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comme pourrait l'être un père dont la lille enii*e au couvent , pour se soustraire à des embarras ou h des dissentiments de famille. Il vit là comme un premier, un rude, trop rude châtiment ; et sans articuler aucun reproche, il baissa la tête.
La rentrée fut sinistre, dans cette maisoji qui lui semblait vide. Philippe ne put se ôj'ifendre de la parcourir toute, comme on visilc un appartement à louer. 11 n'osa point pénétrer dans la chambre de Rex : il entrouvrit seulement la porte et y jeta un craintif coup d'oeil. Comme Rex y revenait les jours de congé, deux fois par semaine, on n'avait rien changé de place, et le lit, où il couchait encore de loin en loin, n'était même pas défait. C'était pourtant la chambre morte, la chambre d'enfant d'où l'enfance s'est envolée.
Mais ce qui épouvanta Philippe fut de sentir à l'improviste qu'il prenait lui-même en aversion la chambre et le lit de son fils et tous les objets de sa propre demeure ; ces 'meubles anciens qu'il avait curieusement choisis et dont il avait fixé la place, avec des points de repère, comme font les metteurs en scène; les tableaux, les estampes, les fragments de marbres. Il est de sombres heures où la figure des choses semble devenir hostile à ceux qui ont accoutumé de vivre parmi elles : ici, par un singulier retournement, c'est Ihabitant qui leur devenait hostile et concevait pour elles de
la haine ; puis il les plaignait d'être haïes et elles lui inspiraient de la pitié. Philippe était ainsi depuis son enfance, pitoyable à la chose inanimée, autant, ou plus qu'à l'être vivant; sa charité tendre ne faisait pas de distinction entre les déshérités qui ont une ame et ceux qui n'ont qu'une forme :
J^aime V araignée ci f aime Vorlie Parce qiion les hait
La mélancolie qu'il avait dans le cœur lui rappela si précisément son triste retour d'Oxford qu'il pensa revivre ce jour lointain. Il se revoyait dépaysé dans ce logis de sa jeunesse, le premier qu'il eût arrangé à sa fantaisie et qui était un moment de son goût, un de ses étals d'âme; il se revoyait, clouant aux métopes de la cheminée monumentale les écussons des collèges qu'il avait rapportés d'Oxford, et fumant sa pipe brasenose bourrée d'un reste de tabac anglais. Mais alors, il parlait à demi-voix, comme s'il n'eût pas été seul. Il avait laissé entrouverte la porte d'une chambre voisine ; et de temps en temps il se taisait; il tournait la tête vers cette porte entre-baillée, parce qu'il espérait toujours qu'il allait entendre, sans le voir, Rex Tintagel lui dire :
— Pourquoi vous taisez-vous, Philippe.^ Je ne dors pas, je vous écoute.
Il savait trop, aujourd'hui, que l'autre Uex n'était pas là et ne lui dirm'f rien.
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Et cependant c'est alors, jadis, qu'il était vraiment seul. Il n'aimait pas sa solitude d'aujourd'hui, parce qu'il la sentait fausse el trompeuse. Il sentait partout la présence de Madeleine. Ellecomprit son importunité, elle s'efiaça. Dans la haute bibliothèque, parmi toutes les choses qu'il n'aimait plus, il trouva enfin la véritable solitude, mais il n'y trouva point h paix. Machinalement, il se mit à écrire à Zosia une de ces grandes lettres qu'avant de la rejoindre en Italie il lui écrivait chaque jour; et il vit qu'il ne savait plus lui écrire I II en avait perdu l'habitude, depuis tant de semaines que chaque jour il pouvait lui parler.
Mais toute sa pensée était occupée de Rex, de Rex qui se dérobait à ses yeux et qui n'était plus à la portée de sa voix. Revenu un samedi, dès le lendemain il devait le voir, et il redoutait cette rencontre autant qu'il la désirait. Il pressentait qu'elle fixerait pour ainsi dire le protocole de leurs relations, et il savait trop, d'avance, comment elle le fixerait. Ses craintes furent exactement vérifiées : ce fut bien la première entrevue du père blessé avec l'enfant qui a quitté son père et sa mère pour prononcer des vœux. Philippe, l'incrédule, était gêné en présence du saint, déférant, contre l'ordre naturel, et avec des révoltes, plein de réticences et de reproches muets ; Rex était simple et gai comme un novice.
La journée cependant fut charmante. En se
forçant un peu, Philippe retrouva sa parole abondante, facile, et les ornements de son esprit. Il fit des récits de son voyage. Mais quand le soir, presque aussitôt après dîner, Rex repartit pour le collège, il eut, en même temps qu'un renouveau de détresse, comme un soulagement de cette disparition. Il songeait : « Encore quatre jours jusqu'à jeudi, puis trois jours jusqu'à dimanche prochain... » Il n'aurait su dire pourquoi il comptait les jours, ni s'il souhaitait de précipiter ou de retenir le temps. Il avait le sentiment qu'il venait de vivre, en deux heures, comme un résumé de la vie qui serait dorénavant la sienne, durant de longs mois et jusqu'à une date indéterminée.
Telle fut, en efl'et, la vie de Philippe Lefebvre pendant tout un hiver, si vide que le temps lui parut fuir avec une prodigieuse rapidité, si monotone que les heures lui semblaient interminables. Il demeurait enfermé chez lui, ne prenait aucun divertissement, et bien que nulle plainte, nul reproche ne lui échappât jamais, la clairvoyance de Madeleine ne s'y pouvait tromper : il était en proie à un chagrin, sans violence peut-être, mais sans trêve, et qui le minait peu à peu comme un poison lent. Son mal était l'absence de Uex, dont les retours cependant lui étaient pénibles. L'absence de Zosia ne l'afl'ectait pas : il y était habitué, il n'en pouvait plus être étonné, au lieu que celle de Rex l'étonnait toujours. 11 entretenait avec Zosia
une correspondance qui lui sufTisail, qui allait parfois jusqu'à l'importuner : il n'imaginait pas qu'il put écrire à son fils ; et c'était dommage, car ils avaient tous les deux une souplesse d'esprit et des tours qui leur eussent aisément permis de rétablir, rien que par des artifices de style, l'entente que des riens subtils avaient rompue.
Plus que jamais cependant, il vivait en étroite intimité avec Madeleine. Ils n'avaient ensemble aucun épanchement de cœur, leurs silences étaient fréquents ; ils semblaient se veiller l'un l'autre, attentifs et distraits. Leur amitié pouvait encore faire illusion à des témoins mal avertis. Elle était bien réelle, conjugale, fidèle, si l'on veut ; mais elle était désenchantée. Philippe n'aurait su dire si elle lui était secourable ou insupportable. Ce qui lui apprit qu'il en était excédé fut un brusque désir d'évasion.
Brusque... mais n'avait-il pas, depuis longtemps latente, cette idée fixe? Peut-être depuis le jour qu'il était revenu de Naples... Oui, depuis ce jour-là, il avait l'idée fixe de repartir. Depuis lors, à l'insu de lui-même, un incessant travail se faisait dans son esprit, qui à présent était achevé ; si bien qu'il n'avait plus besoin de délibérer, de résoudre, d'aviser aux moyens pratiques ; il n'avait plus qu'à prendre conscience de ce qu'il avait mûri sans le savoir et à l'exécuter : c'était de se rendre à l'invitation de Lembach, et dès le début des répétitions,
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afin de se procurer quatre mois pleins de liberté.
Il renoua aussitôt avec rAllcmand le commerce de lettres depuis longtemps interrompu. Il se demandait déjà : (( Comment informeraije Madeleine de ma décision? » Il pensait user avec elle des mêmes ménagements, des mêmes habiletés qu'au moment qu'il l'avait quittée, en Suisse ; mais la singulière façon dont il avait pris connaissance de son propre dessein lui inspira un procédé tout diflerent. Il n'annonça point, un beau jour, son projet : il y fit des allusions, comme à une chose qu'elle savait aussi bien que lui. Telle est l'autorité des formules, du ton de la voix, qu'il suggéra ainsi à Madeleine de fausses réminiscences : elle se figura l'avoir su toujours, y avoir consenti naguère, tandis qu'elle eût soulevé peut-être des objections s'il lui eût fait valoir des arguments. Dès que le principe fut admis, il ne chercha point les occasions d'en reparler ni ne les évita point. Il ne marquait aucune impatience et sans doute n'en éprouvait-il aucune, bien qu'il comptât les jours, mais c'était par manière d'acquit. Il était sûr de s'évader : il n'avait plus la fièvre.
Le retour, non pas imprévu, de Zosia, lui en donna un nouvel accès. Elle avait passé tout l'hiver à Nice, elle ne revenait que pour un bref séjour. Philippe n'apprécia pas ce grand bonheur, qui lui fit l'effet d'un contre-temps. Il se dit, sottement : « Ne va-t-elle pas m'em-
pêclier de partir? ou me retarder? » Il se rendit chez elle le jour même qu'elle arriva, mais son allure ne témoignait aucun empressement.
L'absence est une habitude, et comme les autres habitudes elle ne peut se rompre sans qu'à la joie il se mêle un peu de déplaisir. Le désir eî:t aussi une habitude, et Philippe l'avait perdue . Ce manque d'entrain le préserva d'imaginer la rencontre d'avance et de la gâter. Il découvrit Zosia, qu'à la lettre il ne se rappelait plus : (( Voilà donc, s'écria-t-il en lui-même, ce qui m'échappait, et je n'en savais rien! » Il avait des remords délicieux, une tendresse et une gaîté d'enfant ; ce premier contact fut d'une charmante naïveté.
Par chance, la condamnée n'avait jamais eu plus frais visage ni plus belle mine. Elle était éblouissante. Philippe, qui depuis tant de mois ne souriait plus, retrouva la grâce puérile de son sourire pour faire fête à l'enfance de Zosia et à sa propre enfance miraculeusement ressuscitée : «. Ahî songeait-il, que Rex est donc injuste, quand il prétend qu'elle n'est pas, qu'elle n'a jamais été jeune I Elle paraît aujourd'hui, comme moi, beaucoup plus jeune que son âge. » Et il eût souhaité que Rex fût là, non pour triompher de son fils, mais pour lui faire partager son contentement ingénu.
Gomme les enfants qui ne doutent de rien, Philippe et Zosia entreprirent la tâche gigantesque, impraticable, de se raconter l'un à
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l'autre et dans le moindre détail tout ce qui s'était passé jusques aujourd'hui depuis le moment de leur séparation. Il y en avait si long que, sans perdre une minute, ils ne s'attendaient pas, ils parlaient ensemble. Les Muses, qui ont de l'ordre, amant alterna : mais les amants n'aiment rien tant que le désordre des propos qui ne se répondent ni ne s'enchaînent point. D'ailleurs, ils ne disaient rien qui valut la peine d'être dit, et leur niaiserie les faisait rire encore, de ce rire stupide et charmant qu'ont les femmes qui viennent de faire un faux pas ou un geste gauche. Ou bien la terrible Zosia se moquait de mère-comtesse, et Philippe, qui avait des superstitions bourgeoises, qui ordinairement fronçait le sourcil quand elle manquait de respect à sa mère, aujourd'hui riait aux larmes. Ils s'embrassaient, et jamais leurs baisers ne furent plus innocents. Ils se tutoyaient sans y prendre garde.
Tout leur était jeu et leur semblait n'avoir pas plus de conséquence qu'un jeu. Ainsi, elle lui annonçait qu'elle n'était à Paris que pour peu de jours, qu'elle allait aussitôt repartir et s'enterrer à Wieliczka, que cette nouvelle séparation serait interminable ; et il ne pouvait pas, ni elle-même, prendre cela au sérieux et ressentir le moindre chagrin. D'abord, la séparation devait au contraire être fort courte, puisque Philippe, très prochainement, partait pour la petite ville d'Allemagne où les répétitions
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à'Ahijah étaient sur le point de coiurncncer; et cette ville, par chemin de fer, n'est pas à plus de six heures de Wieliczka.
— Vous pensez que je viendrai vous voir I Il dit bientôt : (( vous voir plusieurs fois ï) ; et finalement ils demeurèrent d'accord que Philippe irait à Wieliczka au moins une fois par semaine. Puis il fut sous-entendu, et ensuite explicitement déclaré, que Zosia irait aussi voir Philippe en Allemagne. Elle avait justement l'intention d'aller à Baireuth cette année : Philippe décréta qu'elle n'irait point, et que, Festspiel pour FestspleU au lieu de la Tétralogie et de Parsifal elle assisterait à la représentation à'Ahijah. Et soudain, ils eurent une telle impatience de ces rencontres projetées qu'ils hâtèrent leurs adieux pour que cela arrivât plus vite ; toujours comme les enfants, qui la veille d'une grande joie vont se coucher de meilleure heure pour être plus tôt à demain.
Philippe, en retournant à la maison, était dans un véritable ravissement. Il sentait comme une fraîcheur dans toute son âme et par tout son corps. Une fois se vérifiait en lui cette croyance si répandue, et si fausse, que le cœur, plus il est occupé d'un seul amour et plus généreusement il se donne à toutes ses autres affections. Le père infidèle n'admettait plus de concurrence entre son fils et sa maîtresse. Il eut autant hâte de retrouver Rex qu'il avait eu hâte de quitter Zosia. C'était par bonheur un jour de congé. Il
pensait : (( Rex dîne à la maison ce soirl » et il courait presque. Il connut en le revoyant l'ivresse qu'il n'avait plus goûtée depuis les jours lointains de la mer d'Egine, des myrtes et des lauriers-roses sur l'aride chemin d'Epidaure et de la communion païenne à la source de Castalie.
Cette soirée fut sans ombre, et la grâce qui était descendue sur Philippe ne lui fut pas désormais retirée. Rien de ce qui l'aurait pu attrister n'avait sur lui le moindre elTet; pas même le départ de Zosia : c'est avec allégresse qu'il la vit partir comme ceux qui ont la foi voient mourir ceux qu'ils aiment et qu'ils sont assurés de joindre bientôt. Une seule idée le possédait, celle de son voyage, et elle lui causait une si grande joie qu'il ne pouvait pas concevoir que les autres y fussent indifférents. Si Madeleine, si Rex, ne s'étaient pas montés au diapason de son enthousiasme, ou bien s'ils avaient hasardé une objection, il n'aurait pas été choqué : il aurait été stupéfait.
Il les étourdissait de récits anticipés. Il n'y mettait aucune réserve, aucun tact. Il ne s'en doutait pas, parce que, après avoir parlé toute une soirée de ce fameux voyage, il n'était pas encore las d'en parler. Alors il se retirait dans la bibliothèque, et pour en parler toujours, il écrivait à Lembach, à son ennemi, des lettres d'une incroyable abondance, d'une cordialité artificielle et du plus familier enjouement.
S6li l'A JOUBIIÉE BaÈVK
Ce n'est que tout k fait à la dernière minute, le soir de son départ, sur le quai de la gare où Madeleine et Uex l'avaient accompagné, lorsqu'il lui devint impossible de ne pas apercevoir dans leurs yeux la tristesse qui jurait avec sa joie et avec son exubérance, ce n'est qu'aloi:^ qu'il eut quelque soupçon de son immense égoïsme. Mais sa conscience, ordinairement plus rigide, refusa d'avouer ce que l'égoïsme, même d'un Philippe Lefebvre, a toujours de vulgaire et de bas. Elle lui souffla le mot d'e^otisme, si commode I Elle n'avait cependant point perdu toute son habituelle lucidité; car Philippe ne put se défendre, au moment que le train partait, de sourire avec l'ironie de jadis en songeant au t de courtoisie.
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