‹ --La Journée brèveChapitre 14 sur 20 · I.A JOURNÏiB DI\fcVE So · texte numérisé non relu

I.A JOURNÏiB DI\fcVE So

tant de mois et qu'il redoutait peut-être. La voiture s'arrêta. 11 était arrivé. Du moins, il n'avait plus qu'à gravir la pente Là-haut devait être Zosia. Il pensait : (( Que lui dirai-je.^^ » QuQ pouvait-il lui dire, sinon : Je suis venu? Et elle, que pouvait-elle lui répondre, sinon : (( Je savais bien que vous viendriez un jour »?

Il ne dit pas Je suis venu au portier qui lui ouvrit la grille; il lui demanda, naturellement, si c'était bien ici que les comtesses Wieliczka demeuraient; mais il avait une façon de sourire, et l'air si sottement satisfait de soi, qu'il semblait en effet dire à cet homme : a Mon ami, vous ne me connaissez pas de vue, mais c'est moi que l'on attend. Je suis venu, me voici )).

L'accueil du portier ne répondit pas à ce préliminaire. Le Suisse de Naples avait des cheveux blancs militairement taillés en brosse, un prolil de polichinelle ou d'aigle, une mobilité ou. si l'on peut dire, une volubilité extraordinaire de physionomie, et le don de la mimique. Son visage prit l'expression tragique instantanément. Philippe, en toute autre circonstance, l'eût trouvé à mourir de rire; mais le commediante-tragediante gémit d'une voix si lugubre : (( IlélasI la pauvre dame est bien malade I » qu'il crut qu'on lui annonçait un malheur avec des ménagements, et perdit la tête. Sans questionner davantage, il s'élança, gravit les pentes raides du jardin de Klingsor encore beaucoup

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plus racilement qu'il n'avait prévu, et courut vers Fa maison tout comme s'il avait connu le chemin.

Sur le seuil, il rencontra une femme de chambre. Parisienne costumée à l'anglaise, la même qu'a Paris il voyait chaque jour. Il lui demanda, avec une affreuse angoisse, comment se portait Mademoiselle.

— C'est Madame qui est malade, réponditelle, assez fine pour deviner qu'elle ne pouvait rien dire qui le rassurât plus certainement.

Il fît un ahl de soulagement si naïf qu'il en faillit lui-même éclater de rire; la femme de chambre sourit; il s'empressa d'ajouter, pour excuser cette double inconvenance :

— J'imagine que madame la comtesse est malade comme d'habitude P

— Oui, dit la camériste.

Un véritable cri de bête blessée interrompit ce dialogue. Mère-comtesse était à deux pas. Elle se tenait dans le vaste salon du rez-dechaussée, seule pièce à peu près habitable par cette chaleur suffocante. Il lui avait été impossible de garder le lit. et même de rester dans sa chambre, bien qu'elle se crût, toujours comme de coutume, malade tout de bon. Elle s'était fait descendre ici avec tout un attirail de châles, cachemires des Indes et bacliHks de poils de chameau,^ sans compter les fourrures, où, de temps à autre, elle s'enveloppait sans y penser, puis qu'aussitôt, étouffant, elle rejetait avec co-

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1ère. D'ailleurs, elle était vêtue de simple mousseline mauve à rubans verts, et sa robe était une sorte de blouse de bébé qu'il était malaisé de regarder sans rire.

— J'ai mal à la gorge, dit-elle, comme elle eût dit : (( Je suis perdue ».

Pour une fois, il n'était pas tout à fait inexact qu'elle eût un peu d'angine, et même un léger mouvement de fièvre. La préoccupalion de sa santé la rendait capable du plus féroce égoïsme. mais non pas d'une impolitesse. Elle s'oublia même totalement pendant cinq minutes et. avant d'entrer dans le détail de ce qu'elle souffrait, elle remercia Pbilippe avec effusion d'avoir profité de son passage à Naples pour venir lui faire une visite. Rien ne l'étonnait moins que ce passage à Naples, dont elle n'avait une lieure avant aucun soupçon ; car rien ne lui paraissait plus naturel que d'être à Naples, à Rome, à Saint-Pétersbourg ou peutêtre à Colombo.

— Zosia va bien regretter... ajouta-t-elle.

— Elle est sortie.^ demanda Pbilippe lialctant.

— Elle est à Pompéi, répondit la comtes^e, toujours aussi naturellement qu'elle eût dit : (( Zosia est allée faire une course à coté ».

Mais brusquement elle cbangea de ton et se répandit en invectives contre cette fille ingrate qui abandonnait sa mère dans un pareil état. Et pourquoi, je vous prie? Pour travailler I Son

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tableau ne pouvait-il pas attendre? A-telle besoin de gagner son pain?

— Bien entendu, poursuivit la comtesse, mon intention était de 1 accompagner, quoique ces hôtels de Pompéi doivent être terribles ! Mais devais-je la laisser aller seule et commettre cette inconvenance? Je l'ai suppliée de m'accorder deux jours de répit. Elle m'a répondu : (( Si je t'attends, nous n'irons jamais». Et elle est partie. C'est un monstre.

— Non, dit machinalement Philippe. Mais est-elle à Pompéi pour longtemps?

— ' Est-ce que je sais? Est-ce que vous croyez qu'elle a daigné me le dire, cette indépendante, cette nihiliste?... Si fait, je veux être loyale, elle me l'a dit : cinq ou six jours. Mais qu'estce que cela prouve? Si son caprice est de rester un mois, elle restera un mois. Elle me télégraphie d'ailleurs deux fois par jour, et j'ai la bonté de lui répondre.

— Quand est-elle partie?

— Avant-hier.

(( J'y vais », pensa-t-il, sans hésiter une seconde. Par bonheur, il se contenta de le penser. Il ne témoigna nulle hâte, et fit à la vieille dame une visite correcte de plus de vingt minutes. Il fut auprès d'elle aux petits soins, l'aidant à mettre, puis à quitter ses châles, et l'entretenant avec esprit des sujets les plus futiles, notamment de la température. Il avoua que Naples était bien chaude, mais il déclara que la

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Suisse, en revanche, était bien froide. Enfin, il ne semblait pouvoir s'arracher de ces Heux.

— Vous reviendrez me voir? demanda la comtesse Wieliczka, suppliante.

— Demain! s'écria Philippe.

Il se reprit, s'avisa que le lendemain il ne serait sans doute point libre, mais jura de venir le surlendemain.

Elle s'excusa de l'accompagner jusqu'à la grille, en lui disant assez plaisamment :

— Les malades imaginaires ne reconduisent pas.

Il partit d'un pas fort lent, mais, dès qu'il se crut hors de vue, prit sa course, dévalu jusqu'au bas du jardin, sauta dans sa calèche, et ordonna au cocher de le ramener à toute vitesse. Il ne tourna seulement pas la tête pour regarder une dernière fois cette villa où il avait espéré d'aimer. Pompéi le séduisait bien davantage, et il remerciait la Providence, à laquelle il ne croyait guère, d'avoir marqué cette place pour l'accomplissement de son destin. Il avait l intention de s'y rendre le soir même, et dès son arrivée à l'hôtel consulla l'horaire. Le dernier train était manpié. L'heure du premier était, à la vérité, fort incommode. Qu'importe.^ Il se flattait de passer une nuit blanche. Aussi ne fit-il qu'un somme et l'on eut grand'peine à le réveiller. Il dormit encore dans le wagon, où il était seul; car, en cette saison, les visiteurs de Pompéi sont fort

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rar^s. « Heureusement I songeail-îl. Parmi ia foule de l'hiver et du printemps, comment aurais-je pu retrouver Zosia ? ;> Il n'avait naturellement point demandé son adresse à M"" Wicliczka. Il savait bien d'ailleurs qu'il n'y a, autant dire, qu'un hôtel à Pompéi. Zosia n'y devait rester que la nuit? Bahl l'on n'y pouvait ignorer où elle avait établi son atelier en plein air. Philippe comptait de se faire indiquer l'endroit et d'y aller sans guide, pour la surprendre et apparaître devant elle soudainement.

Il se faisait une fête de ce coup de théâtre. Quel bon tour! Il s'en amusait comme un gamin. Il imaginait i'étonnement profond, le bonheur égayé de son amie. Il était lui-même stupéfait, et si fier de tout ce qu'il avait pu ourdir pour la joindre, pour la voir, quelques jours, peut-être une heure, ou un instant. Mais il s'exaltait sans romantisme : tout cela n'était, à son sentiment, comme l'on parlait jadis, que (( mièvreté de page », plutôt qu'une témérité magnifique de la passion. Il avait toujours besoin de feindre, de composer les scènes avant de les jouer, et la précision de sa fantaisie était taquine. Lorsqu'il essaya de se représenter Zosia devant la toile, il se demanda nécessairement ce qu'il pouvait bien y avoir sur cette toile. Zosia ne savait voir que Paris, les visages contemporains, le peuple des faubourgs : qu'est-ce donc qu'elle était venue chercher dans les ruines, et de quels person-

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nages animait-elle ce décor, pour elle inusité?

Cette énigme agaçante le divertit de son impalicnce, de sa joie et même de son puéril plaisir. 11 ne s'inquiéta plus que de ménager la surprise d'une façon pratique. Il ne voulait plus des hasards de roman et ne se fiait qu'à sa prudence. 11 se mettait en frais bien inutiles, car rien n'était plus simple. En arrivant à l'hôtel Diomède. il garda d'interroger personne, feuilleta le livre des voyageurs, n'y releva que peu de noms, comme il s'y attendait, et vit d'abord celui de M"" Wieliczka.

— Où travaille cette jeune demoiselle.^ fit-il d'un air indifférent.

On lui désigna l'une des maisons les plus célèbres de la ville antique, et on lui assura qu'il l'y trouverait; car elle y allait dès le matin, ne rentrait qu'à l'heure où il est malsain de rester dehors, et y emportait môme son déjeuner. Philippe déjeuna fort tranquillement. Quand il se mit en route, il n'avait presque plus d'émotion. L'aspect de la maison où tout à l'heure il devait allVonter Zosia lui était familier. Son imagination, qui n'avait plus rien à inventer, devenait paresseuse. Elle n'imaginait plus que le pittoresque de la scène. Il ne pensait plus qu'en peintre, lui qui l'était si peu. à celle vers qui le guidait au moins lillusion de l'amour.

Pourtant, son cœur se mit à battre avec violence quand il poussa la porte de planches qui sert de clôture à la maison. (( Sûrement, pon-

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sait-il, elle s'est installée clans le jardin ». Il l'entrevoyait déjà, ce jardin médiocre et charmant, paré de marbres longtemps ensevelis qui rient au soleil retrouvé. Mais, sans doute, Zosia était à l'autre bout, il ne la voyait pas encore... Un gamin de quinze a seize ans, qu'il n'avait pas aperça d'abord accroupi contre le eocle d'iiiic statue, bondit soudain vers lui, tendant la main; et au même instant il entendit la voix de Zosia, qui criait en italien, furieusement :

— Veux-tu bien rester tranquille et tenir la pose ? Si tu crois que je te paierai la séance d'aujourd'hui I Tu es malin, de risquer de perdre cent sous pour en gagner deux I

Sans se montrer encore, Philippe dit, tu italien comme elle :

— Ne le grondez pas, ma chérie. C'est moi qui lui avais fait signe.

Elle ne répondit pas, et il entendit vraiment le brusque silence qui s'était fait en elle. Il crut aussi entendre son cœur battre. Et il la vit. Sans rien dire, elle était venue. Ils étaient face à face. Ils essayaient tous les deux de sourire et ils n'en avaient pas la force. Ils n'avaient pas non plus la force de parler. Zosia dit seulement, d'une voix à peine intelligible :

— Vous êtes venu. . .

Et Philippe répondit de même :

— Je suis venu...

L'enfant les regardait d'un air narquois. Zosia se soutenait à peine. Elle ne semblait

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pas en trop mauvaise santé, mais cette joie l'avait brisée. Elle retourna vers un banc devant lequel était dressé son chevalet. Elle s'assit. Elle put faire ù Philippe une petite place.

— Vous voyez, ditcUe, ce que je fais?

— Oui... dit-il.

C'était, dans le décor académique et froid, une étude vraie de mendiant, des guenilles et, à travers leurs trous, un peu de nu splendide, aussi divinement pur que celui de l'impudent petit faune aux pieds de qui était accroupi le modèle. Philippe sentit le contraste qu'elle voulait rendre, et eut le mot de l'énigme qui l avait troublé depuis ce matin, mais qui ne l'intéressait plus. L'enfant, espérant une gratification supplémentaire, reprit la pose sans attendre que Zosia lui en donnât l'ordre. Alors elle se remit ù peindre, et ce fut tellement comme là-bas. à Paris, qu'illeur semblait s être vus hier, tous les jours, et n'avoir rien de nouveau à se dire, rien de particulier.

Cependant, elle cessa quelques moments de peindre, elle fit halte, comme pour réfléchir ; puis elle dit, sans regarder Philippe, d'une voix grave :

— Pardon...

— Pardon? fit-il.

— Oui... de vous avoir dit un jour : (( Je suis celle qui aime, et vous êtes celui qui est aimé »... J'ai peut-être manqué de justice...

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Car voici que vous clés venul... Philippe, je ne sais plus que croire...

Il ne répondit pas. Elle ne lui demandait pas de réponse. Mais il fallait que ces paroles fussent prononcées. Elles détendirent la contention de leurs ûmes. Il leur vint une gaîté légère. Zosia voulut savoir comment Philippe l'avait poursuivie et atteinte. Elle voulut tout savoir, sauf le tourment de son été morose et la lente séduction du désir qui enfin l'avait ramené près d'elle ; car elle en chérissait le mystère ; mais il dut faire un récit amusant de sa visite à mèrecomtesse, répéter, sans omettre un mot, tout ce qu'il lui avait dit, tout ce que la dame avait répondu. Zosia l'interrompait par des rires et par dis boutades fort peu respectueuses. Ils avaiemt tous deux de l'esprit.

La lumière diminua si brusquement qu'ils se regardèrent l'un l'autre, presque avec effroi. Ils levèrent les yeux. Aucun nuage ne cachait le soleil, mais il était devenu livide et ne rayonnait plus, dans le ciel plombé. Les choses avaient perdu leur éclat, leur couleur. Zosia dit, essayant de plaisanter :

— J'espère que ce n'est pas l'éruption du Vésuve !

— Quelle belle morti murmura Philippe.

Mais l'enfant s'était vite levé; il vint en courant, saisit le châssis du tableau, tira le chevalet à l'écart.

— Ecco piove, dit-il.

Déjà, de larges gouttes s'écrasaient sur les dalles. Philippe, le petit modèle, Zosia se mi- ) ent à l'abri tant bien que mal sous l'auvent de la porte. Ils se laissaient tremper et ne se souciaient que de sauver la toile. A chaque coup de tonnerre, l'enfant se signait. L'orage, formidable, fut bref; il ne dura guère plus d'un quart d'heure, et le ciel se rasséréna aussi brusquement qu'il s'était obscurci. Tous trois sentirent un grand bien-être.

Zosia, qui ne travaillait que dans l'ardeur de la fièvre, devint paresseuse parce qu'elle était bien. Elle déclara gaîment qu'il n'y avait plus rien à faire aujourd'hui, que se promener dans Pompéi et rentrer à l'holel par le plus long. L'enfant s'échappa de la maison le premier. Lor^^que Zosia et Philippe sortirent, ils jetèrent tous deux ensemble un joyeux cri détonnement.

C était, en vérité, un miracle : le même que dans Tannhàiisery quand le bâton du pèlerin se couvre de feuilles et de fleurs ; mais ici c'était le miracle de l'eau. Elle s'épanchait par toute la ville morte, qui tout d'un coup semblait ressuscitée. Les dalles inégales des rues, toujours desséchées et qui semblent l'être depuis des siècles comme des ossements de fossiles, étaient luisantes, glissantes. Les ruisseaux coulaient I Au lieu du silence habituel de la mort, on entendait leur murmure aussi vivant que la chan- Ison des oiseaux.

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L'enfant lui-mnme, s'il ne pnt concevoir le miracle, fut sensible d»i moins à la charmante gaîté de cette résurrection. Comme les enfants de tous les pays, il aimait infiniment mieux marcher dans un ruisseau que sur un trottoir ou au milieu de la chaussée. Il, était déjà nupieds... (( C'est une chance que je sois nupieds I Car toi tu l'es toujours. Nous allons pouvoir marcher dans l'eau et nous mouiller les pieds, cela n'est pas désagréable à cette heure du jour et de l'année. » PhiHppe entendit chanter dans sa mémoire la divine musique de Phèdre. (( La source est froide, l'air est tout chargé de parfums, l'été strident vibre dans la chanson des cigales. »

Cependant que le gamin mouillait ses pieds dans le ruisseau, Philippe et Zosia jouaient h. traverser et à retraverser les rues, sur ces hautes pierres qui par les temps d'orage permettent de cheminer à pied sec. La précaution n'était pas h la rigueur indispensable, caries rues n'étaient pas tout à fait transformées en torrents.

Comme ils arrivaient près de 1 une de ces fontaines oii demeure l'empreinte de tant de mains qui se sont appuyées à la pierre et l'ont usée, l'enfant à son tour jeta un léger cri. Il y avait, là aussi, de l'eau ! Non pas dans la fontaine même, mais dans le creux de cette empreinte ; comme dans cette petite coupe que creusent les musulmans au sommet des stèles funéraires, afin que les oiseaux du ciel aient de

quoi boire quand il a plu. Il tira de sa poche une coquille marine, où il recueillit délicatement ces quelques gouttes d'can : et il les offrit à Zosia, en disant :

— Acqiin nntica di Pompel.

— Buvons ensemble, dit Zosia. Vous vous rappellerez toujours, Philippe, que vous avez goûté avec moi. à la même coupe, Vacqua antica di Pompei.

— Oui, dit-il. oui...

Mais ce qu'à présent il se rappelait, avec le soudain et le religieux remords de l'avoir oublié trop longtemps, c'est que jadis il avait bu, dans les mains réunies et creusées de Rex, l'eau sacrée des Muses à la fontaine de Castalie. Cette autre communion, à laquelle il n'osait point se dérober, l'alarmait comme un sacrilège. Et comme c'était l'enfant qui lui tendait la coquille, après que Zosia y avait posé ses lèvres, il eut une brève et singulière vision ; il crut que c'était Rex lui-même qui lui apparaissait sous les traits et les haillons de ce mendiant, qui le regardait avec une tristesse infinie, et qui lui disait :

— Omon père, pourquoi m'avez-vous trahi. ^ Pourquoi m'avez-vous renié .^ Pourquoi m'avezvous abandonné.»^

LA MAISON DESENCHANTEE

Lorsque Philippe reprit le chemin du foyer après une absence de six semaines, près du triple de ce qu'il avait laissé prévoir, il avait tous les sentiments — le remords? non, mais la honte et la peur sournoise du prodigue qui revient, qui ne sait pas trop comment il va être accueilli, qui souhaite lâchement de l'être comme si de rien n'était, et qui sait bien pourtant que cette généreuse indulgence achèverait de l'accabler.

Des remords... pourquoi aurait-il eu des remords .^^ Il n'avait à se reprocher aucune faute... définie et, pour trancher le mot, matérielle. Il n'était pas adultère à la lettre, même pas d'intention. Il était rigoureusement non coupable. Mais il n'autorisait pas sa conscience à profiter d'un distinguo pour nier la trahison morale, dont Rex, son fils, lui paraissait être

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plus victime que Madeleine, sa femme, ni la trahison envers soi-même et ses idées. Il n'admettait pas la circonstance altcnuanlc de sa perpétuelle révolte contre Tétrangcre qui avait usurpé dans sa vie une place immense et illégitime

Il se disait : « Que savent-ils? Que croientils P Que pensent-ils de moi? » (11 entendait : Madeleine et Rex.) Et à celle question il s'irrilail de ne pouvoir pas s'empêcher de répondre : (( Ils ne savent rien, parce qu'il n'y a rien; mais comme je n'ai pas osé leur cacher la rencontre que j'ai faite à Naples, ils croient sûrement ce qui n'est pas, et ils me jugent avec sévérilé. » Cela l'irritait, parce que cela était taux, mais il n'arrivait pas à se persuader que cela fût tout à fait injuste.

Pour découvrir ce qu'on pensait de lui, il lisait et relisait leurs lettres, comme on relit les lettres de ceux qu'on aime, mais sans amour, et uniquement par souci d'information. Rex écrivait rarement, brièvement, et gardait le silence même sur ses études. Philippe ne pouvait tirer de ces lettres aucun indice, favorable ou alarmant. Elles n'avaient aucun caractère, pas même celui de l'indilTérence. Elles étaient comme une voix blanche. Celles de Madeleine étaient pareilles à d'autres qu'elle avait eu l'occasion de lui écrire, lors de précédentes et très courtes séparations. Il s'obstinait cependant à leur trouver un ton bizarre, qu'il ne pouvait

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définir, mai» qu'il avait le sentiment de donner aussi, malgré lui, aux lettres qu'il lui répondait.

(( Enfin, se disait-il, je vais savoir I » Et son impatience d'être délivré de cette angoisse le rendait impatient de quitter Zosia. Il ne soulFrit pas, par distraction. Les adieux même lui parurent longs et importuns. Bien qu'il ne redoutât guère les interminables trajets, le voyage de Naples à Paris, qu'il fit d'une traite, mit ses nerfs à l'épreuve. Quelques heures avant d'arriver, sa fièvre, au plus haut, tomba, brusquement coupée, glacée par un pressentiment : c'est qu'il n'allait point voir Rex.

Dans sa hâte de revoir son fils, et bien que les effusions sur les quais de gare lui fussent odieuses, il avait télégraphié à Madeleine de venir au-devant de lui, plutôt que de l'attendre a la maison. Il se dit : « Elle viendra, mais je ne verrai pas Rex ». Quand le train s'arrêta, il eut une angoisse nouvelle, non de doute, mais de certitude et de désespoir; et quand il vit Madeleine, en effet, seule, il n'éprouva aucune surprise, mais un tel accablement qu'il lui dit, par prudence, et de quelle voix étouffée I qu'il était très fatigué du voyage et qu'il ne se sentait pas très bien.

Il reprit sa respiration, il suffoquait.

Puis il ajouta, d'une voix plus sourde encore :

— Et Rex.^^ Il n'est pas venu.î^

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iMadeleine répondit :

— Rex est au collège.

Naturellement ! A cette heure-ci I Philippe connaissait les scrupules et la ponctualité de Rex. Il savait bien que, môme pour le revoir après une absence d'un mois et demi, Rex n'aurait pas manqué la classe. Mais — Dieu sait pourquoi — cette simple phrase « Rex est au collège » lui parut suspecte, pleine de menaces de deuil. Il interrogea Madeleine d'un pauvre regard qui la suppliait de ne rien cacher, de tout dire, tout de suite, sans ménagement.

Elle en fut troublée, elle rougit, elle avoua que Rex s'était mis en tête qu'il échouerait à son examen de Saint-Cyr s'il continuait d'être externe, de travailler trop librement, d'être trop diverti. l\ avait décidé d'entrer comme interne au collège Saint-Louis. On n'avait pas eu le temps de consulter Philippe. D'ailleurs, on n'aurait pas voulu l'ennuyer pendant son voyage... Dans une famille à l'ancienne mode, oii le père était le maître, cette façon de passer outre à son autorité, même à son conseil, était quelque chose de réellement énorme. Philippe, cependant, si jaloux qu'il fût de ses prérogatives, n'y prêta seulement pas attention. Au surplus, s'il eût été là, il n'eût rien objecté. N'avait-il pas accoutumé Rex. dès l'enfance, à avoir une volonté et à décider de lui-même î* Mais ce qui lui porta un coup, c'est que Rex eût abandonné la maison. Il en fut mortifié

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