre le secret de la mort. Il pressentait que l'éternel problème se posait à elle comme à lui, en termes plus élémentaires, mais le même problème. Il se demandait : (( N'est-ce pas elle qui me révélera le mot que je cherche en vain.^ » El il attendait avec anxiété l'oracle qui allait sortir de cette condamnée qui lui parlait face à face.
Il n'osait plus troubler par aucune parole la solennité de ce monologue, écœuré lui-même des deux ou trois répliques banales dont il avait cru devoir d'abord le couper, par bienséance.
— Je ne suis pas, reprit Zosia, une demoiselle bien élevée comme l'Iphigénie de Racine, et je me moque de finir décemment. Mon goût serait plutôt de m'en fourrer jusque-la, et je vous prie de croire que je ne l'entends pas comme l'autre Iphigénie ou Sophocle à Salamine : (( Je veux bien mourir, ô déesse, mais pas avant d'avoir aimé ». Aimé... et le reste I Jouir, mourir. Mais d'abord, je ne veux pas bien mourir : je ne veux pas mourir du tout. Je veux rester.
— Rester? murmura Philippe.
— Oui, rester, fit Zosia, avec la volonté du désespoir. Rester, par n'importe quel moyen.
Elle haussa encore les épaules.
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— N'importe quel moyen? Je n'en ai pas Irenle-six : je n'en ai qu'un, mon art; je veux rester comme grande artiste. J'ai encore le temps (poursuivit-elle en pressant malgré elle son débit, et cette volubilité instinctive était comme le symbole de l'affreuse urgence). J'ai le temps pourvu que je me soigne, que je me prolonge, et que, d'autre part, je calcule bien mon effort... D'ailleurs, un chef-d'œuvre suffit... Votre portrait... Pourquoi pas. ^... C'est curieux... Banville me disait une fois, chez Goncourt : « Comment, Mademoiselle Wieliczka, vous avez la prétention de faire le portrait des autres? Mais les peintres ne font jamais que leur propre portrait I » Voilà un mot admirable. Quelle profondeur d'esprit avait ce pierrot avec sa modestie narquoise I Et les imbéciles ont décidé qu'il n'avait que la forme I . . . Philippe. . . savez-vous pourquoi je me suis rappelé le mot de Banville?... Parce que tout à l'heure, vous avez eu, sans vous en douter, une expression sublime de détresse, de peur du néant... J'avais cessé de peindre, un instant, j'étais lasse, brisée. . . je regardais en moi-même : j'y relisais ma condamnation... Et puis j'ai relevé les yeux, je vous ai vu... et j'ai cru regarder encore en moi... tant vous aviez... ma pauvre figure!... Alors, vite, je me suis remise au travail... pour attraper ça, pour... pour faire... non pas votre portrait : le mien.,. Mais à quoi pensiez- vous donc?
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— Quel est l'homme, répondit évasivement Philippe, qui peut tourner les yeux au dedans de lui-même, sans y relire, comme vous dites, sa condamnation?
— Belle phrase quand on a votre santé I fitelle, trahissant sa rancune contre tout ce qui n'était pas désigné pour une mort prochaine.
Mais l'artiste fut la plus forte, et elle reprit, d'un ton si passionné qu'il devenait équivoque :
— Relisez-la donc. Philippe, pour bien me ressembler, et pour que notre portrait soit vraiment l'image indivise de nos deux âmes pareilles... Vous venez de m'enseigner une chose... que j'ignorais... : c'est tout ce qu'il peut y avoir de sensualité dans cette besogne si mécanique de peindre... « Quel dommage que ce ne soit pas un péché! » disait la dame italienne en prenant son sorbet : c'est un péché maintenant de faire ce portrait, quel bonheur!... C'est une espèce de possession... de don réciproque. . . de don nuptial. . . Le seul que je me permette; car. je vous le disais, il faut choisir : eh bien, j'ai choisi... Tout ce qui me reste de force, de temps, je le consacrerai... à ma gloire... Je sacrifie la fête, le monde, l'amour... Je mourrai sans avoir aimé... Je ne connaîtrai pas... cela... que j'ai désiré si ardemment... Au moins, si j'y renonce, ne croyez pas que ce soit par vertu : c'est par économie... et par hygiène... Je ne serai jamais à vous,
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Philippe... jamais autrement que sur cette toile... Et Dieu sait pourtant I... Vous vous rappelez, quand j'étais petite... je vous disais que je voulais tout l'amour... et que je le préférais hors mariage parce qu'on n'a qu'un mari et plusieurs amants... Et j'ajoutais : (c Pource quoi pas vous? » J'avais l'air de rire, mais je pensais à vous très sérieusement. . . Comme vous pensiez à moi. . . Car vous avez toujours pensé à moi, ne dites pas non... Quand j'étais encore une toute petite fille... ohl précoce... enfantprodige... j'ai senti rôder autour de moi votre désir épouvanté... En ce temps-là, j'aurais bien juré que cela nous arriverait un jour... Moi, je n'avais aucun scrupule... et j'avais de la patience... et de la ténacité... Et puis je ne me savais pas condamnée... Et maintenant, parce que vous l'êtes aussi, paraît-il, — comme tout le monde, — nous voilà plus près l'un de l'autre, plus l'un à l'autre que nous n'avons jamais été... Et cependant nous ne serons jamais l'un à l'autre comme le vulgaire l'entend... jamais, sinon là-dessus.
Elle touchait la toile. Soudain, elle se renversa, crispée. Philippe courut à elle, lui demanda d'une voix sourde ce qu'elle avait. Mais elle ne put répondre. Ses dents étaient serrées, ses yeux trop grands ouverts. Rien cependant n'annonçait une perte de conscience, et Philippe hésitait de la prendre dans ses bras. Elle s'abandonnait : il la soutint, si légère I II allait
la déposer sur le divan noir, elle eut un geste d'eflVoi et de révolte.
— Oh I non. . . Pas ce catafalque ! . . .
Il la conduisit jusqu'à une grande bergère où il l'installa commodément. Elle se taisait, elle avait baissé les paupières, elle faisait de grandes aspirations et. peu à peu, retrouvait le rythme de son soufïle.
Puis elle murmura :
— Ce n'est rien... de la fatigue... Pendant que je travaille, je ne la sens pas, et tout d'un coup elle me terrasse... Voilà ce que j'appelle ménager mes forces I
Elle se ranimait, presque trop. Le sang, les couleurs vives revenaient à son visage, et l'esprit, et le sourire. Elle dit :
— La séance est finie, bien entendu. Venez voir ce que j'ai fait de nous.
Elle voulait se lever, il ne le permit point et roula le chevalet jusqu'à elle. Est-ce le jour différent qui modifia l'aspect de l'image.»^ Ou Zosia vraiment avait-elle réussi à saisir le désespoir qu'un instant elle avait surpris dans le regard, dans l'ame de Philippe.^ Quand il se vit et se reconnut avec la marque fatale sur son front, il fut bouleversé. Elle fut émerveillée. Elle avait plus d'orgueil que de confiance et ne soupçonnait pas toutes ses ressources. Son égoïsme féroce d'artiste ne put retenir un cri de victoire. Philippe en fut blessé profondément. Elle le sentit, et eut une peur affreuse
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qu'il ne la chassât pour ce crime. Toujours empoisonnée de littérature, elle se jugeait aussi vile et dénaturée que la Faustin, qui au chevet de son amant étudie les grimaces de l'agonie. Tarn ont that wonian... Elle se cramponnait à Philippe; il avait eu un mouvement de colère et d'aversion, mais il fut vaincu par cette faiblesse, par celte prière muette. Et maintenant ils demeuraient si près l'un de l'autre que leurs joues brûlantes se touchaient. Ils ne disaient plus rien, ils rêvaient tous deux au mystère de cette ressemblance que> symbolisait le portrait inachevé.
Mais ce mystère n'était ignoré que de Zosia, et elle voulut enfin le connaître. Sa curiosité de femme renaissait avec ses forces. Elle dit à Philippe d'une voix basse, avec ces câlineries qu'elles ont pour nous dérober un secret :
— Quelle mort aviez-vous donc commencé de mourir, vous, quand cette détresse a passé dans vos veux ?
Et elle ajoutait, efi elle-même :
(( Cette détresse qui est un peu à moi, puisque je l'ai si bien rendue. »
Il ne se défendit pas.
— J'ai songé, dit-il, parce que je ne sais plus quel objet s'est trouvé devant mes yeux, j'ai songé à ma défaite, et j'ai vidé d'un seul trait toute la coupe de ma vie manquée.
Elle protesta, d'un cri, aussi violent et sincère que si l'épithète malsonnante l'eût elle-même
alleinle, dans ce moment que son orgueil venait d'être exalté au plus haut point, et qu'une fois de plus elle s'était enivrée de gloire et d'illusion. Philippe ofTensait sa religion la plus jalouse et blasphémait son admiration la plus intolérante, celle qu'elle avait pour lui. Elle admirait surtout qu'au rebours de l'impertinent conseil d'Epictète, il eût plié le destin et la nature même à sa volonté, ordonné sa vie comme une belle œuvre d'art, enfm qu'il eût l'avenir devant lui.
— Ma pauvre petite Zosia. dit Philippe en souriant tristement, toute vie est manquée.
Elle s'apaisa aussitôt, et devint attentive, docile, bonne élève avec une touchante humilité. Chaque fois qu'un mot frappant donnait l'éveil à son intelligence, sa turbulente sensibilité se taisait soudain et se faisait, pour ainsi dire, toute petite, pour écouter la raison. Elle tourna vers Philippe ses grands yeux, maintenant ingénus et sages, elle murmura :
— Expliquez...
Elle était prête à boire ses paroles et à se pénétrer de son enseignement. Philippe, lui, ne la regardait plus. 11 avait courbé la tête et par brèves phrases mornes il débitait sa confession, qui s'adressait à elle et semblait ne s'adresser à personne.
— Le plus formidable et le plus vulgaire des lieux communs, Zosia... celui delà mort que
nous n'acceptons pas... Si nous l'acceptions, quelle raison aurions-nous d'être?... Et les philosophes déclarent que philosopher c'est apprendre à mourir I Ils n'ont jamais rien inventé de si sot, puisque vivre, c'est uniquement refuser de mourir... Les physiologistes sont plus sages, ils définissent la vie : résistance à la mort... Mais comme cette résistance finit toujours par être vaine et par céder, voilà pourquoi il faut bien dire : « Toute vie est manquée »... Cette vérité désespérante est si platement, si stupidement vraie que les petits esprits auraient honte d'y penser. Elle va de soi, n en parlons plus. Les grands esprits y pensent et ne croient pas se diminuer... parce que les mots vivre, être, n'être plus, ne signifient pas la même chose pour eux que pour le manœuvre. . . Même entre eux il y a des degrés, des différences. Tenez, je sens que moi, Zosia, j'ai une autre façon que vous de concevoir et de plaindre ma vie manquée.
(( Je suis ce qu'on appelle ambitieux, autant que vous. J'ai autant d'orgueil indomptable, et même autant de puérile vanité. Moi aussi, lorsque je lis mon nom imprimé dans les journaux, j'ai un chatouillement de plaisir, qui me fâche quand j'y prends garde, mais je l'ai. Je voudrais ne pas sourire comme un enfant gâté, lorsque je reçois, des gens que je méprise le plus, le plus brutal compliment ou qui tombe le plus à faux : le premier mouvement me trahit ; ce
n'est qu'après un temps appréciable, une réflexion et une réprimande intérieure, que j'arrive à reprendre l'expression, seule sincère, du parfait dédain.
(( Cependant, je ne suis pas un amant de la gloire, pour parler le langage suranné qui vous conviendrait, à vous. Je ne crois pas que jamais personne ait aperçu plus nettement que moi et plus froidement envisagé l'inanité de la gloire. Je pense là-dessus — bourgeoisement sans doute — comme Montaigne, que je n'en sens fruit ni jouissance que parla vanité d'une opinion fantastique, et qu'après que je serai mort je m'en ressentirai encore beaucoup moins. Comment serait-ce donc un remède à la mort, Zosia, et qu'entendez-vous par (( rester » comme grand artiste ou autrement ? Je ne me soucie pas de rester, moi : je ne veux pas mourir, ce n'est pas la môme chose.
(( Mais d'abord je veux vivre, comprenezvous ? Puisque vous lisez tout, et que vous trouvez même votre voie à tâtons parmi les philosophes allemands les plus obscurs, vous avez du comprendre ceux qui ont des idées claires et distinctes. Vous devez connaître celui qui a dit que tout être tend à persévérer dans l'être. (( Dans l'être », Zosia, vous entendez ? Dans l'être, non dans le paraître. Que vous importe de paraître quand vous êtes, et de continuer de paraître quand vous n'êtes plus ? Ce qui importe, c'est d'être, d'être le plus possible ; et d'ailleurs
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cela entraîne dans une certaine mesure une sorte d'éternité, puisque tout ce qui est une fois a un retentissement éternel.
« La seule chose de la vie qui compte, c'est vivre. Je viens de me rappeler mes termes d'Oxford, et le poète à demi sauvage que j'ai rencontré dans les fourrés de la Mésopotamie. L'instinct ne m'a pas trompé qui me le désignait pour mon maître, et qui me commandait d'écouter sa parole et d'aller dormir sous son toit. MaisAshley Bell n'estpas seulement mon maître, et je ne suis pas son disciple privilégié. Il enseigne tous les hommes, il leur annonce la véritable bonne nouvelle, qui est la vie. Il n'a pas d'autre mot à la bouche ni au cœur d'autre passion : vivre I
(( Or, Zosia, je n'ai pas vécu. Le temps passe, ma jeunesse a déjà fui. Je suis, comme on dit, dans la force de 1 âge, mais ma partie est jouée, je n'aurai plus de surprise. Ceux de ma génération étaient nés pour agir. Ils ne redoutaient rien tant que de faire une charmante promenade , et c'est tout ce que leur époque leur permet. Je n'aurai rien créé, je n'aurai contribué à rien. Est-ce vivre ?
(( Que de fois nos aînés, ironiquement, sèchement, nous avaient prédit ce désastre, qui est de toutes les catastrophes la pire et la plus essentielle! Moi-même je le pressentais, mais je ne voulais pas l'avouer. Afin de me leurrer, je protestais d'une forte voix mon intérêt pour ce
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siècle morose, mais je n'étais pas dupe. J'ai pourtant moins souffert que je n'aurais pu craindre de ma destinée rétrécie.
« G'eï>t que je vois les choses d'assez haut. Moi qu'on appelle Icgollsle (un l de courtoisie), je n'ai jamais pris ma personne pour I'a et Vu : en d'autres termes, je n'ai jamais partagé l'illusion d'optique des médiocres qui croient que le monde naît et meurt avec eux. Je me suis identifié avec ma race, au point qu'il ne m'importe pas si c'est moi qui suis ou ce qui est issu de moi, et qui est à la lettre moi-même. Je ne veux pas mourir, Zosia. J'ai eu peur de mourir jusqu'au jour où j'ai su que j'allais être père; mais, ce jour-là, j'ai senti que j'étais immortel.
(( Et voilà que c'est encore un mensonge ! Mon fils n'est pas moi. Il ne me continue pas : il me succède. Il prendra ma place après m'avoir poussé de l'épaule et m'en avoir chassé. Il m'a déjà condamné dans son cœur. Moi aussi, Zosia. je suis condamné.
Elle s'était, par une lente manœuvre, instinctivement rapprochée de lui, comme si elle eût redouté qu'il ne fît un geste trop violent qu'elle voulait être à portée de retenir ; car c'est lui à présent qui s'exaltait, et elle qui semblait, en 1 écoutant, le surveiller.
Il reprit :
— Toutes les superstitions qui ont fondé, chez les primitifs, le culte des ancêtres, je les
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ai ressuscilées dès que j'ai engendré mon enfant; mais, par une inconséquence bizarre, il ne me souciait nullement de prolonger mes ancêtres que je n'ai pas connus, même les plus proches, même mon père : je me llattais d'inaugurer la série, et je ne faisais, après moi, état que de mon fils qui me prolongeait.
. « Car c'était un fils I Je n'avais jamais, au surplus, douté de cette chance, faute de laquelle, comme on dit, il n y aurait eu rien de fait. Je ne me serais pas senti continué par un être, même de ma chair, qui ne m'eût pas été identique jusqu'au sexe. J'aurais dit, comme les Chinois : « Ce n'est qu'une fille », je ne l'aurais pas comptée pour ma semence et pour mon fruit, je ne l'aurais certainement pas aimée.
(( Mais un fiUI... Ahl Zosia, comme je me suis aimé en lui î Jamais la maternité n'a été si animale que ma paternité. J'ai assisté à son enfance comme à la reprise d'une pièce que j'avais jouée jadis, et dont je murmurais en même temps que lui, à lèvres closes, le texte inoublié. Quand il a balbutié ses premiers mots, il m'a semblé que c'était ma langue qui se déliait. Il m'a semblé refaire avec lui toutes ces acquisitions de l'esprit, innombrables et hâtées, qui ne sont permises qu'au premier âge. Avec lui, j'ai regoûté cette ivresse de la connaissance qui se précipite dans l'âme comme un torrent, des joies, des vertiges, des fatigues que supporte la
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fragilité de l'enfant et qui accablent rintelligence adulte.
(( Avec lui, je me suis élancé à la puberté. J'en ai une seconde fois éprouve les pudeurs hypocrites et les risques. J'ai deviné, j'ai épié tous les mystères de sa lleuraison. Je l'ai regardé devenir grand et devenir beau, avec le même trouble qu'un Narcisse qui se penche sur sa propre image. J'ai eu l'orgueil, en même temps que l'amour, de celle beauté qui était la mienne. Mais nous autres, Zosia, nous avons beau aimer la forme, le corps, et être supérieurs dans le matérialisme quand il nous plaît de nous y borner : nous sommes avant tout des êtres spirituels. Ce qui me transportait, c'était de sentir que l'ame de Rex était faite de la même étoffe que la mienne, qu'elle était une émanation de moi. Eh bien, elle n'est toujours que cela, elle ne peut être que cela ; et elle est devenue si totalement, si minutieusement difl'érente de la mienne, dans le plus petit, dans le plus insignifiant détail, si subtilement, si perversement, avec tant de parti pris que je crois en vérité qu'elle le fait exprès.
« Vous rappelez-vous la lettre que vous m'avez écrite quand mon livre a paru? Vous me prédisiez que je serais dépassé par mes disciples et qu'ils m'attristeraient en interprétant ma doctrine plus logiquement que moi et à rebours de moi qui l'ai conçue. J'ai reçu cette lettre au moment que je partais pour la Grèce. J'y avais
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à peine jeté les yeux. Je Tai lue dans le sleeping, et entre chaque phrase, à la dérobée, je regardais raon fils qui s'était endormi. N'est-ce pas lui que votre doigt me désignait? Je vous ai souvent haïe pour cette prophétie menaçante, mais je n'aurais pu croirequ'elles'accomplîtavec une si féroce ponctualité : mon fils est toujours moi-même, et il est exactement le contraire de moi. Je l'aime toujours et il m'aime avec une passion maintenant douloureuse ; et cependant il est mon ennemi. J'ai cru longtemps que c'était vous l'ennemie et l'étrangère : c'est lui l'ennemi et l'étranger.
(( Il m'admire plus ingénument que je ne me suis jamais admiré moi-même, et il a beaucoup plus que moi le sentiment que ma vie est manquée. Seulement, lui, il prend son parti de la chose ; d'autant qu'il a aussi le sentiment, la certitude qu'il réussira oii j'échoue; et il me sacrifie, moi, son idole, d'un cœur léger. Il pense, avec tous ceux de sa génération, que nous sommes une génération finie, qui n'a pas donné sa mesure. Ils n'en accusent que les circonstances, tout en marquant quelque dédain de notre caractère ; mais, du caractère, les jeunes se vantent d'en avoir un peu plus que nous ; et Rex ne pose même pas la question si les circonstances le serviront mieux qu'elles ne m'ont servi : il en est sûr.
(( Toutes ses idées, qui sont en effet les miennes, sont la contre-épreuve des miennes.
Nous nous ressemblons de tout point. Sa voix est tellement ma voix qu'elle me cause un effroi mystérieux. Quand il parle, je tressaille, et il me semble que c'est moi qui ai parlé et entendu. Eh bien, cette voix, qui est ma voix, dit, avec les mots dont je me servirais, et les mêmes nuances, des choses dont il n'est pas une qui ne me contrarie et ne me blesse... Tenez... jusqu'à des bêtises... comme ceci, que je rougis de vous rapporter : il est chaste. Et j'ai... une mauvaise honte de cette virginité par principe, qui est le désaveu de mon paganisme et de mon libertinage.
« Je crois qu'il se ferait prêtre s'il avait une religion positive. Il n'en a pas — jusqu'ici : tout me semble possible, même une conversion. En attendant, il veut se faire soldat... Il n'a pas de religion positive, mais il a l'esprit religieux; et j'en souffre, moi, si scrupuleusement respectueux de la conscience d'autrui, queje ne ferai j amais rien pour dissiper les brouillards qui s'accumulent autour de la sienne. J'en souffre, comme souffraient, il y a une quarantaine d'années, les bons maris libres penseurs qui n'osaient pas empêcher leurs femmes d'aller à confesse.
« Mon fils m'adore, et c'est parce qu'il m a- Jore qu'il souscrit les doctrines les plus injurieuses pour moi, où l'incline son mysticisme inconscient. 11 croit que sa vie est destinée à expier la mienne I Et cette tâche suffit à son
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ambition, elle l'enthousiasme, il ne veut pas d'autre raison de vivre. Voilà comme il entend me continuer... et voilà... ma grande faillite.
— Mais, s'écria Zosia, il n'est pas possible que cela soit arrivé tout d'un coup, en un jouri
— Non sans doute, il n'est pas possible : mais, pour moi, cela revient au même, car j'en ai eu la révélation soudaine un beau jour — je ne saurais d'ailleurs vous dire quel jour, ni même si c'est récemment ou il y a longtemps... si ce n'est pas tout à l'heure. Auparavant, rien que des angoisses. . . intermittentes. . . quelques signes... que sur le moment je n'ai pas. bien compris... ou qu'un moment après j'ai oubliés... Et puis... la vision du désastre... L'avenir infini que j'escomptais, fermé... Et la solitude... Malheur à celui qui est seul!...
— Et votre femme .^ dit, après un court silence, Zosia, d'une voix plus basse, oii il y avait certainement une expression très féminine et assez médiocre de jalousie.
— Ma femme? répondit Philippe, hésitant. . . Je ne sais pas. . . je crois. . .
Il baissa la voix aussi, comme pour proférer un timide blasphème.
— Je crois que nous sommes... trop unis, trop intimement confondus... Je ne me sens pas moins seul, moins terriblement seul avec elle... Pour s'aider, il faut être vraiment deux.
A ce moment, ils entendirent les bruits qui
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annonçaient ordinairement l'approche de mèrecomtesse : cris perçants, pas lourds sur les marches, portes claquées. Cette dame, transgressant des défenses réitérées maintes fois, s'apprêtait à faire irruption dans l'atelier de sa fille. La nuit était tombée. Zosia, vivement, alluma le grand soleil de cuivre du plafond, et Philippe se dirigea d'avance vers la porte, pour n'avoir pas l'air de fuir parce que la comtesse arrivait. Elle le retint, plusieurs minutes, par des politesses d'une cérémonie tout orientale, et quand elle lui permit, en soupirant, de prendre congé, se rejeta sur sa fille, qu'elle accabla d'importunes questions et d'homélies hygiéniques.
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