‹ --La Journée brèveChapitre 13 sur 20 · L AUTRE SOURCE · texte numérisé non relu

L AUTRE SOURCE

Dès les premières visites quotidiennes, qui ne se justifiaient plus que par le désir gratuit de voir en effet Zosia, Philippe fut soumis à une gêne toute nouvelle. Ce désir, qui le pressait, il souhaitait donc de le satisfaire, et ce qu'il éprouvait, quand il conversait avec son amie, était précisément le rebours d'une satisfaction. L'intelligence, le génie sans trêve et sans repos de l'étrangère, l'émerveillaient, mais l'étourdissaient ; et chacune de ses admirations se doublait d'une déception. Il ne pouvait souffrir de sang-froid le contact de cette sensibilité toujours à vif. Amèrement il se rappelait le dur diagnostic de Goethe sur le romantisme : (( Tout ce qui est maladif. . . »

— Comme cela va, se disait-il, avec moi, qui suis sain I

Il rapportait tout à lui-même : telle était la

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loi fondamentale de son égollsme, fort ressemblant à ce qu'on a depuis nommé, pour les peuples, (( égoïsme sacre » ; et sérieusement il se demandait si cet égoïsme sacré, ou le devoir envers soi, ne lui conseillait pas de rompre une intimité de mauvaise influence. Puis il songeait que les sensibilités malades « rendent » plus que les saines ; il était pris de jalousie ou d'émulation ; et il balançait entre le vœu téméraire de devenir malade comme la Wieliczka, afin de (( donner son plein », et un sage entêtement pour la santé. La contradiction n'était pas moins marquée, au point où le physique et le moral se touchent. Aimait-il Zosia.^ Sans doute ; et en même temps il se demandait si elle ne lui inspirait pas de la répugnance, lorsqu'il songeait aux laideurs matérielles du mal dont elle était rongée.

Mais elle l'irritait surtout par la violence et par la mesquinerie de ses ambitions. Il s'était flatté d'en avoir fini avec le salon et la cimaise aussitôt après le vernissage, et voici que, dès le lendemain, ce fut la question de la médaille qui se mit à préoccuper Zosia, comme celle des prix de fin d'année préoccupe un fort en thème. La Rochefoucauld a vite fait de dire que (( nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui ». Cela n'est vrai que si nous n'y sommes point intéressés ; mais, si pour une raison ou pour une autre nous en devons ressentir le contre-coup, ils deviennent nôtres et

celle force de les supporter nous manque. Philippe ne souffrait point l'idée que son portrait pût n'obtenir pas une première médaille. Il eût considéré comme un comble de déshonneur que le jury lui fît la grâce d'une mention honorable. Il aimait mieux rien. Zosia de même.

Fort peu au courant des usages, il fut, sous un prétexte, tater le peintre auteur de son premier portrait. Séruys parla de l'œuvre de Zosia avec beaucoup de sympathie, en gardant sa distance, et prédit une deuxième médaille, les jurés n'étant guère enclins à octroyer la première d'entrée de jeu. Philippe haïssait presque autant les seconds prix que les accessits, mais il était disciple d'Epictète et se résignait du mome cœur aux nécessités ou aux convenances. Il prit son parti de la chose par anticipation et crut devoir y préparer Zosia. Elle poussa les hauts cris, et il essuya une scène. Les scènes devenaient aussi fréquentes que leurs entrevues, savoir quotidiennes.

Le jour du jugement, quand il apprit qu'une deuxième médaille était en effet décernée à M"' Wieliczka pour l'ensemble de son exposition, c'est-à-dire, d'une façon indivise, pour le portrait de Philippe Lefebvre et pour celui de la concierge, il ne crut pouvoir se dispenser de lui aller offrir des félicitations, ou plutôt des condoléances : mais il ne se fit aucune illusion sur l'accueil qu'elle lui réservait. Son attente fut bien passée. Zosia, qui avait consigné tous

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les visiteurs sauf lui, se tenait dans Talelier, assise, morne, sur le divan noir. A sa vue, elle se dressa, lui sauta au cou et fondit en larmes. Il eut un accès de colère et lui demanda si elle n'était pas folle de se mettre dans un pareil état, somme toute, pour un succès. Les pleurs de Zosia s'arrêtèrent aussi brusquement qu'ils avaient jailli.

— Croyez-vous que je pleure pour ça P s'écria-t-elle. Je m'en moque un peu de leur médaille I... Et puis vous avez raison, ce n'est pas si mal, je ne pouvais pas espérer mieux, c'eût été contre toutes les règles.

— Pourquoi donc pleurez- vous .^* dit Philippe, inquiet.

— Parce que je pars pour Wieliczka demain matin, dit-elle avec la confusion d'une petite fille qui s'accuse d'un péché innocent qu elle croit honteux. Il voulait m'exiler beaucoup plus tôt. J'ai obtenu de lui... et de maman... quelques semaines de grâce... jusqu'à la séance du jury... Mais on ne m'accordera plus une heure. Voilà quinze jours que mère-comtesse est dans ses malles, tout est bouclé, et la moitié de nos colis déjà transportés à la gare.

— Vous partez demain matin... dit Philippe d'une voix basse. Et vous m'annoncez cette catastrophe à la dernière minute î

— Ah! dit-elle, avec une agitation dramatique, j'ai eu tort. Mais j'ai craint surtout de vous faire de la peine et j'ai tardé tant que j'ai

pu. Je juge toujours de vous d'après moi. Comme si vous m'aimiez! C'est moi qui vous aime. Est-ce que vous m'aimez?

Et de nouveau elle se mit à sangloter comme une toute petite fille qui a un trop gros chagrin ; si bien que, pour la consoler, Philippe l'attira contre lui et la caressa très chastement. Cette faiblesse amoureuse le touchait, et il aimait cette fois, pour en donner à Zosia le démenti, par esprit de contradiction, ou plutôt par une contradiction du cœur, jamais il n'avait été si sûr d'aimer. Malheureusement, elle rompit le charme. Il l'avait posée sur le divan, s'était assis près d'elle, contre elle, la tenant toujours entre ses bras : puis il s'était laissé glisser jusque par terre, et agenouillé comme un page, embrassant les genoux de Zosia, il la regardait, avec un étonnement et comme une fierté puérile d'être pour la première fois de sa vie aux enoux d'une femme qu'il sentait bien qu'il limait. Elle souriait aussi parmi ses larmes, mais secouait la tête, comme pour répondre par un signe d'incrédulité à la déclaration qu'il ne lui faisait pas ; et quand elle parla, elle dit :

— Vous me rappelez le joli mot de M*"' de Custine.

— Quel mot? fit-il, déconcerté, flairant la littérature.

— Un de ses petits-fils lui disait, en lui montrant un sofa : « Quoi, grand'mère, voila où

VOUS étiez assise quand Chateaubriand était à vos genoux ? — Ah I mon enfant, répondit-elle, c'est peut-être nnoi qui étais aux siens. » Oh I pardon... J'oubliais que vous ne pouviez pas sentir Chateaubriand.

— Moi? Quelle idée I dit Philippe sérieusement fâché.

Où prenait-elle qu'il ne pût sentir Chateaubriand? Il avait le culte de ce grand confrère, et se flattait même d'apercevoir quelques traits de ressemblance entre Philippe Lefebvre et le hautain René. Son imagination s'échappa. Il songea, un instant, à la vie magnifique, pathétique et pleine de celui qui a osé écrire : « J'ai bâillé ma vie ». Il pensa : « Que dirais-je de la rnienne? » Il était refroidi, glacé, comme si le souffle d'outre-tombe eût passé sur ses cheveux et sur ses lèvres. Il se leva, moins agilement qu'un page, et reprit place à côté de Zosia. Il lui dit, avec plus de présence d'esprit que de présence de cœur :

— Je ne vous aime pas ?

A défaut de sincérité, il y mettait de la coquetterie, une provocation. Mais Zosia était trop clairvoyante. Elle secoua la tête.

— Ahl fit-il avec amertume, vous choisissez mal votre temps pour me dire que je ne vous aime pas.

Elle sentit que, du moins, cette phrase-ci ne sonnait pas faux. Cependant, elle secoua encore la tête.

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— Je ne prétends pas que je vous sois indifférente, dit-elle. Vous êtes aimé. On répond toujours... par un sentiment... quelconque... à l'amour dont on est l'objet... On y répond souvent par la haine... jamais par l'indifTérence... Mais ce n'est pas a aimer »... Il y en a toujours un des deux... tantôt la femme et tantôt l'homme... l'homme plus ordinairement — je n'ai pas de chance I — qui conjugue le verbe aimer à 1 actif. .. L'autre s'en tient au passif,.. Non, vous n'êtes pas indifférent... ni même ingrat : je n'ai aucun reproche à vous adresser... Mais vous êtes celui qui est aimé, et moi je suis celle qui aime.

— Quelle philosophie I

— Ce n'est pas de la philosophie, c'est de la vérité. Osez donc comparer entre nous I Vous avez beaucoup de chagrin de me voir partir, c'est entendu. Je viens même de vous porter un coup dont vous n'êtes pas encore remis. Mon absence vous sera douloureuse. Vous penserez à moi fréquemment. Vous trouverez le temps long. Mais vous aurez le sang-froid et la patience de compter les jours. Moi, je suis folle! Philippe, voilà des semaines que j'essaie de m'habituer à la séparation, je m'évertue : je ne suis pas arrivée seulement à la concevoir I Non, un seul jour sans vous, les deux tours de l'aiguille sur le cadran sans vous... c'est une chose qui depuis au moins quatre mois ne s'est produite qu'une seule fois, parce que vous

étiez soufTraril et que vous n'aviez pas pu venir. . . ei ce jour-là , au moment de me coucher — je vous en prie, ne vous moquez pas de moi — j'ai ouvert la fenêtre et j'ai failli me jeter dans la rue... Je me suis dit : (( Non, c'est trop bête... puisque je le reverrai d;)n8 quelques heures ». Et maintenant. d%s semaines, des mois entiers... Comment ferai-je? Mon Dieu I Je ne sais pas, je ne sais pas I

— Zosia... je connais le chemin.

— Comme je vous remercie de me dire ça I . . . Mais vous savez aussi bien que moi que c'est impossible... N'importe, je vous remercie.

Vingt fois, cent fois, elle répéta sa plainte et sa lamentation. Si longs que fussent alors les jours et si tardif le crépuscule du soir. Philippe aurait déjà du depuis longtemps être parti. Il n'osait point la quitter. C'est elle qui le renvoya, et elle lui sut tant de gré d'avoir feint d'oublier l'heure que leurs adieux en furent adoucis.

— Que sera ma vie désormais ? dit Philippe.

— Et la mienne? dit-elle avec un peu de reproche.

Mais elle s'empressa d'ajouter :

— Moi, je vous aime.

— Je vous aime, répéta Philippe.

Elle le remercia encore de mentir. Il répondit, presque durement :

— Je vous aime et je ne mens jamais.

Ils s'embrassèrent, et il fut convenu que

agi

Zosia n'irait pas sur le balcon le regarder partir.

Pliiiippc s'cloiî^^nait, monie : il avait au moin» la démarche d'un liomme accable. Il emportait de cet amour, qui un instant l'avait bouleversé, un souvenir âpre et doux et comme une immense fatigue. Son malheur soudain l'ctonnait. Il se demandait toujours : (( Que sera ma vie de séparation et d'attente.^» et il ne pouvait pas le concevoir. H pressentait seulement, à mesure qu'il approchait de son logis, qu il y serait plus étranger qu'hier, et chaque jour un peu plus. Il n'aurait pas eu le courage de ren- » trer s'il ne s'était dit : « Je suis libre de m'en aller d'ici quand je voudrai. » Et il murmu- ^ rait, avec un sourire désolé, mystérieux : ((Je connais le chemin de Wieliczka... » il ne se dissimulait pas, cependant, non plus que Zosia, l'invraisemblance, l'impossibilité de ce voyage, dont l'idée fixe était l'unique remède à sa détresse. Mais il se disait :

(( Je n'ai malheureusement que trop de temps devant moi pour inventer... quelque chose... h qui le rendra moins impossible... »

Wf Et le soir môme, sans raison apparente, on ^keut dire : par association d'idées, mais par une association qu'il ne s'expliquait pas, il écrivit à Lembach qu'il assisterait certainement aux répétitions et h la représentation d'Abijah.

La durée des trois premiers jours fut effroyable. Il ne fit absolument rien qu'alttndre la

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première lettre de Zosia. Elle arriva du moins quand il avait calculé qu'elle arriverait, et elle ne le déçut pas davantage qu'il n'avait compte qu'il serait déçu. 11 savait bien ce que c'est que le supplice de la correspondance. Jamais la lettre qu'on reçoit ne procure, même un instant, l'illusion de la présence : elle confirme l'absence et. pour ainsi dire, l'authentique par écrit. Ce n'est pas même une communication : c'est le témoignage de l'impossibilité de toute communication. Deux amis séparés qui ont l'imprudence de s'écrire, fussent-ils doués du tact le plus merveilleux, font toujours quelques fausses notes, ou ils ne font que des fausses notes. Et d'ailleurs, qu'importe.^ Telle est la pauvre nature mécontente des hommes, que celui qui décachette une enveloppe longtemps espérée, souffre à peu près également si le courrier lui apporte ce qu'il attendait, ou le contraire. Philippe, toujours raisonnable, s'était donc préparé à être déçu : il le fut, autrement.

D'abord, cette première lettre de Zosia venait d'Allemagne, oii la mère et la fille avaient fait halte en route. Elle portait le même timbre que celles de son ennemi Lembach (auquel avanthier encore il écrivait). Le papier lui déplut : Zosia. au lieu d'user du papier à son chiffre, avait pris celui de l'hôtel où elle était de passage. Puis, à première vue, le volume, l'ampleur de cette lettre, — qui aurait dû le flatter ;

mais ce n'était pas la mesure française. Puis, quand il lut, d'autres choses le choquèrent, du même ordre, mais plus subtiles, et aussi plus réellement choquantes. Zosia était chez elle, le tour aisé de son style la trahissait, elle était chez elle dans ce pays où, lui, il ne pouvait pas concevoir que l'on ne se sentît point en exil et comme prisonnier de guerre. Elle y était chez elle!... Est-ce qu'elle n'était pas chez elle partout, l'étrangère et la cosmopolite ? Jamais Philippe n'avait connu si clairement qu'il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconciliable.

Ce qui l'irritait surtout, c'était cette facilité d'adaptation instantanée à n'importe quel milieu, où il voyait un signe de banalité de cœur et d'intelligence. Ici encore, son style épistolaire la trahissait. Philippe n'y retrouvait déjà plus sa marque personnelle, mais déjà l'empreinle du pays détesté. Elle n'avait plus la même manière d'observer, de décrire, de plaisanter. Il se disait : « Est-ce là cette parisienne avec qui je causais il y a trois jours .^ A-t-elle vraiment changé si vite, ou suis-je plus clairvoyant ? N'est-ce pas il y a trois jours que j'étais dupe d'un mirage.^ Elle était peut-être parisienne comme Menri Heine était parisien. » Il n'aimait pas beaucoup Henri Heine, malgré la mode littéraire du temps.

La lettre de Zosia ne le désorientait pas moins par une tendresse passionnée qui ne se

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communiquait pas à lui. Cette clialtur, qui le laissait glacé, lui semblait factice. Et la faute en était sans cloute encore imputable au style ; et sans doute il était encore injuste, mais il était provenu. Il comptait avec angoisse tout ce qu'il avait sacrifié à l'étrangère, en pure perte : car elle l'avait fait divorcer moralement avec les siens, et elle ne comblait pas le vide. Elle était loin, hors de portée. Les autres, qu'il pouvait entendre dans la pièce voisine, lui semblaient encore plus loin. Quel isolement I Et quelle ruine I Totale, inexplicable, à peine intelligible, aboutissement d'un travail souterrain et mystérieux, dont sa femme, son fils, lui-même, étaient les trois victimes étonnées.

Sa conscience ne lui reprochait pas d'avoir été l'ouvrier de son malheur. Il n'accusait pas davantage Madeleine et Philippe : il les plaignait et se plaignait infiniment. Il pensa n'avoir pas la force de les alîronter ce matin, ces deux êtres toujours si chers, mais, hélas I détachés de lui. Quand on vint lui annoncer le déjeuner, il faillit répondre qu'il était souffrant. Puis il eut honte de cette pusillanimité, et alla courageusement à table, après avoir enfermé la lettre, avec le secret espoir de se dire tout à l'heure : « Oii donc l'ai-je mise ? » et de ne plus la trouver pour la relire.

Lorsque, une heure plus tard, il retourna dans son cabinet, il se rappela d'abord, fort exactement, où il l'avait serrée ; et, s'il ne la

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relut point, ce fut sans débat avec lui-même, simplement parce qu'il ne le désirait pas. Il éprouva quelque fierté de celte indilVérence — grand Dieu I pourquoi ? — et il pensa que c'était peut-être le commencement de la guérison. — De quel mal souhaitait il donc guérir ?

Il ne reçut aucune lettre le lendemain ni le surlendemain. Il ne douta point qu'elle n'eut écrit, mais de plus loin, et les courriers étaient plus lents, ou plus rares. Cette explication, incontestable, n'aurait cependant pas du calmer si aisément son impatience : il se félicita encore de cette preuve de sang-froid. Mais le sangfroid n'était pas, apparemment, bien assuré ; car il eut, le jour suivant, un violent transport de joie lorsqu'il trouva sur son bureau la deuxième lettre de Zosia : il avait calculé, assez largement, afin de n'être pas frustré, qu'il ne pouvait recevoir cette lettre que quarante-huit heures plus tard. *

Avant même de l'avoir touchée, il sentit qu'elle ne lui ferait pas reffct de la première, et ce fut, naturellement, l'aspect seul de l'enveloppe qui d'abord le lui certifia. Zosia n'écrivait plus sur un papier d hôtel, de salon de lecture et de correspondance. Elle était arrivée maintenant et installée à Wieliczka, dans ce château qu'il avait une fois visité. Il l'imaginait parmi le romantique désordre de son atelier de là-bas, les costumes et les drapeaux. Il croyait la voir, l'entendre : son style avait enfin le son de sa voix.

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Mais celte voix, qu'elle venait de loin I Qu'elle était assourdie, mystérieuse, surnaturelle I Major e lonrjinqao reverentia... Ce n'était pas seulement de la révérence, c'était de la superstition. 11 ne lui semblait pas que, de si loin, Zosia pût lui écrire, à moins de posséder quelque puissance magique. Il flairait là une sorte de miracle, un miracle équivoque, suspect, en présence de quoi son scepticisme se trouvait en défaut ; comme si, par curiosité, il eut assisté à une réunion de spirites, et vu de ses yeux une chose incroyable que sa bonne foi lui eût désormais interdit de nier. La réalité du décor, puisqu'il le connaissait, donnait au prestige, qu'elle aurait pu contrarier, on ne sait quel caractère plus authentique, ainsi justement que dans ces bizarrts séances où l'on évoque 1 âme de ceux qui ne sont plus aux lieux mêmes où ils furent.

Cette voix, qu'elle semblait aujourd'hui plaintive, faible! Il n'y reconnaissait plus l'accent de ce grand orgueil qui tant de fois avait offensé son orgueil, et qu'il s'était plu à rebuter par sa froideur et par ses dédains. C'était la voix de la petite fille qui, l'autre jour, pleurait entre ses bras et se lamentait de le quitter. Il en était, comme l'autre jour, profondément attendri, mais avec un malaise. Son amour pour l'étrangère — s'il l'aimait — ressemblait moins à l'amour qu'à un voyage, dont il ne pouvait goûter aucune douceur sans remords et sans

nostalgie; et comme on souhaite de revenir, il souhaitait de ne plus l'aimer.

Il conçut un moment l'espoir d'être guéri de son erreur par ce dissentiment dont il souHVait, et ramené, un peu malgré lui, comme l'entant prodigue, au fils de son sang, à l'épouse de sa race, dont la sensibilité s'accordait à la sienne sans artifice. 11 attendit avec impatience, comme une épreuve décisive, le moment qui devait les réunira lui. Hélas! en les retrouvant, ainsi que tous les jours, Ti table, il sentit la gêne encore et l'angoisse dont les causes lui échappaient, et qui torturaient sa raison autant que son cœur. Mais ces ruptures d'harmonie entre les êtres que lie l'aflection la plus intime, est-ce que cela s'explique humainement? La conscience n'en subit que les elVets douloureux et n'en pénètre pas le mystère, semblable à celui des rayons qui sont en marge du spectre, dont l'action, sans cause apparente, révèle seule et la présence et la nature, mais qui ne se trahissent pas à la vue.

Le lendemain, car il reçut dès lors, chaque matin, une lettre, déjà le ton de Zosia avait changé, s'était affermi. Philippe savait quelle influence ont les plus vulgaires choses extérieures sur les plus superbes esprits, et qui se flattent d'y échapper en prenant de la hauteur : il conclut de là que Zosia avait achevé son installation et ses rangements, qu'elle était maintenant tout à fait chez elle. Ce n'est pourtant

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qu'au bout de deux ou trois jours que la forme de ses lettres, très bizarre, très étrangère, sembla fixée, et dès lors, en elTet, ne varia plus.

Le volume seul de chacune était insolite aux yeux d'un Français. D'une écriture, il est vrai, grande et largement espacée, et peu lisible, Zosia couvrait, au courant de la plume, douze, quatorze pages, qui n'en valaient peut-être que sept ou huit, mais qui. même s'il tenait compte de cette estimation, choquaient les habitudes de Philippe, son goût de la concision et de la mesure jusque dans la passion effrénée. Son amour de l'ordre classique n'était pas moins offensé par un prodigieux pêle-mêle : l'érudition immense et incohérente de Zosia, sa technique de peintre et sa métaphysique, et sa littérature, ses hautes curiosités d'art et sa curiosité basse du succès, tout cela faisait une espèce de pot pourri lié au petit bonheur par des transitions plus lâches, mais moins naïves et moins aimables que celles de xMontaigne. Zosia, intacte et sensuelle, n'avait de naïveté véritable que dans les expressions de l'amour. Elle était ensemble Héloïse, la religieuse portugaise, Mademoiselle Aïssé, Julie de Lespinasse, et elle n'était aucune des quatre, mais seulement Zosia Wieliczka.

Elles étaient si brûlantes, ces lettres, que Philippe, rien qu'à les lire, avait des bouffées de chaleur, comme s'il eût approché d'un brasier ardent son visage et ses mains tendues.

Mais, en y répondant, il se refroidissait, parce qu'il n'y repondait pas à sa guise. Il se forgeait d'incommodes et faux devoirs, des convenances, comme de proportionner ses développements à ceux de Zosia, et de ne pas écrire pauvrement quatre pages pour quinze qu'il avait reçues. Le surcroît du travail matériel faisait pour lui, de la joie de cette correspondance, une corvée. Quand il répugnait, naturellement et par discipline, à la confusion des genres, aux empiétements de l'intellectuel sur le sensible, il se croyait obligé d'imiter Zosia par une manière de politesse, et de ne pas mettre moins d'idées qu'elle dans son courrier. Ce labeur ingrat empêchait l'élan de son cœur.

Elle avait cependant ému tout l'amour qui n'y était qu'en puissance, et que jusqu'alors des amitiés, puis une paternité jalouse, n'avaient révélé qu'à demi. Pour cette amoureuse éperdue, maladive, il n'était pas un partenaire indigne : il égalait ses plus téméraires désirs. Il était à la lettre l'amant, et Zosia la maîtresse. Ces deux mots, mensongers au sens exact et vulgaire, l'un et l'autre les répétaient k satiété dans leurs lettres, et le péché verbal avait quelque chose d'assez positif pour que Philippe en éprouvât le remords avec la délectation. Epoux à la rigueur fidèle, il traînait à son foyer sans joie toutes les gènes de l'adultère secret.

En présence de Madeleine et de Rex, il était

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inquiet, maladroit, sournois, hypocrite, honteux comme un mari qui trompe sa femme, un père qui trompe son fils. Il croyait continuellement sentir sur lui la réprobation de la femme et du fils, qui ne disent rien mais qui devinent, et qui, douloureusement résignes, attendent. Cette contrainte était déjà pénible à Paris, on les intimités les plus étroites ne sauraient entreprendre sur une liberté qui se défend : elle devint odieuse quand ce fut le temps des vacances, et que Philippe dut partir, seul avec Madeleine et Rex, pour la Suisse. Rien que l'obligation d'aller chercher à la poste restante, chaque jour, les lettres de Zosia, lui faisait chaque jour sentir qu'il était hors la règle; et il sentait sa dépendance, chaque fois qu'il inventait le prétexte quotidien qui lui permettait de s'enfermer deux heures et d élaborer ses réponses.

Sa misère était aggravée par l'ennui d'un été pluvieux et froid. Peu sensible d'ordinaire aux influences atmosphériques et très fier de cet affranchissement, qui est rare, Philippe en était au contraire affecté au suprême degré quand il avait les nerfs malades. Il dit, par plaisanterie d'abord, non sans mauvaise humeur, qu'il voulait absolument « voir le soleil avant la fin de l'été ». Puis il le répéta méchamment, pour donner aussi de l'humeur à tous les gens qui l'approchaient. Ce fut bientôt une idée fixe, une manie. Lui qui répugnait fort à user des

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docteurs, André Jugon excepté, il consulta sur ses troubles nerveux l'un des médecins de rétablissement thermal. On lui ordonna d'aller au soleil, puisque le soleil ne venait pas à lui.

Il avait fait cette démarche sans arrière-pensée; mais il se ilatta d'une « combinaison » et de politique à long terme, le jour qu'il reçut la nouvelle du départ soudain de son amie pour Naples. Le temps, mauvais en Suisse, était pire en Pologne, et mortel pour Zosia. La résolution de Philippe fut prise dans l'instant même : il décréta que huit jours plus tard il l'aurait rejointe ; ou plutôt il le pressentit, avec certitude, car ce ne fut point, proprement, un acte de volonté, dont il était pour le moment bien incapable, mais l intuition d'une nécessité extérieure a lui, qui l'agissait. Il se laissait faire, et cette force, qui n'émanait pas de lui, se confondait néanmoins avec son bon plaisir. Il ne craignait, de Madeleine ou de Rex, aucune opposition ; car il se sentait, comme les faibles, rusé, humblement tenace, et prêt de tourner tous les obstacles pourvu qu'on ne l'obligeât point d'en aborder aucun de front. Le plus gros du travail était déjà fait, il avait préparé son terrain. H joua le jeu de l'écolier qui ne se soucie pas d'aller en classe, et qui se donne la fièvre à volonté rien qu'en priant qu'on lui tate le pouls. Son irritation nerveuse- et son idée fixe de « voir le soleil » finirent par alarmer Madeleine. Elle consulta le docteur, qui hocha la tête et lui dé-

clara que M. Lefcbvre ne laissait pas de l'inquiéter aussi. 11 lui dit, selon la formule :

— Epargnez-lui les émotions, et surtout les contrariétés.

Quand Philippe, timidement pour dissimuler une résolution inébranlable, avoua qu'il lui prenait fantaisie de passer une quinzaine de jours a Naples avant de retourner à Paris, elle était sur le point de lui proposer, non pas Naples précisément, mais n'importe quel voyage vers la lumière.

Elle ne parla point de l'accompagner. Hex, qui comptait de passer l'examen de Saint-Cyr à la fin de l'année scolaire, ne pouvait allonger ses vacances, et Madeleine ne l'eût point laissé rentrer à Paris seul, vivre seul dans la maison abandonnée. Philippe ne partit pour Naples que le jour que sa femme et son fils partirent pour la France, à une date depuis longtemps fixée. Les deux trains étaient presque à la même heure; et ils se rendirent tous trois ensemble à la gare, comme s'ils dussent voyager ensemble. Ils rentirent à peine qu'ils se faisaient des adieux. Philippe eut cependant une pointe de jalousie. Ne cédait-il pas Rex à Madeleine.^ Il songea aux tristesses du divorce, quand la garde de l'enfant est confiée à la mère. Mais il se rencogna dans son wagon. Il ne voulait penser a rien, ne rien voir, fermer les yeux pour ne les rouvrir qu'au terme du voyage, et se ménager cette illusion, qu'il cherchait toujours

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quand il se dépaysait, d'être, comme par enchantement, soudain transporté ailleurs.

Il ne put éviter un arrêt de quelques heures à Rome. L'été, ici torride, ennemi, semblait avoir chassé tous les habitants. La ville était vaste et silencieuse. Dans cette Rome déserte, quel devint son ennui I Par scrupule d'écolier studieux, il essaya de ne pas trop perdre son temps, de se promener, de retourner en pèlerinage aux lieux qu'il vénérait le plus. Il n'était pas bien fort en archéologie, même en histoire; mais l'Antiquité lui était si familière, si proche, (ju'il ne pouvait contempler du Capitole le Forum et le Palatin sans recréer le décor et la foule qui jadis l'animait. Il eut cette fois un cruel sentiment d'impuissance. Son imagination était glacée. Il ne voyait rien que les pierres qui étaient vraiment devant ses yeux. Il ne savait plus ressusciter les fantômes. Un seul venait à sa rencontre parmi les ruines : Rex — car il ne pensait pas même à Zosia — Rex, si pâle, si triste, et qui semblait se dresser devant lui, faisant le geste de l'arrêter. Domine, quo vadis? Mon père, mon père, où t'en vas-tu.^ Mais Philippe ne pouvait plus revenir en arrière.

Il reprit sa course comme un malfaiteur que traque la police et qui n'a le droit de faire halte nulle part. Il réussit du moins à se donner une espèce de fièvre qu'il entretint curieusement durant tout le trajet. Il ne voulait pas arriver

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à Naples de sang-froid. Ce que naguère il avait aimé de celte Suburre, c'était la splendeur sordide. Il prétendait bien en jouir une fois de plus... il s'avisa qu'il ne serait pas libre : Zosia Wieliczka, qu'il était venu chercher ici, l'importunait! Après tout, qui l'obligeait d'aller lui rendre visite dès son débarquement, puisqu'il avait pris la précaution de ne pas s'annoncer.^ Peutêtre qu'elle recevrait tout à l'heure sa plus récente lettre. Elle devait le croire en Suisse, ou en route pour Paris avec les siens. Il était là, tout près d'elle, et elle ne soupçonnait pas sa présence. Déjà il se disait : (( Comment l'éviter un jour ou deux.î^ »

La difTiculté n'était pas insurmontable. Les Wieliczka, devant faire à Naples un très long séjour, avaient renoncé, en soupirant, à s'installer dans un hôtel, leur logis préféré, et avaient loué une villa. Elles habitaient un quartier lointain, paisible, bien au delà de la Villa Nazionale, et Philippe crut pouvoir sans imprudence descendre au Grand Hôtel. Il pensait prendre son temps et ne craignait point trop de les rencontrer par hasard, avant l'heure où il lui plairait de leur annoncer sa venue. Mais, sitôt qu'il débarqua, il fut offensé par le tumulte de Naples. qu'il avait pourtant souhaité. Bien que la température fût encore plus torride qu'à Rome, et que le ciel fût africain, ni les indigènes n'avaient déserté la ville, ni même tous les voyageurs étrangers. Dans les quartiers po-

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puleux qui avoisinent la gare, dans les rues très larges et aux maisons très hautes, remuait une immense foule désœuvrée qui ne semblait point aller ici plutôt que là, mais toujours tourner sur ello-mcme. Les ilaneurs étaient les plus agités. Philippe n'observait nulle part la fameuse nonchalance des lazzaroni, mais partout celte trépidation, sans cause comme sans elTet, qui est odieuse à 1 homme du Nord. Far niente ne signifie pas ne rien faire, mais faire infiniment de choses pour rien. La fièvre de la ville, ainsi que celle des malades, ^au lieu de tomber à la lin du jour, montait. La nuit suspecte était déjà près de ramener le délire.

Philippe eut un nouvel ennui : le Grand Hôtel était fermé, il dut descendre ailleurs, juste vis-à-vis le château de l'Œuf. Il ne le considéra qu'un instant, de son balcon, puis, après un repas sommaire, fut se mêler à l'orgie quotidienne de Santa-Lucia et de la rue ci-devant de Tolède. Cette soirée fut un véritable désastre. Il dut s'avouer qu'il n'avait plus les curiosités de l'adolescence. Lorsqu'il rentra, las et mécontent de lui, dans sa chambre d'hôtel, il sentit qu'il n'avait que faire du délai qu'il s'était fixé, et qu'il pouvait dès le lendemain aller surprendre Zosia.

Il y alla aussitôt après le déjeuner, à l'heure où il aurait dii faire la sieste. Le portier lui avait procuré une calèche toute grise de |)Oussières anciennes, traînée par deux rosses éti-

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quef-, et conduite par un cocher d'une familiarité extrême. Il va de soi cjue ce brave homme avait deux métiers, celui de cocher et un autre. Des que ses hôtes eurent pris le galop, il ne s'occupa plus que du client, et se retournant sur aon siège, lui assura qu'il se ferait un plaisir de lui montrer, le soir même, précisément tout ce que Philippe avait refusé de voir la veille; mais Philippe le découragea par son indifférence; les chevaux reprirent le trot, puis le pas, et le cocher, morne, laissa flot'er les rênes.

La rue de ville était devenue route de campagne, au flanc d'un coteau abrupt. Philippe voyait, à sa gauche, des ravines profondes, et les toits en terrasse de maisons qu'il dominait; à sa droite des jardins escarpés, tout hérissés de plantes tropicales aux dards menaçants. Au sommet, d'autres maisons, carrées, nues, mais peintes en jaune, ou en rose, quelques-unes en bleu d'eau, resplendissaient au soleil. Elles avaient un air bourgeois, commode, au lieu que les jardins semblaient enchantés et inaccessibles. Il se ressouvint de Klingsor, des filles-fleurs. Il eut le pressentiment qu'ici était le lieu de son amour, la suprême station, toujours prévue ou inespérée, d'un délicieux calvaire; qu'ici, après une dernière épreuve, impraticable et cependant facile, un peu une épreuve de théâtre, il allait obtenir tout de suite ce qu'il attendait depuis

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