LE VERNISSAGE
La vertu maîtresse de Philippe Lefebvre, d'où procédaient toutes les autres et qui lui donnait sa marque personnelle, était un sentiment rigoureux et impitoyable de la proportion. C'est le signe de la vraie supériorité d'esprit ; c'est aussi, pratiquement, une infirmité, du moins dans certaines carrières, comme celle d'artiste ou de littérateur, où il se pourrait qu'une sorte de (( géocentrisme )) fût indispensable pour réussir, ou même pour persévérer. Philippe Lefebvre n'était pas un homme de lettres sérieux, car il attribuait plus d'importance à l'évolution des empires qu'à celle de son talent, et ne croyait pas, quand il avait produit cent lignes, que ce fût l'événement du siècle. Il ne tarissait pas en plaisanteries sur deux notes du Journal des Goncoart, l'une relative à la fâcheuse coïncidence du coup d'Etat et
de leur premier roman, l'autre à la vanité de l'elTort d'écrire, puisque, le monde devant finir en bloc un jour, l'immortalité de l'écrivain est, si l'on peut dire, une concession de quelques millions d'années.
Quand il n'avait pas les nerfs trop tendus, son scepticisme sur ce chapitre était caustique, mais encore traitable ; mais la (( fièvre du salon », qui plus de deux mois d'avance dévora Zosia, et divertit la malade d'un mal, hélas I plus positif, lui sembla particulièrement absurde et irritante. Il était meilleur juge de la forme que de la couleur et, pour ce motif, peu enclin à l'indulgence envers les peintres. Il ne leur pardonnait pas de tenir encore le haut du pavé, bien que leur hégémonie fût alors chancelante. Il déplorait surtout leur familiarité avec les intellectuels, et l'influence qu'a exercée depuis plus d'un siècle l'esprit d'atelier sur l'esprit français.
Cette peinture-ci, par exception, ne laissait pas de lui paraître intéressante, puisqu'il s'agissait de son portrait : aussi ne pouvait-il souffrir de sang-froid que Zosia se demandât avec angoisse si elle serait ou non (( reçue ». Que son portrait, à lui, Philippe Lefebvre, pût n'être pas reçu, cette idée seule le mortifiait prodigieusement. La joie triomphante de Zosia. quand elle se fut tirée à son honneur de cette première épreuve, ne le mortifia presque pas moins... Ensuite, ce fut la question de la place : le por-
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trait serait-il sur la cimaise, ou en l'air? Cette question, selon Philippe, n'aurait seulement pas dû se poser. Il faillit subir, à ce propos, une plus ridicule humiliation : par bonheur, il n'en sut rien. Zosia soumettait au jury, en même temps que le portrait de Philippe, celui de la concierge. Ce dernier fut jugé par les connaisseurs le plus original des deux, et peu s'en fallut qu'il n'obtînt la cimaise, tandis que Philippe eût été relégué dans les hauteurs.
Ces médiocres soucis ne divertissaient pas seulement Zosia de sa santé précaire, mais de Philippe lui-même, qui n'était plus à ses yeux que le modèle : il s'en formalisait. Sans doute, il ne voulait pas attribuer plus qu'une valeur de boutade à la déclaration de cette inconséquente : (( Je suis follement amoureuse de vous )). Il ne concevait rien entre eux qu'un peu d'amour de tête, et se flattait, en dépit de la mode, d'être un mari et un père sans reproche. Il faisait bon marché de toutes les infidélités déjà commises en esprit, au préjudice de Rex et de Madeleine. Ce détachement subit de Zosia, au lendemain de tels aveux, semblait offenser moins son cœur que sa raison, et en toute sincérité il n'aurait su dire si ce n'était pas logiquement qu'il en était ulcéré.
Il pensa, par manière de protestation, s'abstenir de la cérémonie du vernissage. Quand Zosia, plusieurs semaines d'avance, lui décrivait la toilette qu'elle s'était commandée à cette oc-
casion, et qu'elle comptait de lancer, après avoir ce jour-là éclipsé « toutes ces dindes de femmes du monde », il l'écoutait avec une complaisance bien jouée, et l'arrière-pensée méchante : « Va toujours, tu ne m'y verras pas ».
A mesure que le 3o avril approchait, il s'accoutuma par la force des choses à l'idée de la corvée indispensable, tout en se persuadant qu'il n'avait point démordu de son parti pris de s'en dispenser. Il ne doutait déjà plus qu'il ne dût, selon le protocole, visiter le salon le matin à la première heure, déjeuner chez Ledoyen et revisiter le salon l'après-midi. Pour comble, dès qu'il reçut les cartes d'invitation, il eut les sueurs froides de l'auteur dramatique à l'approche d'une générale, tout comme si sa réputation personnelle eût été attachée au succès ou à l'insuccès de Zosia, et non moins dangereusement qu'au théâtre, où une chute déshonore pis qu'un crime de droit commun. Le matin du grand jour, il ne se réveilla pas fort bien, cependant mieux ; car telle était sa nature, les jours de crise. Il se disait : (( C'est commencé, et dans quelques heures ce sera fini ».
Mais il n'acceptait pas de bonne grâce l'obligation de prendre part à l'un des rites de ce monde artiste où il se sentait toujours hors de sa place et gêné. S'il ne pouvait point s'y soustraire, c'était la faute de Zosia : il lui en voulait, et se heurtait à une nouvelle cloison, dres-
sce entre eux; elle lui était étrangère doublement, de milieu et d'origine. A cette époque, le salon, les jours de vernissage, était déjà envahi par la foule des gens qui n'ont aucun titre à y assister, comme toutes les cérémonies qui seules tentent le public snob, parce qu'on les suppose privées et interdites aux profanes. Ce qu'on appelle monde, sans épithète, c'est-àdire, en notre royaume du tohu-bohu, tout le monde et n'importe qui, y submergeait le monde artiste ; mais ce n'était pas encore la noyade sans espoir que nous avons vue depuis. Pour justifier ce terme barbare de « vernissage )). quelques grandes échelles circulaient, du moins pendant la matinée, dans quelques salles, et quelques peintres, perchés dessus, étaient censés donner à leurs toiles un dernier coup de fion. A la sculpture, çà et là, un bras ou une jambe de plâtre étaient déposés à côté d'un tronc de statue, pour n'être pas fixés avant midi, et l'on achevait de clouer en hâte, aux quatre pièces de bois de l'armature qui tenait lieu de socle, quatre pans d'une étoffe rougeâtre. On avait l'air de travailler.
Les gens qui ne venaient que se faire voir n'arrivaient guère avant une heure, et c'était dès lors la cohue, un air irrespirable, un brouil lard de poussière que dorait le soleil encore pâle de la fin d'avril et que les froids vitraux du Palais de l'Industrie coloraient diversement. Mais le matin, les artistes étaient encore à peu
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près entre eux ; il y avait encore un peu d'émotion, de jalousie, de compétence, de médisance mieux que mondaine; et les toiles entendaient dire plus d'atrocités, moins de bêtises. La compagnie était surtout triée au déjeuner de Ledoyen, où les tables rivales, présidées par des hommes officiellement illustres, ne se trouvaient séparées que par d'étroits espaces. Avec la même sorte de piété que les Juifs mangent le pain azyme et les Russes l'agneau de Pâques, on y absorbait la truite saumonée à la sauce verte et. quelque temps qu'il fît, les premières asperges, les premières fraises à la crème de la saison.
Le déjeuner, ou mieux la cène, était l'épreuve que Philippe redoutait le plus. Il n'y arriva point cependant aussi morose qu'il aurait pu craindre. Il n'était pas, en somme, trop mécontent de sa matinée. Son portrait lui avait semblé, parmi les autres, fâcheusement diminué, rétréci comme la peau de chagrin, sans lui faire reff*et déplorable où il s'attendait, on ne sait pourquoi, depuis la veille. Il avait saisi au vol quelques éloges, mesurés, mais, à son sens, d'autant plus flatteurs et assez justes. Vingt fois perdant et retrouvant la Wieliczka, vers qui le rappelaient toujours à propos les terribles éclats de voix de mère-comtesse, quand il la joignait, il essuyait des compliments plus directs, sans discerner s'ils visaient son image ou lui-même : dans le doute, il prenait
une attitude de fausse modestie bien comique, et dont il était le premier à rire en dedans.
Zosia d'abord, atteinte de trac, le regardait d'un œil de bête effarée, comme si elle n'eût d'espoir qu'en lui; mais à mesure que le succès plus assuré la rendait confiante, elle lui prêtait de moins en moins attention. Vers onze heures un quart, elle en était à le présenter aux passants du bout des lèvres, comme elle eût fait un modèle de qui les séances sont rétribuées, et dont elle eût dit par bonté, négligemment :
— Oui, c'est lui qui m'a posé ma figure.
Le procédé était désobligeant, mais si naïf qu'il amusa Lefebvre après l'avoir piqué. Il l'accommodait aussi, en lui épargnant la vedette ; dont il profita pour faire bande à part avec Madeleine. Ils finirent même par s'esquiver tous les deux, et, l'heure venue, s'en allèrent de leur côté chez Ledoyen où ils devaient retrouver les convives de Zosia.
Ils y retrouvèrent d'abord Philippe II, qu'avaient invité les Wieliczka, et qui, retenu le matin au collège, n'était libre que pour déjeuner. Puis, vint le docteur André Jugon ; ils demeurèrent plus de vingt minutes seuls tous quatre, en famille, et Lefebvre s'avisa qu'il était fort privé de ces douceurs depuis assez longtemps. Les autres arrivèrent en cortège, bien ridiculement, et Philippe se ressouvint de cette noce chez le photographe dont Zosia se moquait volontiers. En tête marchait la com-
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tesse, soutenue — car, on ne sait pourquoi, elle se croyait obligée de clocher des deux jambes, quoique les deux fussent égales à la rigueur — soutenue par le plus vénéré des maîtres de Zosia, membre de l'Institut. Deux ou trois peintres-sculpteurs suivaient, non moins fameux, et de talents si divers que l'on n'avait guère coutume de les admirer ensemble : mais Zosia, égarée par l'enthousiasme, poussait l'éclectisme jusqu'à l'incohérence. On ne peut encore citer aucun nom, les uns et les autres n'étant pas entrés définitivement soit dans la gloire ou dans l'oubli. Une femme peintre fermait la marche, émule et camarade de Zosia, qui la détestait cordialement. La distribution des places fut cause d'un petit incident qui mit Philippe hors de lui.
Zosia semblait en proie à une sorte d'ivresse, d'autant que sa toilette, trop printanière, faisait songer aux bacchantes du Directoire qui se promenaient demi-nues dans ces mêmes Champs-Elysées. Fripée comme après une orgie, très lasse, machinalement elle s'était assise à la présidence, devant une haute gerbe de fleurs, don de l'un de ses hôtes. Elle fut dégrisée soudain, apercevant qu'il lui fallait prendre à sa droite le membre de l'Institut, à sa gauche le principal sculpteur, plus vieux que Philippe d'au moins dix ans. que ce dernier allait être relégué vis-à-vis, à côté de mère-comtesse, et masqué par la gerbe.
Elle ne lui avait seulement pas adressé la parole tout à l'heure, mais elle sentit qu'elle ne pouvait plus se passer de son voisinage et de sa vue. Après une minute de détresse, elle s'avisa soudain que, si elle était la reine de celte fête, une convenance élémentaire voulait qu'elle en cédât la présidence à la reine-mère. Comme le membre de l'Institut s'asseyait à sa droite, elle lui dit avec rudesse :
— Vous n'y pensez pas, cher maître I A la droite de maman.
Elle força de même le sculpteur à occuper la gauche de la comtesse, appela Phihppe près d'elle, et rassérénée, enchantée de sa combinaison, elle cria gaîment :
-^ Ici la petite classe I
Puis, avec plus de sans-gêne que de vraie gaminerie :
— Et les autres, comme vous voudrez.
Car, les autres, elle s'en moquait absolument.
Elle ne fit plus dès lors de frais que pour Philippe et bavarda uniquement avec lui, tout comme s'ils eussent déjeuné tête à tête en cabinet particulier. Il en éprouvait un sentiment de gêne insupportable. Elle lui rendait pourtant un fameux service en le mettant dans l'impossibilité de suivre la conversation générale et, surtout, d'y prendre part. Il haïssait les entretiens de ce monde artiste, et rien ne lui semblait si éloigné de la tradition française. On dirait d'une
autre race, qui parle une autre langue. Le signe distinctif de ces réunions est la séparation rigoureuse des sexes, qui se fait d'une façon presque automatique. Philippe l'attribuait à l'infériorité sociale des épouses, maîtresses épousées à la longue, ou trop petites bourgeoises épousées trop tôt, au point mort de la carrière. Elles dominent leur homme chez elles, assez fines pour comprendre qu'en public il doit avoir l'air d'être le maître. Elles se laissent même traiter par lui avec dédain : elles sont assurées de revanches pratiques. Aussi, quitte à s'apostropher d'un bout à l'autre de la table, ne causaient-elles qu'entre soi, tandis que les hommes causaient entre eux, de leur art : non plus à la façon des siècles où l'on a su faire la conversation, mais sans haute généralité, on peut dire sans pensée, avec un souci de technique plus artisan qu'artiste, tolérable a l'atelier, déplacé en compagnie ; avec un remue-ménage de doctrines esthétiques un peu fumeuses, un peu (( brasserie », en rapins arrivés, rajeunis par l'excitation du vernissage: surtout avec une constante préoccupation du matériel de leur métier, de la concurrence: pour tout dire d'un mot, ils parlaient boutique. Ces dames parlaient également boutique, c'est-à-dire qu'elles se racontaient les méfaits de leurs cuisinières, se plaignaient de la cherté de tout et commentaient le cours des halles, mais avec des échappées qui eussent révélé même à un
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auditeur peu averti qu'elles étaient cependant femmes d'artistes.
Un des convives, grand admirateur de /osia. était ce romancier de mœurs villageoises, dont Madeleine avait quelquefois rencontré « la dame » chez les Mercadier. La dame, quand le mari n'était pas là, disait :
— Ils ne sont pas drôles tous les matins, les hommes de génie.
Aujourd'hui que son mari pouvait l'entendre, elle protestait avec volubilité qu'elle était la servante de ce grand homme et qu'elle ne savait pas de rôle plus assommant, mais plus beau. Philippe entendit par hasard cette phrase, se rappela l'autre, qui l'avait fait rire, et bien qu'il ne s'attribuât aucun génie, pensa, par association d'idées :
(( Suis-je un compagnon fort agréable pour Madeleine, tous les matins, et en ce moment .^^ ))
Il souffrait pour elle de toutes les faveurs trop marquées dont la Wieliczka le comblait et de ce perpétuel entretien à voix basse. Il était mécontent de lui. Il regardait aussi, furtivement, Rex, dont il redoutait la clairvoyance et la sévérité. Mais Rex ne songeait qu'à l'heure du collège, consultait sa montre à la dérobée, et finit par s'échapper sans dire adieu à personne. Philippe se crut soulagé, puis se rappela tout d'un coup que, dans ce monde-là, l'usage est de publier les liaisons en mettant
l'un près de l'autre à table ceux qui, selon l'expression vulgaire — horriblement vulgaire, — (( sont ensemble ». Il pensa : « On va le croire! Elle m'a forcé de m'asseoir à côté d'elle! » Il était consterné.
Il savait bien qu'elle n'était pas sa maîtresse, au sens littéral. Pouvait-il jurer qu'il n'y eût rien entre eux? « Mais, se répétait-il, sans écouter les toasts — heureusement! — le dit-on.»^ Gomment savoir.'^ Parbleu! par André! » On servait le café. Quelques-uns quittèrent leur place. Il se leva, joignit André Jugon et lui dit à l'oreille :
— Tu ne vas pas jusqu'au cimetière? (Il entendait : Tu ne retournes pas au salon après déjeuner.^) Moi, non. Ne pars pas sans moi. Nous ferons quelques pas.
Les autres avaient si grand'hale d'y retourner qu'ils réclamaient déjà leur vestiaire à grands cris. Philippe dit à Madeleine, qui n'allait pas non plus au cimetière :
— Adieu, à ce soir. Je file avec Jugon. Il ne dit pas même adieu à Zosia.
Les deux amis descendaient l'avenue, vers la place de la Concorde. Naturellement, Philippe se promettait de poser à André, dès les premiers mots, la question brutale : « Est-ce que par hasard on a la bêtise de raconter?... » et naturellement il ne la posa point. Les amitiés d'enfance ne traînent pas souvent jusqu'à l'âge mûr, et les anciens inséparables se fuient d'or-
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dinaire avec autant de soin que jadis ils se recherchaient. Quand ils n'ont pas le cœur de se fuir, une timidité singulière leur interdit tout abandon cl la moindre familiarité. C'est une grande tristesse. On dirait toujours qu'il y a un cadavre entre eux. En effet, il y en a un : le cadavre de leur enfance. Ils se sentent si différents de ce qu'ils étaient qu'ils ne peuvent concevoir que leur intimité subsiste; cela, obscurément, leur semble à peine normal. Ils se sentent tellement les mêmes qu'ils voudraient être les seuls confidents de cette prolongation de leur enfance et n'osent plus lever les yeux sur l'ancien confident qui nécessairement la devine. Ils retrouvent, dès qu'ils sont ensemble, leur pudeur d'enfants, si farouche, qui ne cède que dans le naïf transport d'une amitié unique, et ne se pardonne pas d'avoir cédé, lorsque plus tard cette amitié s'amortit ou change.
Philippe avait bien observé qu'il n'était point trop libre avec André Jugon. Sa bonne humeur l'inclinait d'ordinaire à s'amuser plutôt des manières compassées qu'ils affectaient l'un et l'autre sans le faire exprès. Mais, aujourd'hui, elles lui donnaient prodigieusement sur les nerfs. Dans un milieu aussi peu retenu que celui d'oii il venait de sortir tout à l'heure, il ne se fût point gêné pour dire à n'importe qui : (( On ne raconte pas, je suppose, que je suis avec la petite Wieliczka.^^ » Il lui était matériellement impossible d'articuler ces mots, dès
qu'il avait pour interlocuteur son ami le plus ancien et le plus intime! Aussi leur entretien commença-t-il par les banalités pour se continuer par les généralités. Ils grimpaient toujours quatre à quatre du terre-à-terre au sublime sans se soucier des ménagements ni des précautions oratoires .
Mais André Jugon, plus changé que Philippe, n'avait pas le même visage que jadis, transfiguré par l'ivresse métaphysique, soit qu'il proférât ou qu'il entendît les vérités éternelles. Il avait un air savant, expérimental, médecin. Il avait aussi un air confesseur; si bien que les lieux communs transcendants que lui débitait son ami avaient néanmoins l'air d'une confession détournée, d'une confession, pour ainsi dire, chiffrée. Philippe, sans avoir prononcé le nom de Zosia, ni posé la question qui était sur ses lèvres, eut l'illusion qu'il l'avait posée, et que Jugon, sans y répondre, y avait répondu, alTîrmativement. Il perçut même, très distinctement, la réprobation très discrète d'André, qui ne faisait pas profession de vertu mais était vertueux en effet, d'ailleurs fort affectionné à Madeleine et à Rex. Leur gêne en fut accrue au point qu'ils ne purent demeurer ensemble davantage. Ils se quittèrent sans chercher de prétexte, par consentement mutuel.
Philippe était tout désemparé. Il flâna longtemps, sans pouvoir se résoudre de retourner au logis. Ce qui l'en écartait, c'était la crainte
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et le pressentiment de s'y trouver, auprès de sa femme et de son fils, dans le même embarras pénible qu'auprès de son meilleur ami. Depuis tant de mois et d'années qu'ils vivaient côte à côte dans une sourde mésintelligence, ils en avaient su du moins éviter les apparences déplaisantes ; mais Philippe pressentait que ce soir il ne pourrait pas soutenir comme de coutume une conversation animée, et qu'à partir de ce soir il ne le pourrait plus jamais. Il se ressouvint de ce qu'ont écrit Montaigne et Stendhal d'un accident fort vulgaire que ce dernier appelle fiasco, et songea qu'il n'est point que les fiascos de la chair : partout, la peur de l'impuissance est une cause sufTisante d'impuissance. Philippe imaginait trop qu'il ne serait pas capable de desserrer les dents pour espérer de vaincre cette appréhension. Il rentra enfin, résigné, mais si morne qu'il crut devoir excuser son peu d'entrain sur la fatigue et la migraine :
— Les expositions de peinture me tuent. Madeleine, qui était à peu près dans le même
état, s'empressa de donner la même excuse. Rex se retira dans sa chambre aussitôt après dîner, et Philippe alla dans la bibliothèque.
A peine y fut-il seul qu'il dit tout haut, d'un ton presque enfantin de colère, et le cœur gros :
— Je ne suis jamais seul I
Il songea encore, à demi-voix :
— Je ne peux jamais me recueillir.
Il savait fort bien le contraire : il se recueillait très souvent, mais de mauvaise foi il se plaignit d'avoir perdu les deux biens de sa jeunesse à quoi il tenait par-dessus tout, le recueillement et la solitude. Il eut une crise d'impatience, vraiment enfantine : il voulait être seul, être loin, et non pas demain ni prochainement — tout de suite I
Cela était d'une injustice, d'une fausseté que sa raison avouait, sans convaincre sa sensibilité prévenue, et comme tous les malades imaginaires il souffrait réellement : mais il n'avait besoin comme eux que d'un remède imaginaire. Il le trouva sur-le-champ : il résolut d'accepter l'invitation de Lembach et de se rendre — seul, bien entendu — au Feslspiel et aux répétitions d'Ahijah. C'était l'assurance de la solitude à date fixe, et dès à présent une sorte de libération anticipée ou virtuelle, secrète, dont sa manie pouvait se flatter.
Il avait reçu depuis plusieurs semaines la lettre de Lembach et omis d'en accuser réception. Une si tardive réponse ne laissait pas d'être embarrassante : mais rien ne l'amusait comme ces petites difficultés. Il tourna ses phrases d'une manière a se contenter soi-même. Il y mit de la politesse outrée, point de camaraderie, et prit, comme il souhaitait, le ton d'un ennemi qui s'adresse à un ennemi, mais à un ennemi avec qui on est en pourparlers.
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Après avoir rédigé ce texte, il le relut soigneusement, le copia, d'une écriture diplomatique, le relut encore. Puis, son devoir achevé, il s'avisa qu'il n'avait jelé les yeux ni sur les journaux du soir ni sur son courrier. 11 n'avait qu'une lettre, portée, un mot de Zosia.
Elle lui écrivait :
(( Quoique votre portrait et le salon soient de l'histoire ancienne, j'espère que vous n'en continuerez pas moins à venir me voir tous les jours.»^ ))
Il soupira, et il ne fut pas même capable de l'effort qu il lui aurait fallu faire pour se demander ce que signifiait ce soupir, ou pour douter s'il continuerait d'aller tous les jours voir Zosia WieUczka.
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